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samedi 21 décembre 2013

> La Fin des Douleurs

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Avec Nativité Cinquante et Quelques, Lionel-Edouard Martin nous revient en raconteur d’histoires. Son Poitevin natal, qui constitue si souvent le cadre de ses romans, lui colle encore ici aux doigts et aux mots. Une histoire du cru ? Possible. Fût-elle inventée, elle ressemble à l’une de celles que l’on se glisse de père en fils dans l’hiver des campagnes, et qui, bien que passées par toutes les bouches, conservent l’éclat d’un sou neuf. Dans cette Nativité, portée par une langue inspirée qui joue avec les soubresauts de l’oralité et les parfums d’un parler de terroir revisité, on ne trouve que des gens de peu - comme il arrive souvent chez l’auteur de La vieille aux buisson de roses et de Deuil à Chailly. Des «vivants minuscules», rugueux ou fatigués, dont certains ont pourtant l’âme plus vaste qu’un matin de grand air et le cœur de la taille d’une mappemonde. L’éditeur nous promet, en plus d’un «récit magnifique», un «étonnant conte de Noël». Allez vérifier, tout y est : Noël, le conte (réaliste et pourtant enchanté). Et l’étonnement.





Le conteur, c’est peut être cet ancien qui raconte à celui qui n’était qu’un enfant de deux ans quand les événements se sont déroulés. Un passeur de mémoire, de l’âge qu’auraient dans le temps de sa parole les personnages que l’on va voir défiler,  s’ils n’étaient déjà morts depuis longtemps. S’agit-il d’un effet rhétorique qui réinscrit ce que l’on va lire/entendre dans le champ du réel, ou de la mémoire d’un enfant du pays devenu écrivain qui s’ébroue sous nos yeux ? Qu’il s’agisse d’un « racontage » ou d’un drôle de fait divers (et d’hiver…), peu importe. Mettons que ce soit ce qui a un jour eu lieu et « dont on a parlé pendant des semaines, et des mois, des années avant de le noyer dans l’oubli ». Le livre sera la dernière digue.

Mais au fil de ce récit,  le conteur disparaît discrètement, comme submergé par sa parole, par son histoire.
L’histoire, c’est d’abord celle d’un rebouteux et d’un boulanger. Le rebouteux, c’est Louis, Louis Maître, devenu Maît’Louis, dans cette façon qu’ont les gens de recuire à leur sauce les noms de baptême. Il est de Villemort, un hameau de «quelques demeures égarée parmi les brandes et les orties, la plupart à demi-fondues.» Un bled déserté où les vieux sont morts et les jeunes partis. Dans sa Bergerie, il n’occupe plus que le salon du bas puisque «l’étage, quand on a peine à se mouvoir, demeure un couillon faignant». Un rebouteux perclus de douleurs, ça pourrait sembler pour le moins curieux et pourtant, cela coule de source. Il faut revenir en arrière. Le retrouver en enfant chétif, en enfant miraculé aussi et que l’on voua très tôt à la Vierge, le revêtant dès lors pour longtemps d’habits en toiles épaisses d’un bleu marial. C’est à sa puberté que l’on découvre qu’il a le don.


«Le don, c’est quelque chose qui vous pousse dans le corps à la façon de ces arbres qui parviennent à trouer les roches et on n’y peut pas grand-chose.»


Louis a le don de guérir. Il pose ses mains sur vous et adieu arthrites, rhumatismes, «chauds refroidis»… Il ne guérit pas de tout ni tout le monde mais il débarrasse la plupart des gens de ces désagréments qui vous pourrissent la vie, quand elles ne finissent pas par vous l’enlever.
Mais le don, s’il est reçu, est aussi quelque chose qui se paie de sa personne. Le don, c’est aussi donner, donner de soi :


«La bonté c’est ce qui fait le rebouteux : car prendre le mal d’autrui, c’est se le greffer dans son corps. »


Autant dire que Maît’Louis a le corps comme une éponge. Tout ce qu’il enlève aux autres vient se poser en lui par petites couches. Un peu de mal par-ci, un peu par-là. Si bien que Maît’Louis, à la cinquantaine, est déjà fourbu et décide de ne plus faire le rebouteux. Ou alors seulement à titre très exceptionnel. Il faut bien se préserver un peu quand on a beaucoup donné.


Le boulanger, c’est Jean Dieu, si bien qu’on parle du pain de Dieu. Voilà qui sonne à l’oreille et dans la bouche comme du vrai pétrin de chrétien. Et Lionel-Edouard Martin ne se prive pas de malaxer une onctueuse pâte de mots autour de ce pain qui reste aussi et avant tout celui des hommes. Et les hommes, «les plus instruits» comme «les plus instinctifs», le prennent bien au sérieux.


«(...)ils ne sont pas de ces goulus qui vous l’avalent tout rond, sans y penser. Des siècles et des siècles de flairements les ont précédés qui leur font humer la miche et la tartine et les mieux saisir par tous leurs sens. Nulle goinfrerie mais une ferveur : c’est un mélange, farine, eau, levures, un alliage à pareillement défaire, une analyse où procéder, jouant de la papille et des narines, de la pulpe des doigts, de l’intelligence et du regard.»


Alors bien sûr, le jour où Jean Dieu se retrouve cloué au lit par une mauvaise sciatique, l’affaire n’est pas sans conséquence. Et le désarroi qui s’abat en plein hiver sur les mangeurs de pain de Villemort fait un peu penser à celui qui saisit les villageois de Giono face à leur boulanger cocu qui ne sait plus faire monter la pâte . Difficile pour  le rebouteux de ne pas puiser encore une fois (une fois de trop ?) dans ses ressources…


Mais Nativité c’est aussi l’histoire de quelques autres personnages et d’une rencontre. Trois cœurs simples, un peu disgracieux, perdus dans le vieil hiver des années cinquante. Une famille du bout des lèvres… Il y a la Vache, énorme matrone qui ne parvient plus guère à quitter son appartement et Mon Filleul & Ma Filleule, les jeunes mariés qu’elle héberge («ses vachers») qui l’appellent «la tante » mais entretiennent avec elle des liens de parenté fragiles, lointains et embrouillés. Ma Filleule travaille dur à la maison avec la Vache et Mon Filleul creuse des tombes pour la Mairie. Leur premier petit n’a que quelques semaines quand les choses tournent mal. Un méchant coup de fièvre que Ma Filleule (elle est un peu bête) a l’idée de faire baisser en plaçant l’enfant devant la fenêtre ouverte sur l’hiver glacial.


