Affichage des articles dont le libellé est John Maxwell Coetzee. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est John Maxwell Coetzee. Afficher tous les articles

samedi 5 octobre 2013

> Le fragile royaume de J.M. Coetzee

.











Dire qu’avec Une enfance de Jésus, Coetzee revient au roman, comme on a pu le lire ici ou là, ne suffit pas à nous faire entrevoir l’étrange originalité de son dernier récit. Il ne revient nulle part, il va encore ailleurs. Où on ne l’attendait pas. Certes on reconnaîtra sans doute sa patte, son art du désespoir distillé, son acrimonie tranquille. Mais on le voit ici s’aventurer sur un terrain qu’il n’avait pas encore exploré. Il nous entraîne dans un univers à la fois très personnel et composé pourtant à la lisière de différentes formes littéraires éprouvées : Une enfance de Jésus emprunte au conte philosophique, au roman d’apprentissage, à la fable surréaliste, au récit initiatique, au drame psychologique, à la science-fiction… Et pourrait encore se lire  comme une sorte d’évangile apocryphe et dévoyé alors même que le nom du Christ ne figure nulle part ailleurs que dans le titre et que la place de Dieu se limite à deux maigres occurrences dans un texte de près de 400 pages.
Coetzee manie à merveille l’art de passer tout près. Il saupoudre ici de poisons rares les parfums les plus sucrés. Le pays imaginaire qui constitue le cadre de son roman pourrait parfois en évoquer d’autres : Israël, l’Argentine, l’Australie... Mais cette terre d’asile – lieu d’exil faussement idéal, prend bientôt la forme d’un monde parallèle, un Eden légèrement vrillé que l’écrivain sud-africain tresse sous nos yeux d’une plume naïvement vénéneuse.



Simon vient de débarquer à Novilla, la ville principale de son nouveau pays d’accueil. Il veille sur David, un garçon de cinq ans qui n’est pas son fils et qui a perdu lors de sa traversée la lettre qui aurait dû le conduire vers sa mère. L’homme et l’enfant sont fatigués, ils ont faim et l’on semble d’abord entrer dans un roman d’exil et d’épreuves – une histoire bruissant des nombreux échos d’une actualité récente et moins récente. Camps, réfugiés, faim et soif sont les premiers ingrédients d’Une enfance de Jésus. Pourtant, les deux arrivants sont tièdement mais efficacement accueillis par l’Assistance sociale. On les loge dans le camp de Belstar avant de leur trouver un logement. Simon sera bientôt employé sur les docks. Un travail pénible, très physique mais qui lui permet de subvenir à ses besoins et à ceux de l’enfant. On découvre rapidement que ce pays (où l'on parle un espagnol qui n'est la langue maternelle de personne) est exclusivement habité par des migrants qui sont venus s’y réfugier et que la première règle d’existence dans cette contrée consiste à se «laver à grandes eaux» de ses anciennes attaches. On ne saura donc rien ni du passé de Simon, ni de l’histoire de David, ni de la mémoire d’aucun autre citoyen du pays. Lorsque l’enfant lui demande ce qu’ils font là, Simon a une réponse qui en dit long :

«Je ne sais quoi te dire. Nous sommes ici pour la même raison que tous les autres. On nous a donné la chance de vivre et nous avons accepté cette chance. C’est formidable de vivre. C’est ce qu’il y a de mieux au monde.»

Le credo de Simon est voilé d’emblée par l’ellipse qui le traverse. Le grand art de Coetzee consiste ici à laisser en pâture à l’entière imagination du lecteur l’avant et l’ailleurs de son roman. Le hors champ  crée pourtant une discrète mais perpétuelle tension et prête à son cadre narratif un statut hybride, l’imprègne d’un flou qui interroge sans cesse notre interprétation profonde du texte et le pacte de lecture à travers lequel nous l’appréhendons. Le romancier nous introduit-il dans un îlot de survivance post-apocalyptique ? Les personnages sont-ils les rescapés d’un génocide ? Quelle misère, quelles répression, quelle violences ont-ils fuies ? Toutes les hypothèses sont permises et aucune n’est assurément la bonne.

