jeudi 26 mars 2020

> Le poème du jeudi (#150)




La nature ne s’est pas présentée comme une leçon de choses, les objets n’y ont pas été exemplaires, ceux qui ont renvoyé à d’autres ne l’ont pas été davantage, ni ceux auxquels ils ont renvoyé. Certains sont venus par lots, ont formé des phrases. D’autres au contraire fragiles, fragmentés. Il a été bien difficile de ne pas s’y perdre.

/

Dominique Quélen, in La gestion des espaces communs. Éditions LansKine. 2019.

jeudi 19 mars 2020

> Le poème du jeudi (#149)




COUPABLE

La coupable c’est moi c’était mon premier
La coupable c’est moi j’ai fait le mauvais choix
La coupable c’est moi j’avais dix-huit ans
La coupable c’est moi j’étais une enfant
La coupable c’est moi j’ai encaissé
La coupable c’est moi je l’ai laissé faire
La coupable c’est moi je l’ai énervé
La coupable c’est moi Tu sais comment je suis
La coupable c’est moi Tu sais comment ça va finir
La coupable c’est moi je l’ai bien mérité
La coupable c’est moi je suis une merde
La coupable c’est moi il me menace de mort
La coupable c’est moi je suis restée dix ans
La coupable c’est moi je suis restée cinq ans
La coupable c’est moi je suis restée deux ans
La coupable c’est moi j’ai porté plainte
La coupable c’est moi je me suis oubliée
La coupable c’est moi j’ai renoncé
La coupable c’est moi j’ai eu un déclic
La coupable c’est moi je me suis sauvée
La coupable c’est moi j’ai porté plainte
La coupable c’est moi il est allé en prison
La coupable c’est moi les enfants l’apprendront
La coupable c’est moi, les enfants, leur père
La coupable c’est moi c’est lui qui le dit
La coupable c’est moi la justice le pense
La coupable c’est moi j’ai compris après
La culpabilité ses nombreux visages
Tous tournés vers moi

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Perrine Le Querrec, in Rouge pute. Éditions La Contre Allée, 2020.

jeudi 12 mars 2020

> Le poème du jeudi (#148)




Toute ville est un récitatif
j’apprends du verbe apprendre
le bon usage des rues
les paysages de silence
les plages de l’extase
l’amitié des lauriers
l’élégance de l’oiseau-mouche
l’allaitement des ibis
j’apprends par exemple que la mer est un immense gâteau bleu
les soirs d’orage quand les nuages font la gueule
les femmes couchent côté est
pour aider le soleil à se lever

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Rodney Saint-Éloi, in Récitatif au Pays des ombres. Mémoire d’encrier, 2011.

jeudi 5 mars 2020

> Le poème du jeudi (#147)




Nous parlons de tout. Mais les mots au lieu de passer devant les choses, à leur surface, pénètrent derrière elles, dans l’obscur. La valeur profonde de chacun d’eux n’est pas sa couleur dans la lumière, mais le sentiment qu’il provient des sombres secrets dont nous vivons tous. Et chaque fois qu’un élément discordant surgissait dans la sonorité du dialogue, une perspective s’ouvrait sur de clairs arrière-plans d’entente profonde.

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Rainer Maria Rilke, « Lettre à Nikolaïevna Schill », in Correspondance. Seuil, 1976. Lettres traduites de l’allemand par Blaise Briod, Philippe Jaccottet et Pierre Klossowski.

jeudi 27 février 2020

> Le poème du jeudi (#146)




Alors dis-moi, a-t-il dit
Explique-moi ta peur de l’incertitude
Elle cogne et cogne encore
Comme un bec d’oiseau
Sur un miroir d’eau.

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Amanda Devi, in Danser sur tes braises suivi de Six décennies. Éditions Bruno Doucey, 2020.

jeudi 20 février 2020

> Le poème du jeudi (#145)




OBJETS


J’avais une maison
Et un lit de bois rêveur
Et une douleur sur l’étagère
Et un robinet de souvenirs
Et un brasier sur lequel je retournais mon cœur quand le froid l’assaillait
Et beaucoup de fumées
Mais j’étais sans porte
Et sans fenêtre.

/

Houda Ablan, in Anthologie des femmes poètes du monde arabe. Le Temps des cerises, 2019. Traduit de l’arabe (Yemen) par Maram al-Masri.