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dimanche 5 février 2012

> Pascal Garnier : transferts

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Voilà bientôt deux ans que Pascal Garnier a laissé un drôle de courant d’air dans la (bonne) littérature d’aujourd’hui. Nous avions parlé ici du Grand Loin, roman dont nous ne savions pas alors qu’il serait malheureusement le dernier publié de son vivant. Les éditions Zulma qui ont toujours soutenu son travail, se lancent dans un projet de réédition de ses œuvres complètes. Et c’est tant mieux. Mais à côté des textes déjà publiés de cet auteur, dont on redécouvrira ainsi l’humour, l’acidité et la poésie, quelques inédits semblent encore pouvoir nous parvenir. La revue Brèves, qui lui avait consacré un numéro spécial, avait déjà sorti de l’ombre quelques textes courts de l’écrivain. Zulma nous offre aujourd’hui un roman posthume, émouvant et réjouissant, où l’on retrouve le vin amer des microcosmes naufragés auxquels Pascal Garnier nous avait habitués.

Cartons est l’histoire d’un quinquagénaire, illustrateur un rien désabusé, qui quitte Lyon pour un village de province peu ragoûtant. Il pose ses pénates, sans toutefois passer le cap de l’installation définitive, dans la vieille et trop grande maison qu’il a achetée avec sa femme, une journaliste souvent absente, qui court le monde pour ses reportages. Et c’est là qu’il attend qu’elle le rejoigne, au cœur d’une bourgade enlisée entre la nationale, quelques grandes surfaces, la rivière et une église qui scande de ses gongs les heures trop longues à passer. Peu de choses, en somme. Mais avec ce peu de choses-là, Garnier nous entraîne doucement plus loin, beaucoup plus loin. Vers un monde qui porte en lui, sous la patine d’un quotidien terne et tristounet où s’aiguise l’humour écorcheur de l’auteur, tout un lot de douleurs enfouies, de folies silencieuses et de deuils mal digérés.



Brice est dans ses cartons. Il fredonne «pirouette, cacahuète» en attendant les déménageurs bretons qui doivent transporter les choses de sa vie de son appartement lyonnais vers la bourgade où il a fait l’acquisition d’une maison avec sa femme. Loyer trop cher en ville, c’était une affaire à saisir. Le tableau champêtre de son nouveau cadre de vie est pour le moins plombant :

«Les piquets de vigne, noirs comme des allumettes brûlées, plantés en rangs serrés à flanc de coteau, faisaient penser à une sorte de cimetière militaire.»

«Nul commerce, pas un chat, pas un rat, rien, hormis une boulangerie fermée ce jour-là et une pharmacie sise à l’entrée du village.»

«Seul un panneau coincé à l’angle d’une rue indiquant « Martine Coiffure – Homme Dames » pouvait à la rigueur suggérer un soupçon de frivolité.»

Quant au cosy home, il ne donne guère le change. Loin des projets de décoration de sa femme, pour l’heure absente, la maison lui semble froide et bien trop grande.

«A présent, murs de pierre et plafonds alourdis d’énormes poutres se penchaient sur lui, menaçants.»

La conclusion est sans appel :

«Une concession à vie, voilà ce qu’on s’est acheté.»

C’est pourtant là que Brice habite à présent ou plutôt se laisse aller à une sorte de demi-vie en suspens. De temps à autre il crève un carton, à la recherche d’un de ces objets fonctionnels dont il faut bien faire usage… Il prend de vagues mesures, s’équipe péniblement de quelques outils au «Bricotruc» du coin, se décide à casser le mur qui sépare la cuisine du salon dans l’idée d’un aménagement ultérieur de l’espace, ne laissant entre les deux pièces qu’un trou jonché des gravats. La crasse gagne peu à peu du terrain, le désordre s’installe au milieu des vaisselles de la veille.

Quelques retours en arrière nous permettent de resituer ce personnage aux contours froissés. Brice illustre des albums de jeunesse qui ne l’inspirent plus beaucoup. Il est l’homme de main d’une certaine Mabel Hirsch, auteur d’une série de Sabine sous toutes les coutures que Brice ne peut plus voir en couleur : Sabine fait des bêtises, Sabine perd son chien, Sabine contre Dracula, Sabine lève l’ancre…

Côté cœur, la vie semble pourtant lui avoir fait tardivement la part belle. Il a rencontré Emma dans une exposition et ils ne se sont plus quittés. Emma lui ressemble a priori assez peu. De vingt ans son aînée, elle déborde de projets, couvre l’actualité aux quatre coins de monde. Brice se demande bien ce qu’elle a pu lui trouver, mais le fait est qu’elle le lui a trouvé… Il attend donc la femme qu’il aime à Saint Joseph, dans cette maison peut hospitalière qui appartenait à un certain Loriol.

Le regard acerbe que le personnage et le narrateur portent sur la bourgade se pose aussi sur les habitants de Saint Joseph. Les rares passants que l’on croise, les clientes qui fréquentent le salon de coiffure, la pharmacienne. Et Pascal Garnier parvient encore à cette grâce qui consiste à mêler la tendresse au sarcasme, à nimber ses portraits sans complaisance d’une attention pleine d’humanité.

