jeudi 12 septembre 2019

> Le poème du jeudi (#122)




il y a ce vieil homme seul
qui ne rentrera pas chez lui ce soir
et sans doute plus jamais
comment délicatement il passe
de main en main dans son
fauteuil qui glisse la tête baissée
il ya cette femme allongée qui
raconte sa dernière descente à ski
la veille
et qui demande
si ce sera encore possible pour elle après
après
il y a cette mère qui épuisée
s’endort et que sa fille secoue
insulte adore et qui attends
des heures durant mais quand la porte
s’ouvre ce n’est jamais pour elle
il y a les flacons de toutes les couleurs pour la seule couleur
du sang

/

Camille Loivier, "Hôpitaux", in La Terre tourne plus vite. Tarabuste, 2018.


jeudi 5 septembre 2019

> Le poème du jeudi (#121)




Chœur des arbres


Ô vous tous, les bannis du monde !
Notre langue est mêlée de sources et d’étoiles
Comme la vôtre.
Vos lettres sont de notre chair.
Nous les migrants vers les hauteurs
Nous vous reconnaissons —
Ô vous les bannis du monde !
Aujourd’hui l’humaine biche fut pendue à nos branches
Hier dans la clairière le chevreuil laissa l’éclat des roses à l’entour de notre souche.
L’ultime peur de vos pas s’éteint dans notre paix
Nous sommes la grande aiguille des ombres
Que fait tourner le chant des oiseaux —
Ô vous les bannis du monde !
Nous pointons vers un secret
Qui commence avec la nuit.

/

Nelly Sachs, « Chœurs après minuit », in Éclipse d’étoile. Verdier, 1999. Traduit de l’allemand par Mireille Gansel.

jeudi 29 août 2019

> Le poème du jeudi (#120)



La tourterelle turque

[…]

C’est le tout à fait simple qui est impossible à dire. Et pourtant je le vois et je le sens, et il n’est pas de pensée, si puissante, si meurtrière soit-elle, qui m’en ait pu disjoindre jusqu’ici. Oiseau favorable, tu voyages dans ta patrie. Tu te poses ici ou là ou tu voles un court instant, peut-être t’éloignes-tu la nuit davantage, mais quoi que tu fasses, c’est comme si rien ne manquait, comme si tu étais la voix qui monte et descend les degrés du monde, entre terre et ciel, jamais en dehors, toujours dans le globe infini, libre mais au-dedans, là, tout proche, à la fourche des branches argentées, n’attendant ni ne fuyant rien, voyageur qu’une seconde de joie sans aucune raison dérobe au mouvement du voyage pour le laisser posé, arrêté où ? dans la lumière des feuilles qui bientôt vont tomber pour faire place au ciel, au temps doré d’octobre, vêtu d’air, incapable soudain de plus entendre aucun mot comme aller, ou partir, ou frontière, ou étranger. Bienheureux vêtu de sa lumière natale.

/

Philippe Jaccottet, in Paysages avec figures absentes, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, 2014.

jeudi 22 août 2019

> Le poème du jeudi (#119)




Le cri du peuple à la Saint-Charles de 1828


D’un vaste état vous qui tenez les rênes,
Vous le voulez, il faut nous divertir…
Allons, amis, pour déguiser nos peines,
Faisons semblant d’avoir bien du plaisir.
Vous le voyez, notre ivresse accomplie
Nous fait gaiment chanter le verre en main :
Vive le roi, vive la monarchie,
        Mais donnez-nous du pain


Des chars brillans le pompeux apanage
Vous porte au Louvre au milieu des cafards ;
De vos grandeurs l’éclatant équipage
Va, près du trône, étonner les regards.
Quand nous, morbleu ! que la misère assiège,
Nous n’osons pas songer au lendemain…
Bouffis d’orgueil, brillez dans un cortège,
           Mais donnez-nous du pain.


Bercez d’erreur la majesté royale ;
D’un peuple heureux retracez le tableau ;
Montrez-lui bien l’heureuse capitale
De son surcroît soulager le hameau ;
Ses matadors, contens d’un sort prospère,
Au pauvre diable encor tendre la main ;
D’un tel bonheur nourrissez la chimère,
              Mais donnez-nous du pain.


Dans un banquet servi par l’arrogance,
Dont chaque jour le trésor fait les frais,
Arrondissez largement votre panse
En digérant l’enflement des budgets ;
Faites mousser le pétillant champagne
A la santé du pauvre genre humain ;
Lésez nos droits et battez la campagne
              Mais donnez-nous du pain.


Pour dissiper la liqueur énivrante,
Cherubini prépare le concert
Et d’autre part d’une ardeur foudroyante
Ruggieri vous fait un feu d’enfer.
Suivant des yeux sa lumière factice,
On bâille en l’air… la nuit paraît soudain ;
Pour endormir employez l’artifice,
              Mais donnez-nous du pain.


Vive le roi !... mais vive l’abondance !...
Ventre affamé ne veut rien écouter,
Le croirait-on ? l’industrieuse France
Sur des trésors ne fait que végéter ;
Fertilisez cette belle contrée,
Otez la nielle et laissez le bon grain,
Ouvrez aux arts une route assurée,
              Et nous aurons du pain.


   /                                        

Felix Becker, in Edmond Thomas, Voix d’en bas, La poésie ouvrière au XIXe siècle. Maspero, 1979.


jeudi 15 août 2019

> Le poème du jeudi (#118)




Je prends par la main
les mots que tu ne dis pas
les emmener en balade
leur ferait du bien
les mots enfermés
aiment sortir avec les autres
qu’ils regardent jouer
à travers la vitre
je prends par l’autre main
mes petits mots assis
sur le tourniquet qui grince
tes mots et les miens
se regardent derrière mon dos
si j’avais des chaussures à lacets
je m’agenouillerais pour les nouer
tes mots et les miens
en profiteraient pour courir ensemble
vers la clairière des fusillés
et je laisserais faire
en ne pensant à rien

/

Souad Labbize, in Brouillons amoureux. Édition des Lisières. 2017.

jeudi 8 août 2019

> Le poème du jeudi (#117)




Poème commencé


la vache est un animal à sang chaud comme moi
le tigre est un vertébré comme moi
le dauphin est un mammifère comme moi
la marmotte dort en fermant les yeux comme moi
le singe se gratte les couilles comme moi
la guêpe se noie dans un verre d’eau comme moi
l’océan est plein d’eau comme moi
le feu étouffe par manque d’oxygène comme moi

/

Pierre Tilman, in Ouste, N°16, 2009.

jeudi 1 août 2019

> Le poème du jeudi (#116)




Petite, je ne savais pas que vivre se désapprend, j’imaginais l’élargissement de tout l’espace à chaque pas, confiante, au fond, malgré mes frayeurs, j’avançais vers l’âge ; ce n’est qu’à dix-sept ans que l’ennui m’a courbée sous son aile de glace : il m’a fallu deux ans de langue froide, d’étreintes lâches, d’étude des lois et des principes, pour éprouver vraiment la mort qu’est ton absence, ton œuvre de grande vie – petite voix.

/

Florence Pazzottu, in Petite, . L’Amourier, 2001.