jeudi 15 novembre 2018

> Le poème du jeudi (#79)




Deux êtres séparés par un faible intervalle, une feuille de papier millimétré ou une fine pellicule d’eau, placés dans une situation qui leur interdit de bouger ou de se toucher, alors que leurs visages se frôlent et déchargent en intensité l’un sur l’autre, dans le vide, alors qu’ils ne peuvent penser à autre chose qu’à l’un et à l’autre, et à la situation qui les projette, suspendus, dans le vide, à quel point peut-on les aimer ?

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Marie de Quatrebarbes, in 58 lettres à Ulrike von Kleist, L’Ours blanc, N°20, 2018.

jeudi 8 novembre 2018

> Le poème du jeudi (#78)





La Grenouillère
 


Au bord de l’île on voit
Les canots vides qui s’entre-cognent
Et maintenant
Ni le dimanche ni les jours de la semaine
Ni les peintres ni Maupassant ne se promènent
Bras nus sur leurs canots avec des femmes à grosse poitrine


                    Et bêtes comme chou
Petits bateaux vous me faites bien de la peine
Au bord de l’île

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Guillaume Apollinaire, in Poèmes à Lou, Gallimard, 1969.

jeudi 1 novembre 2018

> Le poème du jeudi (#77)




Et dire qu’un instant
on l’a cru perdu,
l’appât qui plonge
dans le reflet de la lune !

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Bruno Grégoire, in Loin de Cluj, Obsidiane, 2004

jeudi 25 octobre 2018

> Le poème du jeudi (#76)




Cimetière juif


Forêt de pierres, sans tombes remarquables, rien pour s’agenouiller,
et pour fleurs, rien. Une pierre est là si étroite, comme
se jetant au cou des autres, aucune sans penser aux autres,
et accordant aux vivants l’espace d’une fente pour passer,
sans deuil Qui atteint la sortie n’a pas la mort, mais le jour au cœur.



Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967). Poésie/Gallimard, 2015.

jeudi 18 octobre 2018

> Le poème du jeudi (#75)




Elle n’est personne
pourtant son ombre traverse les maisons endormies
étrangle les lampes
et laisse une trace de suie sur la vaisselle

On l’a trouvée enchaînée au fleuve
ses enfants dans son ventre devenus cailloux

Elle n’accusa personne
son sac d’abeilles traînait sur la berge
mortes en couches leur sang chagrinait l’herbe
le mâle aveuglé par les larmes n’a rien vu

Elle est rentrée dans nos jardins avec sa propre pluie
mélange de bruyère et de brouillard
auxquels elle ajoute un peu de tempête et de frayeur

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Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups. Poésie Gallimard, 2016