dimanche 19 septembre 2010

> Escale à Bobigny avec Olivia Rosenthal et Philippe Bretelle





Olivia Rosenthal, dont le dernier et très beau récit, Que font les rennes après Noël, vient de paraître aux éditions Verticales (nous en reparlerons sur ce blog) et le graphiste Philippe Bretelle sont en résidence à la médiathèque de Bobigny depuis juin 2010 dans le cadre du programme Ecrivains en Seine-saint-Denis. Ils ont conduit un projet original dont ils donnaient hier un aperçu au cours d’une déambulation dans les rues de la ville.

Olivia Rosenthal a rencontré pendant plusieurs mois, des habitants de Bobigny, les a écoutés, a conduit des entretiens, sur eux, leur vie, leur façon d’être là. Elle a enregistré, noté, rebondi et composé à partir de ce matériau une série de textes plus ou moins longs destinés à être affichés dans différents lieux : murs, passerelles, palissades de chantiers, abris de bus de la gare routière, bâtiments publics. Les demandes d'autorisation ont filé bon train auprès de différentes instances : auprès de la RATP pour utiliser l’espace de la gare routière, auprès de la DDE, des Bâtiments de France pour pouvoir intervenir sur le site de la Bourse du Travail, bâtiment classé construit par Oscar Niemeyer...


Ceux qui ont lu Olivia Rosenthal constateront que ce travail n’est pas étranger à l’une de ses façons de «faire des livres», certains de ses récits s’adossant souvent à des témoignages, des archives, des échanges librement réutilisés, ou mis en regard avec sa propre parole d’écrivain, sa propre subjectivité. Le résultat aboutit à des textes à la fois très personnels et très ancrés dans une réalité déterminée. Une réalité prégnante mais qui n’est jamais là «une fois pour toutes» et reste soumise à un regard, à une réception, à une interprétation.

Ce principe, à nouveau assumé ici, a été communiqué d'entrée de jeu à ceux et celles qu’elle a rencontrés. 






Plasticien et graphiste (collaborateur régulier des Editions Verticales), Philippe Bretelle a mis au point pour l’occasion une police de caractère, une signalétique, quelques icônes, ce qu'il a dénommé son "Bobigny unicase"





Il a fait des choix de couleur, jouant notamment souvent sur le fond vert, couleur attribuée à la commune de Bobigny pour les affichages électoraux (chaque commune possédant la sienne). Il a assuré les mises en affiche, a fait saillir certaines phrases, transformant en exergue tel ou tel passage, apportant ainsi également sa contribution à ce que disaient les textes…





Que nous racontent-ils, justement, ces textes ?

Ils vont de la « citation » à des fragments plus longs. On retrouve des témoignages bruts, des extraits d’entretiens ou le « Je » balbynien (habitant de Bobigny pour les non initiés) mène la danse. Des bribes de récits de vie où se font jour des joies, des douleurs, des frustrations, des petits bonheurs. Des paroles où résonnent aussi la mémoire de la guerre d’Algérie, l’histoire de l’immigration, qui a façonné cette ville comme la plupart des villes de la Seine-saint-Denis ; des paroles où l'on entend parfois simplement un attachement à certains lieux, certains espaces singuliers, un parc, la tour d’une cité, une friche, un chantier…




Parfois, Olivia Rosenthal restitue les témoignages de manière plus distanciée, à la seconde personne, produisant en surimpression une sorte de «vous m’avez parlé, je vous ai entendu». On trouve des textes qui parlent du passé, de l’enfance, de moments ou d'objets disparus, tel ce très beau témoignage, que l’on peut lire sur un mur du cimetière et qui s’achève sur cette remarque  :

« Le métro ça vous rapproche de Paris mais ça vous coupe de votre enfance ».



Des textes où affleurent des peurs, des joies, le souvenir de lieux qui n'existent plus (telle tour aujourd’hui détruite, tel quartier reconfiguré), les projets de réaménagement urbains avec leur lot de promesses et de doutes…





Olivia Rosenthal nous explique qu’elle n’a cherché ni à conduire un travail lénifiant sur la ville de Bobigny (orienter son projet vers une représentation du type : regardez comme elle est belle, finalement, notre ville), ni à mettre artificiellement en avant une discours monolithique de revendication sociale (la parole enfin rendue aux damnés de la banlieue…). Elle a voulu interroger le fait urbain dans sa singularité, le fait d’être ICI plutôt qu’ailleurs, ce que chacun en fait, comment l'on s’en réjouit ou l'on s’en désole, comment l’on s’en accommode. Donner un écho de la façon dont chacun construit un espace de vie dans son espace urbain.




