Affichage des articles dont le libellé est Sylvain Prudhomme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sylvain Prudhomme. Afficher tous les articles

mercredi 24 septembre 2014

> Guerre, amour et goumbé

.















N’y aurait-il eu que cela dans le dernier roman de Sylvain Prudhomme, c’eût été déjà beaucoup : une fenêtre ouverte, enfin, sur un pays dont vous ne trouverez absolument aucune trace dans la littérature française d’hier ou d’aujourd’hui. Voire dans la littérature tout court…


Mais que les écrivains se rassurent, car s’il y a bien une chose que n’importe qui  se fera pardonner ici-bas, c’est de n’avoir jamais entendu parler de la Guinée Bissau - cette ancienne colonie portugaise d’Afrique de l’Ouest, coincée comme un cure-dent entre le Sénégal et la Guinée-Conakry. Et plus encore de n’en avoir jamais parlé ! Les plus fins connaisseurs de l’Afrique, les bourlingueurs émérites et les amoureux des régions reculées peuvent avouer n’y avoir jamais mis les pieds sans craindre le moindre sourire narquois en retour. Ce pays n’évoque aucun cliché particulier, aucune démesure apparente, aucune figure majeure. Si le nom d’Amilcar Cabral, son leader historique (assassiné en 1973 par des émissaires de la police secrète portugaise) a résonné aussi haut que celui de Thomas Sankara dans les années soixante, on ne sait plus très bien aujourd’hui quelle contrée il a contribué à libérer et puis… les mauvaises langues vous diront qu’il était avant tout cap-verdien. Même dans le registre de ce qui isole ou distingue par le bas, la première position lui est rarement dévolue. La Guinée Bissau est presque le plus petit pays d’Afrique, mais pas tout à fait (la Gambie, cet autre impensé géographique, la coiffe au poteau). Elle n’occupe que le troisième rang des pays les plus pauvres du monde et l’espérance de vie y est tout de même de 47 ans, ce qui la place derrière le Bangla Desh ou le Soudan. Ses coups d’Etat et ses guerres civiles n’ont jamais occasionné de bains de sang dignes de faire la une des journaux occidentaux. La corruption des élites politiques s’y porte comme un rêve, mais à l’échelle du monde, le prix d’excellence dans ce domaine lui échappe encore. Tempérons nos propos : à partir de 2009, une légère poussée de notoriété l’a toutefois brièvement nimbée d’une auréole sulfureuse, lorsqu’elle est devenue la principale plaque tournante du narcotrafic entre la Colombie et l’Europe. Le photographe italien Marco Vernaschi en a même conçu un photoreportage qui lui a valu le prestigieux grand prix du Lens Cutlure International Awards.  Il faut dire que son sens inouï de l’embuscade lui avait permis de saisir entre quatre murs délabrés, et à n’en pas douter sur le vif, quelques  passes poignantes entre des junkies guinéennes de 15 ans et des européens égarés. On lui doit également plusieurs jolis clichés (très flous très forts, si, si) de gamins torse nu portant des flingues à la ceinture, ainsi qu’un portrait de famille, dans leur garage, des découpeurs en tranches de feu le président Nino Vieira. Du coup, on a pu croire un temps que Bissau était une sorte d’afro-Chicago explosif. Et puis on a oublié. La drogue est devenue une affaire d’Etat, elle a perdu son potentiel photogénique et Vernaschi est parti exercer ailleurs ses talents de scénographe. La Guinée Bissau n’a pas non plus enfanté à ce jour l’écrivain voyageur qui la pousserait hors de l’ombre. Les fièvres que ses moustiques inoculent n’ont jamais été couchées par écrit à l’instar des cauchemars ceylanais de Nicolas Bouvier et aucun de ses enfants d’adoption n’est revenu vers elle comme Lieve Joris vers la région des Grands Lacs. Ceux qui l’ont sillonné à pied, à vélo ou en voiture n’ont pas jugé utile de consigner leur périple (à moins que leurs bonnes feuilles ne se soient perdues) et si la Guinée a conquis son indépendance au prix d’une lutte au moins aussi longue et éprouvante que celles de l’Angola et du Mozambique, les témoignages connus sur cette période ne font pas légion. Du côté des lettres portugaises, la Guinée n’a pas eu son Cul de Judas et aucun écrivain bissau-guinéen (expression, d’ailleurs, qui accuse encore à ce jour quelques fragilités) ne s’est fait connaître en évoquant cette période. Une dernière touche au tableau, pour plus de légèreté : la cuisine bissau-guinéenne est l’une des rares cuisines du monde qui n’ait pas son restaurant attitré à Paris. Il en existait bien un, le port de Pindjiguiti, mais il a fait faillite dans les années 90. Bref, la Guinée Bissau n’est pas un pays. C’est une fiction objective : elle n’existe que lorsqu’on s’y trouve.



S’y trouver, c’est justement ce qui a tenté Sylvain Prudhomme. L’auteur de Là, avait dit Bahi et de TanganykaProject a vécu quelques années dans le sud du Sénégal, à deux coudées de ce point illisible de la carte d’Afrique. Il en a poussé la porte, s’est épris de la langue, des hommes, de la musique. Et on lui en sait gré. Mais si avec Les grands il nous plonge au cœur de l’un des pays les moins connus du monde, il signe avant tout un roman enlevé et inspiré, où l’écriture ne faillit jamais.




