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dimanche 8 mars 2015

> Stasiuk et ses morts


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Dans son dernier récit (paru en 2012 en Pologne et traduit cette année en français), Andrzej Stasiuk s’inscrit à nouveau dans cette veine autobiographique ouverte avec Pourquoi je suis devenu écrivain. Mais l’on est ici sur quelque chose de plus diffus, buissonnier et mélancolique. L’hommage aux morts, à ce que l’on a perdu, est sans doute aussi vieux que la littérature elle-même. Qu’importe, la manière de Stasiuk est unique : sans effet de style, volontiers factuelle et directe dans son propos, son écriture demeure pourtant toujours attachante et distille un je-ne-sais quoi d’étonnamment poétique. Un vague sentiment de perte rassemble quatre textes consacrés à des êtres qui ne sont plus : une grand-mère, une chienne, un ami… Le dernier d’entre eux, le plus long, est centré sur le quartier où a grandi l’auteur mais s’adresse également à un ami disparu. Nimbées d’interrogations sur la mémoire, la mort et le souvenir, ses quatre évocations, d’une belle simplicité, confirment Stasiuk comme un écrivain sans sans artifice et unique en son genre.










Rien, pourrait-on dire, de plus que cela : repasser par le cœur et les mots quelques-uns de ceux qui nous ont laissé en chemin. Faire le compte de ce qui nous en reste. Quelques souvenirs, quelques histoires, quelques images, parfois fortes, parfois un peu irréelles, découpées dans le paysage de la mémoire.

Il y a cette grand-mère qui « croyait aux esprits », avec un tel naturel que la chose ne paraissait étrange et inquiétante qu’à ceux qui l’entouraient. Un personnage magnifique qui semble tout droit sorti d’une vieille légende rurale polonaise et qui aurait trouvé sa place, entre réalité et imaginaire, dans ces Contes de Galicie que Stasiuk nous avait offerts au début des années 2000. Les morts, aux contours diaphanes ou précis, viennent régulièrement lui rendre visite. Et ces présences semblaient traverser son quotidien sans qu’elle n’y voie jamais là rien que de tout à fait plausible.

« Cette déchirure dans l’étoffe de l’existence ne se produisait sans doute que dans mon imagination, c’est moi qui y voyais des trous. Ma grand-mère, elle, ne le remarquait pas. Pour elle, c’était dans l’ordre des choses : les événements n’obéissaient qu’à un seul ordre supérieur et indivisible et étaient donc aussi réels que légitimes. Peut-être procédait-elle tout de même à des distinctions, faufilant et rapiéçant des endroits usés, décousus, mais impossible de retrouver dans ses récits la trace d’un tel ravaudage. »
Une manière de vivre, une manière de conter et les deux font la paire. On pourrait même déceler derrière l’art du ravaudage de cette vieille paysanne sans lettres qui toujours «s’affairait entre la table et le poêle», un conseil sûr adressé à tous les écrivains…

Une autre « vie minuscule » traverse ces pages, celle d’Augustin, que Stasiuk avait découvert à l’occasion d’un concours de nouvelles organisé par le magazine polonais Temps de la culture. Il était attelé à lire les manuscrits reçus, travail qui se résumait à « l’ennui, l’ennui, l’ennui », jusqu’à ce qu’une pépite lui saute aux yeux :

« Soudain, j’étais tombé sur une étonnante nouvelle où un petit campagnard livrait une guerre au coq de la basse-cour. »
L’auteur de cette nouvelle était un vieil homme, enseignant à la retraite, qui avait passé sa vie à Izdebki, un village perdu du Centre-Ouest de la Pologne transcendé en point nodal du monde par le seul poids que lui conférait sa parole…

« Izdebki, c’était son royaume. Sans doute tout ce dont il avait besoin. Le passé et le présent. Des lieux de sa mythologie personnelle, de sa propre géographie. L’histoire d’Izdebki était pour le moins comparable à celle de l’Europe. C’était l’empire d’Augustin qui y régnait en maître absolu. Condamnant les uns aux néant, faisant asseoir les autres à sa droite pour l’éternité. »
Andrzej Stasiuk nous conte avec pudeur et tendresse les dernières visites rendues à cet homme après qu’un AVC l’a cloué « en chien de fusil » sur son lit d’hôpital. Sa mémoire s’est faite filandreuse, ses yeux sont hagards et parfois, lorsqu’il réagit encore, il semble s’accrocher comme à un radeau aux quelques phrases, bien insuffisantes, qui lui restent.

