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mercredi 3 avril 2013

> Entretien avec Antoine Piazza

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Antoine Piazza, auteur exigeant et relativement discret, a publié six livres en quatorze ans, tous aux Editons du Rouergue. Cette maison d’édition a su croire en lui en 1999 en publiant son premier texte Roman fleuve, refusé par plusieurs autres éditeurs. Un texte qui obtint une audience importante l’année de sa parution. Nous avons eu l’occasion de chroniquer ici ses deux derniers récits, de facture moins romanesque, Un voyage au Japon et Le chiffre des sœurs. Mais c’est de son premier roman que l’écrivain vient de s’emparer à nouveau. Alors qu’il s’apprêtait à apporter quelques correctifs pour une édition de poche, Antoine Piazza s’est immergé dans l’œuvre première dont il s’était détourné depuis et l’a presque totalement réécrit. C’est donc en quelque sorte un autre Roman fleuve qui vient de paraître (*).

Le sujet du roman conserve toutefois son fil rouge initial, qui repose sur une idée forte, vertigineuse et qui en fait toute l’originalité : le président autoritaire d’une France en guerre contre tous (parce que soustraite à la «Confédération des Etats européens») décide de sauver son peuple des invasions et de la défaite qu’il s’apprête à subir... Rien moins qu'en le propulsant, par décret, dans le monde de la fiction littéraire. Chaque citoyen français passera de l’autre côté du miroir, sous l’identité d’un personnage de fiction puisé dans l’immense patrimoine littéraire du pays, réuni à cet effet dans une sorte de bibliothèque-bunker. Cette histoire nous est racontée du point de vue de l’un de ses protagonistes, Jean-Pascal Viennet, un jeune homme d’une mémoire et d’une érudition littéraires hors normes. Ce qui lui vaut d’être préempté pour accompagner les premiers «colons» au seuil de leur transfert vers cet univers hors de portée de l’ennemi. Mais les aléas, les doutes, les interrogations et les rebondissements ne manquent pas…

Antoine Piazza a gentiment accepté de répondre à quelques-unes de nos questions sur Roman fleuve pour la Marche aux Pages.




Fiolof
Le Roman fleuve, qui vient de (re)paraître aux Editions du Rouergue quatorze ans après la publication de ce qui fut votre premier roman, a été presque totalement réécrit. On se trouve un peu comme devant l’énigme que soulève la parabole du bateau de Thésée : toutes les planches du navire ayant été changées s’agit-il encore du même navire ou bien d’un autre ? Bref, qu’est-ce qui vous a poussé à le modifier à ce point tout en restant néanmoins «dans» ce roman ?


Antoine Piazza
Roman fleuve dans sa mouture de 2013 annule les publications de 1999 (la brune, Rouergue) et de 2001 (Folio). Bien que, dans un premier tiers, le roman colle encore un peu à la version d’origine, il s’agit d’un autre livre. Le titre est inchangé et la problématique est la même : faire basculer dans le monde de la fiction un pays menacé de destruction. Mais des personnages ont disparu et d’autres s’étoffent. Confronté à des protagonistes de haut rang, le narrateur a noué les liens qui établissent sérieusement les enjeux du livre et le sort qui lui est réservé à la fin du livre est conforme avec le personnage de premier plan qu’il est devenu. Son père prend corps dans une intrigue secondaire qui se dénoue dans les derniers chapitres. Il y a quantité d’éléments nouveaux qu’il serait fastidieux d’énumérer.


Fiolof
Les transformations que vous avez apportées sont nombreuses : forme, personnages, fin du roman, ajout d’annexes qui en prolongent la lecture et peuvent même encore l’infléchir. Il y a néanmoins une voie qui pouvait s’offrir à vous et dont vous vous êtes détourné : celle qui aurait consisté à moderniser le cadre du roman en introduisant des éléments liés à tout ce que les nouvelles technologies ont apporté de nouveau depuis la fin des années 90 en matière d’archivage, d’indexation, de constitution de bases de données littéraires. Cette problématique, qui est au cœur de votre roman à travers la volonté démesurée (impossible ?) du président de circonscrire l’intégralité d’une littérature nationale, aurait pu trouver-là certaines pistes. Même chose pour ce passage dans le monde de la fiction, auquel la prégnance accrue des «mondes virtuels» via Internet et les nouvelles formes de communication, aurait pu donner une coloration encore différente. L’idée vous a-t-elle traversé l’esprit ? S’agit-il d’un désintérêt ? D’un choix esthétique ?


