jeudi 10 octobre 2019

> Le poème du jeudi (#126)



Anthropométrie


Au bord de la rambarde, du bleu. Mon cœur s’écaillait comme un poisson. Je respirais des embruns et des idées bleues. Mes dents broyaient le rocher. Etre face au vide ou face au plein ? Me vautrer dans le bleu. Mes cheveux dans le bleu. Mon corps, mes seins, mes poils dans le bleu. Puis je retourne bredouille imprimer le monde de plein de vide bleu.

/

Katia-Sofia Hakim, in Revue Pan N°5, Par le soupirail, 2019.

jeudi 3 octobre 2019

> Le poème du jeudi (#125)




Il se souvient des mots
des mots dans les papiers fanés
qui font de petits signes
de néant
jusque dans les corps
jusque sur les lèvres. Ce sont
les mots avec quoi il doit grandir
ce ne sont pas les voix autour de lui
qui peuvent faire
mais les mots qu’il prend
avec la bouche
où ils font un trou

/

Mathieu Bénézet, in Ne te confie qu’à moi. Flammarion, 2009.

jeudi 26 septembre 2019

Le poème du jeudi (#124)



Ah, je voudrais que nous nous soyons rencontrés
Au temps où je brûlais ma jeunesse !
Mais j’ai vieilli parmi les rêves,
Triton de marbre usé par les pluies et les vents
Sous le flot des fontaines.

/

William Butler Yeats, in Les Cygnes sauvages de Coole, Verdier, 1991. Traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson.

jeudi 19 septembre 2019

> Le poème du jeudi (#123)




Une couleur peut-elle brûler ?
Une couleur peut-elle déclencher un incendie ?
Une couleur peut-elle seule
raviver le cœur des braises ?
Ce sont questions qu’on lit
sur les lèvres des mourants,
ceux qui écrivent patiemment dans l’obscurité
l’histoire infinie du sang.

/

Daniel Kay, in Vies silencieuses. Gallimard, 2019.

jeudi 12 septembre 2019

> Le poème du jeudi (#122)




il y a ce vieil homme seul
qui ne rentrera pas chez lui ce soir
et sans doute plus jamais
comment délicatement il passe
de main en main dans son
fauteuil qui glisse la tête baissée
il ya cette femme allongée qui
raconte sa dernière descente à ski
la veille
et qui demande
si ce sera encore possible pour elle après
après
il y a cette mère qui épuisée
s’endort et que sa fille secoue
insulte adore et qui attends
des heures durant mais quand la porte
s’ouvre ce n’est jamais pour elle
il y a les flacons de toutes les couleurs pour la seule couleur
du sang

/

Camille Loivier, "Hôpitaux", in La Terre tourne plus vite. Tarabuste, 2018.


jeudi 5 septembre 2019

> Le poème du jeudi (#121)




Chœur des arbres


Ô vous tous, les bannis du monde !
Notre langue est mêlée de sources et d’étoiles
Comme la vôtre.
Vos lettres sont de notre chair.
Nous les migrants vers les hauteurs
Nous vous reconnaissons —
Ô vous les bannis du monde !
Aujourd’hui l’humaine biche fut pendue à nos branches
Hier dans la clairière le chevreuil laissa l’éclat des roses à l’entour de notre souche.
L’ultime peur de vos pas s’éteint dans notre paix
Nous sommes la grande aiguille des ombres
Que fait tourner le chant des oiseaux —
Ô vous les bannis du monde !
Nous pointons vers un secret
Qui commence avec la nuit.

/

Nelly Sachs, « Chœurs après minuit », in Éclipse d’étoile. Verdier, 1999. Traduit de l’allemand par Mireille Gansel.