« D’autres fois, lorsqu’il ne parvenait plus à retrouver les mots pour exprimer ce qu’il voulait (et il voulait en dire de plus en plus), il serrait le poing de sa main valide et, de façon distincte, forte et impuissante à la fois, lançait : ‘Putain de merde !’ ».
On saura seulement qu’ «Augustin est mort en juillet», comme si les années,  dans cet exercice intemporel où les souvenirs rebondissent les uns contre les autres, n’avaient plus vraiment d’importance.

Stasiuk consacre encore un texte, peut-être l’un des plus beaux, à sa chienne mourante à laquelle il se refuse d’administrer la piqûre qui abrègerait son agonie. Lui qui a déjà « égorgé des chèvres et des moutons » ne verse dans aucun pathos. Il s’interroge seulement sur les termes d’une cohabitation possible entre les vivants et ceux qui sont sur le point de nous quitter, déjà inutiles, coûteux, végétatifs et imprégnés de cette odeur de mort que ne supportent plus nos nez délicats…

«Nous payons les gens en gants de latex pour qu’ils la respirent à notre place. Nous les payons pour qu’ils accompagnent la mort. D’une certaine manière, nous les payons pour qu’ils meurent à notre place. En accompagnant un mourant, nous mourons un peu nous-mêmes, nous devenons un peu plus mortels. Ainsi achetons-nous un service pour ne pas perdre notre temps. Pour ne pas respirer cette odeur.»
Vivre avec ses morts, avec ses mourants, accepter auprès d’eux cette part de fragilité qui nous constitue, c’est l’un des messages forts que nous adresse ici l'auteur de Sur la route de Babadag.

Cette cohabitation, c’est finalement le temps et l’écriture qui nous la restituent au cœur même de la maturité. Il y a des leçons qui arrivent plus tard, des phénomènes dont on prend conscience peu à peu dans la lente coulée des jours. Voilà ce qu’écrit Stasiuk, comme en incise de son récit, dans le dernier des quatre textes (Mon quartier) qui composent cet opus :

« Oui. Il se passe une chose étrange avec le temps. Les événements passés deviennent aussi nets que les plus récents. Ils transparaissent, ressurgissent. Lorsque j’y repense à présent, c’est comme si tout se déroulait en parallèle. Les faits anciens refont surface, l’abysse sombre du temps se fend pour leur laisser un passage, et les voilà qui remontent. Est-ce que rien ne se perd ? Est-ce que tout revient ? ».
Un livre sobre, sans esbroufe, où l’écrivain polonais nous apparaît plus que jamais comme un maître dans l’art ténu de la mélancolie.










 
Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte. Actes Sud. 2015. Traduit du polonais par Margot Carlier.





mercredi 19 juin 2013

> L'écrivain à la grue

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Lorsqu’ un écrivain s’interroge sur ce qui l’a conduit à écrire, on s’attend généralement à ce qu’une série de circonstances autobiographiques fasse bon chemin du côté des livres… On s’attend à voir surgir au détour de quelque événement social, familial ou personnel, l’étincelle qui aura fait jaillir l’amour de la littérature, lieu de repli ou de rédemption.

Rien de tel chez l’écrivain polonais Andrzej Stasiuk, que l’on connaît déjà pour ses récits de voyage en Europe centrale et orientale (Sur la route de Badabag) ou son regard corrosif sur les voisins de l’Ouest (Mon Allemagne).

Si vous voulez apprendre pourquoi il est devenu écrivain, il vous faudra attendre la dernière page de son récit pour rester qui plus est quelque peu sur votre faim. On est dans les années 80. Il s’est introduit avec son pote Karol sur le récent chantier de l’hôtel Marriott à Varsovie, et ils se sont lancés, allez savoir pourquoi, dans l’ascension d’une grue.

«Cela tanguait légèrement en altitude et c’était plutôt agréable. La gare centrale ressemblait à un paquet de cigarettes. Je contemplais ma ville du sommet de la grue et je savais que je ne pourrais pas monter plus haut. Et c’est à ce moment que je me suis dit qu’il était peut-être tant pour moi de partir et de devenir écrivain.»

Il faudra donc se contenter de cette prise de conscience en demi-teinte pour raccrocher tant bien que mal avec la promesse du titre. Et il n’aura été somme toute que modestement question de littérature avant d’en arriver là.