Antoine Piazza
Vous évoquez Internet et les nouvelles formes de communication. Quelles certitudes peut-on avoir sur leur devenir ? Les professionnels de l’édition et de la librairie ne savent pas eux-mêmes ce que sera le livre dans cinq ans alors que le livre est un support vieux de plusieurs siècles ! Dans Roman fleuve, il y a un parti pris d’indifférence à l’égard des nouvelles technologies. Celles-ci sont présentes dans le livre, indiscutablement, mais les imprimantes qui produisent le décret à raison de soixante-cinq millions d’exemplaires – un par citoyen français –, dans un vacarme lancinant d’atelier de tissage, sont de vieilles « machines à marteaux » datant des années quatre-vingt…



FiolofIl y a un cadre romanesque et esthétique très fort dans Roman fleuve, et c’est l’un des aspects que je trouve personnellement très touchant dans votre livre : si l’idée qui est au cœur de l’histoire (l’évaporation d’un peuple dans le monde de la fiction) appelle un certain vertige borgésien, on est loin de l’univers éthéré et hors du temps de la bibliothèque de Babel : on est immergé dans une campagne française en guerre, sur fond de boue, de pluie. Il y a une atmosphère très réaliste, dans les ambiances, les noms de lieux, le choix des patronymes. Réaliste et presque anachronique : cette guerre n’a rien d’une guerre du futur et l’on a presque au contraire l’impression d’évoluer dans un décor de Première ou de Seconde guerre mondiale. Pourquoi ce choix, qui introduit une sorte de décalage entre le propos et le cadre romanesque dans lequel il prend chair ?


Antoine Piazza
On se heurte en effet aux intempéries, aux mesquineries, à une quantité de vicissitudes qui remplissent les romans plus conventionnels. Et puis il y a cette logique de conflit militaire sans aucune arme qui pointe, tout au plus quelques avions de reconnaissance. On comprend que le sang ne sera pas versé et, pourtant, l’histoire est ancrée dans l’Histoire. En réponse à un effroyable XXe siècle, le XXIe s’ouvre sur le refus des utopies. Fuir devient une possibilité, voire une nécessité. Que le livre finisse sur le mot «refuge» n’est pas innocent…


FiolofOn dit beaucoup qu’il y a une forme d’hommage à la littérature dans Roman fleuve. Certes, le narrateur (dont on suppose volontiers que vous lui avez prêté un peu de vous-même…) est un amoureux inconditionnel des livres. Pourtant, il y a quelque chose d’assez sombre, pessimiste et même tyrannique dans ce passage programmé (et imposé au peuple) dans l’univers de la fiction. On est presque dans un monde orwellien inversé… On pourrait même en retirer une vision aliénante et déshumanisante du patrimoine littéraire. Qu’en est-il ?


Antoine Piazza
Il s’agit en fait moins d’un hommage que d’une mise en abyme qui conduit le lecteur en marge d’une narration traditionnelle, dans un univers sans fond, à l’image de ce gouffre terrifiant et glacial, à la fin du roman, où seront précipités des personnages aussi différents que l’inquiétant Klincksieck ou le plus conventionnel Martial. Le président Collet-Personnaz, qui pour son grand projet, reprend les thèses et les travaux de l’écrivain Kleber-Gaydier, est considéré par le narrateur comme le plus grand visionnaire de l’Histoire «puisqu’il a su regarder plus loin que les autres». Sa tyrannie est-elle tempérée par le fait qu’il répugne à verser le sang… ? Ou alors est-elle tout aussi insoutenable parce que, à défaut de s’appuyer sur la violence, elle se greffe en parasite sur ce que l’homme a produit de meilleur : la littérature ?


FiolofUne attention forte est portée sur les personnages secondaires. De nombreux «colons» endossent dans le monde de la fiction, l’identité de personnages fugaces ou subalternes. Et c’est presque plus sur eux que sur les grandes figures romanesques que l’on s’arrête dans votre roman (avec une mention spéciale pour le traitement émouvant que vous faites de «la première femme de chambre de la baronne de Putbus», l’un des personnages les plus ténus de la Recherche de Proust). Y a-t-il dans ces ombres passantes, ces personnages inachevés ou à peine esquissées, un autre lieu de la littérature ? Quelque chose qui, en tant qu’écrivain mais aussi lecteur, vous intéresse, vous interroge ?