Pendant ce temps Noël approche et le rebouteux de plus en plus fourbu est traversé par une certitude, une sorte d’intuition mystique : «ils viendront». Il s’efforce alors encore, avec l’aide de Jean Dieu, d’accrocher quelques rangées de lumières aux arbres pour «les» guider. On fait du pain, on réserve à manger. On pense un instant que le Père Noël va surgir de la nuit derrière ses rennes ou qu’une délégation d’extra-terrestres s’apprête à venir goûter le Bourgueil de Maît’Louis et le pain de Jean Dieu. Mais on nous laisse vite entendre que les visiteurs seront à coup sûr la Vache, ses vachers et un nourrisson bien mal en point. Et le lecteur les suivra haletant dans leur pauvre voyage d’hiver. On les verra se présenter à la porte d’un médecin verbeux presque tout droit sorti d’une pièce de Molière. Derrière ce Diafoirus des neiges se profilent les lumières du rebouteux et une promesse de guérison. La rencontre espérée aura bien lieu, mais pour ce qui est de la fin… Attendez de voir comment, avec à peine plus de dix mots, un conteur se transforme en magicien…


Dans Nativité Cinquante et quelques, on se promène entre Dickens, Maupassant, Giono et Henri Pourrat. Et dans une nuit de Noël transfigurée. Tous les éléments sont réunis, de l’étoile du berger jusqu’à l’Enfant Jésus en passant par les Rois Mages, la Vierge, l’âne et le bœuf. Mais bien que reconnaissables, ses éléments sont métamorphosés, déplacés et bousculés pour composer une délicate et sombre crèche païenne.


On sera également touché par un style de l’auteur que nous connaissions moins. Les longues séquences de L-E. Martin qui savent travailler et penser la langue qu’elles déploient sous nos yeux sont ici digérées en phrases brèves, assénées comme dans le souffle court d’un marcheur pressé qui avance dans la neige.


On pourra enfin lire ce livre comme ce qu’il est peut-être le plus : un hommage rendu à des «êtres», aurait dit pudiquement Pierre Veilletet, «que nous ne connaissons pas». Un hommage d’autant plus touchant qu’il s’exprime à la fin, à contre-courant de la dédicace d'en-tête - dans lequel on lève si souvent son verre à la santé des morts pour le reposer vite vite. Comme si ici l’écrivain vidait plutôt le sien avec quelques vivants de sa mémoire, après avoir longtemps voyagé avec eux.













Lionel-Edouard Martin, Nativité cinquante et quelques. Le Vampire Actif. 2013.



Images : 1) Stefan Wermuth  / 3) Georges de La Tour, Nativité


mardi 17 avril 2012

> Anaïs ou les Gravières - Lionel-Edouard Martin

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Ouvrir un nouveau livre de Lionel-Edouard Martin* procure toujours un mélange de plaisir et de crainte. Le plaisir, c’est la promesse de retrouver une langue travaillée dans la chair même de la langue, une langue estampillée, forte en goût et longue en bouche. La crainte, c’est celle de se dire que les promesses littéraires sont toujours entachées d'un doute humien, que le soleil pourrait très bien ne plus se lever sur la page. Cette appréhension existe dès qu’il s’agit de lire à nouveau un auteur que l’on a aimé, mais elle est peut-être encore plus forte lorsque la facture du style est marquée, ce qui est incontestablement le cas chez Lionel-Edouard Martin. On se dit que la sauce pourrait ne plus prendre. Et puis, par bonheur, un schéma de lecture se reproduit. D’abord l’impression de goûter à une rhétorique, la légère peur de s’en lasser avant de se sentir très vite rassuré. Encore une fois, on ne navigue pas dans une recette de mots bien cuisinés mais dans une langue habitée, assumée jusque dans ses largesses de style. Et jamais fausse, à aucun moment.




Avec Anaïs ou les Gravières, paru vendredi dernier aux éditions du Sonneur, Lionel-Edouard Martin nous emmène ailleurs. Il bifurque vers l’univers noir du polar. Virage qui pourrait sembler inattendu. On retrouve encore son Poitevin natal mais, malgré quelques résurgences poétiques de ce terroir qui lui colle aux doigts et au coeur,  sous un versant plus largement urbain et ouvrier. Ce sont les barres de HLM, les travailleurs du bâtiment qui "s’astiquent" au comptoir, une ambiance d’engins à casser les pierres, de supérettes, de zones industrielles.

On a droit à quelques personnages de circonstance... Anaïs, victime de 17 ans, une jeune fille assassinée, on ne sait ni pourquoi ni comment. L’enquêteur, qui n’est ni détective ni inspecteur mais pigiste dans la presse locale, est lui-même rongé par son passé, travaillé par le deuil d’une femme qu’il a aimé. Il a quelque chose de ses flics alcooliques et dépressifs qui dénouent les intrigues en loser, en avançant dans la vase, sur le fil de leurs propres malaises. On a presque l'impression d'un Nord qui aurait glissé sur la carte de France avec son lot réservé de déréliction sociale, d’alcoolisme et peut-être de crimes sexuels. On se dit plus d’une fois qu’on n’en est pas loin. Dans ce gris sur gris, une intrigue se noue. On raccroche bientôt avec la mère d’Anaïs qui noie son chagrin dans une logorrhée sans barges. On suit la piste d’autres personnages : Mao, un ouvrier polonais qui ne se sépare jamais de son harmonica, l’ancien amour de la mère d’Anaïs et père présumé de celle-ci ; un légionnaire qui vit en marge de la ville et sait peut-être où habite Mao ; Toto Beauze, ancien employeur de Mao et grand déglingueur de tours insalubres, qui vit, tel le descendant d’un patron zolien, des profits de la rénovation urbaine... Toto, qui posa un jour son « mauvais œil » bleu sur la mère d’Anaïs. Entre présent et passé, des cordes se tendent, des chemins s’imbriquent, un puzzle se dessine et l’attention du lecteur devenu pisteur dans l’ombre du journaliste-investigateur, jamais ne se relâche.