Comme la grande majorité des villes du monde, Bobigny n’est ni belle, ni laide, elle est avant tout ce lieu où je me trouve, avec lequel je compose, ce lieu où je m’enracine, où je dépose mon vécu, où je tisse des espérances, où je me débrouille. Une ville où l’on peut encore rêver sur les rives taguées du canal de l’Ourcq, croiser un renard dans le parc de la bergère, ou se lever à cinq heures du matin pour aller implorer un titre de séjour à la préfecture. Une ville où les tours qui vous éloignent des gens obligent ceux qui sont en bas à lever les yeux au ciel.





Mais comme Olivia Rosenthal est tout sauf une bande magnétique transparente, elle n’a pas hésité a ajouter ici et là son grain de sel… Elle aussi était ICI, et elle a donc  parfois prolongé ses paroles pour donner voix à ce qu’elle y avait personnellement entendu...





Au coeur de ce projet, Olivia Rosenthal et Philippe Bretelle souhaitaient aussi instaurer un dialogue,  susciter des réactions de la part de ceux et celles qui seraient amenés à lire ces textes, à se confronter à ses affiches. Pari en partie réussi puisque ces "étonnantes paroles" ont souvent interpellé. Les séances de collage dont la plupart du temps se chargeaient eux-mêmes les artistes en résidence ont été l’occasion de petits rassemblements, de débats spontanés, d’interrogations, cette démarche inspirant tour à tour la méfiance, le dénigrement, la curiosité, l’enthousiasme… Des réactions "mur à mur" ont également été relevées. Tags, citations en retour ou cette affichette, aposée systématiquement comme une réponse à côté de chacun des textes évoquant la destruction des anciens quartiers (Karl Marx, Paul Eluard, Chemin Vert, ...) et l'espoir (ironique ?) d'avoir enfin une belle ville en 2065...




Il a aussi été beaucoup question de disparition dans cette affaire-là. Une question qui ne pouvait sans doute pas laisser indifférente celle qui, dans son avant dernier récit (On n'est pas là pour disparaître), avait investi jusqu’au vertige le problème de l’oubli, de la mémoire dévoyée, du souvenir dissolu. Celle encore qui s'était penchée de près au-dessus du "trou" de la rue d’Aubervilliers, lieu de mémoire et d'oubli des anciennes Pompes funèbres de la ville de Paris d'où allaient ressurgir les infrastructures culturelles du Cent Quatre (voir Viande froide, pièce sonore créée en résidence au Cent Quatre de novembre 2007 à janvier 2008).

Ici, à Bobigny, les paroles commencent déjà à disparaître. Les affiches se dégradent parce qu’il pleut, parce qu'il fait soleil, parce qu'il y a du vent et parce qu’on les arrache. Mais il y aurait beaucoup à dire de ces effacements qui vont de l’éradication complète par une brigade trop zélée des services de nettoyage dans telle  cité  (le vieux syndrome du karcher ?) à des interventions anonymes radicales ou ciblées de la population elle-même : on a tout enlevé ou bien on a biffé un mot, supprimé une phrase, réinventé parfois quelque chose pour redire autrement ce qui n'a pas plu, ce qui a dérangé. C’est Bruno, l’un des bibliothécaires de la médiathèque, qui a sans doute trouvé la formule la plus juste devant certaines affiches ainsi malmenées : « ça veut dire que ça gratte ». On le sent bien, dans sa bouche, ça ne sonne pas si mal que cela. Si ça gratte c’est que ça pique et le poil à gratter est toujours préférable à la pommade.



Hier et aujourd’hui, un peu partout en France, on célébrait les journées du patrimoine autour du thème de l'année, un rien ronflant : « Ces femmes et ces hommes qui ont fait l’Histoire ». Il était judicieux de faire entendre à cette occasion quelques voix habituellement plus silencieuses. Petit clin d’œil bien vu de l’art éphémère au culte de la mémoire patrimoniale… Car tout aussi provisoires soient-elles, ces silhouettes qui se profilent sur les murs de Bobigny ont aussi contribué et contribuent encore à composer le visage de notre pays. Un visage fait de bonheurs et de dérélictions mais où tout n'est pas aussi lisse que sur les bustes du Panthéon. Bref, un visage où "ça gratte"...






Olivia Rosenthal et Philippe Bretelle en résidence à la médiathèque de Bobigny, juin-décembre 2010

Images : Bobigny, photos personnelles.

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