Antoine Piazza
Dans le film Vénus beauté, Nathalie Baye rend visite à ses tantes à Limoges. Aussitôt, celles-ci se renseignent sur les vedettes, les «people» qu’elle ne manque pas de rencontrer tous les jours, à Paris. Mais tout au plus apprennent-elles que leur nièce a croisé une fois Georges Descrières dans la rue… Le territoire de la fiction est un peu à l’image de Paris. Il faut penser avant tout qu’il y a beaucoup de monde… Pour ce qui est de «la première femme de chambre de la baronne de Putbus», tenons compte du fait que Roman fleuve est un roman d’éducation. Le narrateur y fait une quantité d’apprentissages qui le construisent en tant qu’homme et il fera inévitablement celui de l’amour. Ce personnage ténu de la Recherche, est un des derniers parmi les soixante «colons» à quitter le camp où se trouve le narrateur. En révélant la volupté à celui-ci, la jeune femme va se révéler elle-même… et l’histoire peut continuer.


FiolofOn ne sait jamais rien de la façon dont s’opèrera ce passage dans la fiction. Il fait l’objet d’un décret, il va se produire, mais aucun mode opératoire ne nous est livré. Ce silence fait aussi l’une des grandes forces du roman. Pourquoi et comment vous est venu ce choix ? Est-ce parce qu’il vous aurait conduit à entrer pleinement dans l’univers de la Science-Fiction, genre avec lequel vous flirtez sans vraiment l’investir ?


Antoine Piazza
La clé se trouve dans l’entretien avec Goebbels et dans l’épisode qui suit, celui du train traversant les monts Métallifères. Là, on devine qu’il y a un antécédent, à savoir que les plus hauts dignitaires du IIIe Reich auraient échappé aux bombardements, au suicide ou à la justice des hommes en passant dans le monde de la littérature allemande. Pour ce faire, ils ont employé l’écrivain Kleber-Gaydier qui, par le biais du Verbe fondateur, se fait fort de tenter l’expérience. Toutes les conditions requises sont là, est-il expliqué dans le livre, à commencer par le chaos qui menace l’Allemagne. Il s’agissait encore, que ce soit pour les Allemands, ou pour les Français une soixantaine d’années plus tard, de rendre crédible le transfert d’une population dans le monde hypothétique qui se doit de l’accueillir. Dans le film Retour vers le futur, c’est un bricoleur et sa voiture qui se chargent d’opérer le «passage» ; dans un autre film, les Visiteurs, plus classiquement, c’est un mage avec potions et formules. Ce sont des artifices, mais ils fonctionnent. Pour ce qui est du transfert dans le monde de la fiction, c’est le Décret, gravé dans un mur du bunker, en 1945, ou imprimé soixante millions de fois par une batterie d’imprimantes, qui, sur la base de travaux préliminaires et motivé par l’imminence du chaos, déclenche le processus. Cela donne une idée du pouvoir des tyrans. La fuite est rendue possible par une simple signature au bas d’un texte… Le problème, c’est que les bricoleurs, les mages qui opèrent un passage dans l’avenir ou le passé, n’ont pas de gros problèmes avec leur conscience. En revanche, je n’aimerais pas être Kleber-Gaydier…


FiolofDe la même manière, le lecteur ne passe jamais avec les «colons» de l’autre côté du miroir. Un mystère (parfois angoissant) demeure quant à ce que pourrait être la vie du citoyen « fictionnalisé ». Le récit agite plutôt des questionnements : les colons sont-ils réduits à n’être que des marionnettes, des zombies hagards ? Sont-ils encore dotés d’une vie intérieure, d’une conscience de leur existence passée, d’une marge de manœuvre ? Faut-il voir, dans ce savoir impossible, une forme d’interrogation sur l’acte de lecture ? L’idée que le passage nous est toujours refusé et que lire ne revient jamais qu’à se lire soi-même dans les personnages que l’on croise ?