Mais c’est aussi une autre quête qui se dessine, une autre histoire qui s’écrit. Car le poète ne se dédie pas. Les mots sont toujours là, travaillés au corps, observés dans leur moindre mouvement ou saisis en flagrant délit de débordement de sens. Impossible chez L.-E. Martin de les oublier trop longtemps. Ils attendent les métaphores au tournant, leur donnent la réplique et innervent le récit au point d’en constituer le double-fond. D’ailleurs, par instants, le roman se dénude, nous déplace dans sa propre genèse en suivant dans le fil même du récit ce mouvement de retour qu’annonçait en exergue une citation de George Steiner :

«Toute œuvre d’art digne de ce nom parle de la genèse de sa propre création».

L’arbitraire, les choix d’écriture,  l’évocation du roman imaginaire que le narrateur compte écrire (et qui ne serait rien d’autre, bien sûr, que celui que nous sommes en train de lire) trouvent alors leur juste place dans le cours du récit. Ce genre de mise en abîme n’est pas nouveau, il a fait le lit d’une certaine modernité romanesque. On apprécie toutefois le talent et la légèreté avec lesquels s’opère ici cette mise à distance. Car ces trouées méta-romanesques n’interrompent jamais le suspense et l’auteur ne se désolidarise jamais, ni de son histoire, ni de ses personnages. S’il y a bien, comme le signale l’éditeur dans sa quatrième de couverture, un «détournement du genre policier», celui-ci n’est jamais sacrifié sur l’autel du bruissement de la langue ou sur celui de la méditation  linguistique. Le détournement n’est pas un abandon et l’intrigue tient la distance jusqu’au bout. Le poète ne quitte pas la scène du thriller à la fin du premier acte en s’exclamant qu’il nous emmerde…

Sur le versant du style, il parvient également à tenir dans le même souffle une langue riche de ses mots choisis pour leur patine ou leur musique (encan, batée, empaumer, barattée, voussure), déployée, toujours un œil rivée sur ses pouvoirs incantatoires et un phrasé emprunté au roman populaire. La séquence est brève, d’allure parfois scénaristique, au service d’un récit qui fait mine d’avancer à coups de hache tout en s’autorisant parfois quelques clins d’œil :


« C’est là qu’entre Petit Louis
Il entre avec cet air d’entrer seul dans un bar.
Petit Louis.
Il s’appelle Louis, il n’est pas grand »



Mais là encore, un clin d’œil ne fait pas parodie et ce souffle court, même si l’auteur y fait des gammes avec un certain plaisir, saura nous tenir en haleine. Il y a bien, dans ce décombre de pierres et de mots, une histoire, une histoire drue, de cœurs simples, avec ce qu’il faut de vie, d’amour, de mort. Le poète, disions nous, ne claque pas la porte en partant. Quand d’autres nous auraient fait le coup de la somptueuse queue de poisson, Lionel-Edouard Martin préfère quant à lui le saut de l’ange...

Il est de tradition, je crois, de ne pas dévoiler la fin d’un roman policier - fût-il détourné. Aux aficionados du genre, on se contentera d’indiquer que si l’on ne repart pas nécessairement avec un simple assassin dans la poche, on quitte les Gravières un peu comme le vin du même nom (homonymie qu'on soupçonne, par pure intuition, ne pas être de hasard) : avec des réponses qui satisfont la curiosité et juste un zeste de quelque chose qui continue à la titiller honnêtement.

Aux autres, on conseillera seulement de se dépêcher d'aller boire, pardon, lire, le dernier roman de Lionel-Edouard Martin.

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 * Egalement dans ce blog : un entretien autour de son recueil Brueghel en mes domaines et une note de lecture sur son roman la Vieille au buisson de roses




Lionel-Edouard Martin, Anaïs ou les Gravières. Editions du Sonneur. 2012.


Images : 1) Chantier (source) / 3) Saut de l'ange (source).

samedi 10 décembre 2011

> Entretien avec Lionel-Edouard Martin

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Lionel-Edouard Martin, loin des spots de la grande édition, bâtit tranquillement une œuvre exigeante, trempée dans une écriture d’une richesse peu inquiète de l’air du temps. Une écriture qui se déploie sans tricher jusqu’au bout d’elle-même et de tout ce qu’elle entreprend de passer par le fil des mots, du plus grave au plus futile. Quelques regards attentifs n’hésitent pas à reconnaître en lui un écrivain contemporain majeur. Nous avions parlé ici de son précédent roman, la Vieille au buisson de roses. C’est aujourd’hui sur le versant de la poésie qu’on le retrouve, avec la parution d’un ouvrage remarquable à bien des égards. Breughel en mes domaines , porte le sous-titre de petites proses sur fond de lieux. Cette série de tableaux, de moments, réservent au lecteur, sous leurs faux airs de petites touches légères, un voyage en apnée dans le bruissement de langue tout en l’invitant à méditer sur la consistance de ce qui nous entoure.

Un grand merci à Lionel-Edouard Martin, qui a bien voulu répondre à mes questions.



Fiolof
Le titre de votre dernier ouvrage, Brueghel en mes domaines, fait écho à l’une des proses de votre recueil. Mais au-delà de ce lien, quelle relation la figure de Breughel entretient-elle ici avec votre univers poétique ?

L.-E. M.

