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mercredi 31 mars 2010

> Avec Leonard Michaels (2)



... Conteurs, menteurs, l’anthologie des nouvelles de Leonard Michaels nous convie à un autre voyage, un voyage au long cours. Il ressort de la lecture de ce recueil une unité de ton et d’esprit surprenante quand on mesure, au demeurant, la diversité de ces nouvelles. Michaels recourt à des genres, des formes d’écriture, des constructions souvent très variables d’une époque à l’autre ou tout simplement d’une nouvelle à l’autre : on retrouve quelques nouvelles de forme relativement classique (narration à la troisième personne, effet de chute,…) comme dans « Le mannequin », des textes brefs et fulgurants (« Démonstrations »), d’autres, au propos plus obscur, qui jouent davantage sur la tension qui les parcourt que sur une intrigue. Il s’essaye encore à bien d’autres exercices : fiction historique dans « le jardin de Trotski », où la scène du meurtre de Trotski est réécrite à l’aune de la dernière ligne de son journal… Dans « Viva Tropicana », on semble projeté un temps dans un film de Scorsese (Miami, Cuba, jolies filles et coffre-forts). Ailleurs, Michaels convoque les figures de Byron, Dolstoïevski, Kafka, Borges pour étayer ses réflexions ou ses interrogations. Il y a également les extraits de ce « Journal » de 1990, - série de notes, d’aphorismes, de souvenirs ou de faits enregistrés sur le vif. Un journal qui contrevient d’entrée de jeu à la règle de base du genre puisque aucun fragment n’est daté. Il en résulte un effet d’intemporalité étonnant. Le journal vient renforcer cette ambiguïté qui opère dans l’ensemble de l’œuvre entre fiction et mémoire, réalité vécue et imaginaire. Les mêmes personnages circulent entre le journal et les histoires, certaines histoires pourraient tout à fait tenir lieu d’extraits du journal. Conteur et menteur, Michaels se réinvente sans cesse ; il brasse et détourne le matériau de son histoire familiale ou individuelle pour générer des situations qui sont autant d’excroissances du réel.

Rien n’est prédictible d’une histoire à l’autre et pourtant on y retrouve toujours une forme de familiarité et cette même sensation d’âpreté teintée de dérision. Il y a bien là cet effet de « diversité dans la constance » dont parle Anne-Françoise Kavauvea dans son blog… Une constance qui se construit autour de différents éléments.

Récurrence dans l’ensemble de l’œuvre de nombreux personnages : Philip, Sarah, Mildred, Mandell, Sonny, Zev, Henry, …

Permanence de certains thèmes ou questionnements comme la judéité, traversée aussi bien par la mémoire du génocide (jusque dans les dernières nouvelles autour du personnage de Nachmann) que par des exercices d’humour juif dignes de figurer dans les fiches de Gérard Rabinovitch… Ainsi ces courts dialogues du narrateur avec sa mère qui reviennent, comme des intermèdes, à différentes époques :

« "Quoi de neuf ?" a demandé ma mère. "Rien" , ai-je répondu. "Allez, quoi ? Tu peux me le dire. Dis-moi, quoi de neuf ?"  "Il est arrivé quelques chose" ai-je fini par lâcher. "Je le sentais. J’ai failli le dire. Qu’est-ce qui s’est passé ?" "En fait, rien." "Dieu merci", a-t-elle conclu »
Terreurs et Répugnance

« J’ai téléphoné à ma mère. Elle a dit : "Tu as l’air heureux. Que se passe-t-il ?" »
Journal

Autre liant de ces nouvelles, l’omniprésence du sexe. Une sexualité qui plutôt qu’une affirmation de liberté ou une quête du plaisir apparaît, à la longue, comme un réflexe de survie, une tentative obsessionnelle et désabusée de pallier à l’absence de sens et à la désagrégation de la communication et des relations sociales. Elle prend parfois des formes ritualisées comme dans ces partouzes new-yorkaises surcodées dont Michaels se moque à l’envi. Dans la nouvelle « Modifications », il nous en offre une scène de genre, emblématique d’une époque et d’un milieu social :

« De retour dans le couloir, croupe contre croupe, hanche contre hanche, entre des murs geignants, convulsés ; excusez-moi, oh, pardon, désolé, jusqu’à ce qu’un genou vienne se loger dans mon entre-jambe ce qui me fit basculer, coudes enfoncés dans cette pâte vivante, les mains plaquées sur un visage brûlant. Je vis des yeux briller entre mes doigts, sentis des dents me mordiller la paume, d’autres doigts m’attrapèrent la cuisse, la serrèrent jusqu’aux nerfs, et mon poing partit en arrière comme un sabot. J’atteignis un cou. « Ah, t’aimes avoir mal ? » Il y eut un coup de poing, une gifle, une fille qui bafouillait me tomba dessus, des ongles me ratissèrent la colonne. Je m’efforçais de trouver un peu d’espace, écrasai un nez sur des cuisses tremblotantes, exécutai une roue, un pas de cha-cha-cha, pareil à un drap soulevé par le vent, et arrivai devant un mur nu, respirant avec difficulté, sifflotant dans une obscurité virtuelle.»