A l'autre bout du voyage, ce pays d’accueil imaginaire où il est donné à chacun «la chance de vivre» revêt peu à peu des contours assez ambigus et émerge comme un étrange phalanstère. Une certaine bienveillance générale semble présider aux relations inter-humaines : on s’entraide, on s’efforce de rendre service et la violence semble exclue des rapports sociaux. Mais cette paix a un prix, un contrecoup : tout y semble trop lisse, dangereusement désincarné. Les désordres du cœur et du corps sont tenus à distance… On se nourrit essentiellement de pain, la viande est introuvable (si ce n’est la chair des rats que certains, dit-on, s’aventurent à cuisiner), le sexe est le plus souvent ignoré et lorsqu’on s’y adonne c’est sur le mode du tiède consentement. Les habitants de Novilla passent la plupart de leurs soirées à l’Institut, où ils suivent des cours de philosophie durant lesquels les débats portent sur la «chaisité des chaises». Il existe quelques bordels, conçus comme des unités thérapeutiques où il faut s’inscrire sur des listes d’attente pour contracter des  rapports (appelés «mariages») à durée variable… La possibilité d’une vie nouvelle semble s’être construite sur la base d’un renoncement où le bébé a été jeté avec l’eau du bain. Simon incarne quant à lui le refus du renoncement. Il revendique ses appétits, ses désirs et ne souhaite pas s’habituer à leur tourner le dos :

«Quand nous aurons appris à annihiler notre faim, dites-vous, nous aurons prouvé que nous pouvons nous adapter et alors nous serons heureux pour le restant de nos jours. Mais je ne veux pas affamer le chien de la faim. Je veux le nourrir»

Simon apparaît comme un étranger porteur de traces et d’inclinations résiduelles dont il ne se résout pas à se déprendre. Sans doute Coetzee aurait-il pu composer une parabole bien huilée autour de cette opposition – et de fait Simon défend souvent, au cours de longs dialogues avec ses différents interlocuteurs, une vision humaine et sensible de l’existence contre la conception idéaliste, angélique et éthérée de la vie qui prévaut à Novilla. A l’opposé de ce monde trop lisse, mais dans une posture encore différente de celle de Simon, on trouve Daga, personnage qui incarne une sorte de démon tentateur : voleur, baiseur, bagarreur, séducteur potentiel de la mère et de l’enfant. Toutefois, le manichéisme n’est pas la tasse de thé de Coetzee et les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît…

D’abord,  Simon se soumet lui-même à un acte de foi qui cadre bien peu avec l’esprit réaliste dont il fait preuve par ailleurs. Il s’est promis et a promis à David de lui trouver une mère. Il sait qu’il reconnaîtra cette mère dès qu’elle surgira, que ce sera elle et aucune autre. Il part en quête, tel un ange Gabriel en retard sur l’histoire, d’une mère qui ne sera ni mère biologique, ni mère adoptive, mais une sorte de mère absolue et incontestable de l’enfant… Il jette son dévolu sur Inès, une femme acariâtre qui vit à la Residencia (un confortable hôtel dont  l’accès est interdit aux enfants) entouré de ses deux frères et d’un inquiétant chien-loup.  On aurait rêvé mieux comme tutelle maternelle… Et de fait Inès se montre rapidement surprotectrice et accaparante. Elle écarte Simon autant que possible et voue à cet enfant inespéré un amour exclusif et castrateur qui va infléchir son évolution et sa vision du monde. David devient une sorte d’enfant-roi insupportable pour qui le monde ne se conçoit qu’à l’étalon de ses désirs et voudrait tout soumettre aux seules lois de son imagination. Sans jamais remettre en question l’autorité maternelle miraculeuse d’Inès, Simon s’emploie à une sorte de contre-éducation de David dans l’espoir de le ramener sur le chemin de la réalité. Il ne parviendra pourtant jamais à le faire ployer…