Je parle fréquemment de peinture, dans Brueghel en mes domaines, de Brueghel bien sûr mais aussi de Chagall, au fil de ce que m’évoque le réel perçu et mis en mots. Mais si j’ai choisi ce titre, ce n’est pas par hasard, en effet – aussi bien, choisit-on jamais un titre au hasard ? un titre est le condensé d’un livre, il en oriente la lecture, il l’ouvre à une perspective particulière. Pourquoi donc Brueghel plutôt qu’un autre peintre parcourt-il mes domaines? Me fascine, chez lui, un art du détail qui n’est pas que figuratif mais narratif ; qui s’appuie sur une stricte représentation du réel (monde de la terre, « les travaux et les jours ») pour évoquer, au-delà, une ou des histoire(s) passée(s) ou à venir ; où l’intellect est autant concerné que l’œil ; où la culture populaire est, comme chez Rabelais, constamment convoquée ; où le mot se voit pris au pied de la lettre (c’est un des vieux ressorts du comique médiéval). De ces caractéristiques, les Proverbes flamands me paraissent le meilleur exemple : minutie du détail dans son abondance fabuleuse, narration sous-tendant chacune des petites scènes qui composent le tableau, proverbes peints comme ils se disent au sens premier – dans une dynamique de la parole, donc, et de l’image –, l’ensemble orchestré par le choix des couleurs en un tout cohérent. Dans le domaine qui est le mien, non plus peinture, donc, mais poésie, ma démarche n’est pas si différente. J’y reviendrai plus longuement dans la suite de notre entretien, puisque j’ai le loisir d’y répondre par écrit, et que je connais la teneur de vos questions au moment où je réponds à la première.

Fiolof
Vos «petites proses» sont regroupées par lieux et par dates. Vous êtes-vous livré ici à une collecte de textes écrits au fil des ans ? Ces textes ont-ils été au contraire écrits plus récemment et plus conjointement dans un exercice de ressouvenir ? Est-ce encore autre chose ?


L.-E. Martin


À l’origine, le projet du livre développait un journal poétique, rédigé au jour le jour, et à l’aube (le titre initial, d’ailleurs, en était : Petites proses de l’aube) concentré sur quelque six mois, d’août 2010 à janvier 2011. En réalité, dans la réalisation finale, cela ne concerne plus que les deux avant-dernières séries de textes, écrites en Poitou et en Martinique, mes deux principaux lieux de résidence. Cela terminé, il m’a semblé que ces proses s’enchaînaient dans un sens qui faisait écho à des inédits qui constituaient comme un amont de ce journal, du fait d’une continuité thématique et stylistique assez perceptible, à mon sens, pour que je puisse tenter de les agréger, après quelques aménagements, à ce nouvel ensemble, et en renforcer la matière. Il se trouve que j’avais aussi en réserve – je ne parle pas de fonds de tiroir… – l’embryon d’un texte théorique, intitulé Art prosaïque, dont j’ai eu l’idée d’extraire quelques passages, de manière à conclure Brueghel en mes domaines en donnant quelques-unes des clés qui fondent ma poétique. Le livre – je dis bien livre, plutôt que recueil – relève ainsi d’un assemblage, un peu comme le maître de chais assemble des cépages pour obtenir un certain type de vin, qu’on pourrait définir comme un cru du ressouvenir, en effet, de l’observation et de la théorie littéraire.

Fiolof

«Poète, à mesure que tu avances en âge et en parole, de la retenue : ton écriture s’étrécit, contient dans des aires plus restreintes les images et les échos».

Cet étrécissement que vous semblez appeler de vos vœux n’est pas, à mon sens, ce qui caractérise le plus votre écriture poétique. Celle-ci m’apparaît au contraire dense, fouillée, précise et j’irai jusqu’à dire surveillée dans le traitement de la langue. Elle tire plutôt sa force, à mes yeux, des développements qu’elle fait surgir, des étirements qu’elle opère, de l’amplitude de sens qu’elle impose à ce qui aurait pu passer inaperçu. Où se situe pour vous la retenue, l’étrécissement, les aires plus restreintes ?


L.-E. Martin

Votre analyse peut paraître fondée, et je mesure bien ce qui, à la lecture de Brueghel, pourrait passer pour un paradoxe : je ne suis, c’est une évidence, un poète ni du dépouillement, ni du blanc. Où donc se situe cette retenue que vous relevez ? C’est cela qu’il me faut préciser, au risque de sembler me contredire.

Il en va de deux choses au moins : d’une part, à tort ou à raison, je m’efforce de contrôler scrupuleusement mon écriture – sans toutefois être dupe (je dis bien « je m’efforce de ») des limites de ce contrôle, et bien convaincu que le seul maître à bord demeure un inconscient dont il serait vain de penser avoir la maîtrise. Ce contrôle, qui se veut minutieux, s’exerce sur un style de facture plutôt classique travaillant le choix des mots, les rythmes, les sonorités, dans un apparent souci de brider l’écriture ; mais souci apparent, car je crois au contraire à la fécondité de cet étrécissement des possibles scripturaux, toute contrainte formelle – car il s’agit bien de contraintes – constituant un extraordinaire aiguillon pour l’imaginaire.

D’autre part, mon naturel me porterait aisément vers une luxuriance d’images dont j’essaie, ici encore, de juguler le flux, pensant que la poésie s’accomplit autant, voire plus, dans l’idée que dans les motifs dont elle pourrait s’orner. C’est là que se situent les aires plus restreintes que vous citez : dans une volonté de contenir une imagerie poétique par un travail de domestication, comme on fait des arbres fruitiers pour en maîtriser le rendement et favoriser la qualité de leurs fruits.




Fiolof

Dans Brueghel en mes domaines, on peut percevoir comme une sorte de fossé, voire de concurrence, entre le monde et le langage. Vos proses s’emparent d’un détail, d’un instant, d’un objet et s’efforcent de les donner à voir. Il y a une volonté d’abord de dévoilement qui se nourrit d’une attention extrême au monde. Pourtant, les mots se prennent à leur propre jeu, déploient leur force, et finissent par régir totalement ce qu’ils faisaient d’abord l’effort de servir. «L’oreille, paysagiste, dites-vous, ajuste le visible en fonction de ses lois, qui sont d’ordre phonétique». N’y a-t-il pas là un abîme infranchissable entre le monde et la poésie ? L’idée que la poésie est dans l’impossibilité de dire la présence au monde et ne peut que l’inventer ? Quelque chose comme une poésie de l’anti-haïku ?