Dans Pourquoi je suis devenu écrivain, Stasiuk nous livre un récit compact, une sorte de paquet de mémoire sans chapitre ni paragraphe, qui semble avoir été écrit d’un seul jet, comme à l’emporte-pièce. Ses souvenirs personnels valent souvent pour la communauté plus large (c’est-à-dire la bande de copains) au sein de laquelle il a poussé comme une herbe sauvage. Et quoiqu’avare en repères chronologiques son récit compose par petites touches une radiographie de la Pologne des années 70 et 80.

L’adolescence semble d’abord prise dans une sorte de temps hors du temps où l’on cultive l’art de ne rien faire et de tourner en rond.

«Nous passions le plus clair de notre temps à glander entre les deux places de la Vieille Ville. Ça n’avait rien de passionnant mais pour certains d’entre nous, c’était l’occupation principale de la journée. Sans doute gardions-nous l’espoir de tomber par hasard sur un événement intéressant. En réalité, c’était toujours pareil : on tombait les uns sur les autres.»

Souvent, pourtant, ce désœuvrement lui apparaît rétroactivement comme une source d’inépuisable liberté aujourd’hui perdue. Il faut dire que sous leur apparente atonalité innervée d’humour, les souvenirs d’Andrzej Stasiuk ne sont pas exempts d’un certaine forme d’ostalgie. Malgré l’arrière-plan socio-politique assez peu reluisant qui transparaît, l’écrivain polonais ne manque pas d’évoquer à plusieurs reprises son attachement à un espace-temps qui continue à lui coller aux tripes.

Mais que le lecteur se rassure, le jeune futur écrivain n’aura pas fait que flâner dans les rues sans grand intérêt de sa ville. L’alcool fait son apparition très tôt. Il quitte l’école assez vite, milite dans des partis black-listés, séjourne plus d’une fois en prison, reprendra un temps des études dans un centre sociothérapique de la contre-culture varsovienne... La violence et la came sont aussi au rendez-vous. Mais là où d’autres en auraient fait des tartines, Stasiuk se contente de petites incises. Comme si tout cela faisait partie de la vie sans mériter que l’on s’y attarde d’autre façon. Il donne d’ailleurs l’impression de tout avaler avec une relative apathie, le pire comme le meilleur. On cherchera en vain la trace des premiers émois, des douleurs profondes, des événements traumatiques ou des rencontres définitives. Il faudra se contenter de les imaginer. Mais l’indolence un peu bourrue de Stasiuk est peut-être le visage qu’il donne à sa pudeur.

Des livres, c’est d’abord en prison qu’il en lira beaucoup et même s’il en parle l’air de rien, on voit bien que le ver est dans le fruit. Son rapport à la littérature reste très brut, décomplexé, irrévérencieux. Il n’aime pas Genet parce qu’ «il raconte des bobards» (sur la prison). Certains classiques le font marrer ou l’ennuient et il se repaît de Textes pour rien de Beckett, l’un de rares écrivains qu’il gratifie d’une révérence («Un grand Monsieur») :
«Je lisais En attendant Godot. Du pur réalisme. J’avais l’impression d’entendre mes copains de cellule parler de l’amnistie.»

Un jour il revend quinze volumes des œuvres de Proust qu’il n’a encore jamais ouverts. Il hésite à les lire avant, mais prenant conscience qu’il lui faudrait alors trouver du travail, il préfère très nettement s’en séparer.

Lorsqu’il découvre Céline, il tombe sous le charme et il décide d’écrire comme lui, parce que c’est moins fatigant que de se creuser la tête à trouver un style…

Stasiuk avoue aussi, au détour d’une phrase, que l’écriture n’a jamais été une vocation, mais plutôt une sorte de plan B. Son rêve était de devenir guitariste dans un groupe de rock…

Et pourtant… Il y a chez cet auteur une drôle de façon de distiller de la mélancolie dans le je-m’en-foutisme, de transformer une nonchalance un peu râpeuse en poésie. Arrivé au bout de ce récit sans pause on ne saura toujours pas très bien pourquoi Anrzej Stasiuk est devenu écrivain. Mais une chose est sûre : on est bien content qu’il le soit devenu.


 









Andrzej Stasiuk, Pourquoi je suis devenu écrivain. Editions Actes Sud. 2013. Traduit du polonais par Margot Carlier.