Antoine Piazza
Qui sait si notre actuel président, soucieux de soustraire le pays aux rigueurs d’une longue crise économique, ne va pas s’inspirer de ce livre ? Dans ce cas, nous serons tous dans le bain, il n’y aura plus de mystère à élucider… Nous n’aurons plus qu’à regarder autour de nous…


FiolofVotre roman se prolonge par une série de fiches techniques et de documents annexes. Ils nous invitent à construire une autre fin après la fin, mais introduisent aussi une forme d’humour et d’autodérision. L’idée vous en est-elle venue dès le début de votre projet de réécriture ou une fois achevé le roman en tant que tel ? Que pouvez-vous nous en dire ?


Antoine Piazza
Ça, c’est le… quatrième tiers du livre ! Autrefois, avant de voir les images d’un film sur l’écran, on voyait des traits de lumière s’animer dans l’obscurité, sous le plafond de la salle de cinéma (je me réfère volontiers au cinéma car j’ai fait en sorte que Roman fleuve fourmille d’images). Aujourd’hui, les films, on les sort d’un boîtier pour les regarder dans son salon. On en fait l’usage que l’on veut… On peut choisir les différentes versions : Louis de Funès doublé en allemand, ce n’est pas rien… Et puis il y a les bonus : les scènes coupées, le bêtisier, le making-of… Quelque part, je rêve d’un livre en forme de DVD…


Fiolof
Si l’on excepte vos deux premiers romans (Roman fleuve et Mougaburu) les autres livres que vous avez publiés s’appuient plus volontiers sur un matériau autobiographique ou relevant de l’histoire familiale (le Chiffre des Sœurs). Cette nouvelle immersion dans le roman de fiction stricto-sensu a-t-elle rouvert des portes dans vos envies d’écriture ? Pourriez-vous envisager d’investir à nouveau ce champ-là ?


Antoine Piazza
Curieusement, je n’avais pas « envie » de récrire Roman fleuve. C’est la perspective d’un second passage en format de poche qui m’a poussé à donner à lire quelque chose d’achevé… Une sorte de contrainte. Mais la contrainte n’est pas un obstacle à la création, elle peut aussi agir comme un déclencheur, un moteur. L’ «envie» est arrivée, oui, mais après. Au moment de reprendre Roman fleuve, je me trouvais dans une logique de «matériau autobiographique» qui avait gouverné la rédaction des quatre livres précédents. Mais je suis incapable de dire ce qui dicte mes choix… Roman de fiction vs roman autobiographique ? Il s’agit de raconter une histoire, des histoires… de (re)créer un monde à soi, un monde hors de soi… Mais les frontières entre réalité et fiction ne sont-elles pas floues, si l’on en croit Roman fleuve… ?



(*) A lire aussi, l'article de Philippe-Jean Catinchi : Replonger dans "Roman fleuve" (Le Monde des Livres, 29 mars 2013)







Antoine Piazza, Roman fleuve. Editions du Rouergue. 2013.


Images : 1) Arcimboldo, Homme livre / 3) L'autre côté du miroir, dans Utopsie
     

lundi 2 janvier 2012

> Le pas de quatre d'Antoine Piazza

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Il y a chez certains auteurs une question qui se pose de manière plus aigue que chez d’autres : qu’est- ce qui fait que la vie n’est plus tout à fait cette chose qui s’est déroulée quand on la passe par le moulin de l’écriture ? L’interrogation semble valable pour tous les écrivains qui, selon la jolie formule d’Annie Ernaux, s’intéressent de manière privilégiée, à «ce qui a eu lieu». Pourtant, chez certains, le travail de réappropriation du matériau autobiographique, familial ou historique est facilement repérable : la marqueterie porte une signature labellisée, une patte qui ne trompe pas. On attend le grand écart savoureux, le feed back acide ou plein d’humour, la longue analyse rétroactive ou la fresque héroïsante. Chez d’autres, les choses semblent plus compliquées. Avec Antoine Piazza, le « décollement » prend plus de temps. Il ne va pas de soi, il requiert une certaine forme de patience.