L.-E. Martin

Je ne comprends rien à la poétique du haïku – faute, sans doute, de parler les langues qu’elle emploie et d’être pénétré de la culture qui la sous-tend. Vous abordez, dans votre question, une problématique qui me paraît caractériser certains aspects de la poésie contemporaine, voire du roman d’aujourd’hui : je veux parler de la dynamique des mots et des choses, aussi vieille que la philosophie, et qui fonde un cratylisme un peu rêvé, parfaitement irraisonné sans doute, que cependant Saussure et son « arbitraire du signe » ne sont jamais parvenus à extirper du ressenti des hommes. Dans un de mes livres précédents, Litanies des bulles, cette dynamique – il ne s’agit pas, comme on pourrait croire, d’un procédé –, cette dynamique, donc, est constamment mise à profit : la chose évoquée suscite le mot qui, par ses qualités propres (étymologie, graphie, sonorités…) suscite d’autres mots, c’est-à-dire de nouvelles choses, dans un mouvement créatif où réel et langage s’entrecroisent et se confondent, œuvrant à une matière poétique qui ne relève pas d’une rhétorique de l’allitération ou de l’harmonie imitative, mais de la dialectique d’un double étant, celui du réel et celui du langage, dont le poème, vaille que vaille, tente de réaliser la synthèse.

Fiolof

Votre poésie interroge sans cesse l’écriture dans laquelle elle surgit. Très souvent vous semblez sonder le langage poétique au moment même où vous en faites usage. Il y a fréquemment un décrochage qui va de l’interrogation du monde à l’interrogation des mots : de leur pouvoir, de leurs limites, de leur aptitude à faire sens, à faire goût, à faire revivre nos morts… La poésie est-elle toujours à vos yeux, «une question posée à la poésie» ?


L.-E. Martin

Je crois qu’il y a, de nos jours, quelque naïveté, à moins qu’il ne s’agisse de spontanéité, à vouloir écrire de la poésie sans en théoriser la pratique et le pourquoi – et si « théoriser » semble un grand mot, je consens à le restreindre à «réfléchir à». Cela n’a certes rien d’original, ni ne relève d’ailleurs d’un questionnement purement contemporain : le pourquoi de la poésie, vous en trouvez déjà des traces chez les satiriques latins, chez Horace, chez Perse, il traverse toute l’histoire littéraire – voyez les romantiques allemands ! – avant de nous parvenir avec un surcroît de vigueur, sous forme de réflexivité. Est-ce étonnant ? Dès lors qu’il y a poésie, dès lors que la poésie n’est rien d’ordinaire, mais qu’elle est rare, dès lors qu’elle se manifeste : comment pourrais-je, au moment où elle surgit, et dans la surprise de son surgissement, ne pas m’interroger sur ce qu’elle est et/ou sur son origine ?


Fiolof

Vos lieux semblent parfois relever de choix aléatoires. Vous pouvez vous pencher d’une manière tout aussi inspirée sur une brouette surgie de votre enfance que sur la mer des Caraïbes, le désert marocain, ou le contenu d’une poubelle avant l’ébouage. Toute chose est-elle pour vous également digne d’entrer en poésie ?


L.-E. Martin

La chose est ce qu’elle est : une chose, doublée d’un nom, et je crois à une démocratie des choses, toutes se valant, relevant d’une égale dignité dans les deux ordres du réel et du langage, dès lors qu’elles sollicitent l’imaginaire par leurs qualités propres. Une brouette, oui, parce qu’il s’agit d’un fort objet dans sa belle, antique, rusticité qui s’enracine par ce « brou » lourdement terrien, matériel, nutritif – pensez au « brouet » –, animal – pensez à « s’ébrouer », dont la plénitude sémantique est telle qu’elle fait écho jusqu’à sa « roue ». Il en va de même pour les lieux : certains sont plus que d’autres susceptibles de parole, qui ne sont pas les plus bavards, en apparence, mais qui se révèlent imprégnés d’une parole potentielle : le désert marocain, par exemple, celui des alentours de Ouarzazate et de Zagora où j’ai un peu erré, à une époque – j’ai vécu onze ans au Maroc – et qui, dans sa configuration de sable et de pierre, a convoqué les odes des poètes antéislamiques (je cite d’ailleurs Imrou ‘l Qaïs), et donc une langue, l’arabe, que j’ai aussi beaucoup pratiquée (je pourrais aussi développer mon rapport aux langues étrangères, mais c’est encore une autre histoire).

Fiolof

Vous aimez, dans vos proses, accueillir d’autres poètes, les évoquer, les citer, les nommer. Vous faites aussi un usage généreux de l’exergue pour les mettre en avant. En quoi cette présence (qui aurait pu rester cachée) vous est-elle nécessaire ?


L.-E. Martin

Parce que je «parle avec», et qu’accessoirement, je ne voudrais pas être taxé de plagiat – c’est, semble-t-il, «un vice à la mode»… Parce que la parole littéraire n’est pas rupture avec autrui, mais qu’elle prolonge, revisite, ranime, une parole antérieure. On n’est jamais purement original, on n’invente guère – «Tout est dit et l'on vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent». Les classiques, au sens large, dont je me revendique, l’avaient compris, qui travaillaient un héritage, qui se l’appropriaient, qui le revivifiaient en y ajoutant du leur : il suffit, pour s’en convaincre, de (re)lire les préfaces des tragédies de Racine ou du théâtre de Corneille. «Écrire avec», ce n’est rien d’autre, c’est puiser son «inspiration» (permettez-moi d’insister sur les guillemets : je ne crois guère à l’inspiration) chez ses prédécesseurs et le revendiquer – d’où les citations mises en exergue, d’où les noms, qui créent aussi (ainsi ?) un univers d’affinités potentiellement secrètes, mais que je préfère exposer au grand jour : il en va d’un hommage à des poètes parfois peu connus ou méconnus, qu’il me semble de mon devoir d’auteur de magnifier, parce qu’ils m’ont fait devenir celui que modestement je suis. Il en va d’un acte de reconnaissance, et d’une façon de tracer cette route qui ouvre Brueghel et qui le referme, cet itinéraire jalonné de lieux, de dates et de poètes. On parle aujourd’hui beaucoup de «devoir de mémoire» : j’estime avoir un devoir de mémoire envers ceux qui m’ont guidé – ainsi, toute proportions gardées, va Dante sous la conduite de Virgile

