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samedi 29 septembre 2012

> Un repas en hiver - Mingarelli


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Il ya des récits d'Hubert Mingarelli qui font un peu penser à des contes. Mais des contes sans héros dont la leçon ou la morale se serait nichée au creux de certains détails, dans les interstices oubliés du cœur humain. Avec son dernier roman, Un repas en hiver, on a parfois l'impression d'avancer dans une sorte de Soupe aux cailloux revue et corrigée. Il y est question de froid, de neige, de faim. Et d'un maigre dîner à inventer et partager, tant bien que mal. Sauf que l'univers intemporel du conte a été ici troqué pour un arrière-fond historique sombre et rugueux, qui parle à toutes les mémoires. Nous sommes en Pologne dans les années quarante ; le narrateur et ses deux compagnons sont des soldats allemands contraints de mener une chasse à l’homme. Ils doivent ramener un Juif à leur base afin d’être exemptés de la corvée d’en exécuter beaucoup d’autres.On sait combien Mingarelli est passé maître dans l’art de camper avec peu de choses des portraits d’hommes fragiles, abîmés que le besoin ou l’espoir de tendresse n’a pourtant jamais totalement désertés. Il se livre et nous livre pourtant ici à un exercice d’empathie beaucoup plus périlleux qu’à l’accoutumée. Si chacun deses livres est empreint d’une force, d’une retenue et d’une musique qui ne laissent jamais le lecteur indifférent, il signe probablement, avec Un repas en hiver, son plus puissant roman depuis Quatre soldats.

 
Les lieux, comme souvent chez Mingarelli, sont rarement nommés. Le rideau de l’histoire est bien là mais si l’on apprend que l’on est en Pologne, dans les rangs d’une armée allemande affamée et en proie à un terrible hiver, c’est plus par petites touches impressionnistes que par une accumulation de références. Bien sûr il y a la consonance germanique des noms et un contexte – le front de l’Est, la Shoah par balles - qui émerge peu à peu, comme un monstre marin.  On s’en méfie à peine tant il semble « endormi » par un récit qui fait d’abord place à autre chose. Car même au cœur de cette désolation anonyme, qui pourrait être celle de toutes les guerres, il y a ce résidu de douceur qui colle aux dialogues et à la peau de quelques personnages. L’amitié, fil rouge de l’œuvre de Mingarelli, tient toujours à peu de choses mais ne casse pas. Une tendresse d’hommes flotte ici au-dessus de trois soldats, à la fois victimes et bourreaux, qui apparaissent avant tout comme des fantômes dépossédés de leur propre vie,  rongés par le froid et la faim.

On évoque notamment le fils d’Emmerich, le seul des trois à avoir le privilège d’être père, une paternité que la situation rend toutefois peu enviable :

« Emmerich nous avait souvent dit que c’était une chance et une malchance. Qu’avant la guerre c’était une chance, toute seule, mais qu’à présent la malchance marchait à côté »

Mais l’amitié ne donne pas les clés de tout, elle n’offre pas toujours les solutions. Dès le début du récit, une brèche s’ouvre vers le futur. On sait qu’Emmerich, au printemps, rendra son dernier souffle sous un pont de Galicie. Un futur proche que le narrateur rapporte soudain au passé, le temps d’une phrase où s’exprime toute l’impuissance à laquelle les deux amis épargnés se trouveront confrontés :

« Nous ne savions plus rien faire du tout, comme si la balle nous avait traversés nous aussi, sans nous faire saigner comme Emmerich, mais nous laissant désemparés, agenouillés devant lui, inutiles et muets jusqu’à la fin. »

Mais pour l’instant les trois hommes battent campagne sous un ciel gris. Ils traversent un paysage lunaire fait d’étangs gelés, de branches cassantes. Un paysage d’où toute vie semble s’être retirée. Cette nature létale, sous la plume sobre et précise de Mingarelli, conserve pourtant un semblant de beauté.