Article publié sur Culturopoing le 7 juin 2013


mardi 17 août 2010

> Andrzej Stasiuk, un barbare venu de l'Est





Andrzej Stasiuk est polonais. Ecrivain, poète, journaliste et éditeur, il commence à être connu en France depuis quelques années, grâce aux éditions Christian Bourgois, pour ces récits de voyage en Europe centrale et orientale. Dans Sur la route de Babadag, dont la version française avait été publiée en 2007, Stasiuk nous livrait un recueil dense et sensible de souvenirs de voyages dans les recoins les plus méconnus de cette « autre Europe » qui lui tient à cœur plus que tout. Avec son dernier opus, Mon Allemagne, il passe de l’autre côté de la frontière pour poser un regard drôle, personnel et décapant sur la société d’en face.





On était prévenus, Andrzej Stasiuk aime l’Europe centrale. Il l’aime à la folie, pour le meilleur et pour le pire. Elle lui colle à la peau comme une musique et son intérêt pour cette partie du monde relève de l’addiction. Au début de Sur la route de Babadag, dont la traduction française nous est parvenue en 2007 chez Christian Bourgois, Stasiuk annonçait la couleur :

« J’aurais aimé être enterré dans tous les endroits où je suis allé et où j’irai encore. Ma tête parmi les collines vertes du Zemplén, mon cœur quelque part en Transylvanie, ma main droite dans la Carnohora, la gauche à Spišska Belá, ma vue en Bucovine, mon odorat à Răşinari, mes pensées peut-être quelque part par ici… »

Alors que certains voyageurs tendent le cou vers un ailleurs qui va ébranler ou effacer provisoirement leur sol natal (on pense notamment au jeune Bouvier s’arrachant, dans son élan vital vers l’Est, à la Suisse romande des années cinquante confite dans le calvinisme…), Andrzej Stasiuk arpente au contraire une sorte de zone proximale de développement. Il éprouve l’élasticité de son âme à travers un vaste ensemble de contrées grises et pluvieuses qui le ramènent toujours, aussi loin qu’il aille dans cette «autre Europe» pourtant traversée de conflits et de dissensions, à un indéfinissable sentiment d’être parmi les siens. Il faut dire qu’en tant que polonais, il est natif d’un pays qui a été l’épouse forcée de la moitié de l’Europe et dont les habitants sont marqués par une histoire houleuse qui leur fait généralement endosser le costume de victimes ou d’assassins, bien plus rarement celui de citoyens lambdas d’une nation parmi les nations…

« Mon pays me suffisait tout bonnement parce que ses frontières ne m’intéressaient pas. Je vivais dans son antre, en son milieu, et ce milieu se déplaçait avec moi. »


Stasiuk est un immense et faux voyageur. Il se déplace et se perd pour toujours mieux se retrouver. Il travaille à se laisser surprendre par ce qui lui est familier. Plus il s’enfonce dans les gares improbables, les villages oubliés, les tavernes sales et brumeuses de Roumanie, d’Albanie, de Slovaquie, plus il découvre que cet inconnu l’habite depuis toujours. Cette Europe-là, jusque dans ses moindres recoins, est une déclinaison de lui-même. Elle l’a choisi plus qu’il ne l’a choisie.

C’est ainsi que ce « chez soi » décrypté sur toute l’étendue de cette terra incognita qu’il sillonne et reconnaît immédiatement comme sienne est profondément transfrontalière. On pourrait dire de Stasiuk, s’il n’y avait as là une connotation quelque peu dévalorisante, qu’il est un écrivain sous-régionaliste. Le concept de nation se dissout dans un ensemble plus ou moins perméable de villes, régions, hameaux et campagnes qu’un fil invisible semble souvent relier. Dans Sur la route de Babadag, l’entrée se fait d’ailleurs rarement par le pays mais plus souvent par la localité : Răşinari, Baia Mare, Székelyföld, Skeklerland, Shqipëria, Galati, Babadag, … La nation, ce hasard de l’histoire, est souvent mise au second plan et citée presque accidentellement au bout de quelques lignes ou de quelques pages. Stasiuk adhère sur ce point pleinement aux remarques de l’écrivain slovène Edvard Kokbec lorsqu’il parle de son pays en ces termes :

« Nous ne nous sommes jamais représenté nos frontières nationales comme un critère de qualité, un lieu de passage digne de confiance, une solution et une inspiration, mais plutôt comme une tentation et une honte, comme une opportunité de contrebande »

Et lorsqu’il cite Kocbek, Stasiuk reste profondément persuadé que ces propos pourraient tout aussi bien concerner les grands pays voisins :

« Il n’est pas ici question de grandeur. Quelque chose de semblable a sûrement déjà été écrit par un Roumain d’une Roumanie de vingt millions d’habitants ou par un Polonais d’une Pologne de quarante millions d’habitants ».