Fiolof

On trouve aussi, dans plusieurs de vos proses, une tentative d’ontogenèse de l’écriture poétique tournée vers le corps de la mère. Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser, en vous lisant, à ce texte magnifique de Claude-Louis Combet : le Livre du fils. Cette dimension vous semble-t-elle centrale ?


L.-E. Martin

Je ne sais ce qui nous pousse à écrire : la question a été suffisamment posée, ressassée, pour qu’il ne faille plus qu’on s’y attarde, les réponses se révélant toujours trop personnelles pour qu’on puisse les fédérer en concept général. Pas de général, conséquemment pas de loi. J’observe cependant que chez nombre de poètes – Baudelaire, Rimbaud, Fargue… –, la parole poétique paraît s’ancrer, s’enraciner, dans un rapport à l’absence du père et à la présence de la mère : peut-être est-ce la base, l’origine, d’une relation particulière au monde, faite d’une sensibilité particulière – mélancolique, dans certains cas. Permettez-moi de ne pas évoquer plus avant mon propre rapport à mes père et mère : mais aussi bien, la réponse à votre question est apportée dans la dernière partie de Brueghel…


Fiolof

L’attention que vous prêtez à la langue, le poids que vous accordez aux mots, se ressent aussi dans les autres genres que vous pratiquez (récit, roman). Où se joue pour vous le passage à la poésie ? Comment s’opère dans votre envie d’écrire, le glissement d’une forme d’écriture à l’autre ?


L.-E. Martin

Je ne fais guère de différence entre mes poèmes et mes autres écrits : pour moi, tout, dans mon écriture et quel que soit ce tout, relève de poésie – Cocteau parlait de «poésie de roman», de «poésie de théâtre», de «poésie de cinéma», etc., et je le suis pleinement dans ce concept d’une poésie fondatrice de tous modes d’expression. À mes yeux, la différence entre les genres relève principalement de leur longueur : je parlerais volontiers d’écriture courte et d’écriture longue – même si un texte tel que Brueghel, j’y reviens, ne se veut pas recueil (c’est-à-dire succession de textes courts), mais livre, au sens où les proses s’y enchaînent pour constituer un tout organique, et ce malgré la discontinuité de l’ensemble, puisque chaque texte forme une unité dissociable. Le récit, ou le roman – je ne sais trop comment qualifier mon écriture narrative – participe d’un autre mouvement, qui, à l’instant de la lecture, projette plus loin les éléments de l’action, de manière à tendre en tension continue, et jusqu’à sa résolution, l’histoire racontée : si bien qu’isoler tel ou tel passage revient à l’amputer d’une partie de son sens «diégétique», pour parler riche, à supprimer des échos indispensables à leur pleine signification.

Cela posé : comment glisse-t-on d’un genre à l’autre ? Je répondrai : spontanément. Le tout premier de mes récits, Chroniques des mues, s’ouvre sur un poème, et c’était bien, à l’origine, un poème que je désirais écrire : et d’un coup, quelque chose s’est imposé, sans que je sache pourquoi, une continuité sans dessein prédéfini, qui s’est construite à l’aventure des mots. À y bien réfléchir, je me demande si j’ai jamais écrit autrement que de cette manière, c’est-à-dire sans planification, sans, à l’origine, aucune idée du devenir du texte qui, s’il est narratif, suppose évidemment des phases de réécriture afin d’en assurer la cohérence...

Fiolof

Et enfin une dernière question, sans doute impossible, posée au lecteur : si vous ne deviez plus pouvoir lire qu’un poète… Lequel et pourquoi ?


L.-E. Martin

Souhaitons que les bibliothèques ne brûlent pas…

La réponse est d’autant plus difficile à apporter que les poètes que j’aime sont bien plus nombreux que les seuls évoqués dans Brueghel, et que les éliminer de ce choix drastique que vous me demandez de faire est particulièrement douloureux. Je propose une méthode : remonter aux premiers découverts, à ceux qui m’ont fondé à devenir poète et qui, de ce fait, ont contribué à asseoir mon écriture. J’en compte cinq principaux : dans l’ordre alphabétique Claudel, Follain, Guillevic, Jammes, Rimbaud, Saint John Perse. Plouffer pour élaguer ? Supposons que j’élimine Rimbaud – on aime Rimbaud pour des raisons particulières, quand on a dix-sept ans, qui relèvent autant de l’œuvre que du parcours de l’homme. Restent les autres, que peut-être on pourrait rapporter à un seul, à une sorte d’archipoète comme on parle d’archilecteur dans la théorie de la lecture, ou en phonologie d’archiphonème. Ce qui implique, j’en ai bien conscience, de leur trouver, dans leur singularité, des qualités communes, repérables peut-être aux filiations reconnues, aux amitiés nouées. Sans doute y-a-t-il un monde entre Perse et Guillevic, pour prendre les extrêmes, entre prolixité et concision : mais au final, est-ce ce qu’ils ne se retrouvent pas – et j’y ajoute alors Claudel, Follain, Jammes –, dans un rapport singulier, charnel, à la matière, aux éléments, au temps ? Permettez-moi donc d’emporter sur mon île déserte cet archipoète : il resterait à le nommer ; si vous voulez bien, je vous en laisse le soin…











Lionel-Edouard Martin, Breughel en mes domaines - petites proses sur fond de lieux. Le Vampire Actif. 2011.


