jeudi 13 juin 2019

> Le poème du jeudi (#109)



Les mouches viennent sous mes mots.
Qu’elles racontent le drame empuanti de l’air.
Peut-être ont-elles visité mon cœur. Peut-être
connaissent-elles mieux que moi son secret.

/

Alain Borne, in Le plus doux poignard. L’arachnoïde, 2012.

jeudi 6 juin 2019

> Le poème du jeudi (#108)




Si vous vous demandez où je suis maintenant, c’est moi, juste là, avec le sourire forcé d’une patineuse artistique qui se relève après avoir fini son triple axel sur le cul.


/


Marie-Andrée Gill, in Chauffer le dehors. La Peuplade Poésie. 2019.

jeudi 30 mai 2019

> Le poème du jeudi (#107)





Ici plus rien ne vêle
tu as perdu la langue de l’enfance
elle a glissé
hors de toi
comme un veau
mort-né.


/


Marie-Hélène Voyer, in  Expo Habitat. La Peuplade. 2018.

jeudi 23 mai 2019

> Le poème du jeudi (#106)




La rainette du noir

Le soir descend, ne tends pas les bras. N’ouvre pas les mains si l’ombre qui sort des pierres
remonte jusqu’à ta gorge. Laisse cette peur te
gagner : elle est venue de trop loin pour prendre
ta place. 
Ton cœur né avant toi, tu as grandi sans lui
et il continue à t’attendre sur le seuil. Tu auras
fait le tour de la maison sans qu’il te voit.
Sa peine épouse la nuit et se mire dans les
jours, frappe les murs avec sa fleur close, écoutée
de la nuit qui ouvre et ferme le ciel au fond de
tes yeux.
Marche dans le vent étiré d’oliviers. La terre
n’entend que des pas, le cœur n’entend que la
terre, il a grandi sans marcher, il a vieilli sans te
trouver, chacune de tes larmes aura coulé pour le
voir.
C’est un peu de ton espoir, ce que les années
en ont perdu. On dirait ton ombre et qu’elle
cherche à se mettre debout. N’appelle personne.
Ton cœur ce n’est pas toi, c’est un enfant qui se
tourmente avec la crainte de tomber.
Quand le jour t’aura chassé de tes yeux. 

/

Joë Bousquet, in La Romance du seuil. Rougerie, 1976.


 

jeudi 16 mai 2019

> Le poème du jeudi (#105)




C’était chouette d’être un ver,
de ramper un peu çà et là, en grignotant les racines
des églantiers.

Un jour viendrait assurément où sur mon corps de ver tout lisse
je ferais repousser des bras, afin de pouvoir embrasser.

S’ensuivraient sûrement beaucoup de sms indignés, de mails, d’embrouilles d’argent
et de patrimoine mais en attendant j’étais encore un ver bien dans sa peau, ainsi je continuerais à ramper et réussirais à passer l’hiver.

 /

Ellen Deckwitz, in Poésie néerlandaise contemporaine. Le Castor Astral, 2019. Traduit du néerlandais par Bertrand Abraham.

jeudi 9 mai 2019

> Le poème du jeudi (#104)



Dédicace

Je ne vous écris pas de lettres,
mais il me serait facile de mourir avec vous.
Doucement, nous nous laisserions glisser
le long des lunes, une première halte
auprès des cœurs de laine, puis
une autre parmi les loups, les framboisiers
et ce feu que rien n'apaise ; à la troisième,
j'aurais traversé les fines mousses
des nuages raréfiés,
passé sans effort le pauvre fourmillement
des étoiles, pour arriver
dans votre ciel, tout près de vous.

/

Ilse Aichinger, in Le jour aux trousses (poésies complètes). Orphée/La Différence, 1992. Traduit de l'allemand par Rose-Marie François.