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mercredi 30 avril 2014

> Les survivantes de Calaferte

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Bien sûr, on aurait pu rêver meilleure passeuse que Marcela Iacub (présentée ici  de manière aussi racoleuse que discutable comme une «personnalité incontournable du paysage intellectuel français») pour nous inviter à la lecture d’un texte comme celui-ci… D’autant qu’elle semble avoir si peu à en dire, que sa seule légitimité à le préfacer semble résider dans l’adjectif «sulfureux» qui le qualifierait d’abord aux yeux de l’éditeur. Pas besoin de se creuser trop longtemps les méninges médiatiques pour décrypter le message : un écrivain «sulfureux» nous exhorte à lire une œuvre «sulfureuse». Bref, c’est «chaud-la-braise»…


Ces réserves mises à part, on ne se plaindra pas de voir réédités les Episodes de la vie des mantes religieuses de Louis Calaferte, un texte paru pour la première fois en 1976 et qui nous surprend encore aujourd’hui par sa violence poignante, sa crudité et sa poésie.




Il est rare de trouver des textes à la fois hybrides quant à leurs sources pressenties et qui semblent pourtant échappés à ce point de la même note. Une note continue, obsédante et qui ressasse en autant de fragments épars le désir et la mort, la violence et la volupté.

Souvenirs, fantasmes, cauchemars gravés dans la mémoire, images coup-de-poing, détails minuscules et acérés, les Episodes de Calaferte ressemblent à des notes survivantes, des notes arrachées à mille carnets broyés. La longue scène des jours est passée ici au tamis du sexe et de l’effroi. Des bribes de vie, des fragments, de courts dialogues retenus pour ce qu’ils ont à dire du corps désirant, au plus près, bien souvent, du corps mourant, recomposent un paysage brut et essentiel. 

Et ce sont ici les femmes qui ouvrent grand les portes de ce paysage. Femmes-amantes, femmes-mères, femmes-putains – femmes dévorantes ou dévorées. Autant de femmes vécues, rencontrées. Toutes circulent, se bousculent, s’entremêlent et se superposent dans une série de tableaux qui ressassent sans cesse le désir et le vide qui l’habite. Elles ne sont souvent désignées (quand elles le sont) que par l’initiale de leur nom et il n’est pas rare qu’une scène entamée avec l’une se prolonge ou s’achève avec une autre, sans que cette permutation ne soit autrement signalée.

Ce manque apparent d’aménité produit pourtant un effet inattendu. On est à des années-lumière du tableau de chasse, qui lui, au contraire, épingle, additionne, classe et répertorie. Isole pour accumuler. Ici les femmes ont peu de contours, elles se confondent. Mais elles ne servent jamais de faire-valoir. Les pauses de la mère rappellent parfois celle de la putain. La femme d’un soir rejoint souvent celle d’une vie, dans une sorte de collage porno-poétique qui produit, à la longue, un effet de vertige. Le sexe, ressassé et décliné à l’envi, absorbe tout sur son passage mais la substance même de ce qu’il désigne demeure toujours insaisissable. 

Evoluant aux antipodes d’un donjuanisme vibrionnant, Calaferte semble au contraire vouloir «parler» les femmes de l’intérieur, habiter leur désir. Pari impossible, sans doute, et parjure - préfigurant déjà la Mécanique des femmes, qui paraîtra seize ans plus tard…

La mort rôde elle aussi bien souvent dans ce périmètre. Fantasmes de meurtre, faits divers funèbres, visions de femmes assassinées, souvenirs de la mort du père de la compagne de l’auteur (D…) s’enchâssent entre les scènes de sexe, comme pour en éclairer l’autre versant.

Il y a dans ces pages quelque chose d’intense et de poisseux qui nous attrape, nous touche et finalement ne nous lâche plus. Quelque chose qui nous parle, sous l’envers du décor, de notre vibrante et désolante humanité. L’écriture de Calaferte, d’un style parfois télégraphique, forte et sans esthétisme, n’en finit plus de se chercher et de se perdre dans le jeu du sexe et de la mort.