Et c’est justement ce qui le fascine, cet espace sans centre de gravité où il semble pouvoir flotter comme en apesanteur aux quatre coins de la carte.

Le plus étonnant est qu’Andrzej Stasiuk ne nous dépeint pas pour autant cette Europe d’un seul bloc. Il s’égare au contraire dans les méandres et les chemins de traverse, avance souvent sans itinéraire précis au gré d’un bus, d’une course en stop, d’un coup de cœur pour un nom de ville. Il est à l’affût des détails apparemment les plus insignifiants, une gare vide aux vitres crevées, un vieil homme immobile tirant sur sa clope, l’effigie délavée de Mihai Eminescu sur un billet de mille lei, une paysanne rentrant ses bêtes au sortir d’un village. Mais cet univers est loin d’être uniforme et il y a loin de l’ordonnancement vaguement habsbourgeois des communes de l’est de la Slovénie (où Stasiuk se sent d’ailleurs soudain comme « un barbare venu de l’Est ») au joyeux bordel albanais, de la vague atmosphère viennoise de Ljubljana aux friches industrielles des villes du Maramureş. Il y a loin des vallées éclaboussées de soleil de Bucovine en été aux noirs hivers des petites villes de gare. Pourtant, derrière ces différences et ces variations de tonalité, Stasiuk trouve à dérouler un fil poétique qui jamais ne se rompt. Il semble défricher un chemin sur lequel pourrait se reconnaître chacun des hommes et des femmes de cette Europe-là, de la Slovénie à la Moldavie, de la Pologne à l’Albanie. Rêve pieux peut-être, du militant pacifiste qui préféra passer deux années de sa jeunesse en prison plutôt que d’effectuer son service militaire, de cet humaniste rebelle qui depuis son village perdu dans les montagnes de Beskides continue à promouvoir une large gamme de littératures d’Europe centrale à travers sa maison d’édition Czarne…

Mais cette inclination n’est en rien naïve. Dans Sur la route de Babadag, Stasiuk veut d’abord voir le lieu où commença la première guerre des Balkans. Il le sait bien, et le dit quelque part, chez lui, tout commence toujours et tout finit toujours par une guerre. Il est conscient de ce passé et parfois même de ce présent lourds de violences. Il n’ignore ni les tensions nationalistes, ni les conflits religieux, ni les cicatrices. Il revoit Tito en «cacique africain» et sait que le communisme, là où il n’a pas « tout bonnement été un crime », «a dû ressembler au mariage de l’horreur et de l’ineptie». Il n’ignore rien du terrible régime de Tirana ni de l’exode albanais de 1992, et il revoit les images de ces «grappes humaines désespérées suspendues aux bords, aux superstructures, aux cordages, chalutiers, ferries […] », de ces « barques recouvertes d’un emplâtre humain vivant, comme si le pays tout entier voulait échapper à lui-même […] »

L’Europe de Stasiuk est aussi faite de ses blessures. Mais sous ces plaies se dessine un paysage, une sorte de voie silencieuse dont l’écrivain polonais ne parvient pas à se déprendre.

De cette Europe qui n’a de leçon à donner à personne, de ces nids oubliés dont l’humilité silencieuse a survécu aux grands empires et à leur délitement, Stasiuk reste persuadé qu’il y a souvent beaucoup à apprendre. Non pas qu’il faille aller puiser dans quelque grande morale du siècle ou du passé. Les doctrines ont là-bas plus qu’ailleurs fait la preuve de leur affligeante déréliction et comme le dit encore Kocbek :

«Notre histoire ne montre aucune grande passion, son extrême pauvreté n’autorise pas à se charger d’une mission plus sérieuse ».