Ainsi cette description de Martine, la coiffeuse du village :

«Elle avait atteint cet âge où le sucre de la femme se fait miel. Une poitrine confortable moulée dans un T-shirt noir brodé d’un Pierrot pailleté servait de socle à un visage poupin dépourvu de cou et généreusement tartiné de fard qui donnait à ses joues rebondies le satiné des fruits factices.»

Cette immersion détachée dans la vie du village est parfois l’occasion de plans plus larges où la description prend des allures de travelling sociologique

«Rien que des femmes. Evidemment, car dans la journée, le village se transformait en no man’s land. Les hommes valides disparaissaient de l’aube au couchant happés par d’obscures et mystérieuses occupations. Parfois on pouvait croiser un vélo squelettique transportant un cageot rempli de choux ou de poireaux. Sinon, des femmes, rien que des femmes. Des femmes pratiques, solides, fiables, coiffées court, avec des vêtements amples. Les matin, en accompagnant les enfants à l’école, elles prenaient le pain, le journal, échangeaient entre elles deux ou trois potins, puis se hâtaient vers leurs foyers respectifs afin d’y procéder aux innombrables tâches ménagères ou potagères qui les tiendraient jusqu’au soir. A quoi donc pouvait ressembler l’intérieur de ces femmes d’intérieur ? De quels rêves était-il hanté ?...Quel secret recelait-il ?...»



On aurait pu en rester là, se laisser simplement bercer par cette écriture à l’arrière-goût de vin tourné, ce mélange de nonchalance, de générosité distillée entre quelques croquis incisifs. Mais les récits de Pascal Garnier subissent aussi l’attraction de vides plus amples, de vertiges plus profonds. Il faut avoir parcouru le premier quart du livre pour voir apparaître la première brèche et pour toucher du doigt une fissure restée inaperçue. Le lecteur s’y rendra bien sans nous. Cette entaille ne fait pas basculer l’histoire vers un autre genre de récit mais le lézarde tranquillement de l’intérieur. Pas d’énigme à résoudre qui surgirait en chemin, juste un passage du rez-de-chaussée au sous-sol, là où les choses vont un peu plus mal que prévu.

Et cette fissure se dédouble bientôt autour de la figure de Blanche, l’un des personnages les plus attachants du roman. Une femme à la fois simple, généreuse et follement meurtrie par un drame familial ancien, qui se liera d’amitié avec Brice parce qu’il ressemble son père. Cartons devient bientôt l’histoire de ces deux-là, deux fragilités qui se rencontrent, dans la banalité du réel mais au bord du gouffre. On se dit un instant que Brice et Blanche vont se laisser faire par une forme de bonheur à leur mesure, devenir peut-être, comme ce couple, dans une chanson de Michèle Bernard, «deux chiens qui lèchent leurs blessures». Les événements en décideront autrement.

Les choses finissent mal, comme souvent chez Pascal Garnier. Mais qu’importe comment les romans finissent. Ce qu’on en garde de plus fort, on ne le sait qu’après. Ce peut être la fin, comme tout autre chose. Un trait d’humour au vitriol, l’image de la Grande Rue de Saint-Joseph sur fond de pluie, celle des beaux-parents de Brice redescendant les escaliers («rien n’est plus émouvant qu’un couple de vieillards vus de dos») et que Blanche prendra un instant pour des témoins de Jéhovah. Ou cette ballade sur les déchets de la décharge vers laquelle Blanche a tenu à emmener Brice en promenade d’agrément. Soudain elle s’égare, s’accroupit, fond en larmes et fouille la boue avec ses mains, reprenant à son compte le plus commun des constats :

«Cette terre, cette terre, qui nous prend tout et ne nous rend rien».











Pascal Garnier, Cartons. Zulma. 2012.

Images : 1) Chat (source) / 3) Fissure (source) / 4) Maison vide (source)

dimanche 17 janvier 2010

> Pascal Garnier un horizon plus bas

La plupart des personnages qui traversent l’oeuvre de Pascal Garnier pourraient reprendre à leur compte ces quelques paroles d’Anaïs dans Comment va la douleur ? :

« Mon passé est triste, mon présent catastrophique, mais par bonheur je n’ai pas d’avenir ».

Les deux protagonistes du Grand Loin ne dérogent pas vraiment à la règle. Ce dernier roman arrive donc à point nommé en cette période de grand froid, de montée du chômage et de morosité ambiante. Il semble d’abord s’y fondre avec volupté. Mais ne nous y trompons pas : la littérature la plus sombre, lorsqu’elle est de ce cru-là, échappe à toute morosité.