Louis Calaferte, Épisodes de la vie des mantes religieuses. Editions Denoël. 2014.


mardi 22 mai 2012

> Tel qu'en son jardin

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Peu d’auteurs ont fait un aussi prolixe ménage avec l’écriture que Louis Calaferte. Théâtre, poésie, récits, essais, journaux, correspondances.... Une production abondante dont l’accueil et l’audience furent extrêmement variables. Les adjectifs parfois oxymoriques qui pleuvent rapidement lorsque la critique tente de rendre compte du tempérament de son œuvre semblent souvent nous en éloigner davantage : scandaleux, mystique anarchiste, laïque amoureux de Dieu, pornographique, révolutionnaire, misanthrope, humaniste…Quelque chose nous glisse entre les doigts. On aura à peu près tout entendu à son sujet et rien n’est totalement faux. Il lui est d’ailleurs arrivé à Calaferte de se dédire voire de renier certains de ses textes (comme son tout premier, Requiem des innocents). Il aura pourtant, quelles que soient les influences que l’on puisse lui reconnaître ou les paternités viscérales qu’il se sera lui-même attribuées, tracé une longue route en littérature, une route hargneuse, entêtée, en dehors des modes et souvent des questions qui agitaient les débats du moment. Il fut un intempestif buté, un inspiré boulimique qui ne pouvait rien laisser en dehors du champ de l’écriture… Si ce n’est, peut-être, quand il peignait, son autre et plus secrète activité.

Il y a des écrivains dont l’œuvre submerge le lecteur. On n’y entre et on n’en sort plus avant d’avoir fait le tour du propriétaire. Je ne pense pas que Calaferte suscite ce genre d’apnée. Ses textes sont trop osseux, nourris d’une rage charnelle qui ne concède rien à la rédemption par le style. Il faut s’y heurter, s’y fatiguer, faire une pause, y revenir dans les aléas d’une vie de lecteur. Certes, tout ce qu’il a écrit n’a pas la force sulfureuse de Septentrion ou de Mécanique des femmes, la verticalité brute de la Guerre, la poésie des Fontaines silencieuses. On déambule parfois dans son œuvre comme dans une auberge espagnole où l’on trouvera aussi des redondances, des indignations attendues, des coups de gueule à l’emporte-pièce. Ne nous avait-il pas prévenu, lorsqu’il disait :

«Je préfère qu'on me reproche d'oser tout dire plutôt que de n'avoir rien eu à dire et de l'avoir dit quand même, comme tant d'autres».


Oser tout dire, dans un long coup de sang qui n’aura pris fin qu’avec le dernier mot. Cette volonté infatigable de mettre le réel au pas de l’écriture - et vice-versa - aura sans doute trouvé son mode d’expression le plus accompli, le plus rythmé, dans son travail de diariste. Calaferte a tenu ses Carnets durant quarante ans et ce chemin parallèle a occupé une part de plus en plus prépondérante dans son œuvre. Il a plusieurs fois été tenté de ne plus être que cela : un écrivain de la vie au jour le jour. Et d’abandonner tout le reste. Plusieurs de ses carnets sont parus après sa mort et, dans le flux des rééditions ponctuées par la parution régulière de quelques textes inédits, le dernier journal de Calaferte serait presque passé inaperçu. Le Jardin fermé, tel est son titre, a été publié en 2010 chez Gallimard (l’Arpenteur). Il s’ouvre le 1erjanvier 1994 sur « la manipulation psychique des masses » pour se refermer le 19 avril de la même année sur « la chair lumineuse de Dieu ». Encore peut-être l’un de ces ponts dont lui seul avait le secret. Calaferte meurt deux semaines plus tard à la clinique Clément-Drevon de Dijon. Deux semaines de silence, triste record auquel l’aura contraint les dernières affres de la maladie.

Devant ce texte, pensera-t-on, le lecteur se trouve à nouveau dans la posture du voyeur : il connaît l’issue et suit le sillon d’une écriture qui accompagne la vie jusqu’à son dernier terme possible. Sans doute va-t-il assister à un dernier bras de fer avec les mots, mesurer jusqu’où ils peuvent tenir. En 1994, Calaferte est le plus souvent rivé à son fauteuil ou à son lit d’hôpital. Le mal qui lui ronge les os gagne du terrain. Pourtant il compose le plus souvent avec la souffrance et la maladie bien plus qu’il ne les prend pour objets ou ne leur livre un long combat à coup de phrases. La maladie, il cohabite avec elle depuis de nombreuses années déjà et on a l’impression que ce sujet est sans doute, sur le fond, celui qui l’intéresse le moins. Ce qui l’intéresse, envers et contre tout, c’est ce qui lui reste à vivre. Ni grandeur d’âme face à l’inadmissible déchéance, ni observation méticuleuse de celle-ci. Juste une foulée qui se poursuit comme elle peut, dans un souffle qui se fait lui-même de plus en plus court. L’écriture occupe l’espace qui lui reste pour tenter de dire encore ce qui est vivant : la beauté frémissante d’une « poudre printanière dans le ciel », comme une incise de lumière entre deux blocs de douleur ; la mémoire de la littérature, quand il parvient encore à lire, au goutte-à-goutte ; l’évocation de quelques projets d’édition ou de réédition en cours, dernières cordes raides tendues vers le monde. Il y a tout cela et bien d’autres choses, comme, tout à frac, des noms, ceux des auteurs qu’il n’a cessé d’aimer (Lautréamont, Céline, Gide, Katherine Mansfield…), ceux qu’il n’a jamais pu déglutir (Goethe, Claudel), des souvenirs, des digressions philosophiques d’un intérêt relatif rachetées aussitôt par quelques intuitions lumineuses ou quelques morsures acides. Et puis une rage qui ne veut pas s’éteindre, une rage au service de laquelle se range le plus commun des regrets : « Ravoir vingt ans et poser des bombes », lâche Calaferte dans une sorte de reprise libertaire du « Ô môme, avoir ton âge » qui clôt l’une des strophes célèbres du Condamné à mort de Genet.

