jeudi 5 décembre 2019

jeudi 28 novembre 2019

> Le poème du jeudi (#133)




Fêtes de la faim

Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne.

Si j’ai du goût, ce n’est guères
Que pour la terre et les pierres.
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Mangeons l’air,
Le roc, les terres, le fer,
Charbons.

Mes faims, tournez. Paissez, faims,
Le pré des sons !
Attirez le gai venin
Des liserons ;

Mangez les cailloux qu’un pauvre brise,
Les vieilles pierres d’églises,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises !

Des faims, c’est les bouts d’air noir ;
L’azur sonneur ;
— C’est l’estomac qui me tire,
C’est le malheur.

Sur terre ont paru les feuilles :
Je vais aux chairs de fruit blettes.
Au sein du sillon je cueille
La doucette et la violette.

Ma faim, Anne, Anne !
Fuis sur ton âne.
 
(Août 1872)

/

Arthur Rimbaud, in Poésies complètes. Vanier, 1895.

jeudi 21 novembre 2019

> Le poème du jeudi (#132)




Légère, tombe sur le bien et sur le mal
leur douce hâte de jouir.

...

Leggera piomba sul bene e sul male
la loro dolce fretta di godere.


/

Sandro Penna, in Croix et Délice & autres poèmes. Ypsilon, 2018. Traduit de l’italien par Bernard Simeone.

jeudi 14 novembre 2019

> Le poème du jeudi (#131)



La mémoire existe-t-elle hors de ce chemin ombré d’arbres et de murmures ?


Comme lucioles au fond des bois éclairent la folle nuit.


Cette folie a un nom, un seul. Penser à toi est déjà te perdre.


Te chercher, puisque tu n’existais pas, ailleurs que dans ce mystère.


Des vagues grondent, je remonte les mers sans te voir.


Tu dors, petit crabe aux yeux de sable.

/

Louise Deschênes, in Porte dérobée. Éditions Triptyque, 2019.

jeudi 7 novembre 2019

> Le poème du jeudi (#130)




PESER


Ce soir nous dînerons de restes. Nous vivrons à l’étroit nous penserons peu dépenserons moins encore n’ayant sou qui vaille en poche forcément cousue Nous pèserons quelques noms très communs au coin de deux minutes éclair Économisant les gestes il nous viendra peut-être un désir généreux mais nous l’avalerons bien vite Les vitres dessineront de faibles embellies embrochées par la nuit fatalement rapide Et nous consumerons nos cris à la muette afin que rien de fort ou de miraculeux ne nous arrive par un furieux hasard


/


Béatrice Libert, in Passage et permanence. Éditions Tétras Lyre, 2009.