C’est plutôt dans l’ombre de l’histoire, dans une manière d’être parfois à peine entrevue que l’on pourra glaner quelques fragments d’une sagesse qui nous échapperait ailleurs.
C’est cette paysanne roumaine qui continue à élever ses vaches alors que plus personne ne lui achète de lait depuis longtemps et qui répond à Stasiuk lorsqu’il lui demande pourquoi elle en possède encore : « il faut bien élever quelque chose ». Qu’il s’agisse des troupeaux inutiles, de cette ville de chats traversée quelque part en Croatie ou des hordes de chiens de Bucarest, le règne animal semble avoir ici et là sa place car « la bête est le chaînon manquant entre nous et le reste du monde ».
Ce sont ces hommes qui assis sur les bancs d’une place ont appris à ne rien attendre, ces vieillards qui après une vie de labeur regardent simplement passer le temps devant leur porte lorsqu’ils peuvent enfin cesser de travailler, autant d’attitudes qui contreviennent à toute notion de projet telle que nous la concevons habituellement…
C’est encore Baia Mare, la ville défigurée par ses usines abandonnées, qui arbore, dans cette étonnante posture, le vivant témoignage de l’ineptie de nos désirs consuméristes :

«[…] Baia Mare, cette ruine du monde industriel, qui a tenu à peine cent ans et qui, quand bien même on la reconstruirait, porterait de toute façon en elle son propre anéantissement. Les machines sont des zombies. Elles se nourrissent de notre propre convoitise des objets, de notre avidité et de notre désir d’immortalité sur terre. Elles vivent aussi longtemps que nous en avons besoin. Nous les quittons des yeux un instant et, immédiatement, elles se mettent à se désagréger, à crever et à trembler de peur, tels des vampires en manque de sang ».



C’est donc au coin des rues, au détour des villages, sur le visage d’illustres inconnus aussi bien qu’au pied des rebuts de l’industrialisation que Stasiuk apprend. L’histoire et la littérature ne sont pas absentes, mais paradoxalement, les livres ne sont pas ses premiers compagnons de voyage. Son séjour à Răşinari, la ville natale de Cioran, lui donne bien l’occasion de faire un bout de chemin avec le philosophe, mais d’ « Histoire et Utopie » il retient avant tout un précepte dont il trouve encore la fragile réalisation devant ses yeux :

« […]Couverts de poux et joyeux, nous devrions accepter la compagnie des animaux, nous accroupir à leurs côtés pendant des milliers d’années encore […] »

On croisera encore le chemin de Danilo Kiš, Mircea Eliade, Drago Jančar et de quelques écrivains polonais, mais ces textes relancent souvent un voyage et une quête qui se jouent ailleurs. Et les livres d’histoire qu’il consulte sur son étagère ne parviennent jamais à le faire rêver des grandes figures du passé, contrairement au spectacle vivant d'un village ou d'un fleuve.

Il lui faut plutôt se laisser glisser sur les routes, dans les trains, les camions brinquebalants, se presser dans les bistrots enfumés qui sentent la nourriture. Il lui faut aussi se ressourcer à toutes les gnôles qui se présentent sur son chemin, palinka, aszú, raki, vodka de trente-six degrés qui sent la levure, cognac moldave… autant d’alcools revigorants, douteux ou mélancoliques, que Stasiuk ingurgite souvent dès le matin et qui lui tiennent aussi bien lieu de carburant pour poursuivre le voyage que d’élixir obligé pour s’imprégner des lieux.

Dans cette Europe où il se déplace en électron libre Stasiuk tisse une toile complexe bien plus qu’il ne suit un itinéraire. Point de Graal au terme d’un parcours initiatique et linéaire mais des morceaux de vie saisis à chaque instant d’un voyage circulaire dont le point nodal est en perpétuel déplacement…

D’où cette fascination qu’exerce sur lui la tziganité, ancrée dans une culture de la mobilité qui prend à revers toutes les références admises par les sociétés européennes : vénération de l’histoire, culte du lieu de mémoire, civilisation du progrès et enfin cette épiphanie de la propriété et du consumérisme vers lesquels Stasiuk voit se tourner de manière irrépressible les sociétés de l’ancien bloc communiste. Au cœur de l’antique village saxon de Iacobeni, l’écrivain polonais observe la communauté tzigane qui en a pris possession, y réinventant ex-nihilo un lieu de vie à leur mesure :

« Avec un sourire sardonique, ils regardaient les paroxysmes de notre civilisation et s’ils en tiraient quelque chose pour eux, c’étaient les détritus, les déchets, les maisons en ruine et l’aumône. Comme si pour eux le reste ne représentait pas la moindre valeur. A présent Iacobeni la Saxonne tombait entre leurs mains. Au milieu des murs vieux de plusieurs centaines d’années, imprégnés de l’effort, de l’exactitude, de la tradition, de toutes ces vertus qui constituent la pérennité de la civilisation, ils avaient tout bonnement dressé un camp, comme on en dresse en rase campagne, comme si, avant eux, il n’y avait jamais eu personne par ici ».