Mais peu à peu le corps déplorable envenime le texte, l’oblige à se rétracter. On pense parfois à la Doulou de Daudet. Et l’on assiste au décompte avare des moments de répit, de plus en plus brefs.

Lorsqu’il arrive que l’humour pointe derrière la gravité du propos, ce n’est pas tant sous l’effet d’une poussée d’autodérision héroïque que sous la cognée. Si l’on sait où taper, le réel , dans toute sa vérité, rend parfois un son dramatiquement cocasse :

« Mystères de la médecine. Je n’ai rien nulle part, mais j’ai mal partout ».

Un cocasse qui devient absurdité vécue dans cette abrupte non-leçon que nous inculque la douleur.

« La souffrance est à ce point inutile qu’elle n’enseigne pas même à souffrir ».

Et pourtant, derrière ce fatras d’instants vécus et écrits jusqu’au bord du vide, on repart du dernier jardin de Calaferte avec une étonnante impression : celle d’avoir entrevu une capacité d’indignation et d’émerveillement demeurée intacte jusqu’au bout. Quelque chose qui curieusement, douloureusement, déborde de vie.




Louis Calaferte, Le Jardin fermé - Carnets XVI, 1994. Editions Gallimard /L'Arpenteur. 2010.


Images : 1) Léo Divendal (source) / 3) Jardin (source)

mardi 4 octobre 2011

> Promenade dans un parc - Louis Calaferte

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Promenade dans un parc est un recueil de textes courts que l’on aura peut-être déjà croisé dans l’œuvre prolifique de Louis Calaferte. Publié en 1987 chez Denoël, il reparaît aujourd’hui dans la collection l’Imaginaire de Gallimard. Réédition qui nous permet de constater combien ce livre (qui est loin d’être le plus connu de l’auteur de Septentrion et de la Mécanique des femmes) bat encore d’un sang neuf et pose un regard tranchant et décalé sur une modernité qui n’a pas pris une ride. Dans une note postée sur son blog, les Ruines circulaires, Bustos soulignait la présence notable, en cette rentrée littéraire, de romans relevant de la contre-utopie et qui semblent vouloir révéler «les symptômes secrets des dysfonctionnements de notre monde». Ecrites il y a presque quinze ans, ces proses de Calaferte offrent pourtant un bel écho à la tendance dystopique actuelle. Le parc où l’on nous promène est le jardin zoologique dans lequel se délite lentement une humanité réduite à sa face obscure. Les petits travers y ont été dopés, les bobos sont devenus des plaies purulentes et l’égoïsme, la cruauté, la solitude constituent la nourriture quotidienne d’une société en chute libre. Navigant entre l’étrange, l’anticipation sociétale, et le réalisme sarcastique, Calaferte compose ici une mosaïque de personnages dont la réclusion prend des formes diverses mais qui sont tous confrontés, de près ou de loin, au plus sombre d’eux-mêmes et de leur prochain.





Un fils qui crève régulièrement de peur en se jetant dans le vide pour apprendre à voler, comme son père, lui, y parvient si aisément.

Un nouveau-né emmailloté de bleu qui se voit contraint d’assurer, par ses gestes naturellement maladroits, la circulation routière au carrefour d’une grande ville.

Une araignée suicidaire qui se retrouve malencontreusement suspendue à un fil de sa toile au moment du grand saut

Un homme tronc, obèse, aveugle et gélatineux, érigé en star du comique.

Des aïeux qui endossent le rôle de cafards nuisibles au cours de jeux routiniers et cruels.

Des enfants quotidiennement fusillés dans le cadre de rituels que leur imposent leurs parents.

Un homme discret et tout à fait ordinaire devenu, sans qu’il comprenne pourquoi, célèbre au point que l’on connaît ses moindres faits et gestes sur les quatre continents.

Voici quelques unes des scènes que l’on peut contempler dans le grand parc de Calaferte. S'il joue sur une large gamme de situations pour laisser transparaître différentes formes de déchirement, on retrouve un certain nombre de figures récurrentes.