Mais le sexe constitue le plus souvent un autre pendant de la violence, de la folie ou de la mort. Dans « Mildred » le désir va jusqu’à devenir cannibale –Mildred offre son utérus à manger, et autophage. Mort et sexe se trouvent souvent pris dans un jeu de miroir, comme dans ce passage du journal, par la juxtaposition brute de deux souvenirs décrochés l’un de l’autre.

« Nous avons fait l’amour tout l’après-midi. "Ça t’a plu ? " a voulu savoir Sonny. "Jamais de toute ma vie… etc". Le manque de pertinence des mots, la joie d’être libéré de cet habillage. Je suis étendu sur le dos. Muet. Savourant mon mutisme. Ma mère m’a rapporté qu’elle avait retrouvé mon père par terre dans la chambre, allongé sur le dos. Il la fixait, les yeux grands ouverts avec un petit sourire idiot peint sur le visage, l’air de dire que ce n’était pas si mal d’être mort. »


La plupart des histoires de Leonard Michaels ont aussi cette particularité de jouer constamment sur le tragique et la dérision, de se tenir sur la frontière souvent invisible qui les sépare. Dès la première (sublime) nouvelle, le ton est donné. Une jeune fille de milieu aisé rencontre un étudiant Turc au mode de vie plus tumultueux qui la séduit par ses maladresses linguistiques. Manquant de patience et de délicatesse l’étudiant Turc viole la jeune fille dès leur première sortie. Celle-ci, finira par se pendre. Lorsqu’il l’apprend le jeune Turc, éperdu, est persuadé qu’elle s’est tuée par amour pour lui. Histoire qui aurait pu n’être que tragique mais dans laquelle Michaels introduit avec talent une bonne dose d’humour noir.

Pourtant, sur le fond, la vision du monde que déploie les nouvelles de Leonard Michaels reste d’un pessimisme radical. Les relations amoureuses, le langage, le sexe et le sens de l’histoire aboutissent souvent aux mêmes apories. Derrière les inanités sociales, le désir d’être désiré ou reconnu dans lequel s’englue chaque individu, la mémoire de la Shoah joue également le rôle d’une lame de fond. Une béance qui menace le sens et les valeurs de toute construction culturelle ou sociale, de tout crédit accordé aux relations interhumaines. La littérature peut faire un temps diversion mais elle tourne finalement autour d’elle-même pour revenir en permanence à ce même constat de vide.

« Les histoires, les mythes, les idéologies, les fleurs, les rivières ou les constellations sont les phonèmes d’un mystérieux logos : ainsi les lumières de notre mémoire culturelle, reflétées par la surface de l’eau noire des origines, scintillent et adoptent des formes innombrables. Mais Jaromir Hladík*, parmi des millions considérables d’autres, est mort. D’un certain point de vue, toutes ces conneries n’ont donc désormais plus aucune importance »

Leonard Michaels a ouvert une porte quelque part entre Bukowski, Kafka, Bret Easton Ellis et Philip Roth. Conteurs et Menteurs nous présente une œuvre hybride, dense et surprenante. De ces nouvelles il y aurait encore beaucoup à dire. Mais contentons-nous de l’essentiel : il faut les lire…

 * Personnage d’une nouvelle de Fictions de Borges. Alors que les nazis l’ont jeté en prison et condamné à mort, Dieu arrête le cours du temps pour lui permettre d’achever son œuvre.



Leonard Michaels, Conteurs, Menteurs. Christian Bourgois Editeur, 2010
Traduction de Céline Leroy



Images : Hans Bellmer / Siège du New-York Times


> Avec Leonard Michaels (1)




















Dans un billet du 1er mars 2010, Pierre Assouline s’interroge sur les infortunes de la nouvelle dans le milieu éditorial français alors que toutes les évolutions socioculturelles récentes semblent nous porter « à consommer du bref, du rapide, du concentré ». Peu publiées, peu lues, le genre n’inspire guère les écrivains français, à quelques exceptions notables près. Certains éditeurs ne baissent pourtant pas les bras (voir, dans la collection Quarto/Gallimard, la récente parution des nouvelles de Gogol et celle, attendue pour début avril, des nouvelles de Nabokov) ; ils n’hésitent pas à encourir régulièrement un bouillon commercial supplémentaire pour pousser devant nos yeux aveugles quelques joyaux de la forme courte ! Ce genre jouit pourtant ailleurs d’une diffusion plus large, notamment sur le continent américain, au sud comme au nord...Peut-être est-ce pour ces raisons (frilosité du public et courage d'un éditeur) que nous est parvenue, mais si tard, une anthologie des nouvelles de Leonard Michaels.