« On arriva devant une mare gelée. C’étaient les roseaux qui l’indiquaient, car la glace était blanche, comme les champs. Elle était assez grande. Le vent avait soufflé la neige sur un bord. Elle faisait un haut monticule effilé comme la crête d’une vague. »

Le froid qui gagne les corps est aussi celui qui ronge les hommes de l’intérieur, les a envahis. On se souvient peu à peu qu’il y a une vague quête derrière cette déambulation.Ils débusquent, presque par hasard, un homme caché dans la forêt  et le font prisonnier. C’est un Juif et ils doivent le ramener à leur compagnie pour échapper à la besogne d’abattre des hommes et de les pousser dans les charniers. Tel est le contrat passé avec leur commandement. Ils hésitent à le laisser partir, à faire comme s’ils ne l’avaient pas vu, mais il est leur seule monnaie de change pour s’éviter la tâche qu’ils ne supportent plus.

Sur le chemin du retour, une maison abandonnée offre un refuge provisoire aux trois soldats et à leur prisonnier. La frêle maison polonaise offre alors au récit, comme dans une tragédie, son unité de lieu. Le répit est précaire et il faut brûler là tout ce qui est fait de bois pour maintenir un  fragile rempart contre le froid. Le feu qu’ils alimentent péniblement leur permet aussi de préparer un repas avec les quelques ingrédients que chacun a gardé par devers soi : une saucisse, un oignon, une poignée de polenta et quelques tranches de pain gelé. Un paysan polonais accompagné de son chien s’introduit également dans la maison et, avec un flacon d’alcool de patate, achète sa place autour du « festin ».

 


Au fur à et à mesure que le repas se prépare la maison se désagrège car il ne faut pas que le feu s’éteigne. On se demande plus d’une fois si les hommes affamés ne vont pas finir par brûler la maison elle-même pour sauver ce feu qui exige toujours plus de bois pour ne pas mourir. Il faut brûler, les chaises, la table et jusqu’à la porte de la pièce où le prisonnier a été installé. Mais c’est surtout une atmosphère de plus en plus délétère et électrique qui s’empare de la maisonnée. Les soldats se passeraient volontiers de la présence du Polonais, convive édenté et répugnant  qui nourrit une haine perceptible à l’endroit de l’otage juif. Chacun se méfie de chacun et le repas se prépare comme une paix négociée au-dessus du vide.

Il est difficile d’en dire beaucoup plus tant ce merveilleux récit avance tout en finesse, dans un mélange de tension extrême, de violence bridée et d’humanité, se nourrissant d’une attention de chaque instant au moindre détail, au moindre frémissement. L’incroyable justesse de ton et de construction narrative à laquelle parvient Hubert Mingarelli, ce sens de l’humain qui traverse chacune de ses phrases sans pourtant jamais n’exaucer ni ne dédouaner personne, constituent un petit miracle.

Une fois le repas terminé, il faut s’engouffrer à nouveau dans l’hiver et la guerre. Les soldats doivent faire un choix avec leur otage. Ils feront le mauvais, nécessairement. L’alternative à la fois morale et pratique qui leur échoie ne pèse jamais sur le récit comme une interrogation métaphysique qui en interromprait le cours. C’est un choix incarné qu’ils doivent faire en marchant, en continuant à souffler dans le froid ; une décision à prendre sans délai à la croisée des chemins et qui les blesse comme la lame d’un rasoir. Ils doivent poursuivre leur route jusqu’à son terme. C’est aussi ce que fait le lecteur, qui sera resté suspendu par le cœur à ce récit… Jusqu’à sa dernière page, éblouissante.
 









Hubert Mingarelli, Un repas en hiver. Stock. 2012.