Le chiffre des sœurs, qui paraît ces jours-ci aux éditions du Rouergue, s’apparente à une «suite française»  sur fond de généalogie familiale. Antoine Piazza fait partie des écrivains qui travaillent le plus souvent sur «ce qui a eu lieu». Après son dernier texte, récit enlevé, drôle et délicat d’ Un voyage au Japon, il nous revient ici avec un projet plus vaste en nous plongeant dans l’histoire des siens. Il choisit d’y entrer, légèrement de biais, pourrait-on dire, par la figure de quatre de ses tantes. Une fratrie qui lui donne l’occasion d’explorer, dans un exercice d’écriture précis et ajusté, un siècle fragmenté où les anecdotes et les événements familiaux servent souvent de miroir à la grande histoire.

 


Tout commence à Nice en 1999, par un enterrement. Celui d’Alice, l’une des quatre tantes du narrateur. L’incipit du Chiffre des sœurs pourrait nous laisser penser, par la présence de certains détails décalés, que le récit d’ Antoine Piazza sera avant tout placé sous le signe de la mise à distance et du décrochage ironique :

«Un homme en costume gris traversa la rotonde du funérarium et vint à notre rencontre. Nous avions quelques minutes, mon cousin et moi, pour nous recueillir devant notre tante, après quoi une équipe allait fermer le cercueil. L’homme se tenait respectueusement à l’écart, parlait avec application et plaçait des silences entre chacune de ses phrases. Je ne pouvais détacher mon regard de son nez, un nez cirrhotique, énorme, sanguin, magnifique au milieu d’un visage glabre. Comment un ordonnateur de pompes funèbres officiait-il avec un tel nez ? Pourquoi avait-il été choisi, lui plutôt qu’un autre, pour se présenter aux gens, avec son petit discours et son air contrarié ?»


Pourtant, si l’humour est bien l’une des dimensions de ce récit familial, il ne constitue pas un parti pris systématique. Pas plus ici que dans la Route de Tassiga, roman qui se déroulait dans le milieu des expatriés français d’un chantier de construction au Niger, et qui aurait pu prêter le flanc à des exercices sarcastiques bien plus débridés, Antoine Piazza ne se départit d’une certaine forme d’attention mesurée au juste poids du réel. L’humour est chez lui un peu comme l’émotion : elle a un prix. Elle ne saurait détourner l’écriture d’un travail premier de restitution souvent méticuleux (trop diront certains) de la réalité, des événements, des détails.

Piazza s’attache donc ici à quatre figures de sa lignée : quatre sœurs qui vont traverser le siècle par différents chemins pour nous en donner à voir, presque accidentellement, de larges pans. Si elles ont toutes été gratifiées de la première lettre de l’alphabet à l’initiale de leur prénom, elles connaîtront des destins assez variables. Annabelle, l’aînée, se distingue d’abord par sa position privilégiée à Maillac, petite ville du Sud-Ouest, dans la période d’après guerre, avant de subir les contrecoups de l’histoire économique de cette ville. Les trois autres sœurs, professeur de piano à Paris, infirmière et religieuse, passeront aussi par les montagnes russes de la vie. Des hauts et des bas liés tout autant à leurs fortes individualités qu’aux soubresauts de l’histoire et à tout ce qu’une famille peut couver en son sein de secrets et de revers. Ce n’est pourtant pas tant une saga familiale hors du commun que nous brosse ici Piazza qu’une mosaïque minutieuse qu’il donne l’impression de construire sous nos yeux au fur et à mesure qu’il avance lui-même dans son passé familial.

Si tout commence à Nice en 1999, tout se terminera dans cette même ville un an plus tôt. Entre les deux, l'auteur nous aura promené de dates en dates et de ville en ville à travers ce quatuor féminin tressé de fils qui se ramifient ou se rapprochent soudain. Chacun des douze chapitres de son livre est construit autour d’un lieu et d’une époque, dans un apparent désordre chronologique : Nice 1999, Chambéry 1906, Aire-sur-l’adour 1944, Minsk 1971, Paris 1971, Font-Romeu 1967, … Autant d’espaces-temps qui se font écho, se bousculent, s’enroulent les uns autour des autres. Une construction discontinue qui semble d’abord faite autant d’ellipses que de ressouvenirs, et qui serait tissée des épisodes que la mémoire appelle mais aussi des blancs qu’elle laisse derrière elle. A moins qu’il ne s’agisse plutôt, entre souvenirs directs et indirects, témoignages rapportés et moments ressurgis de l’enfance, d’une tentative de reconstruction qui ne passe pas par le simple alignement linéaire des causes et des effets.



