jeudi 21 mars 2019

> Le poème du jeudi (#97)




Berceuse : la ville

Dors mon cœur, dors bien :
les lumières du port lustrent les quais sans repos.
des voitures de police cafardent le long des rues étroites ;

des tôles grinçantes des baraques
la violence est rejetée comme une loque pleine de punaises
et la peur est immanente comme le son
dans la cloche frappée par le vent ;

la rage de ce long jour s’épuise du sable aux rochers ;
mais pour cette nuit qui respire au moins,
mon pays, mon cœur, dors bien.

/

Dennis Brutus, in Poèmes d’Afrique du Sud. Actes Sud, 2001. Traduit de l’anglais par Katia Wallisky.

jeudi 14 mars 2019

> Le poème du jeudi (#96)




  Oh mon Dieu oh mon Dieu oh mon Dieu tout devait-il toujours être rond et tourner en rond et encore en rond. Que pouvait-elle faire sinon se rappeler que les montagnes étaient si hautes qu’elles pouvaient tout arrêter.
  Mais elle ne pouvait pas continuer à se rappeler et à oublier bien sûr que non mais elle pouvait chanter bien sûr elle pouvait chanter et elle pouvait pleurer bien sûr elle pouvait pleurer.
  Oh pleurer.

 /

Gertrude Stein, in Le monde est rond, Points Seuil, 2018. Édition bilingue, traduction de l’américain revue par Anne Attali.

jeudi 7 mars 2019

> Le poème du jeudi (#95)




chaque fois que tu
parles à ta fille
tu lui hurles après
par amour
tu lui apprends à confondre
colère et bienveillance
ce qui semble être une bonne idée
jusqu’à ce qu’elle grandisse pour
faire confiance à des hommes qui la
blessent
parce qu’ils te ressemblent tellement


-   aux pères qui ont des filles



Rupi Kaur, in Lait et Miel. Éditions Charleston, 2017. Traduit de l’américain par Sabine Rolland.

jeudi 28 février 2019

> Le poème du jeudi (#94)




Dans sa robe de silence
l’hiver a frappé à la porte.


Rien à lui offrir,
ni feu,
ni arc-en-ciel,


juste la berceuse claire
d’une fontaine
pour rompre la glace.

/

Anne-Lise Blanchard, in Sur les paupières du vent. Éditions Donner à Voir, 2008.

jeudi 21 février 2019

> Le poème du jeudi (#93)







craindre la mort
à chaque inspiration


la peur qu'elle s'intercale
comme un verrou


...


bei jedem atemzug
die angst


der tod könne sich
wie en riegel
dazwischen schieben



/



Marina Skalova, in Atemnot (Souffle court). Cheyne, 2016.

jeudi 14 février 2019

> Le poème du jeudi (#92)




LES GARDIENS

Les gardiens préposés à notre surveillance
Sont de braves gars. De sang paysan,
Arrachés à la sécurité des villages
Et plongés dans un monde étranger, incompréhensible.


Ils ne parlent guère. Seuls leurs yeux posent
Parfois une question muette, comme s’ils voulaient savoir
Ce que devraient toujours ignorer leurs cœurs
Accablés par le lourd destin de leur pays natal.


Ils viennent des régions orientales
Du Danube, que la guerre a déjà dévastées.
Leur lignée est morte, leur patrimoine anéanti.


Peut-être attendent-ils encore un signe de vie.
Ils font en silence leur service. Prisonniers – eux aussi.
Le comprendront-ils ? Demain ? Plus tard ? Jamais ?


/


Albrecht Haushofer, in Sonnets de la prison de Moabit (1944-1945). Éditions de la Coopérative, 2019.Traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson.

jeudi 7 février 2019

> Le poème du jeudi (#91)




Quelles tristes confidences peut-il bien faire à la méduse
Le concombre de mer ?

/


Kuroyanagi Shôha (1727-1771), in Poèmes de tous les jours, Une anthologie proposée et commentée par Ôoka Makoto. Philippe Picquier, 1995. Traduit du japonais par Yves-Marie Allioux.