Images : 1) Monet, La pie (source) / 3) Velasquez , Le repas des paysans (source) / 4) Chemin de neige (source)


mardi 29 mai 2012

> Ressac











Depuis la Lettre de Buenos Aires (dont nous avions parlé ici), Hubert Mingarelli a encore fait paraître deux textes d'une cinquante de pages chacun, qui n'auraient pas dénoté dans ce dernier très beau recueil de nouvelles. Deux nouveaux copeaux de ce bois à la fois tendre et rugueux avec lequel l'auteur de Quatre soldats et d' Océan Pacifique bâtit son œuvre, originale, sensible, exigeante, depuis une vingtaine d'années. Et même si ces deux récits s'inscrivent parfaitement dans l'esprit de ce que l'on aura déjà pu lire de Mingarelli, le lecteur ne boude pas son plaisir de les accueillir en satellites et joliment mis en valeur par deux petits éditeurs qui savent travailler avec autant de cœur que de soin.
La Vague est parue aux éditions du Chemin de fer en octobre 2011. Conformément à l'esprit de la maison, le texte est confronté au regard d'un illustrateur. C'est ici l'artiste camerounais Barthélémy Toguo qui s'est immiscé dans le récit de Mingarelli.
La Source a été publié chez Cadex Editions en mars dernier dans l'élégante collection Texte au carré. La nouvelle est préfacée par Joël Eglof et rehaussée de deux encres de David Rebaud. 

***
Des histoires d'hommes, encore et encore, et des histoires d'eau (seule demi-promesse de ces deux titres peu bavards)... L'univers d' Hubert Mingarelli nous emmaillotte à sa façon et sans détour.


Avec la Vague, on se trouve à nouveau décroché à Port-au-Prince, ville d'escale et de violence où Mingarelli avait campé l'une des nouvelles de la Lettre de Buenos Aires. Dans cette dernière histoire, personne ne posait le pied sur le sol haïtien. L' équipage se trouvait consigné à bord parce qu'un homme avait été tué sur l'embarcadère. Deux marins contemplaient alors ce proche et lointain cadavre d'un pays dont ils ne sauraient rien. Un cadavre d'abord délesté de ses chaussures par un homme plus démuni encore et puis doucement veillé à même le sol par deux enfants. Ce spectacle leur (et nous) parvenait comme l'éclat tranchant d'un autre monde, indistinctement attentif et cruel.


La Vague nous parvient d'abord comme une sorte d'écho déformé de cette première nouvelle. Mais cette fois seuls deux hommes d'équipage se trouvent consignés. Tjaden se voit retenu à bord en raison d'une altercation avec son lieutenant. Tout vient de ce qu'il s'est permis de faire remarquer à son supérieur la peur que celui-ci a ressenti, et n'ose s'avouer, à l'instant où une vague a mal pris le navire. Le narrateur décide quant à lui de rester seulement auprès de son ami. Alors que tous les autres gars vont s'oublier dans les rues et les bordels de la ville, les deux marins restent à bord. Mais une rencontre s'improvise bientôt dans une cabane abandonnée tout près du navire à quai, par l'entremise d'un jeune garçon. On entre alors dans un temps suspendu où se tisse un huis-clos sur le fil du rasoir. Une parenthèse fragile en équilibre au-dessus de toutes les dérélictions : prostitution, pauvreté, solitude... Des sentiments fragiles se dénudent pourtant : l'amitié du narrateur et de Tadjen, leur projet d'élevage de poulet... L'amour du garçon pour cette jeune fille vers laquelle il rabat des clients. Un échange de confidences et de cigarettes entre le narrateur et ce garçon, qui lui rappelle son frère absent. Les deux attendent devant la cabane que les choses se passent entre Tjaden et la fille. Et puis tout bascule, dérape, un peu comme à la fin de Hommes sans mère, cet autre récit de Mingarelli, où quelques marins à l'escale pensaient se donner un répit en mêlant leur fatigue et leur besoin de tendresse au désarroi des putains et des joueurs de cartes d' un tripot d'Amérique centrale. Rien de spectaculaire ici, mais quelque chose qui se passe mal, qui égratigne et renvoie tout le monde dans les cordes.