L’auteur avance ici à pas de velours sur des sentiers complexes et soupèse souvent chacune des pièces qu’il recueille. Evitant sans cesse les écueils de la mythologie familiale toute faite, il s’efforce de déblayer, de mettre à jour, à travers les grandeurs et les faiblesses dont nous sommes tous faits, à la frontière de l’histoire commune et de ce que chaque existence a d’impartageable, quelques uns de ces parcours sinueux que dessine la vie. Des vies gravées sur fond de pétainisme et de résistance qui laissent aussi lire derrière elles les courbes fluctuantes de la prospérité française des Trentes Glorieuses aux chocs pétroliers. Des vies traversées de douleurs silencieuses, de conflits d’intérêts, de bonheurs simples et de venins pernicieux.

On pourra se demander pourquoi Antoine Piazza a choisi de porter sa plume sur ces quatre sœurs pour composer son panorama familial ? Des tantes qu’il a pour certaines moins connues que d’autres membres de sa famille et qui souvent ne s’intéressaient guère à l’enfant qu’il était. La réponse lui appartient. Mais peut-être cette approche traversière lui a-t-elle permis d’entrer dans un roman familial qui, s’il avait été directement abordé par des figures frontales (comme celles du père par exemple, qui tient pourtant une place importante dans ce récit), n’aurait pas rendu le même son. Songeons pour nous en convaincre à Proust et à la place centrale qu’occupent nombre de personnages a priori secondaires dans La recherche...

Mais au-delà de cette quête, menée sans aucune forme de sentimentalisme, on sent pourtant poindre un hommage discret à ces quatre femmes. Des femmes qui, malgré leurs destins croisés, n’ont jamais rompu le lien qui les unissait et se sont souvent rejointes dans une souffrance volontairement tenue secrète. Si au bout de ce pas de quatre, vieillesse et fin de vie sont au rendez-vous, la déréliction est souvent ponctuée chez ces drôles de tantes par une réserve qui la rend encore plus émouvante.

Quel est donc ce «chiffre», qui prête d'abord au titre une part de mystère ? La quatrième de couverture nous rappelle le sens de ce terme désuet : « ce sont les initiales que la grand-mère de l’auteur brodait sur le linge de ses enfants, au début du dernier siècle…». Mais le «chiffre», c’est peut-être aussi la formule magique qui nous donnerait soudain la clé du passé, nous ouvrirait la porte d’un temps retrouvé. Un code par définition indéchiffrable, pris à jamais dans les rets du temps, et dont Antoine Piazza s’approche ici avec pudeur et justesse.







 
 
 
 
 
 
 
Antoine Piazza, Le chiffre des soeurs. Editions du Rouergue. 2012.
 
Images : 1) Toile de Hamel (source) / 3) Traces de pas dans la neige, Peter Rosbjerg (source) / 4) Antoine Piazza (source).


jeudi 18 février 2010

> Le Japon en roue libre














Dans un texte récemment paru, Antoine Piazza nous livre le récit d’un voyage à vélo qu’il avait effectué sur l’île de Shikoku, dans le sud du Japon, en Février 2007. Voyage solitaire, relativement pauvre en événements et en rencontres, mais que l’auteur de La route de Tassiga, par un sens fort du détail, une prose précise et ciselée, un humour subtil, transforme en pur moment de plaisir littéraire.
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Il est sans doute autant de bonnes ou mauvaises raisons de voyager qu’il en est de lire. Antoine Piazza s’est rendu par deux fois au Japon, alors qu’il était occupé à la rédaction de ce qui allait devenir La route de Tassiga (voir un entretien avec Antoine Piazza sur ce roman dans Le Matricule des Anges). Deux escapades pour faire le vide, pour se soustraire un temps à ce travail accaparant d’écriture. Ce n’est donc ni une disposition à l’immersion culturelle, ni même une volonté d’exploit sportif qui le pousse à s’embarquer vers le pays du Soleil Levant, avec pour seul bagage en soute un vélo en pièces détachées.

