jeudi 19 juillet 2018

Le poème du jeudi (#62)




C’est à vous que je parle, homme des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligibles !


Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort,
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds,
- alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.


Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et angoissé
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !


Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne


pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le cœur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…


J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous dire à cette heure,
elle est entrée toutes en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre –
avez-vous mieux compris que moi ?


Et pourtant, non !
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !


Un jour viendra sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,


un visage d’homme, tout simplement !
                              
1942
/


Benjamin Fondane, in Préface du recueil L’Exode. La fenêtre ardente, Veilhes, 1965.


jeudi 12 juillet 2018

Le poème du jeudi (#61)



L’endroit


L’endroit où les poules enfarinées
s’installaient pour pondre les œufs du petit-déjeuner
et où elles faisaient frire leurs crêtes couleur de bacon au soleil
a disparu.

Vous connaissez cet endroit —
dans la haie d’aubépines
près de l’arbre en clayon
près du chemin de fer.

Je ne me rappelle pas ces choses
— elles se souviennent de moi,
non pas comme d’un enfant ou d’une femme
mais comme de leur ultime prétexte
à s’attarder, à ne pas mourir tout à fait.

/

Janet Frame, In Douze poèmes, La Revue de Belles-Lettres, 2017, N°2. Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Paol Keineg.


vendredi 6 juillet 2018

Poème du jeudi (#60)



Éternité

A l’ombre du citronnier
Une table se dresse
Au retour de la plage.


La limonade
A la saveur vanillée
De l’enfance.


Comment peuvent-ils mourir
Ceux qui s’endorment chaque soir
Sous un jasmin à Sidi Bou ?

/
 
Moëz Majed, in Duos, 118 jeunes poètes né€s à partir de 1970. Anthologie dirigée par Lydia Padellec. Bacchanales N°50. 2018.



jeudi 28 juin 2018

> Le poème du jeudi (#59)




Joyeusement
je m’enfile
dans le chas
dans le chas
du col moussu de
l’aiguille
fine mouche
bourdonnant
au pli
de la bouche
ouverte
ton haleine
mon amour
ton haleine

/

Eugène Savitzkaya, in À la cyprine. Édition de Minuit, 2015.

jeudi 21 juin 2018

> Le poème du jeudi (#58)




Va

je ne te retiens
pas

je ne retiens pas
les choses
ne retiens rien
d’ailleurs

ni ce qu’il faut faire
ni les noms
ni la liste de course
d’ailleurs

ni la liste de course
ni un baiser
ici
posé sur mon cou

les choses écrites au ciel
je crois
les nuages
ne retiennent rien non plus

/

Elsa Hieramente, Passe en caisse. Gros textes. 2018.