Le livre-fétiche de David est Don Quichotte, personnage dont il constitue une forme d’avatar. Le roman de Cervantès est le support d’échanges contradictoires avec Simon qui cherche à faire prendre conscience à l’enfant de l’illusion dans laquelle se fourvoie perpétuellement le chevalier manchègue. Pourtant David n’en démord pas : don Quichotte est – tout comme lui… - un héros incompris, et il est fasciné par ses exploits et la puissance de ses récits. On pourrait penser que Simon joue là encore la partition de la vérité, mais ce n’est pas si simple. Il attribue la paternité de Quichotte à Benengeli et non à Cervantès. Or, Cid Hamet Benengeli est un personnage de Cervantès, un historien musulman en trompe-l’oeil auquel l’écrivain espagnol attribue par goût de la facétie une partie de ses propres récits… Autant dire que Simon est lui-même pris dans les rets d’une certaine forme d’illusion littéraire… Par ailleurs, un renversement va s’opérer dans le cours du roman. David est exclus de son école parce qu’il refuse de se soumettre à l’autorité du maître, invente des histoires abracadabrantes, ne semble pas avoir fait l’effort d’apprendre à lire, écrire, compter. On découvrira pourtant qu’il sait aussi bien lire, écrire que compter… Une décision de justice le contraint à rejoindre un centre spécialisé pour enfant inadaptés à Punto Arenas, décision à laquelle sa «mère» refuse irrévocablement de se soumettre, préférant tout quitter pour prendre la fuite avec son enfant. Un mystère plane sur cette mystérieuse école : s’agit-il d’un univers concentrationnaire, une sorte de camp de redressement ceint de barbelés comme tendent à nous le faire croire le témoignage de David (qui y séjourne quelque temps) et les appréhensions d’Inès ? Ou Punto Arenas constitue-t-il un lieu alternatif, de convivialité et de liberté qui aurait pu permettre à l’enfant d’échapper aux tentacules maternelles (ce que semble attester d’autres sons de cloche) ? L’enfant s’est-il enfui de Punto Arenas de son propre chef ou s’est-il résigné à quitter cette nouvelle vie pour satisfaire à l’appel intransigeant d’Inès ? Coetzee ne tranche pas et laisse planer un doute quant à la nature libératrice ou coercitive de ce lieu.

Simon, également hésitant sur ces questions, s’engage pourtant (comme par fidélité à un pacte) avec David, Inès, son chien et ses frères dans cette fuite en avant qui doit les conduire à Estrellita, dans le Nord du pays. L’étrange sainte famille tâte à nouveau de la poussière des routes et se trouve encore une fois contrainte à l’exil. Les derniers mots du roman semblent ainsi inaugurer un cycle sans fin : 

«nous cherchons un logement pour commencer notre nouvelle vie.»


Une Enfance de Jésus prend la forme d’une allégorie détraquée qui diffèrerait sans cesse son message de vérité. Coetzee joue sur des formes et des registres divers, glissant sans fausse note de la cocasserie à la mélancolie, pour nous offrir un récit puissant parsemé d’interrogations qui lui sont chères : l’oubli est-il rédempteur ? Est-il possible de vivre coupé de sa mémoire ? La violence peut-elle être expurgée d'une société ? Existe-t-il un lieu sûr où l’homme puisse se réinventer loin de ses vieux démons ? Quelles relations le réel et l’imaginaire entretiennent-ils ?

A défaut de réponses sûres ou rassurantes à ces questions, on gardera de la lecture du dernier roman de Coetzee le sentiment d’avoir voyagé en grande littérature.




J.M. Coetzee, Une enfance de Jésus. Editions du Seuil. 2013.Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga Du Plessis.



lundi 20 juin 2011

> Hendrik Witbooi : la parole et le sang

.

