Les « grands », c’est ainsi que l’on désigne en Guinée les hommes que les années avalées ont rendus respectables. Omi garandi, en créole, a quelque chose de notre obsolète noble vieillard, la touche de condescendance en moins. Couto, le personnage central du roman n’est pas tout à fait un vieillard (on découvrira même que la verdeur ne se résume pas chez lui qu’à un lointain souvenir). Mais il a quand même une bonne paire de saisons derrière lui, et c’est un garandi. Sa respectabilité, il la tient aussi de son statut. Il est le guitariste du Super Mama Djombo, un groupe mythique (et historiquement bien réel) des années 70, qui, s’il ne rassemble plus aujourd’hui que quelques nostalgiques, a été alors le porte-voix de la lutte anti-coloniale et l’incarnation de la musique bissau-guinéenne moderne (en donnant notamment une forme réactualisée au goumbé, le style musical traditionnel du pays). C’est au sein de cette formation que l’on a pour la première fois composé des chansons en créole, la langue luso-africaine du pays, que le portugais officiel et dominant avait enferré dans les chaumières. Le nom de ce groupe traverse le roman de Sylvain Prudhomme comme une braise qui ne veut pas s’éteindre, et elle éclaire, par coups de torches successifs, les différentes strates du passé. Les années de lutte et de maquis, la gloire, les déboires, la libération et les déceptions postcoloniales… Dans ces pages, c’est la musique qui raconte l’histoire du pays. Sylvain Prudhomme a rencontré la plupart des derniers membres du Mama Djombo, éparpillés entre Bissau, Lisbonne ou Pantin. Il a écouté leur musique, bu les paroles de leurs chansons. Il a écumé les terrasses des quartiers de Bissau et mesuré, au cœur de la jeunesse du pays, leur perte d’audience où se mêle pourtant un curieux reste de dévotion. Il y a cette scène, vers la fin du roman, où un groupe de rap local très en vogue s’apprête à remplir un stade alors que le Djombo va réunir quelques personnes dans un café. Et pourtant, les rappeurs qui rencontrent Couto dans un bar avant leurs prestations respectives lui promettent une minute de silence avec leur public, à la mémoire de Dulce, l’ancienne chanteuse du Mama Djombo, dont ils apprennent qu’elle vient de mourir.

Dulce est la femme que Couto a aimée et cet amour est l’autre fil rouge du roman. Elle meurt dans les premières pages du livre et ouvre de cette façon elle aussi les vannes de la mémoire en ravivant les souvenirs de Couto. On assiste alors, à travers les déambulations du vieil amant endeuillé, à un chassé-croisé entre présent et passé, petite histoire et grande histoire. Tout culmine vers ce concert d’hommage alors que se profile la menace d’un coup d’état (celui de juin 2012…). Un de plus, et qui n’arrêtera pas la musique.

Selon une vieille recette, une histoire est réussie lorsque ses « méchants » le sont. Et bien Sylvain Prudhomme a dû mijoter dans d’autres sauces. De méchant, vous n’en trouverez pas un seul dans ses deux derniers romans - phénomène assez rare dans le paysage de la (bonne) littérature actuelle pour être souligné… Nous avions déjà évoqué le souffle de tendresse qui balayait son précédent roman, Là, avait dit Bahi. On ressent encore ici ce même vent de bienveillance. Et encore une fois, cela se produit sans que le récit ne cède jamais une once de terrain à la complaisance, à la mièvrerie. Les personnages n’ont rien d’angélique. Dulce elle-même, par exemple, a quitté Couto (sans rompre avec lui ses liens de cœur ) pour épouser un homme qu’elle n’aimait pas mais qui lui offrait de meilleures conditions de vie. La ville nous apparait dans toute sa sensualité mais également sous ses aspects délétères… Et le pays semble bien incapable de nourrir les meilleurs de ses enfants,  pris perpétuellement dans la spirale de la fuite et de la sodade.

Il faudrait encore dire un mot de la place majestueuse qu’occupe le créole de Bissau dans le roman de Sylvain Prudhomme. Pas une page d’où il soit absent, par bribes de phrases, expressions courantes ou parfois par un simple mot. Des mots de tous les jours, qui disent l’amitié, la baise,  la tristesse ou la sagacité. Il y a un hommage évident dans cette omniprésence. Mais elle apporte également une dimension musicale au récit. Des étincelles de créole viennent de toutes parts se greffer à la phrase française comme pour en relancer le rythme. Aucune note érudite, les traductions arrivent en incise sans interrompre la mélodie ; elles sonnent comme des reprises, des échos poétiques. 

Il y a dans Les grands les accents généreux d’un roman populaire. La langue y est pourtant toujours soyeuse, rythmée et nous emporte d’une traite jusqu’à la dernière page. Et l’auteur a su mettre à jour avec simplicité la grâce légère et fragile d’un pays qui compose constamment avec ses dérélictions. 

Au-delà des temporalités qui s’imbriquent, des allers-retours entre présent et passé, voilà un roman qui « parle droit ». Fala filadu... Sylvain Prudhomme nous le rappelle, c’est ainsi qu’en créole on dit « tenir ses promesses ». 




Sylvain Prudhomme, Les grands. Editions Gallimard (Verticales). 2014.





dimanche 12 février 2012

> Sylvain Prudhomme, au fil de Bahi

.

