Le narrateur choisit Shikoku pour la relative clémence de ses hivers en comparaison d’autres régions du Japon et pour son caractère moins touristique qui l’assure de pouvoir jouir de la solitude escomptée. Mais la solitude peut prendre des colorations différentes et celle que lui procurent certaines étapes de son périple ne comble pas toujours ses espérances… Ainsi, alors qu’il rêvait quelques heures plus tôt, en feuilletant une revue, aux pérégrinations asiatiques d’un grand chef cuisinier partant marcher seul sur les sentiers pour recueillir des senteurs inédites et de nouveaux épices, il se retrouve dès le début de son voyage dans un no man’s land lugubre entre ville et campagne à la recherche d’un lieu où passer la nuit :

« Pourquoi le cuisiner français parti pour l’Extrême-Orient avançait-il au milieu de toutes les merveilles décrites dans le magazine quand je m’arrêtais ainsi, dès le premier soir, vaincu par la fatigue et l’ennui et que, autour de moi, il n’y avait rien ? Pas d’arbres, pas d’herbe, pas de bruits, pas de lumières, pas d’odeurs… »

Loin de tout exotisme, ce Japon-là se signale d’abord par ses vides, ses espaces inhabitables et indéfinissables, ses non-lieux qu’il faut pourtant bien traverser si l’on veut atteindre le point suivant. Ces débuts difficiles, teintés d’autodérision, pourraient laisser croire que l’on va assister à une pérégrination désenchantée. Mais tout l’art de Piazza réside justement dans cette juste mesure à laquelle il se contraint en permanence. La déception n’est jamais désaveu, et l’appréhension de réalités décalées ne laisse jamais prise à la caricature. De la même manière lorsque sa propre présence dans certains lieux où les étrangers entrent rarement produit un « écart », le narrateur nous le fait percevoir avec une touche d’humour mais sans jamais renoncer à une description méticuleuse de la scène

« Les deux responsables de l’auberge avaient fait un pas en arrière et me regardaient en silence comme si, venant d’accrocher un tableau au mur, ils voulaient s’assurer que celui-ci était bien droit. La femme en kimono gris bleu se pencha une dernière fois pour remplir ma tasse. Elle prenait son temps et, derrière elle, le directeur suivait le moindre de ses gestes. Tous deux souriaient et ne songeaient pas à s’en aller. Il ne faisait aucun doute que j’étais le premier Occidental qui entrait ici. »

De plus, le trait ironique qu’appelle parfois la distance culturelle n’est pas érigé en procédé. La justesse n’est jamais sacrifiée dans l’effet qui porte à sourire. Ainsi, en d’autres occasions, Piazza va au contraire relever ce que cette distance appelle de grâce dans les usages et les protocoles. Exemple, cette scène où à l’issue d’un repas somptueux dans un hôtel, il regagne sa chambre alors que l’on souhaite encore lui servir des fruits :

« Elle m’avait suivi pour me donner une moitié d’orange et une moitié de pomme qu’elle avait arrangées sur une assiette. Les deux morceaux de fruits avaient été découpés, ciselés, l’orange d’une certaine façon et la pomme d’une autre, toutes deux formant un splendide origami de couleur sur une assiette blanche aux bords immaculés. En prenant l’assiette, je vis que, dans son empressement à m’apporter un ouvrage qu’elle avait fait en quelques instants, la jeune femme avait négligé de se rincer les mains et que les fruits avaient déposé une fine limaille pigmentée sur la nacre de ses ongles.»



Le narrateur adopte une posture particulière (la nécessaire posture du cycliste ?) : il reste à la surface des choses, des régions et des villes qu’il traverse. Mais toujours sans froideur ni afféterie. Ce récit de voyage nous présente sous forme d’instantanés toute une série de petites scènes insolites (un troupeau de singe tentant de forcer des distributeurs de sucreries dans une ville déserte, les employés d’une grande surface perchés en rang d’oignon au sommet d’une échelle pour vanter chacun les mérites d’un produit en hurlant dans un haut-parleur ) ; mais il ouvre aussi notre regard à quelques « beautés entraperçues », pour reprendre la formule que retiendra le voyageur lors de son retour.