Et le trait de Barthélémy Toguo relève adroitement cette discrète saignée qui innerve le texte. A la fois simples, étranges et crus, ses dessins s'effilochent à coups de pastel rouges et bruns, débordent sur le texte pour faire corps avec lui, donnent à voir quelque chose qui se trame à la frontière du fantasme et du rêve brisé.
Mais s'il y a bien du rêve brisé à la fin de ce texte, on continue quand même.
"Le lendemain on vit l'océan Atlantique. La houle était longue, le ciel courait au-dessus, nous dépassant sans cesse. Les quarts monotones nous bercèrent. Un jour succéda à un autre, comme s'il s'était toujours agi du même. Des oiseaux de mer, on n'en voyait plus."
Si certains écrivains sont maîtres dans l'art de la chute, Mingarelli excelle quant à lui dans quelque chose de plus délicat, de plus profond encore. Quelque chose comme un art du soupir...

***

Avec la Source, on s'éloigne de la mer, des solitudes à quai et des "quarts monotones", pour retrouver cet autre cadre qui nourrit également l'écriture d' Hubert Mingarelli : la nature sauvage, au fond d'une province française rarement nommée où se jouent souvent d'autres passages, d'autres rencontres ou d'autres silences. On pense à plusieurs de ses nouvelles ou à des romans tels que la Beauté des Loutres.




George et Renzo sont deux frères. Ils se rendent en stop jusqu'au pied d'une gorge qu'ils vont gravir. Pour y faire quelque chose. Quelque chose de simple et de beau, qui n'a de sens que pour eux, un sens que l'on découvre doucement, à leur rythme. Difficile d'en dire beaucoup plus pour un texte si court et si justement mené dans sa densité. Disons qu'il y aura au bout de ce voyage un petit événement qui concerne leur père défunt, un ancien cheminot.
On peut aussi entrer dans ce texte par la brève mais belle préface de Julien Egloff. - qui se laissera tout aussi agréablement lire comme une postface. Egloff évoque bien cette force simple de Mingarelli, ces phrases limpides ou murmurées qui sont souvent les fruits d'un inquiétude qu'il s'agit de déjouer... le résultat d'un effort immense pour rester "à hauteur d'hommes".
Cette"hauteur d'hommes" donne le son le plus juste de l'œuvre deMingarelli. Et s'y tenir n'est jamais chez lui une marque de fabrique ou une afféterie, mais bien le résultat d'un effort qui se rejoue à chaque nouvelle histoire et dans chaque nouveau livre. Avec la Vague et la Source il nous offre encore deux beaux exemples de cette sorte d'inspiration intègre qui l'anime.
Alors qu'importe le ressac. Même si on a déjà eu ce goût-là dans la bouche, on en redemande.



Hubert Mingarelli,
La Vague. Editions du Chemin de fer. 2011
La Source. Cadex Editions. 2012.
Images : 1) Ressac (source) / 4) Hubert Mingarelli (source)

vendredi 25 février 2011

> Les dernières solitudes de Mingarelli




















A chaque nouveau livre, Hubert Mingarelli nous revient avec cette même brise faussement légère, avec cette même candeur désespérée cueillie au ras des choses. Il y a beaucoup de douceur et de patience, beaucoup d’humilité, dans sa façon de dire ce qu’il y a de plus terrible : la solitude, la peur, la faim, la guerre ; ou au contraire quelques espérances ténues qui tiennent toutes dans une main d’homme. Chez lui, ni la douleur ni le bonheur (lorsqu’il est brièvement entraperçu) ne se donnent en spectacle, et l’écriture, souvent descriptive, factuelle et pourtant toujours à fleur de peau, arpente par petites touches le fond sombre du réel. La lettre de Buenos Aires, son dernier recueil de nouvelles, paru aux éditions Buchet / Chastel, ne déroge pas à la règle. On y découvre dix nouvelles histoires d’hommes en errance. Encore une fois, la mer n’est jamais bien loin et l’on retrouve l’univers exclusivement masculin qui lui est propre. Un univers qui ne ressemble pourtant à aucun du genre tant ses hommes à lui avancent le cœur à nu. On se laisse alors une fois de plus conduire tranquillement vers ces « gens de peu », froissés, blessés, brisés ou parfois furtivement touchés par la grâce, et auxquels Mingarelli prête avec force et pudeur une voix et une texture si singulières dans le paysage de la littérature française actuelle.