Pourtant, pour l’écrivain polonais, cette liberté de déplacement a une limite, ce désir a une fin, celle que trace, aux limites de l’ex-RDA, la frontière entre l’Est et l’Ouest.

« Un jour de l’été mille neuf cent quatre-vingt-trois ou quatre, j’avais fait du stop jusqu’à Slubice et j’avais vu Francfort de l’autre côté du fleuve. C’était tard dans l’après-midi. Un air humide gris-bleu flottait au-dessus de l’eau. Les barres de béton et les cheminées d’usine de la RDA avaient un air lugubre et irréel. Le soleil diffusait une lumière grise comme s’il devait s’éteindre l’instant d’après. Cet autre côté était complètement immobile et sans vie, comme s’il étouffait, peu à peu, au terme d’un immense incendie. Seule l’odeur du fleuve avait en elle quelque chose d’humain – pourriture, décomposition, putréfaction fangeuse - , mais j’étais sûr que là-bas, de l’autre côté, cette odeur s’arrêtait net. En tout cas, j’avais fait demi-tour et le soir même, j’avais repris la route en direction de l’est. »




Avec Mon Allemagne, un récit de moins d’une centaine de pages dont la version française est parue en mars dernier chez Christian Bourgois, Andrzej Stasiuk franchit enfin cette frontière. S’il s’agit là de son premier texte prenant pour cadre de déambulation un pays occidental, le choix n’est pas neutre. L’Allemagne est par sa situation géographique mais plus encore par son passé politique le pays-frontière par excellence entre, le lieu tampon. L’histoire de la Pologne est également tragiquement liée à celle de ce pays. Stasiuk a été amené à s’y déplacer à de nombreuses reprises à partir de 2005, souvent invité par son éditeur francfortois à participer à des colloques ou salons du livre, activités auxquelles il reconnaît de manière décomplexée se soumettre à des fins toutes lucratives. Il n’hésite d’ailleurs pas à se comparer aux musiciens roms qui s’y déplacent de ville en ville :

« Et à vrai dire, je me sentais moi-même comme un Tzigane de Valachie. J’amusais le public, j’empochais mon pognon puis, le lendemain matin, j’attendais le train ».

L’invitation au voyage prend d’ailleurs d’emblée une autre coloration que dans Sur la route de Babadag :

« J’avais vu l’Allemagne et j’avais la conscience tranquille, le sentiment du devoir accompli. Tout homme devrait voir l’Allemagne, ne serait-ce que de loin et dans les ténèbres ».

Pourtant, une fois passée la ligne rouge, Stasiuk entreprendra, en voyageur infatigable, de sillonner le pays à chacun de ces déplacements pour tout enregistrer. Mais le ton est donné et l’on devine que l’humour et l’ironie vont assez souvent marquer le tempo. Les liqueurs balkaniques ont été troquées pour du Jim Beam, et si l’on boit beaucoup d’une gare à l’autre, il y a moyen de s’en expliquer :

« On ne peut pas aller de Pologne en Allemagne sans avoir bu. Ne nous leurrons pas. C’est quand même un traumatisme. Cela concerne aussi bien les spécialistes de la culture des asperges que les écrivains. On ne peut pas aller en Allemagne décontracté comme on irait, disons, à Monaco, au Portugal ou en Hongrie. Un voyage en Allemagne c’est une psychanalyse ».

La cure va durer un certain temps, et de biture en biture, de conférence en conférence, Stasiuk sillonne l’ancienne République de Weimar du Sud au Nord et d’Est en Ouest, toujours attentif au fugace, au futile, aux scènes de quai et aux paysages saisis sur le vif. Mais c’est avec « son Europe » qu’il traverse l’Allemagne. Elle est à la fois son filtre et son antidote. L’immense logo Mercedes qui surplombe Stuttgart du sommet d’un gratte-ciel lui rappelle, à l’autre bout de la chaîne, « ces cimetières de voiture d’Albanie, de Turquie ou du Monténégro » ; il se prend d’affection pour la gare de Stuttgart parce qu’elle évoque en lui la « Gara de Nord » de Bucarest ; le souvenir de la steppe roumaine le protège du spectacle babylonien de l’arrivée en train sur Francfort… Si les stéréotypes font partie du voyage (le septuagénaire antipathique aux lunettes cerclées d’acier, la vieille dame bouffie et pomponnée qui prend le thé une bague au petit doigt), le narrateur joue aussi son rôle avec la touche d’autodérision requise. La mélancolie du Transylvain fait face au mutisme glacé du Germain dans un « monde » qui « serait un peu meilleur si on pouvait imaginer un Allemand qui pleure ».