L’expansion coloniale allemande sur les territoires de l’actuelle Namibie à la fin du XIXème et au début du XXème siècles reste par bien des aspects l’un des pans les moins connus de l’histoire du colonialisme européen en Afrique noire. A preuve, l’un des épisodes les plus sombres de cette période, généralement peu développé et que de nombreux historiens considèrent pourtant aujourd’hui comme marquant le premier génocide du XXème siècle : le massacre massif des Hereros, importante population du sud-ouest africain, à partir de 1904, suite à leur soulèvement réprimé contre l’administration allemande.
Les éditions du passager clandestin viennent de publier un document unique qui s’inscrit dans cette période et l’éclaire d’une manière inédite : la correspondance que le chef de guerre nama Hendrik Witbooi entretint avec ses ennemis africains ancestraux et avec les représentants successifs de l’autorité coloniale prussienne de 1884 à 1894, une dizaine d’années avant sa mort au cours d’un combat contre les forces du Kaiser. Dernier combat qu’il mena à l’âge de 74 ans… Cette correspondance est complétée par des notes et une série de paratextes (dont une éclairante préface de Coetzee) qui permettent de la réinscrire pleinement dans son contexte et d’en comprendre à chaque étape la portée et les enjeux.
Au-delà du témoignage historique qu’elles constituent, ces lettres sont bouleversantes à plus d’un titre. Witbooi fut en effet l’un des rares chefs locaux à refuser la « protection » que l’Empire s’efforça de mettre en place sur l’ensemble de ces territoires. L’un des seuls à comprendre très tôt que de tels accords ne pouvaient conduire qu’à la soumission et l’aliénation de ceux qui les ratifiaient et de leurs peuples. Il met en garde ses homologues des autres tribus, cherche pour l’occasion à construire la paix avec eux et refuse aussi longtemps que possible, dans de longues missives aux accents parfois voltairiens et plus souvent prophétiques (Witbooi était un luthérien prosélyte…), de renoncer à sa souveraineté et à l’indépendance de son peuple. Tantôt visionnaire et fin diplomate, tantôt pathétique dans sa volonté d’opposer une logique de l’honneur et du droit à l’effarante machine coloniale qui se déploie face à lui, Witbooi nous fait ici entrer au cœur d’une histoire complexe et douloureuse.
L’autre particularité de ces lettres est qu’elles développent souvent, par le statut qu’elles réservent à la violence, un discours anticolonial auquel certaines autres figures historiques ne nous avaient pas habitué. Witbooi, lui-même en conflit avec d’autres communautés, semble englober dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, celui qu’ils ont de se faire la guerre… Une position qui ne peut se comprendre que par l’histoire singulière de cette partie du continent et qui l’amène parfois à convoquer face à l’expoliateur blanc des arguments qui, sur le fond, pourraient justifier le fait colonial lui-même…


Que l’on ne s’y méprenne pas : la résistance que Witbooi opposa aux forces coloniales de l’Empire ne s’accommodait pas d’une vision particulièrement pacifiste de la société. L’enjeu n’était pas de conserver contre les ambitions prussiennes un Eden précolonial régi par l’entente et la cordialité entre frères africains, loin s’en faut. La guerre aura été la grande histoire de sa vie. A l’heure où le colonialisme allemand resserre son étau sur les vastes régions du sud-ouest africain, celui qui allait devenir le représentant des différentes communautés du Namqualand, était avant tout un chef de guerre. Depuis plusieurs générations une série d’antagonismes opposait ceux de son clan à plusieurs autres communautés et principalement aux Hereros. Vols de bétails, massacres, batailles rangées, villages incendiés ponctuaient régulièrement les relations des Namas et des Hereros, et la guerre tribale était l’une des occupations favorites de ceux qui allaient bientôt être confrontés à la machine coloniale.