Un homme qui a trouvé refuge dans une cabane près de la plage trompe sa solitude grâce à la compagnie d’une «souris mélancolique»…

«Je n’ai personne à qui parler ici, si bien que je parle à la souris. Je ne lui dis rien d’extraordinaire. Il m’arrive de faire durer ma vaisselle, ou même, lorsqu’elle est finie, de laisser couler l’eau. Ainsi elle ne retourne pas tout de suite à l’intérieur du tas de bois. Je reste debout devant l’évier et je continue à lui parler»

Pourquoi est-il là ? Qu’a-t-il fui ? Qu’a-t-il vécu ? Nous ne le saurons pas. On sait seulement qu’il a eu faim dans sa vie et que c’est là la seule chose qu’il n’a pu effacer de sa mémoire.

«La rage et le désespoir, le froid et le chagrin ont un jour frappé à ma porte et je les ai presque oubliés, mais pas la faim».

On sait seulement que la nuit, il a peur, lorsqu’il entend le ressac, le vent et les battements de son cœur et qu’il voudrait «le dire à quelqu’un». Des souris, des hommes, des hommes qui ne sont parfois guère plus que des souris traquées…Un jour, depuis le toit de sa maison, il assiste à une scène étrange. Deux hommes atteignent la plage, pris en chasse et bientôt rattrapés par une dizaine de poursuivants. L’un des deux hommes s’enfonce vers la mer et nage vers le large. Le second reste agenouillé sur la plage, en attendant que les choses se passent…

Deux randonneurs, un adulte et un adolescent, peut-être un père et son fils. Le père essaie d’enseigner à son fils la beauté des choses. Il le voudrait sensible aux crêtes rougeoyantes des montagnes, et à ce qui l’entoure. L’enfant semble mutique et quelque peu insensible à tout cela. Mais la beauté des choses a ses revers. Dans le refuge où il s’abrite, le père tombe sur un livre oublié et poussiéreux, une vieille histoire de la Pologne. Feuilletant le bouquin, il est saisi par la photographie d’un enfant à peine plus vieux que le sien. Un enfant aux yeux terrifiés, installé sur une potence et au cou duquel un bourreau nazi passe la corde.

Scène muette entre deux amis assis sur un pont, des adolescents probablement. Ils sont côte à côte, leurs jambes se touchent et ils regardent couler la rivière. C’est l’hiver, la neige a recouvert la forêt, les arbres semblent de givre. Cette scène, Guido et le narrateur l’ont vécu bien des fois, en d’autres saisons. Guido, c’était l’ami admiré : «Il possédait tout ce que je n’avais pas, le courage et le don de parler en vous regardant dans les yeux». Mais aujourd’hui ils se taisent et la scène est bien différente car Guido vient de perdre sa mère. C’est le narrateur qui se souvient d’une scène où elle était apparue, dans un halo discret de prévenance :

«C’est alors que Guido avait l’espace d’un instant cessé d’être un dur. Il avait soudain cessé de me parler, et moi, ne comprenant pas pourquoi et me tournant vers lui, j’avais vu où il portait son regard».

Le narrateur voudrait s’enfuir, ce deuil muet et inconcevable a brisé quelque chose:

«J’ai baissé la tête et j’ai fermé les yeux, comme si, en le faisant disparaître, je ne pouvais plus attraper son chagrin».

