jeudi 9 juillet 2020

> Le poème du jeudi (#165)




En t’attendant


Les soirs trop noirs
en t’attendant
j’allume un feu

et te voilà

/

Thomas Vinau, in C’est un beau jour pour ne pas mourir. Le Castor Astral, 2019.

jeudi 2 juillet 2020

> Le poème du jeudi (#164)



Mais la terre...
De mes doigts, les souvenirs
Tombent dans un vide vide.
Coup de bec, la seconde me décharne,
Voici que tout miroir m’oublie.
Je perds les piastres de mon trésor,
Sème les lueurs de mon iris.
Mon nom tremble dans les eaux.
Gelée, les mots glissent,
Fil d’oeuf. Et moi, pleur végétal,
Je coule puis sèche et me pétrifie,
Enfin pierre ponce,
Enfin sans pesanteur et minéral.
Je ne suis plus qui je fus, m’abandonne,
Dégorge dans l’éructation des volcans.
Ma belle, je t’aurais aimée, dis-tu,
Mes artères, coraux, le disent,
Le diront peut-être, le diront
Dans cent ans, dans mille ans,
Quand rien ne restera,
Mais la terre et la terre et la terre et la terre...

/

Gabrielle Wittkop, in Litanies pour une amante funèbre. Le Vampire Actif, 2017.





jeudi 25 juin 2020

> Le poème du jeudi (#163)




L’amour mort collé sous mes godasses


Il boit son café serré
je le serre fort dans mes bras, le café
la mouture s’émiette
je serre encore un peu, le vide, le rien
la fin
il neige des petits grains noirs à mes pieds
c’est dégueulasse, cette crasse
cette poussière d’amour mort
auquel on n’ose pas encore dire adieu
je serre, le sers et il boit son café serré
sans sucre
sans grimacer
sans me voir
sans me dire merci
il pose la tasse et s’en va travailler
sans m’embrasser
je vais chercher le balai
et ramasse l’amour mort à la pelle
il en reste toujours un peu
collé sous mes godasses

/

Marlène Tissot, in revue Métèque N°3, « Lettres d’adieu ». 2015.


jeudi 18 juin 2020

> Le poème du jeudi (#162)




Dieu entend ma prière aussi
le matin dans le champ de blé
là où le vent
ramasse les enfants à midi
et où les décédés
adossés à la muraille
se reposent de leurs cerveaux.
Dieu m’entend
dans l’obscurité de la pluie
et sur les voies
d’herbes amères, de pierres nues
au-dessus des crânes de mort de la nuit
qui se fracassent dans mes rêves
de crainte.
Dieu m’entend
dans chaque angle du monde.

/

Thomas Bernhard in Sur la terre comme en enfer. Orphée /La Différence, 2012. Traduit de l'allemand par Susanne Hommel.

jeudi 11 juin 2020

> Le poème du jeudi (#161)




Les derniers loups


Les heures se dissipent
dans une teinte de crépuscule
nous pourrions toucher le feu du temps
sans que la paume ne brûle
mais où iraient alors les oiseaux
rasant le sol
pour séparer le jour de la nuit ?


/


Cécile A. Holdban, in Nous, avec le poème comme seul courage -  84 poètes d’aujourd’hui. Le castor astral, 2020.


jeudi 4 juin 2020

> Le poème du jeudi (#160)




Le courage juste à temps

Touche pour voir
d’un seul coup
la poitrine, les joues
ton humanité
avec ou sans visa sans visage
touche voir
si le courage troue les monstres
si ça fonce drette dans l’âme d’autrui
si ça accélère tou’le temps partout
la fièvre les pensées
si l’infini se déverse
dans le sang
juste à temps

/

Nicole Brossard, in Nous, avec le poème comme seul courage -  84 poètes d’aujourd’hui. Le castor astral, 2020.