Images : 1) Breughel, La chute d'Icare (source) / 3) Giuseppe Ruppolo - Nature morte (source) / 4) Virgile, mosaïque (source)


lundi 18 octobre 2010

> Autour d'une lecture de "la Vieille au buisson de roses"







D’abord il y a la langue. La force de la langue. Vous vous dites que déjà, ça pourrait longtemps suffire, des phrases qui vous embarquent de cette façon dans leur consistance un peu chantante, qui vous mènent à chaque instant au bord de mots que l’on dirait précieux mais qui sont avant tout précis, d’une précision sans réserve, repêchés aux quatre coins d'un lexique fouillé jusque dans ses tréfonds. Du coup, vous n’êtes pas vraiment pressé de savoir ce qui se passe autour, ça peut attendre… Vous vous laissez glisser d’abord dans un style rare, extrêmement rare. Un style qui vous fait un peu peur au début, parce vous croyez qu’il avance en équilibre au-dessus du maniérisme et de la pédanterie. Mais vous lisez mal. Ces risques-là, auxquels bien d’autres prosateurs auraient déjà succombé (vous avez des exemples que votre bienveillance vous invite à taire), sont ici balayés d’un trait. La phrase n’a pas le vertige, elle ne tombe pas.  Elle se déploie sans complexe sur tout l'empan d'une langue riche, mue par la seule nécessité de dire ce qui lui revient de dire.

Vous croiserez parfois de drôles de vocables, dont vous ne saurez dire s’ils sont des étymons resurgis du silence, des fossiles ressuscités de l’histoire darwinienne des mots ou des néologismes qui font librement tinter une certaine idée classique du français. A d'autres moments, vous vous demanderez si ces "racons", ces "ravals", ces "abois", ne sont pas des cousins de hasard de certains "narrats" et autres vocables post-exotiques de Volodine … Et puis vous ne vous demanderez plus rien, parce que ces mots, comme chaque volute de cette écriture accrochée au granit de la langue, ces mots sont à leur place, à leur très juste place.

Vous êtes en train de lire la Vieille au buisson de roses de Lionel-Edouard Martin, paru début octobre aux éditions du Vampire Actif. Et c’est une grande et belle surprise.




 
Depuis cette langue, donc, qui vous a saisi dès le premier paragraphe, vous vous laissez couler lentement dans ce qu’il est convenu d’appeler une histoire. Une histoire qui s’annonce assez pauvre en événements, tissée autour de quelques personnages qui ne laissent guère présager de feu d’artifice : une vieille un peu bigote, un marquis solitaire, un chien même pas beau. Et derrière tout cela, mais vous le comprendrez plus tard, il y a la langue elle-même, qui, bien plus que le bronze dans lequel est moulée cette histoire, constitue l’objet d’une quête obsédante, d’une interrogation sans fin qui va hisser tout ce petit monde bien au-delà de son apparente indigence.

C’est d’abord la vieille que vous suivez, une vieille cueillie dans le passé d’un narrateur qui ne se manifestera qu’une seule fois, dans la première phrase, pour indiquer la fragile origine de son personnage : « Il s’agit d’une vieille femme, en longue plongée dans mon enfance ». Une vieille qui semble tout droit surgie de l’une de ces Vies minuscules auxquelles Pierre Michon avait autrefois rendu épaisseur et dignité, et avec laquelle vous allez, par de menus détails, vous familiariser peu à peu : il y a la poche de son tablier, qui lui donne des allures marsupiales, bien que son ventre qui « a broyé des aliments, fait tourner du sang, brassé des chyles » soit resté vierge « de toute besogne, de tout travail d’homme âprement sexué[…] » ; il y a cette demeure « pas bien vaste » où l’on devine « tomettes passées au rouge, et grand froid pendant l’hiver, chambre à l’étage avec fenil, ce qui suppose lapins et clapiers, par extension basse-cour, et le champ de ray-grass piqueté de boutons d’or, qu’un vieux fauche à froufroutants demi-cercles en juillet » ; il y a cette drôle de façon qu’elle a d’écorcher légèrement les mots qu’elle prononce, vieux reste du dialecte poitevin qui lui colle encore à la langue mêlé sans doute à quelque défaut de langage de l’enfance et dont on ne sait plus rien. La vieille prend forme, chair et singularité devant vous, sur fond d’une terre peu clémente, d’une France rurale que l’auteur brosse par petites touches sans jamais s’appesantir sur un cadre référentiel. Quelques indices circulent, et si le Poitou est nommé, s’il y a bien une Ville haute et une Ville basse, les villages, les hameaux, les rues, les patronymes restent pour l’instant le plus souvent silencieux, comme enfouis dans un espace et un temps immobiles.

Le chien, c’est « Diurc », autrement dit « Duc » prononcé façon « la vieille ». Un chien de rien surgi un jour dans la Ville haute et que la plume de Lionel-Edouard Martin introduit pourtant dans le récit avec des accents qui pourraient faire songer à un verset de Saint-John Perse :

« Rien du chien de luxe, au rare pedigree : bien plutôt le bâtard, et de haute bâtardise, de longue lignée de croisements de hasard, de saillies erratiques dans les champs, les petits bourgs et les agglomérations plus favorables au brassage, un atavisme de chemins creux, de venelles et de boulevards, d’os curés à la bonne franquette des charognes et des poubelles. Tel est Diurc : sans race, vaguement ratier peut-être à l’origine ; et d’une vaste laideur de chien déformé par les aléas de son existence, sevrage précoce, coups de pieds, heurts de véhicules, effets de l’âge, et l’eczéma qui lui rosit la peau sous un pelage blanchâtre à larges flaques de noir. »