Un homme demande à prendre la parole au cours d’un procès. Il a quelque chose de très important à dire, quelque chose qu’il n’a jamais confié et qui, visiblement, pourrait changer le cours des événements. Le président du tribunal, sourcilleux quant aux procédures, lui refuse la parole car «ce n’est pas le moment». Le vieil homme insiste mais on ne le laisse pas parler. Alors, il s’en va et ne reviendra plus. De ce procès et de ces enjeux nous n’apprendrons rien de plus, mais on comprend pourtant que le témoignage du vieil homme aurait pu être décisif, peut-être sauver quelqu’un. Sur le chemin du retour, dans le bus, le vieil homme ramasse une plume, une très petite plume d’oiseau qui se trouve sur le siège attenant au sien. Ce vieil homme ramasse chaque semaine une dizaine de plumes et, au cours des années, il en a accumulé des centaines. Des plumes qui lui rappellent quel est le poids d’un homme.

Au cours d’une escale à Port-au-Prince, les hommes d’équipage d’un navire de la marine se voient consignés à bord en raison d’un crime commis sur le quai devant eux dans la foule anonyme des mendiants, des vendeurs et des filles. Le cadavre demeure longtemps seul sur le quai, jusqu’à ce qu’un inconnu qui se déplace à pied nu vienne lui soutirer ses chaussures et qu’une femme, enfin, vienne s’asseoir près de lui pour le veiller.

Un homme affamé et frigorifié –on devine un soldat revenant d’une quelconque guerre - trouve refuge dans un hangar où un autre homme, après un temps d’hésitation, accepte de partager avec lui sa maigre pitance et son abri pour dormir. Cet hôte va rentrer chez lui et explique brièvement à son « invité » ce qu’il souhaiterait plus que tout :

«je ne veux pas rentrer chez moi avec tout ça à l’intérieur. Je voudrais m’en délester un peu avant d’arriver. Tu vois, pleurer un bon coup. Mais je n’y arrive pas.».

Durant cette nuit de fortune, partagée sous la paille, l’homme va pleurer dans son sommeil. L’autre n’ose pas le réveiller et se promet de lui faire savoir dès le lendemain qu’il s’est bien déchargé d’un fardeau dans ses songes. Mais à son réveil, il fait déjà jour, et le «pleureur» est parti.



Dans les histoires de Mingarelli, on a oublié le nom des guerres, le nom des lieux (Port-au-Prince et Buenos Aires font ici figures d’exception). Quelques prénoms circulent mais on ne sait plus pourquoi les hommes sont ce qu’ils sont, pourquoi ils ont pris la mer ou sont descendus des bateaux, on ne sait plus pourquoi ils sont seuls. Mingarelli fait de l’universel à coup de hache, en délestant ses personnages de ce qui aurait pu être leur histoire de vie, de leur environnement, du nom de ceux qu’ils ont aimé ou perdu, du chiffre clair de leurs souffrances. Ils les renvoient au pot commun d’un vague et profond malheur humain. Il peuple ses nouvelles de soldats que la guerre tout autant que l’espoir ont désertés, de solitaires dont on ne connaît jamais le passé, d’enfants traversés de douleurs banales et innommables.

Les deux dernières histoires de ce recueil, deux récits d'une quarantaine de pages, pèsent d’un poids particulier dans le livre. Dans «Pas d’hommes, pas d’ours», un homme qui vient de terminer son engagement dans la marine marchande, s’enfonce dans la forêt avec un fusil et quelques vêtements neufs, «fuyant les hommes et l’océan le cœur léger». Mais cette légèreté de cœur est toute relative. Il vit, puis survit, au milieu d’une nature sauvage dont il fait son pain quotidien, prenant maintes précautions pour se protéger au mieux de ce qu’il redoute le plus : l’attaque d’un ours. Ses pas le mèneront sur le seuil d’une maison de fortune, celle d’une veuve et de ses deux filles. Devant ce bonheur simple, cette option à portée de la main, une tentation jamais dite se profile. Il pourrait s’arrêter là, poser ici ses valises. Mais il repart. Animé de ce qui pourrait être un vague regret, il reviendra sur ses pas pour retrouver une cabane vide. Quittant la forêt, il n’offrira au garde-chasse qu’une vague formule, «pas d’homme pas d’ours», aussi vraie que fausse, qui rend compte de son séjour en forêt sans évoquer la famille rencontrée.