En littérature, la tendresse est généralement peu rentable. Le risque d’enlisement est souvent élevé et le terrain glissant. La guimauve menace comme une épée de Damoclès. Il faut une certaine foi et un sens particulier de l’écriture pour ne pas démâter sous ces vents-là. C’est ce à quoi parvient Sylvain Prudhomme dans son dernier roman, Là, avait dit Bahi. Son récit est porté de bout en bout par ce qu’il faut bien prendre le risque d’appeler un souffle de tendresse. Mais la formule est ici à débarrasser aussitôt de tout soupçon de mièvrerie, de sentimentalisme facile et de penchant pour le politiquement correct. Dans son précédent roman (Tanganyika Project) au ton fort différent, Sylvain Prudhomme nous emmenait du côté de l’Afrique des grands lacs. Le cadre est cette fois l’Algérie, belle, intransigeante, cabossée par l’histoire. Et l’autre histoire est celle d’une amitié qui semble avoir fait fi de tout cela. Une drôle d’amitié entre Malusci, un fermier d’origine florentine qui a quitté l’Algérie in extremis au lendemain de l’indépendance, cinquante ans plus tôt, et Bahi, l’agriculteur algérien qui travaillait pour lui. Le narrateur est le petit fils de Malusci. Il a voulu voir ce pays, rencontrer Bahi. Cet homme dont son vieillard de grand-père «exilé» à Bandol depuis si longtemps n’a pourtant jamais cessé de lui parler. Au cours d’un voyage en camion dans l’Oranais le jeune homme prend la place de son aïeul à côté de Bahi, et écoute. Se dénude alors un fil fragile mais incassable, resté tendu malgré l’éloignement et le roulement des années, entre deux hommes que tout aurait dû séparer.



 
Lorsqu’on ouvre le dernier roman de Sylvain Prudhomme, on prend tout de suite du vent dans les voiles. Le récit se déploie en une seule et longue phrase. On se dit d’abord que l’on connaît la chanson, mais il n’y aura ici aucun exercice de virtuosité frivole. Si le récit n’est pas chapitré, il se reprend sur des paragraphes et le texte respire. Il s’agit plutôt d’un protocole : les virgules ont simplement remplacé les points, histoire de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Et la prose ample de l’auteur, un style que nous ne lui connaissions pas encore, se fait poème, comme l’air de rien. Les dialogues, la narration, la troisième et la première personne circulent ici librement sans s’encombrer des règles typographiques attendues, se tenant tous ensemble dans la même barque.

On n’apprend pas immédiatement à qui parle Bahi, au volant de son camion. On prend le train en marche. D’ailleurs Bahi commence un peu par la fin, par cet épisode sur lequel le récit reviendra plus longuement dans les dernières pages. On est en 1962 et Malusci, son patron, propriétaire important, emploie sur ses terres des agriculteurs algériens dont il partage la vie quotidienne depuis des années. Mais le vent de l’histoire a tourné. C’est la guerre, les européens tombent les uns après les autres sous les balles ou les lames du FLN. Ils quittent le pays pour échapper au seul sort qui leur est à présent réservé sur ces terres qu’ils possédèrent. Pourtant, Malusci n’envisage absolument pas de partir. Ce n’est pas vraiment qu’il résiste ou qu’il s’accroche. Il est sourd, muet, aveugle. Et ce sont ses ouvriers qui le protègent, sans même le lui dire. Il échappe de peu à un raid, il est mis en joue depuis la colline, on confie successivement à plusieurs ouvriers la mission de l’exécuter. Mais tout et tous se dérobent. Malusci n’y voit que du feu et passe sur un fil à travers les flammes, grâce à la vigilance des hommes qui l’entourent mais surtout grâce à ce que Bahi appelle «son cul bordé» ou cette «baraka scandaleuse qui ne l’abandonnait jamais». Cela passerait presque pour cocasse. On repense à Chaplin, portant un bandeau sur les yeux et dessinant sur ses rollers des boucles joyeuses au-dessus du vide dans le grand magasin des Temps Modernes. Mais, on le saura plus tard, des hommes auront payé de leur vie le fait de pas l’avoir exécuté. Malusci n’aura compris que tardivement que l’histoire est toujours la plus forte et n’aura pris la fuite qu’au tout dernier instant, réussissant à s’embarquer dans le port d’Oran sur l’un des derniers navires de rapatriement, avec «son cul bordé».

Le récit avance par larges boucles, zigzague entre présent et passé. Et lorsqu’il se porte sur le passé, il navigue entre différentes strates de la mémoire, comme livré au flux aléatoire des paroles de Bahi. Celui qui l’écoute, on l’apprend bientôt, est le petit-fils de Malusci et cette présence libère le flot des souvenirs. Le narrateur joue alors aussi le rôle d’émissaire entre les deux hommes. Des photos échangées, où ils peuvent se voir vieillis et, plutôt que de s’en émouvoir s’en taper sur le ventre. Quelques lettres maladroites, fortes, et ce coup de téléphone où la conversation s’enclenche soudain comme s’ils s’étaient quittés la veille.



 
Qu’ont-ils pu partager, ces deux-là ? Un quotidien passé à se brûler au soleil, des comptes tenus de près, des rires à n’en plus finir, une étrange addiction au travail mais surtout un amour inconditionnel des femmes, de la vie, du grand air et de l’Algérie. Malusci cherchait partout Bahi, l’embarquait avec lui sous le moindre prétexte et Bahi était toujours près à sauter dans le camion. Pour travailler ensemble encore et encore, sillonner la montagne, compter les pièces du camion. Lorsqu’il a dû s’en aller le «pied noir» a proposé à Bahi de l’emmener en Espagne, d’aller là-bas cultiver quelques terres qu’il avait acquises, une parcelle pour lui, l’autre pour son adjoint. Il y a cette très belle scène où Bahi, tenté par la proposition, comprend que son père ne supporterait pas son départ et fait le choix de rester.