Dans sa préface, John Coetzee retrace les grands moments de cette histoire agitée qui précède l’arrivée des colons allemands. Réduits à l’état de servitude par les Boers (fermiers néerlandophones installés en Afrique australe depuis le XVIIème siècle), lors de leur avancée vers le nord, les peuples de langues khoïsan s’étaient eux-mêmes déplacés plus au nord vers les territoires namas et avaient soumis à leur tour les communautés indigènes de ces régions avant de se mélanger à elles. La dynastie des Witbooi est directement issue de ces populations déplacées, conquises et à leur tour conquérantes, en marche vers le nord. L’une des conséquences de cette occupation des territoires du nord par les groupes qui avaient fui l’invasion des Boers fut la désagrégation des équilibres traditionnels et notamment de l’élevage tel qu’il était pratiqué en territoire nama. Le commerce se substitua peu à peu à un pastoralisme qui ne pouvait plus se suffire à lui-même et si l’élevage perdura, ce ne fut qu’au prix d’une recherche constante de nouvelles têtes de bétail parmi les troupeaux voisins, en d’autres mots, d’un état de guerre tribale perpétuelle. L’homme que les forces du Kaiser trouvent ainsi sur leur chemin n’est pas un paisible chef indigène vivant de cueillette et de chasse à l’arc. Hendrik Witbooi est un guerrier, certes local, mais un guerrier tout de même… Il a déjà lui-même conquis des territoires et son peuple dispose depuis longtemps d’armes à feu régulièrement acquises dans le cadre d’échanges commerciaux avec les Européens et notamment les Britanniques. L’affrontement entre communautés, au-delà des vieilles injures à laver ou de la persistance d’inimitiés familiales lointaines, constituait la pièce centrale d’une sorte de stabilité économique par défaut qui, dans ce contexte historique perturbé, n’avait pas encore trouvé d’autre alternative. D’où le fait, surprenant pour le lecteur d’aujourd’hui, que Witbooi s’y réfère souvent comme à un droit et une tradition. Ses revendications auprès de l’administration coloniale semblent souvent se ramener à la supplique suivante : «Mais laissez-nous donc nous battre en paix…». Il est d’ailleurs amusant, lorsque les Prussiens, conscients de ce qu’ils ont à y gagner, interdisent l’importation des armes à feux sur les territoires qu’ils souhaitent occuper, de voir Witbooi appeler de ses vœux leur prolifération illimitée.

«Les gens de ce pays vivent par le fusil : nous sommes pauvres et vivions de ce que nous parvenons à tuer. Ce ne sont pas les armes qui provoquent la guerre, mais le mal au cœur des hommes. Et c’est à cause du mal en l’homme que Dieu vous a donné, à vous les Blancs, le savoir et la faculté de fabriquer des armes : afin que ce mal provenant du cœur humain soit puni comme par le fouet, chez toute nation se refusant à vivre selon la volonté de Dieu. Les armes à feu sont donc l’instrument de Dieu dans la guerre par laquelle, à travers une nation, Il en visite une autre. C’est possible grâce aux armes à feu ; c’est pourquoi je vous demande, cher ami, de rouvrir l’approvisionnement en armes, des les laisser circuler librement à travers le monde afin que tous puissent les acquérir comme par le passé, et puissent vivre par le fusil.»

Programme assez éloigné de ce que l’on pourrait attendre d’un discours anticolonial «politiquement correct»…



Si les termes de souveraineté et de liberté reviennent souvent sous la plume d’Hendrik Witbooi lorsqu’il s’adresse aux administrateurs coloniaux qui l’invitent en vain à se ranger sous la protection de l’Empire, c’est finalement sur une certaine conception de la guerre que les deux parties s’opposent. On a souvent l’impression, en le lisant, qu’il ne s’indigne pas tant de ce qu’une nation étrangère puisse vouloir conquérir un peuple ou un territoire, que de la façon dont cette conquête peut être menée.

Première forme de conquête que Witbooi n’accepte pas : la fameuse « protection ». Elle se présente sous la forme frauduleuse d’une main tendue, qui cache mal l’asservissement qu’elle autorise. Il n’y cèdera d’ailleurs qu’en tout dernier recours, plusieurs années après la plupart des autres chefs de clans et lorsque cette protection sera devenue le seul moyen pour lui d’épargner à son peuple un massacre programmé…. A l’inverse, dès 1890, les Hereros signent un traité les plaçant sous protection allemande. Leur chef pense par cette voie pouvoir obtenir un appui conséquent dans le conflit qui l’oppose à Witbooi tout en conservant sa souveraineté dans l’administration de ses territoires. Hendrik Witbooi adresse alors à Samuel Maharero (devenu capitaine à la mort de son père) une série de courriers pour l’alerter et lui faire prendre conscience de l’erreur monumentale qu’il vient de commettre. Dans ces lettres, Witbooi fait preuve d’une lucidité politique étonnante : il sait que la protection est synonyme de servage et que par ce traité, les Hereros se sont aliénés corps et âme, ce dont ils ne tarderont pas à se rendre compte par eux-mêmes.