Ecrivain new-yorkais issu d’une famille juive polonaise Léonard Michaels, mort en 2003, a consacré l’essentiel de son œuvre à cette forme tièdement prisée dans l’hexagone. Reconnu comme l’un des maîtres du genre aux Etats-Unis, il fut récompensé par plusieurs prix et salué par de nombreux écrivains. Il nous aura fallu attendre l’initiative des éditions Christian Bourgois pour découvrir ses nouvelles souvent dérangeantes, inclassables et qui méritent d'être lues au plus vite.


L’éditeur a fait le choix de publier simultanément la traduction d’un autre texte de l’auteur, Sylvia, un court récit paru en 1990 dans lequel Michaels retrace un épisode tragique de son existence : sa relation tumultueuse avec sa première épouse, Sylvia Bloch, de leur rencontre au début des années 60 jusqu’au suicide de celle-ci quelques années plus tard. Un texte dépourvu de sentimentalisme, qui a touché par sa force d’écriture et sa sobriété. Ce récit a été remarqué tant par la critique écrite (Le Monde, Libération, Le Matricule des Anges,…) que par un certain nombre de blogueurs au goût sûr (voir notamment la notule d’ Antonio Werli sur Fric Frac Club).

D’un accès a priori plus facile que les nouvelles de Michaels, Sylvia  a-t-il été envisagé comme un pont possible vers la lecture de Conteurs et Menteurs ? Quoiqu’il en soit les deux livres entrent en résonance à plus d’un titre. Je renvoie sur ce point et sur d’autres au très bon article d’ Anne-Françoise Kavauvea. Son post offre d’ailleurs une entrée éclairante à la lecture des nouvelles de Michaels, ailleurs moins souvent commentées que Sylvia.



Les nouvelles et Sylvia se croisent sur plusieurs points. Premier paradoxe, le récit de Michaels, a été écrit plus de vingt-cinq ans après la mort de Sylvia, alors qu’il était déjà avancé dans son œuvre d’écrivain, et avait publié de nombreuses nouvelles. Ce travail d’écriture bénéficie d’une double maturité : celle de l’écrivain qui a travaillé, publié, trouvé sa tessiture ; et celle de l’homme qui a dû attendre que le temps fasse du temps avant de pouvoir coucher par écrit ces événements marquants de sa jeunesse : expérience de la perte, de la folie, de la violence conjugale. Le narrateur de Sylvia, lui, est encore simplement ce jeune homme qui a abandonné sa thèse, ne sait pas ce qu’il va faire et ne se connaît que « le désir d’écrire des histoires». Sorte de corps vierge  où vont d’abord s’inscrire tout à la fois ce désir, la douleur de ne pas y parvenir et la découverte de cette posture intenable qu’implique le travail d’écriture…

« Les mots m’obsédaient, les relations étranges entre leurs sons, comme s’ils recélaient une musique, le chant bizarre d’un démiurge duquel émergeaient des images, des choses virtuelles, rues, arbres, gens. La musique allait crescendo comme si c’était elle l’histoire. Je devais laisser le champ libre, attendre le déclic, mais je n’y parvenais pas. J’étais un mauvais danseur, j’entendais la musique, j’effectuais les pas, mais j’étais incapable de me laisser emporter dans la danse. »

Mais c’est avant tout une relation amoureuse extrême, malheureuse et par bien des aspects incompréhensible, qui va marquer la jeunesse encore largement « inhabitée » du futur écrivain. La folie de Sylvia n’est jamais perçue comme pathologique, le narrateur l’accepte, la subit et la gère sans réellement la remettre en question, ceci à la fois par amour et par manque de recul. Dans sa préface, Diane Johnson va jusqu’à dire :

« En épousant Sylvia Bloch, son malheur a été de devoir se débrouiller avec une femme extrêmement perturbée alors qu’il n’avait pas encore suffisamment d’expérience pour connaître l’étendue du spectre de la normalité ».

Si nous ne doutons pas, qu’avec l’expérience, ce recadrage a eu lieu, ce n’est toutefois pas le « spectre de la normalité » qui semble avoir constitué l’objet littéraire de prédilection de Leonard Michaels dans les écrits qui ont suivi cette période de sa vie ! Bien au contraire, on pourrait penser que la relation avec Sylvia a joué le rôle d’une expérience fondatrice qui a infléchi sa perception du monde, des relations hommes-femmes et de la société américaine.