La vie continue, ne s’arrête pas et Bahi livrera aussi de nombreux épisodes de sa vie après Malusci. Ses femmes, les enfants qui grandissent, la terreur des raids islamistes dans les années 90. Une amitié interrompue donc, mais jamais rompue.

Les personnages de ce roman ne sont pourtant jamais retouchés. Ils son rustres, joyeux mais n’en demeurent pas moins les fruits de leur arbre. Malusci est un paysan français d’Algérie. Il se déclare à l’occasion de la lignée de «ceux dont le corps repose là-bas à l’arrière de fermes aujourd’hui en ruine parce que les Algériens n’ont pas su les entretenir». Et il peut dire droit dans les yeux à l’un de ses ouvriers : «tu ne sais pas à quel point ton pays est beau», sans même faire le lien avec la violence coloniale qui a historiquement rendu de telles paroles possibles. On n’est pas si loin que cela de certaines élégies camusiennes. Pas de rachat pourtant, on nous jette dans la chair des hommes telle qu’elle a poussé. Quand on s’approche à nouveau du périmètre sulfureux de la guerre d’Algérie, on se demande comment les choses vont tourner. On s’attend à ce que quelque chose craque, se fissure. Que l’histoire soudain submerge cette idylle, que les digues se rompent. Et le récit, effectivement, ne fait pas l’économie de la violence, il s’assombrit. Bahi se souvient des résistants torturés (1) (2) qu’on faisait volontairement gueuler tout près de leur village, des cadavres de fils déposés par les militaires français devant la porte des mères. Des hommes battus à mort, du sang, des représailles en retour. Les blessures sont là, bien réelles mais c’est pourtant autre chose que ce roman donne l’impression de vouloir modestement faire émerger…

Le récit de Sylvain Prudhomme est mu par une force un peu comparable à celle que l’on trouvait dans Des hommes, le roman de Laurent Mauvignier, mais une force qui agit à contre-courant de celle-ci. Là où Mauvignier excavait les blessures enfouies toutes prêtes à ressurgir et à déchirer la paix du présent, Prudhomme creuse un peu à côté et met le doigt sur un autre os à ronger. Une sorte de joie brute dont rien n'est venu à bout, un feu que les orages de la violence et des antagonismes socio-historiques n'auront pas suffi à éteindre. On pourrait y voir une illusion doucereuse ou une discutable leçon d’humanisme donnée à l’histoire. Mais même pas, et c’est ce qui fait la grandeur de ce texte. Il n’y a pas de morale au bout du voyage, aucun idéalisme. Juste un constat : ces choses-là surviennent parfois, sans qu’on sache comment ni pourquoi, au milieu des désastres. Cela arrive aussi parfois à «des hommes». Il faut lire Là, avait dit Bahi, simplement pour se le rappeler.

*
(1) On signalera la très récente réédition, aux Editions de Minuit, d’une série de documents et d’ouvrages épuisés qui portaient tous (témoignages, essais, …) sur la question de la torture en Algérie. La plupart de ces textes, qui dénonçaient les exactions de l’armée française durant la guerre, avaient fait l’objet de censures et donné lieu à des procès au moment de leur parution. (voir ici, un article de Libération)

(2) Voir aussi dans ce blog un article sur le poignant récit de Maïssa Bey Entendez-vous dans nos montagnes...



 










Sylvain Prudhomme, Là, avait dit Bahi. Editions Gallimard (l’arbalète). 2012.


Images : 1) Paysage algérien (source) / 3) Stéphane Danré, Abrassifs (source) / 4) Pierre Bourdieu, Blida(source)

mercredi 19 janvier 2011

> Entretien avec Sylvain Prudhomme
















Sylvain Prudhomme est chroniqueur au Tigre et écrivain. Outre un recueil de contes collectés au Bénin (Contes du pays Tammari, Karthala 2003), il a à son actif trois romans. Les matinées d'Hercule, paru au Serpent à Plumes en 2007, mettait en scène un rêveur invétéré qui, renonçant à s’arracher à sa couette, se laissait couler dans une myriade de lieux et de personnages. Ses deux autres romans sont parus en 2010 à quelques mois d’intervalle. L’affaire furtif (illustré par Laetitia Bianchi) a vu le jour aux éditions Burozoïque, dans l'élégante collection "le répertoire des îles",  qui rassemble des textes du passé et des fictions contemporaines autour d’un cadre thématique commun, celui de l’utopie. Burlesque, déroutant, poétique, ce récit nous entraînait dans le sillage d’un navire mystérieux dont la folle échappée faisait l’objet de toutes les supputations médiatiques. La seconde partie du récit basculait, après la disparition du navire, dans la reconstitution méticuleuse du destin des six occupants de ce vaisseau oublié et du rêve atypique que chacun d’eux s’était mis en tête de vivre jusqu’au bout. C’est chez Léo Scheer que Sylvain Prudhomme a signé son troisième roman, paru en juin dernier. Tanganyika Project est un récit au ton plus personnel, centré sur un narrateur qui revient arpenter la région des Grands Lacs, où il a vécu enfant. Si ce territoire dense, transfrontalier, insaisissable du cœur de l’Afrique constitue un topos de la littérature de voyage, l’auteur en a tiré quant à lui un récit inclassable. Drôle, attachant, inventif, ce roman étonnant méritait que l’on s’y arrête.

Le hasard fait parfois bien les choses : nous avons rencontré Sylvain Prudhomme en décembre dernier en Casamance, dans le sud du Sénégal, où il est actuellement installé. Il a accepté de répondre à nos questions pour la Marche aux pages. Nous le remercions pour l’entretien qu’il nous a accordé et, plus largement, pour le sympathique après-midi que nous avons partagé autour de l’Afrique et de la littérature...