«La lettre de Buenos Aires», la nouvelle éponyme du recueil, est d’une facture particulière. Ce n’est plus un fragment de vie, un souvenir, un instant qui nous est livré, mais l’histoire complète d’un ratage.Un homme a un jour abandonné son fils pour émigrer en Argentine. Il a travaillé longtemps dans une scierie pour un homme nommé José Moncada. Mais il ne s’est jamais posé intérieurement, se jurant toujours de rejoindre le fils resté en Europe. Il a écrit une lettre à ce fils, une lettre jamais envoyée et qu’il s’était promis de réécrire. Et puis José Moncada est mort. L’homme a décidé de rentrer en Europe, d’aller retrouver son fils. Après avoir longtemps erré dans la zone portuaire, épuisé ses dernières provisions, il s’est embarqué clandestinement à bord d’un navire espagnol. Le voyage a duré longtemps. Découvert, il a tant bien que mal réussi à poursuivre le voyage avant d’être débarqué sur un quai d’Europe. C’est là que nous le trouvons, au début de la nouvelle. L’homme perd la tête, il est à bout de force et il va mourir. Croisant un enfant qu’il prend pour son fils (peut-être parce qu’il sait qu’il est le dernier qu’il verra), il lui fait le récit de l’histoire que nous lisons, il lui livre, chancelant sur le trottoir, le contenu de cette lettre jamais transmise. Il fallait sans doute tout le talent, toute la poésie de Mingarelli pour parvenir à faire surgir de ce cadre pathétique une nouvelle aussi remarquable que «La lettre de Buenos Aires». Les pauvres vies ont leur lumière, on le sait depuis Un cœur simple de Flaubert et les Vies minuscules de Michon. Mais Mingarelli ne rachète rien par le style. Ses mots continuent de coller à l’indigence des choses et des situations :

«Je voulais voir des choses et connaître la vie, et voilà tout ce qui m’arrive. On trouve quelque chose de bon et on vous le retire, ça s’envole comme ça. Tu parles d’une injustice. Je n’en connais pas de pire».

Histoires d’hommes donc, mais d’hommes qui se touchent, se prennent dans les bras, et font de l’amitié, centrale dans l’œuvre de Mingarelli, leur tout dernier refuge. Des hommes que la violence du monde n’a pas oubliés alors que la leur s’est muée en une fragile tension, et qui tous pourraient reprendre à leur compte la fameuse mise en garde que l'on prête à Henri Calet : «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes». Les femmes, quant à elles, brillent par leur absence écrasante : ce sont les mères lointaines et muettes des Hommes sans mère égarés dans un bordel d’Amérique centrale ; la statuette fétichisée que l’on se repasse dans Quatre soldats (le roman le plus éblouissant de Mingarelli) ; ce sont encore, dans ces dernières nouvelles, les filles manquées de Port-au-Prince ou la femme disparue de «Pas d’homme, pas d’ours». Pourtant, rien n’est jamais trop appuyé et le pathos ne fait pas partie de la recette. Tant et si bien que l’humanité des textes de Mingarelli, ici encore, vibre toujours d’une sobre justesse. Et La lettre de Buenos Aires nous confirme que cette « voix mineure » est bien celle d’un grand écrivain.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Hubert Mingarelli, La lettre de Buenos Aires. Buchet Chastel. 2011.
 
 
Images : 1) Epave (source) / 3) Forêt (source) / 4) Homme seul en forêt (source).