Il y a par exemple des solitaires, beaucoup de solitaires. Des solitaires qui ont été lâchés par tous et par tout ou au contraire des reclus volontaires s’efforçant de préserver leur imperméabilité aux autres et au monde. Mais finalement, la différence est bien mince et la solitude, qu’elle soit subie ou phobique, porte toujours la trace des blessures du monde. On pense par exemple à cet homme qui, éternellement assis sur sa chaise, ne perçoit plus ce qui lui est extérieur que par les infimes tressaillements de son parquet. Ou à cet autre qui se calfeutre chez lui et, tel le héros du Silenciaire d'Antonio Di Benedetto, voudrait finalement éradiquer de son environnement toute forme de perception sonore.

Autre leitmotiv, celui de la ville, toujours hostile, inquiétante : la ville où l’on se perd, la ville où l’on ne vous attend plus, la ville où l’on ferme la gare à double tour avant de vous laisser rejoindre les ombres qui s’y sont déjà dissipées.

La force de ces textes tient aussi dans leur accointance avec le réel. Non pas simplement parce que les dérapages fantastiques de Calaferte se nourrissent d’excroissances bien humaines mais aussi parce que certains récits se rétractent soudain vers des situations tout à fait réelles ou d’un réalisme à peine « tremblé », qui mettent en scène des expulsés, des internés, des déclassés, des mal logés. Tout le talent de Calaferte consiste alors, dans la proximité qu’il établit entre ces témoignages si proches de nous et d’autres histoires plus extravagantes, à nous faire ressentir la misère sociale la plus tangible comme une énormité digne de la littérature d’anticipation. Si les cauchemars d’aujourd’hui sont les réalités de demain, les mauvais trips d’hier ressemblent bien à la réalité d’aujourd’hui.

La déviance introduite par rapport au réel est parfois forte parfois plus légère. De même, si l’effet de chute peut être au bout du récit, on reste aussi souvent en suspension. Et la souffrance résonne à tous les diapasons. Il est ainsi aussi pénible, douloureux et au final inconcevable de s’égarer à quelques mètres de son appartement que d’être perdu en pleine forêt au milieu de la nuit

«Un seul point doit occuper ma pensée, comme le feraient les données d’un problème d’arithmétique élémentaire : en deux ou trois enjambées je puis me retrouver chez moi, mais il se peut également que cette distance en apparence négligeable soit la plus considérable de celles que j’aie jamais eu à parcourir. L’erreur d’appréciation ne m’est donc pas permise.»

La peur ne se mesure pas tant à la volumétrie objective des événements auxquelles elle s’accorde qu’à son intensité. Le doute peut surgir partout et à tout instant et les êtres que campe Promenade dans un parc sont friables à souhait. La fragilité profonde qui les habite peut se manifester à de grandes comme à de petites occasions. Certains sont meurtris qu’on ne les applaudisse pas quand ils parlent ou qu’on ait oublié leur nom. D’autres sont réduits en esclavage, martyrisés, affamés, rabaissés au rang d’objets ou d’animaux.

Et pourtant, pour décrire cet univers infernal ou nauséeux, Calaferte utilise ici un style d’une froide précision. Alors même que les personnages témoignent le plus souvent de leur sort à la première personne du singulier ou du pluriel, le rapport se veut le plus objectif possible et la langue a une tonalité presque juridique. On pense souvent au Kafka du Procès ou de la Métamorphose, alors que sur le fond, l’ironie cruelle et légère des premiers textes de Michaux n’est pas toujours si loin.

Par ces petits textes redoutables, sans doute Calaferte, nous invite-t-il simplement à dire non, acte qui lui semblait, pour peu qu’il soit conduit avec une certaine obstination, le plus politique qui soit….

En attendant, on pourra toujours quitter le parc avec, pourquoi pas celui-ci, un joli souvenir de nous-mêmes :
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«L’intelligence, murmurait-il, oui, l’intelligence… La raison, la logique, l’analyse, l’expérience réfléchie, la déduction, le savoir qui permettent de contrôler, de dominer choses et gens, le long, le long apprentissage des connaissances multiples, cette supériorité de la pensée…
Tout à sa méditation, le front plissé, les yeux graves, il sautillsait dans sa cage d’un point d’appui à un autre, indifférent aux appels bruyants des enfants agglutinés à l’extérieur des barreaux qui cherchaient à attirer son attention et à éveiller sa gourmandise en lui jetant des cacahuètes décortiquées. »

 
 
 
 
 
 
 
Louis Calaferte, Promenade dans un parc. L'Imaginaire Gallimard. 2011.
 
Images : 1) Caged-Humans (source) / 3) Louis Calaferte (source)