Fiolof
Tanganyika Project, votre dernier roman, semble passer par des chemins assez différents les uns des autres : on y trouve des éléments de récit de voyage « traditionnel » (description des lieux, des ambiances, des personnages rencontrés) ; parfois, on se situe dans un récit proche du reportage, du voyage «informé», par tout ce qui touche à l’ histoire récente (les camps de réfugiés, les conflits) ou plus lointaine (le rappel des explorations de Speke, Livingstone…) ; à d’autres moments encore on lit plutôt un récit autobiographique ou autofictionnel (les souvenirs d’enfance, la maison familiale) ; vous développez enfin une approche expérimentale du voyage à travers le fameux projet du narrateur de collecter systématiquement tous les écrits qu’il croise sur son chemin. Que pouvez-vous dire de cette hybridité ? Etait-elle intentionnelle, programmée ou quelque chose s’est-il produit au fil de l’écriture ?

Sylvain Prudhomme
J’ai très vite su que le projet initial de relevé d’inscriptions urbaines éclaterait, serait contaminé par autre chose, prendrait des directions imprévues. Ça ne pouvait pas être un projet clos sur lui-même – à la fois parce qu’il était intenable jusqu’au bout et qu’autrement je courais à un texte mortel d’ennui. Il fallait que quelque chose arrive, que d’autres façons de raconter le même espace m’apparaissent en chemin. La collecte d’inscriptions a un peu joué le rôle d’un alibi : elle m’a permis de me mettre à écrire sur un espace qui m’attirait, pour lequel j’éprouvais un désir très fort sans savoir du tout comment m’en saisir. Quand l’idée d’un relevé systématique m’est venue, je me suis dit : c’est peut-être le moyen ; allons le plus loin possible dans cette direction un peu kamikaze, et quelque chose se produira. Des motifs surgiront, des idées naîtront qui feront prendre au livre une tournure que je ne devine pas encore. Ç’a été un des plaisirs de l’écriture : une sorte d’abandon à ce qui venait, à ce qui remontait, scènes vécues autrefois dans la région, retrouvailles mythiques de Stanley et Livingstone au bord du lac Tanganyika, fragments de journal où Burton raconte l’apparition du lac, flâneries sur internet et Google Earth, légende du crocodile Gustave... Chaque fois qu’une digression s’offrait à moi, je pouvais me laisser tenter sans crainte, m’autoriser à dévier parfois pendant vingt ou trente pages. Le projet de collecte était là pour m’offrir la certitude que je retomberais tôt ou tard sur mes pieds. Paradoxalement, c’est parce que le projet initial était très aride et conceptuel que le livre a pu prendre peu à peu ce côté méandreux, vagabond. Beaucoup de techniques de méditation fonctionnent sur ce principe : chercher la paix intérieure, le relâchement de la volonté, pas du tout à partir du vide, au contraire – à partir du trop-plein, de la répétition mécanique, de l’effort et de la fatigue extrême. Au bout de l’épuisement s’atteint une sorte de relâchement de l’être, de déprise, d’assentiment aux choses peut-être inaccessible autrement.


Fiolof
Au début du roman, le narrateur explique pourquoi il ne souhaite pas retourner à Bujumbura, la ville où il a grandi, et préfère en quelque sorte tourner autour du pays de son enfance. Vous lui faites dire : « Je ne crois pas à l’entrée frontale dans les choses. La superstition me pousse à préférer les approches obliques, les stratégies détournées, seul moyen de ne pas fâcher la bonne fortune indispensable aux vraies surprises ». Est-ce que cette posture du « voyageur » de Tanganyika Project a aussi quelque chose à nous dire de votre rapport à la littérature et de la façon dont vous envisagez votre travail d’écrivain ?

Sylvain Prudhomme
Il y a des auteurs qui aiment tout préparer à l’avance, avoir un plan. Je l’ai fait une ou deux fois pour essayer, par exemple en m’amusant récemment à écrire sous un autre nom un polar. C’est vrai qu’il y a un plaisir à surplomber l’histoire, à ménager des effets, à disposer des pierres d’attente, à compliquer peu à peu la trame en entrelaçant les fils de l’intrigue… Malgré tout, cela m’a laissé un peu frustré. Résolument, je suis du côté d’un travail plutôt aveugle. Les trois-quarts du bonheur d’écrire me semblent liés à cette grande traversée, ce grand plongeon dans quelque chose qu’on ne sait pas d’avance, qu’on découvre, qu’on est chaque soir au moment d’aller se coucher un peu étonné d’avoir extirpé de soi. De là sans doute mon goût pour les textes qui poussent sans qu’on sache trop vers où, les monologues de Thomas Bernhard qui hésitent par endroits, bifurquent, font brusquement surgir toute une ville ou un décor, reviennent en arrière, repartent. J’ai besoin, au moment de commencer un texte, à la fois de fantasmer ce qu’il sera et de ne pas avoir non plus d’idée trop précise de ses contours. De le voir flotter au loin comme quelque chose d’indéterminé encore, avec cependant une couleur, une vitesse propres, un ensemble de caractéristiques qui me le rendent désirable et auxquelles toute la suite du travail sera de donner peu à peu forme plus précise.


Fiolof
Il y a dans ce projet à la fois systématique et vain du narrateur d’épuiser les lieux qu’il traverse à travers les seuls signes écrits que l’on peut y rencontrer (enseignes, panneaux, graffitis, etc.) quelque chose qui peut faire penser à Perec. On songe à sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien mais aussi à son goût pour le recensement, la liste, l’engrangement (rêves, espaces, souvenirs). Est-ce un hasard ?