Et puisque « la mélancolie et la nostalgie sont le seul moyen de ne pas devenir fou en Allemagne » et «la seule façon de neutraliser psychiquement ce pays », le polonais sentimental et alcoolique peut alors mettre en place toute une série de procédés pour survivre en milieu hostile :

« Regarder les usines Mercedes et ravaler ses larmes. Monter dans l’Intercity-Express et avoir l’automne dans le cœur. Se promener dans le stade olympique de Berlin et fredonner une mélodie tzigane de Transylvanie »

Mais le trait d’humour esquisse parfois quelques scénarios de politique-fiction assez réussis et qui mériteraient d’être développés. Stasiuk en vient ainsi à imaginer une Allemagne vidée définitivement de ses Allemands et où la gestion même du pays serait confiée aux travailleurs immigrés.

« […] ils achèteront toutes les îles de la mer Egée et de l’Adriatique. Ils achèteront les Baléares et les Canaries. Ils emploieront des Turcs, des Slaves et des Asiatiques pour diriger leur pays tandis qu’eux-mêmes prendront enfin du repos – parce que, quoi qu’on en dise, c’est quand même eux, les Allemands, qui ont le plus travaillé dans l’Histoire, comparés à tous les Européens. Ils ont donc droit au repos. Tout est si bien organisé que même le Bundestag peut être géré par des Kazakhs. Pourquoi pas ? »

Derrière ce petit jeu de massacre, Andrzej Stasiuk n’a pas renoncé à toute poésie et l’Allemagne, parfois, lui parle autrement. Près de Tübingen, il relève « l’automne doux et tardif [qui] dorait ce paysage, l’enveloppait d’un brouillard bleuté, le prenait entre ses doigts et l’extrayait de la réalité comme un bibelot ancien » ou s’attarde sur « quelques barques noires amarrées au pied de la tour Hölderlin ». Parfois, au détour d’une page, le vide étrange d’un hall de gare ou d’aéroport, la froide beauté nocturne d’un immeuble nous fait brièvement songer à un travelling d’ Alice dans les villes de Wim Wenders. Et puis il reste ces villes, Berlin, Hambourg à la fois universelles, libres, légères :

« Elles ont été assez consciencieusement détruites puis reconstruites. Voilà pourquoi elles ont une atmosphère sans prétention. Voilà pourquoi on peut y boire n’importe quelle quantité et qu’il n’arrivera rien. C’est un carnaval cosmopolite ».
Sur le pont de la douleur, peut-être, le passage se fait autrement. Dans le brouhaha de l’aéroport de Münich où Stasiuk attend l’avion qui va le ramener vers Cracovie, des écrans de télévision diffusent en direct des images de Benoît XVI. C’est le jour où le «pape allemand» s’agenouille à Auschwitz, sur le seuil de ce lieu que lui, l’écrivain polonais, reconnaît n’avoir jamais eu la force de franchir. Dans la sombre épaisseur de l’histoire, entre ces deux blocs coulés dos à dos, un mince filet de lumière se laisse entrevoir. Et ce n’est pas par un trait d’humour que Stasiuk choisit de mettre un point final à son récit.

« Le jour où le pape était à Auschwitz, nous avons décollé au crépuscule. Une obscurité humide tombait sur la Bavière. Mais ensuite, quand nous nous sommes retrouvés haut, très haut, une longue fente horizontale lumineuse s’est ouverte à l’ouest. L’avion l’a longée. Ici, il faisait sombre, mais là-bas, dans cette fissure de l’épaisseur d’un cheveu, comme une blessure de la lame la plus acérée, flamboyait un feu doré, battait un sang pourpre. »










Andrzej Stasiuk,
Sur la route de Babadag. Christian Bourgois éditeur. 2007 (traduit du polonais par Malgorzata Maliszewska)
Mon Allemagne. Christian Bourgois éditeur. 2010 (traduction de Charles Zaremba)


Images : 1) Gare de Ruşu (photo personnelle) / 3) Minoterie Marquette (photo Janicks) / 5) photo personnelle