Marc Lecas, instituteur retraité depuis peu, partage une vie apparemment paisible avec Chloé. Il est divorcé depuis longtemps ans de la mère de sa fille, Anne, qui vit dans un hôpital
psychiatrique. Avec celle-ci il entretient une relation distante, ne lui rendant visite qu’une fois par an à l’occasion de son anniversaire. Mais cette routine va bientôt être bouleversée. Marc observe en lui une fissure lointaine, profonde, jamais nommée et qu’il n’arrive pas non plus à communiquer à sa compagne :

« Mais aurait-elle compris ? Non, elle se serait inquiétée. Il aurait fallu expliquer. Ca aurait pris des heures et même… C’est l’école qui lui avait appris à dissimuler. Dès le premier jour, il avait compris que dorénavant il aurait deux vies, l’une à l’extérieur et l’autre à l’intérieur, et que cette dernière, il ne pourrait jamais la partager avec personne. »

Au lieu de colmater cette brèche il va l’emprunter comme un passage. Il décide d’abord d’aller rendre visite à sa fille un jour plus tôt que prévu au prétexte de lui montrer Boudu, le chat indolent et vieillissant dont il vient de faire l’improbable acquisition. Ce premier dérèglement est le début d’une rupture. Lorsqu’il revient le lendemain, jour de la rencontre annuelle, ce sera finalement (il le découvre lui-même) pour enlever sa fille et « prendre la tangente » avec elle. Une sortie au Touquet pour aller voir la mer sonne un départ sans retour et inaugure un road movie sous le signe de la dérive :

« Il avait l’impression d’être un trapéziste rebondissant, après un numéro raté, sur un filet, une folie d’araignée dont il n’arrivait plus à se dégager, pataud, honteux, empêtré de lui-même. Il était peut-être encore temps ?... Laisser un peu d’argent pour Anne, à l’hôtel, sauter dans sa voiture… Il pouvait, mais il n’y croyait déjà plus. Il lui manquait ce petit truc qui sauve le noyé de l’asphyxie, ce coup de pied rageur qui vous fait remonter du fond pour crever la surface. Loin, c’était encore plus loin. Il n’y était pas encore. »

Cette escapade, occasion d’un rapprochement tardif entre le père et la fille prend finalement la forme d’un saut dans le vide qu’accomplissent ensemble deux solitudes. Marc rompt les amarres, ne donne plus de nouvelle à Chloé - « Elle ne faisait plus partie de l’histoire », et se laisse gagner par un abandon qui prendra des formes diverses : son doigt s’infecte et il le sacrifie sous le geste sûr de sa fille ; il est sujet à des crises de paralysies. Et puis enfin, il couvre de son silence et de sa résignation les débordements criminels de sa fille.

Car Anne, portée par une liberté que plus rien ne borde est aussi prompte à choisir ses vêtements aux couleurs criardes et mal assorties, qu’à se lier d’amitié avec le premier venu ou à le détruire. Les meurtres en série d’Anne ponctuent cette fuite en avant sans jamais occuper le devant de la scène. Ils ne sont le plus souvent qu’évoqués à contretemps, ellipses d’un récit où l’essentiel se jouerait ailleurs. Les tueurs en série chez Garnier ne font jamais l’objet d’un traitement policier et le crime apparaît le plus souvent comme une forme parmi d’autres d’expression du malheur.

Mais cette double débâcle est aussi l’histoire d’une rencontre entre un père désabusé et la fille qu’il cherche à reconnaître sans jamais pouvoir tout à fait y parvenir :
« Anne avait pris son air buté, le front bas, les narines pincées, les lèvre gonflées. Depuis dix minutes elle bataillait avec le couvercle d’un bocal de rollmops qui lui résistait.
- Et merde !
Excédée, elle s’empara d’un marteau et, se servant d’un couteau en guise de burin, défonça le couvercle en trois coups. Marc la regardait avec un mélange d’épouvante et d’admiration. On aurait dit la figure de proue d’un navire insensible à la fureur des tempêtes. Comment avait-il pu engendrer une fille pareille ? En vain, il chercha ce qu’il pouvait y avoir de lui en elle. Peut-être tout ce qu’il n’avait jamais osé faire ? Une vague tendresse lui chavira le cœur. »


Au final, la route pour la Terre Promise (qui passe parfois pour l’Espagne, ce même El Dorado dont Bernard et Fiona font un temps leur destination dans Comment va la douleur ?) s’achèvera, comme la relation de Marc et d’Anne, dans un cul-de-sac, sur un vague parking de la région agenaise.

Dans le récit de cette descente aux enfers, Pascal Garnier atteint à une maîtrise rarement égalée dans ses précédents romans. De l’humour noir avec lequel l’écrivain avait bâti brillamment Comment va la douleur ?, il ne reste ici que quelques pépites. Mais l’un des points de force du Grand Loin, tient au silence radical dans lequel se trouve enfoui le désespoir des personnages. Point de cancer qui vous ronge, point de crâne rasé à la Libération comme dans L’A 26, l’un des premiers romans de Garnier. Anne et Marc ne peuvent même plus exhiber les plaies du présent ou les traumatismes du passé pour justifier leurs actes. Les blessures, transparentes ou muettes, ne pèsent jamais sur le récit.

On l’aura compris, le Grand Loin n’est pas sur la route. Il est la part d’ombre tapie en nous, que sonde jusqu’à l’extrême ce texte à la noirceur épurée.

Pascal Garnier, Le Grand Loin. Zulma, 2010