  
Sylvain Prudhomme
J’ai une grande admiration pour Perec. Espèces d’espaces, La vie mode d’emploi, ce sont pour moi des merveilles : des textes inépuisables, qu’on n’en finira jamais de relire. Perec est très émouvant, bouleversant même. C’est un très grand parce qu’affleure constamment, sous l’apparente légèreté de ses textes, une profonde émotion devant les choses. Perec est affamé de dire le monde. Tout le contraire de l’oulipien obsédé de contraintes qu’on voudrait parfois nous faire croire, quand on n’y regarde pas d’assez près. La contrainte en elle-même n’a pas d’intérêt, pas plus que tous les projets d’inventaires ou d’épuisement. Elle ne vaut qu’à partir du moment où elle met dans l’inconfort, oblige à faire sortir de soi, ne donne pas seulement lieu à un exercice, genre bouts rimés ou prouesses de salon mondain, mais oblige l’auteur à déplacer son regard sur le monde, le pousse à une réelle mise en danger de lui-même. L’horizon, c’est toujours le monde : je suis de moins en moins intéressé par les textes formalistes, les tours de force, les morceaux de bravoure virtuoses. La grande tâche c’est de dire le monde. Raison pour laquelle malgré tout ce que je viens de dire, encore plus qu’aux inventaires de Perec ou à aucun livre, c’est à l’exhaustivité des naturalistes et des botanistes du XVIIIème que je pensais en écrivant le livre, aux premiers traceurs d’horizon qui avaient une côte devant eux et devaient inventer des moyens d’en représenter les golfes et les falaises. Dans mes plus grands moments de foi (aux tout débuts du projet), je ne considérais même pas ma démarche comme littéraire, plutôt comme géographique ou scientifique : le relevé d’inscriptions auquel je procédais, n’importe qui devait pouvoir le poursuivre ; la vérité que j’espérais voir surgir se voulait objective, aussi indissociable de la ville que la disposition des rues et des places sur les cartes.


Fiolof
Vers la fin du roman, lorsque le narrateur de Tanganyika relit ses carnets, il ne parvient plus à raccorder les écrits qu’il a recueillis aux réalités que ceux-ci auraient dû restituer. Comment faut-il interpréter cet échec ?


Sylvain Prudhomme
Je me rappelle que l’image qui me venait le plus souvent pendant l’écriture du roman – à propos du projet de collecte d’inscriptions, mais aussi à propos de Google Earth ou d’autres tentatives que j’évoque dans le livre, comme celle de photographier l’intégralité des intersections de méridiens et de parallèles de la planète – était celle du pêcheur et de son filet : un filet qu’on jette et rejette inlassablement à la mer sans réussir à ramener chaque fois plus qu’une infime partie de ce que les mailles ont vu sous l’eau. Google Earth, la collecte d’inscriptions, les classifications des botanistes, c’est chaque fois le même geste : une tentative d’embrasser le monde. C’est le grand moteur de l’écriture je crois : on est ému par le monde, on voudrait le dire et pour cela on invente des procédures, une syntaxe, des lassos pour l’envelopper. On n’y arrive jamais vraiment, et en même temps on n’échoue jamais tout à fait non plus : chaque tentative est une façon d’aller s’y refrotter, de s’allonger auprès de lui. Je ressentais ça très physiquement pendant l’écriture du Tanganyika Project : quelque chose comme un plongeon vers le lac, un effort sans cesse réitéré pour l’atteindre, le toucher. Quel que soit le résultat on est récompensé : on passe du temps avec l’objet qu’on aime, on séjourne auprès de lui, on le réaffronte chaque jour. C’est déjà un grand privilège, c’est très précieux ce temps-là !

Fiolof
Internet occupe une place importante dans votre roman. Le narrateur voyage presque aussi souvent à travers Google Maps et Google Earth qu’en se déplaçant physiquement dans les pays qu’il traverse. En quoi cette possibilité presque infinie d’exploration virtuelle du monde vous a-t-elle intéressé ou interrogé ?


Sylvain Prudhomme
J’ai passé beaucoup de temps sur Google Earth pendant l’écriture du livre. Au départ c’était surtout pour vérifier des détails, retrouver la disposition exacte des rues de telle ou telle ville et éviter de me tromper dans le roman. Puis très vite je me suis mis à passer des heures devant l’écran, à reparcourir les espaces que j’avais traversés sur place. J’ai décidé de raconter ces errances sur Google, au même titre que le livre raconte les trajets en bus et en bateau. C’est effectivement devenu un second voyage – tout aussi partiel et lacunaire que le premier, mais éclairant d’autres facettes, ménageant d’autres types de surprises, certaines imprévisiblement intimes (par exemple de retrouver une maison d’enfance à Bujumbura, un peu plus au nord sur la rive du lac Tanganyika). Je voudrais écrire un texte sur l’ivresse très curieuse que procure Google Earth. À la fois on tient le monde sous ses doigts, on peut s’y promener à loisir, l’immensément grand nous est offert dans la main ; et en même temps on regarde tout cela à travers une distance infranchissable, on ne peut jamais vraiment s’en approcher. Tout est là, sous nos yeux, tout se trouve là quelque part dans le cadre qui s’affiche à l’écran, y compris ce qu’on ne verra jamais, l’inépuisable faune qui peuple la forêt vierge, les îles et les déserts inaccessibles, tout un pan d’humanité plus ou moins dissimulée, clandestine, les maquisards dans la forêt, les camps de réfugiés, les contrebandiers, les bidonvilles… Et en même temps un défaut catastrophique d’appareillage optique nous empêche de rien apercevoir qu’un tapis vert sombre ou qu’une tache grise matérialisant un village au carrefour de deux routes. Pour moi c’est une métaphore de la finitude de notre regard, de notre myopie indépassable d’hommes. On caresse de très près le vieux rêve de tout voir, de tout savoir (le même fantasme d’omniscience qu’au début des romans de Balzac ou Zola, surplombant Paris ou Plassans, décrivant chaque maison comme si le regard pouvait lire à travers les murs et jusque dans les pensées des hommes et des femmes). Et pourtant comme chez Balzac ce n’est qu’un leurre. La technologie, à la limite, ne fait qu’accroître l’illusion. Pour quelque secondes on en oublierait presque la fiction, on finirait par croire vraiment au semblant d’omniscience qui nous est offert. C’est à la fois grisant et profondément mélancolique.