Ainsi, un mouvement de balancier semble s’opérer entre Sylvia et Conteurs et Menteurs : dans Sylvia l’écrivain revient, avec la distance qui lui était nécessaire et une maîtrise stylistique acquise, sur l’un des épisodes les plus marquants de sa jeunesse. Mais il y revient aussi avec tout ce que ses nouvelles lui ont déjà permis d’exprimer, d’incarner et d’exorciser de cette période. Toutes les nouvelles écrites avant 90, foisonnantes, protéiformes, ne sauraient se limiter à un brouillon kaléidoscopique de Sylvia. Elles en préfigurent toutefois de nombreux aspects. 

Plusieurs personnages féminins des nouvelles, de par leur violence, leurs peurs, leurs lubies ou leurs désirs suicidaires évoquent déjà Sylvia. L’univers «chic-underground» des milieux étudiants et intellectuels de Berkeley et New-York sont déjà passés au crible dans les nouvelles des années 70. La vision du couple comme force déstructurée, implosive, génératrice de folie, de destruction autant que de passion est une constante de presque toutes les nouvelles. La présence, en arrière-plan, de certaines conventions familiales (portées notamment par la figure de la mère) en porte-à-faux avec le vécu du couple se retrouve dans Sylvia comme dans certaines nouvelles. La distance humoristique, toujours proche du tragique, est notable dans la plupart des nouvelles mais aussi, plus discrètement, dans le récit de 1990. La liste pourrait encore probablement s’étendre tant ses deux œuvres semblent s’éclairer, se faire écho, se répondre.

Sylvia et Conteurs et Menteurs n’en constituent pas moins deux ouvrages spécifiques, qui peuvent également être lus isolément. Sylvia nous présente un récit relativement bref, clos sur lui-même, centré avant tout sur une relation et une série d’événements précis et datés, alors que le recueil de nouvelles permet d’entrer dans une œuvre dense qui s’étend sur trente ans (au gré certes d’une sélection nécessairement subjective, principe même de l’anthologie…).

L’un des points de force de Sylvia vient aussi de l’introduction dans le récit d’extraits du journal que le narrateur avait tenu durant cette histoire. Journal dans lequel le jeune époux éprouvé notait son quotidien, les tempêtes qu’il traversait mais qui lui servait aussi, analyse faite cette fois-ci dans le temps du récit, à essayer de se donner des points de repères pour gérer les imprévisibles débordements de sa compagne :

« Je décrivais nos disputes dans un journal intime car j’étais de moins en moins capable de me rappeler comment elles débutaient. Une insulte proférée par inadvertance, puis une colère disproportionnée. Je ne savais pas pourquoi cela arrivait. J’étais l’objet d’une terrible fureur, mais qu’avais-je fait ? Qu’avais-je dit ? Parfois j’avais l’impression que cette rage n’était pas vraiment dirigée contre moi. Je me trouvais simplement sur la ligne de tir […].»

Ces deux temporalités n’introduisent pourtant pas de fracture dans le texte. Seule la mention d’une date à la fin d’un passage nous informe que le paragraphe que nous venons de lire relevait du journal et non du récit. L’imbrication passe souvent inaperçue. Le journal semble plutôt aider le narrateur du récit à se concentrer avant tout sur le souvenir des faits, l’enchaînement des événements et des sentiments tels qu’ils furent vécus à l’époque. Cette rétrospection n’est jamais analytique et Leonard Michaels ne cherche jamais à en tirer leçons ou justifications. Tout au plus le journal introduit-il parfois un présent brut, vécu sur le vif, qui intensifie le récit :

« Je n’ai pas de travail, pas de travail, pas de travail. Je ne suis pas publié, je n’ai rien à dire. J’ai épousé une folle. Journal, janvier 1962»

Revenir sur son passé, fût-il douloureux, est souvent l’occasion d’essayer d’en tirer un menu profit, de comprendre, de pouvoir se dire que l’on a appris quelque chose. Rien de tel ici. La violence est restituée comme au premier jour. Le mystère Sylvia n’a pas été percé. On peut survivre à la folie et à la mort de l’autre, on peut en témoigner, mais on ne les apprivoise pas...

Billet à suivre...
 


Leonard Michaels, Conteurs et Menteurs. Christian Bourgois Editeur, 2010.
Leonard Michaels, Sylvia. Christian Bourgois Editeur, 2010
 
Traductions de Céline Leroy.


Images : Plaque d'égout N.Y.C (c/o EasyDoor) / Hans Bellmer