Le chien s’intègre peu à peu au décor, bénéficie d’abord d’une tolérance collective, d’une sorte de bienveillance un peu neutre : on lui donne à manger, on n’a pas le courage de l’euthanasier. Et puis il va être définitivement recueilli par la vieille. Cette adoption advient au sortir d’une messe de Noël qui aura scellé une connivence sacrilège, en regard des convenances tout au moins, entre le chien et elle. Diurc, qui s’est glissé dans l’église, a pris la place de l’enfant Jésus dans la crèche et accompagne de geignements langoureux le chant liturgique de la vieille, un chant en latin, inspiré et enlevé, dans lequel elle s’est jetée à gorge déployée dans une sorte d’échappée en solitaire qui fait soudain voler en éclat le cadre étriqué des conventions paroissiales. A cette occasion vous comprenez que son bigotisme annoncé n’est pas un simple bigotisme de façade, provincial et convenu. Elle est habitée, un peu folle certes, mais habitée. Elle prend donc le chien chez elle et ils pourront mettre leurs mots dans le même torchon. Elle en est persuadée, Diurc la comprend, et il chante la messe en latin… Un certain humour iconoclaste n’est pas absent de ces pages et pourtant, de la douce folie de son personnage, qui va grandissant comme on grandit vers la lumière, Lionel-Edouard Martin tire un nectar un peu amer. Cette solitude vous fait parfois penser à la Somnolence de Jean-Pierre Martinet, et la vieille à Martha, emportée dans son long monologue et dans son monde peuplé de fantômes. Sauf qu’ici il n’y a pas d’aigreur, pas de paranoïa, juste une quête en pente douce, une élévation dangereuse qu’il est même parfois tentant de prendre au sérieux.

Le Marquis de Cruid est pétri d’une autre solitude. Terme sans descendance d’une longue lignée de la noblesse provinciale, il vit seul dans son château de la ville basse. Il s’adonne à l’art de la philologie comme d’autres cultivent leur vigne et s’interroge, loin des hommes, sur le sens de la parole et l’origine du langage. Son latin à lui n’est plus tant le latin liturgique de la vieille qu’un latin savant et poétique qui cherche à embrasser la racine des mots, à toucher du doigt la source invisible qui les innerve. Il ne reçoit de visites que celle du facteur, qui lui apporte régulièrement les ouvrages dont il a besoin pour ses recherches. Il n’a pourtant rien d’un misanthrope bourru et vous renvoie plutôt l’image d’un être hypersensible qui s’est retiré d'un monde dont le brouhaha était devenu peu propice à ses recherches et à ses interrogations. Un jour pourtant il reçoit une lettre. C’est une lettre non signée qui l’informe que son chien n’est pas perdu, qu’on l’a recueilli et baptisé Duc, qu’on s’en occupe comme on doit le faire pour un chien de sa qualité et qu’il sera rapporté au château à la belle saison… Le marquis n’a jamais eu de chien, mais cette lettre étrange le touche, le travaille et finira par le pousser hors des murs de son château pour se lancer, dans sa vieille « Juvaquatre», à la recherche de cette mystérieuse correspondante et de ce chien qu’elle lui attribue…

Entre temps la vieille aura poursuivi son chemin. Elle converse maintenant bel et bien avec son chien et peu à peu avec toute chose, les ormes, les pierres, les fleurs. Et les anges parlent par sa voix… C’est d’ailleurs son bâtard adoptif qui l’aura convaincue de rédiger sa missive, persuadé lui-même par un raisonnement tout cratyléen que s’il s’appelle Duc, quoique n’étant pas chien de race, c’est qu’il a nécessairement appartenu à un Duc. Le syllogisme est criant, certes, mais c’est pourtant bien ce chien prodigieux, dont le nom étiré dans la bouche de sa maîtresse (Diurc) atteste d’une réelle parenté anagrammatique avec le linguiste du château (Cruid), qui parvient à tisser un lien invisible entre ces deux solitudes, à faire sourdre une consanguinité poétique et obsessionnelle entre la pauvre paysanne et le savant-aristocrate.

Vous avez alors l’impression d’entrer dans l’univers du conte. Il vous semble que la folie va se muer en magie, que les forces secrètes qui poussent ces personnages l’un vers l’autre vont leur permettre de se rejoindre, qu’une heureuse allégorie va enfin montrer son visage. Vous êtes naïf. Si la quête va dans le même sens, si le marquis rejoint les quartiers populaires de la ville alors que la vieille gagne le château, il n’y aura qu’un frôlement et chacun sera porté au bout de son destin sans avoir croisé le regard de l’autre. L’apothéose retombera subitement dans la morne réalité : coupure de journal, compte-rendu hospitalier… Retour à des mots qui laissent loin derrière eux tout ce que peut le langage, et qui laissent retomber comme des coquilles vides des vies habitées par les rêves les plus fous…


Car ce qui habite ce récit, l’emporte à chaque paragraphe, comme la flamme qui anime la vieille et le marquis (flamme à laquelle ils se brûleront), c’est bien cette quête d’un langage qui pourrait contenir le monde. Une quête dangereuse et certainement vouée à l’échec si l’on en croit l’issue de la Vieille au buisson de roses. Il vous semble pourtant que vous aurez parfois senti un peu le souffle de cette langue des origines, dont le latin, qui imprègne souvent le récit à travers les délires liturgiques de la vieille ou les lectures du marquis, détiendrait peut-être le dernier souvenir. Vieux rêve d’une langue transparente au monde, dont le magnifique travail d’écriture de Lionel-Edouard Martin, d’une exigence et d’une densité poétique peu communes, porte ici le deuil. Un vieux rêve qui, comme « le rosier rouge » de Colette placé en exergue de la Vieille au buisson de roses « […]meurt sans cesser d’encenser et dont le sec et léger cadavre prodigue encore ses baumes »


* A l'heure où je publie ce post, je découvre un très bel article d'Edwood dans la Taverne du doge Loredan, qui ne peut décidément qu'inciter à lire ce roman !


















Lionel-Edouard Martin, La Vieille au buisson de roses. Le Vampire Actif  (Les séditions). 2010


Images : 1) Eglise Saint-Trophime, Arles (photo personnelle) / 2) Abraham Bloemaert, Vieille femme à la lanterne (source)