Fiolof
A certains moments, on a l’impression que Tanganyika Project pourrait déraper, s’ouvrir vers un récit fantastique, ou nous faire entrer dans un univers imaginaire. Je pense notamment à l’extension que le narrateur envisage pour son projet (une sorte de collectif planétaire qui se donnerait pour mission de venir à bout du monde dans sa globalité en recueillant la totalité des écrits qui le traversent) ; ou, à l’inverse, à ce passage dans lequel il imagine un commando qui effacerait toute forme écrite de la surface des villes, conduirait une sorte d’autodafé généralisé à l’encontre des signes du monde… On trouve ici des germes d’autres histoires possibles… Avez-vous été tenté par ces bifurcations ?

Sylvain Prudhomme
Pas tant par la possibilité de les développer à l’intérieur du récit, finalement, que par l’envie de les explorer en dehors du livre. J’ai très sincèrement imaginé au départ créer un site internet sur lequel les internautes du monde entier seraient invités à poster librement le relevé des inscriptions de leur ville. J’ai également songé (moins longtemps) à organiser pour de bon le commando gommeur d’enseignes dont vous parlez, et à passer une nuit à l’attaque dans ma rue. C’est dans mon naturel, je m’enthousiasme volontiers, quitte à me fourvoyer parfois. Après, bien sûr, il y a le goût de l’ellipse : évoquer en quelques lignes ce qu’on pourrait développer pendant des pages. Ramasser, condenser, se contenter d’évoquer une piste en passant, sans d’ailleurs trop savoir soi-même ce qu’elle vaut. Vous m’interrogiez sur Perec. C’est un des bonheurs de ses livres : les milliers de romans en puissance à chaque chapitre. On a ça aussi d’une tout autre façon chez Borges, qui disait qu’il préférait souvent, plutôt que de passer un an à écrire un livre, le prêter à un personnage et se contenter d’en exposer la trame... Cela fait partie d’un côté chantier, work in progress. C’est ce qui est admirable dans un livre comme Espèces d’espaces : le fourmillement d’idées est tel qu’il devient contagieux ; la liberté d’invention de Perec finit par passer un peu au lecteur, pris à son tour de l’envie d’écrire, de dresser des listes, d’inventorier le monde. C’est l’un des plus beaux effets qu’on puisse viser je trouve : vivifier, mettre en mouvement, provoquer, inciter à écrire. Si en refermant un livre le lecteur ressent un peu ça, c’est déjà que quelque chose est réussi, quelles que puissent être les faiblesses du texte par ailleurs. Je crois même qu’on pourrait en faire un critère de classement dans les bibliothèques, largement aussi valable que les cloisonnements par genres ou les questions de savoir si un texte est moderne ou pas, s’il est romanesque ou poétique, s’il est du Moyen Âge ou du XXIème siècle : d’un côté les textes qui médusent, stupéfient, figent, frappent le lecteur (par leur beauté, leur perfection close) de mutisme ; de l’autre les textes peut-être un peu moins parfaits, un peu mal foutus parfois, bricolés à la diable, mais qui éveillent, suscitent, font se lever, communiquent au lecteur de leur énergie et de leur élan.


Fiolof
Y a-t-il des écritures du monde, des écrivains du voyage qui vous touchent plus particulièrement ?

Sylvain Prudhomme
Nicolas Bouvier, Michel Leiris, dans un tout autre genre Nigel Barley, ce sont des lectures qui m’ont beaucoup marqué. Leiris plus encore que les autres, sans doute, par la profondeur de son regard, la radicalité de ses introspections. Et puis bien sûr les grands Américains, Melville, Thoreau, deux écrivains que j’aime par-dessus tout, même si ni Moby Dick ni Walden ne sont des récits de voyage : Melville pour la fascination de l’aventure, l’intensité du corps à corps avec le monde portée à un point inouï, Thoreau pour l’exemplarité de sa présence, la beauté de son immersion stationnaire dans cette forêt avec laquelle il entre peu à peu en communion. Je suis à la fois très touché par ces écritures du monde, et en même temps très effrayé, très intimidé par le genre du récit de voyage. C’est très périlleux je trouve : la linéarité du récit peut rapidement faire basculer dans le monotone ou le pilote automatique. Je n’aurais jamais osé me lancer dans l’écriture d’un récit de voyage pur et dur, et en même temps j’ai sauté sur l’occasion dès que m’est apparu ce prétexte de la collecte d’inscriptions, qui me permettait de faire un récit de voyage camouflé, sans me l’avouer… Preuve que la tentation est toujours là. Probablement parce que le voyage est indissociable d’émotions fortes, d’éblouissements, et que c’est surtout quand on est soi-même ému, c’est-à-dire au sens propre mis en mouvement, déplacé, qu’on a envie d’écrire.