Les personnes rencontrées apparaissent souvent comme des figures de passage. Mais il existe au moins un élément qui accompagne durablement le cycliste solitaire (au-delà de sa "monture", personnage à part entière qui mériterait un article à lui seul...) : la pluie. Si celle-ci constitue un topos littéraire, poétique et pictural du paysage japonais, la pluie n’est pas le meilleur ami du cycliste… Elle joue un peu, dans ce récit sans intrigue, le rôle du « méchant » avec lequel il faut composer jusqu’au bout… Kilomètres avalés sous les averses, vêtements détrempés, chambres humides… Même Le cousin Pons, livre unique embarqué pour le séjour, fera les frais de cette adversité climatique… Présence récurrente qui empreint pourtant le texte d’une certaine tonalité, pas nécessairement déplaisante. Le lecteur peut ainsi, selon son humeur, vaquer au souvenir poétique de certains haikus de Bashô ou au contraire se remémorer le constat amer de Michaux dans Un barbare en Asie  : « Le Japon a un climat humide et traître. L’endroit du monde où il y a le plus de tuberculeux».


Mais le récit ne nous emmène pas seulement au Japon. Comme une lecture en appelle d’autres, ce voyage renvoie le narrateur à d’autres voyages à vélo, plus anciens : en Finlande, dans les Pyrénées, en Ecosse. Le récit principal s’ouvre peu à peu à une série de récits enchâssés qui occupent un simple paragraphe ou un chapitre entier. Ces correspondances sont souvent déclenchées à partir d’un détail, d’une ambiance, d’une situation : réparation du vélo, recherche d’un gîte pour la nuit… Ou le présent et le passé entrent en résonance de manière sensitive : une étape sous la pluie appelle le souvenir d’une autre étape effectuée sous la pluie ; l’effort ou la fatigue évoque d’autres efforts, d’autres fatigues… Le voyage au Japon enfante d’autres fragments de voyages, à la façon d’une poupée russe.

Si le voyage solitaire favorise une forme d’introspection ou de flânerie de la pensée, on assiste plutôt ici à une composition qu’à une méditation. Au bout des ces expériences pas de grande leçon de sagesse... Tout au plus permettent-elles au voyageur de déceler quelques constantes d’ordre personnel (la bonne étoile qui lui assure toujours un toit pour la nuit quand rien ne lui permet objectivement de l’espérer une heure plus tôt) ou quelques habitudes devenues rituelles (comme la collecte du papier bulle pour empaqueter le vélo la veille du retour). Vers la fin du récit, l’expérience du voyage à vélo, permet toutefois à Piazza de porter un regard rétroactif sur le travail de l’écrivain, d’en mesurer la nature et l’ampleur.

« Maintenant que j’avais écrit des romans et franchi des cols, je savais que la littérature et le vélo ne relevaient pas des mêmes difficultés, des mêmes angoisses, que le vélo, fragile, vulnérable et inapte à rouler dans la nuit, était malgré tout doté d’un guidon, d’un dérailleur et de freins, grâce auxquels le plus maladroit des cyclistes était en mesure de choisir son chemin, d’avancer dans les côtes et de s’arrêter dans les descentes, quand la littérature, qui n’était même pas l’ébauche d’une machine, jetait dans le vide les ouvriers qui se frottaient à elle. »



Le séjour au Japon, quant à lui, prendra fin comme il a commencé, dans l’aéroport d’Osaka. Le dernier paysage apparaît sur l’écran d’un prototype de téléviseur haut de gamme placé en démonstration dans une salle d’attente. L’image parfaite qu’il produit trompe un instant le regard, comme pour prolonger le voyage au-delà du voyage avant de le laisser retomber tout à fait

« Les détails du paysage avaient disparu au profit des immensités vierges et l’image donnait une impression de netteté accrue, comme si les ingénieurs japonais s’étaient efforcés de restituer à distance le grain de la neige et rien d’autre. En réalité, distrait par le départ des bagagistes, par la voix de l’hôtesse qui appelait les passagers des derniers rangs, je ne m’étais pas rendu compte que le documentaire était terminé et qu’une lumière sans vie remplissait l’écran. »

Chacun, peut-être, trouvera sa partition dans ce voyage-là. On peut le lire pour ce qui nous est donné à voir du Japon, par petites touches ; pour ce que porte tout à la fois d’aventure à hauteur d’homme, d’humour et de modestie cette escapade solitaire dans la pluie et le vent ; ou tout simplement pour le beau travail d’écriture qui tient tout cela ensemble.


Antoine Piazza, Un voyage au Japon. Rouergue, 2010