Fiolof
Dans votre précédent roman, L’affaire furtif, chacun des personnages part s’isoler hors du monde pour aller jusqu’au bout de sa vérité et réaliser un rêve, une utopie qui lui tient à cœur et qui n’aurait pas pu s’exprimer dans un cadre social conventionnel. Dans Tanganyika Project on rencontre ce personnage savoureux, Da Vinci, qui passe sa vie à peindre toutes les espèces possibles de poissons. Paradoxalement, il a peur de la mer et ne s’est jamais baigné mais consacre son existence entière à cette tâche. Le « projet Tanganyika » lui-même prend rapidement la forme d’une obsession, d’une mission qui absorbe totalement ne narrateur… La mise en scène de quêtes hors du commun (qu’elles soient cocasses, poétiques, plus sombres) est-elle un moteur de votre écriture ?

Sylvain Prudhomme
Sans doute que oui, très souvent, même si ce n’est pas quelque chose dont j’ai conscience ni que je décide au moment de l’écriture. L’affaire Furtif, malgré le tempo très rapide du début, a été écrit sans que je sache vraiment ce qui allait arriver : les personnages surgissaient l’un après l’autre, je leur inventais des mobiles dont je ne savais pas du tout où ils me mèneraient. J’avais envie que l’un soit sculpteur de baudruches en peau de phoque, un autre spécialiste des algues, un autre ancien para et pêcheur au gros, qu’une musicienne au milieu tranche par sa délicatesse et sa sensibilité extrême… Je me suis juste dit au départ : mettons-les tous ensemble sur un bateau et on verra ! C’est vrai que c’est une démarche que j’adopte souvent, sans bien m’en rendre compte. Sans doute par plaisir de partager un temps ces existences un peu bizarres, de les vivre moi aussi par procuration. Je ne revendique absolument pas cette recherche de la singularité, car je suis en même temps persuadé que le grand livre, c’est aussi celui qui sait parler de choses très simples, l’amour, l’amitié, la guerre, s’en tenir à une intrigue universelle qu’on peut résumer en deux lignes. Cela vient sans doute d’un goût pour les situations d’inconfort, qui obligent l’imagination à se dérouiller, à aller puiser le plus loin possible dans ses ressources. Robinson sur son île, Thoreau qui s’enfonce dans la forêt pour se retirer au milieu des arbres, l’explorateur livré à lui-même au fond d’un continent inconnu, l’artiste engagé sur une voie dont la radicalité le coupe de ses semblables : toutes ces situations extrêmes m’intéressent. Elles dénudent, acculent l’homme dans ses retranchements. En cela le motif de l’île a quelque chose d’idéal : c’est la table rase parfaite – à proprement parler table d’opérations : individu réduit à lui-même, lumière plein feux. L’homme y comparaît dans toute sa vérité, contraint de tout réinventer à partir de rien. À l’arrière-plan il y a je pense une fascination pour la vie : la faculté incroyable qu’elle a de renaître toujours, de repousser y compris dans les environnement les plus hostiles, de réinventer partout de la germination. Mis au pied du mur, livré à lui-même, chaque homme peut à lui seul redéployer un univers. Je suis un grand admirateur de Dubuffet, de sa défense acharnée de l’émancipation de chacun, de sa haine des censeurs, de ses positions radicales sur l’égale compétence ou incompétence de tous face à l’art, l’architecture, la pensée, la politique. « Dans ma cité il n’y aura plus de regardeurs, écrit Dubuffet ; il n’y aura que des acteurs ».

Fiolof
En quoi cette région d’Afrique a-t-elle agi sur votre envie d’écrire ?

Sylvain Prudhomme
J’y ai passé quatre années de mon enfance, de 8 à 12 ans, juste avant l’adolescence. J’en garde de très beaux souvenirs, alimentés plus tard par des lectures pour certaines finalement assez récentes, La Ferme africaine de Karen Blixen dont le début est tellement émouvant et simple (« J'ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. La ligne de l'Equateur passait dans les montagnes à vingt-cinq milles au Nord... »). Ou le beau livre d’ Anne Hugon sur les explorateurs du Nil, fourmillant de gravures d’explorateurs, des photos d’époque, d’extraits de journaux... Il y avait beaucoup d’incrédulité, après dix années à Paris, à repenser à tout cela, à me dire que j’avais effectivement vécu là-bas, au bord de ce lac Tanganyika dont la forme d’aiguille sur les cartes me paraissait tellement belle, tellement enfouie au cœur du continent. Encore maintenant, c’est une région qui me fait beaucoup rêver. Il y a quelques pages dans le livre sur ce qu’on voit du bord du Liemba au moment de doubler les montagnes Makari, sur la rive tanzanienne : cet à-pic incroyablement abrupt qui se jette dans le lac, le long duquel le bateau passe lentement, sans pouvoir bien sûr y aborder ; on est là, accoudé au bastingage, et on regarde à distance le versant couvert d’arbres immenses, inconnus, cette forêt pratiquement intouchée à laquelle on n’aura jamais accès… Je suis en plein cliché mais c’est ainsi : le désir de cette région reste très fort.












Sylvain Prudhomme, Tanganyika Project, Léo Scheer, 2010


Images : 1) Le lac Tanganyika (source) / 3) Eucalyptus, gravure 18ème siècle (source) / 4) Portrait de Michel Leiris - Lou Laurin-Lam (source) / 5) Affiniam (photo personelle)