«Etre protégé par un gouvernement allemand ! Mais mon cher Capitaine ! Est-ce que vous réalisez ce que vous avez fait, ou pour qui vous avez fait ce que vous avez fait ? Vous a-t-on convaincu de le faire, ou est-ce le résultat de votre seule compréhension éclairée des choses ?»

Mais il s’insurge aussi contre une sorte de trahison tacite : Samuel Maharero aurait en quelque sorte perverti les termes d’un conflit ancestral entre «frères africains» en enchaînant «leur» vieille guerre à la puissance du colon blanc… Il en appelle alors, à travers une série de formules courtoises mais mordantes, à la fierté défunte de son homologue.

«Dites moi, cher Capitaine, quels dangers craignez-vous ? Vous ai-je vaincu ? Etes-vous si faible et sans défense que vous ayez besoin d’un pouvoir et d’un soutien étranger ? Je n’arrive pas à croire que votre grande nation et vous-même, qui vous dites chef suprême du Heroroland, puissiez avoir besoin contre moi de plus de puissance, alors que vous m’êtes déjà supérieur à tous égards, en hommes, en armes et en argent.»

Face à l’incursion coloniale allemande, le frère-ennemi aurait dû être avant tout, aux yeux de Witbooi, un allié naturel. Dès les débuts de l’expansion coloniale, Hendrik Witbooi s’efforcera de réunifier la plupart des communautés du Namaland et de sceller la paix avec les Hereros, ne parvenant à ce second objectif que partiellement et trop tardivement. Witbooi avait très bien perçu ce que Coetzee semble en mesure d’affirmer avec tout le recul dont il dispose, à savoir que «si les peuples du territoire s’étaient tout de suite unis pour résister aux colonisateurs, ils seraient peut-être parvenus à rendre l’entreprise trop coûteuse pour l’Allemagne».



Si Witbooi aspire fortement à cette unification, on voit aussi dans ces lettres l’effort qu’elle appelle de sa part… Il est amusant de voir à quel point, alors qu’il voudrait que le chef suprême des Hereros tienne tête à ses côtés aux Allemands, il lui est souvent difficile de renoncer à évoquer les torts qu’il attribue aux Hereros dans la guerre qui les oppose. Ses discours alternent entre conciliation et reproche, appel à la raison et dénonciation…

«Vous regretterez éternellement d’avoir abandonné votre terre et votre droit de régner entre les mains des hommes blancs. Car cette guerre entre nous n’est, de loin, pas un fardeau aussi lourd que vous semblez l’avoir pensé quand vous avez pris cette décision capitale. Cette guerre résulte de causes et de problèmes précis et aboutira, avec le temps, à une paix juste […]»

Note fraternelle, pleine d’espoir et de modération, aussitôt suivie de l’évocation, sur un tout autre ton, des causes de la dite guerre…

«Vous savez que cette guerre n’est pas sans fondements, qu’elle n’a pas commencé sans raison, mais qu’elle est née de la suffisance de vos actes, du cœur assassin dont votre peuple fait preuve depuis les temps les plus reculés et que le prêche constant de l’Evangile ne parvient pas à réformer».

L’autre forme de conquête que Witbooi trouve illégitime est celle qui passe par une guerre qui renoncerait aux codes de l’honneur. Lorsqu’il s’adresse à ses interlocuteurs allemands, il évoque bien sûr sa volonté de rester libre mais surtout son droit à pouvoir défendre cette liberté. C’est pour cela que la question des armes est sa préoccupation centrale. On ne peut affronter d’ennemi que dans la mesure où il est en capacité de se défendre. C’est cette logique qui conduit le Capitaine à cette étonnante requête auprès du colonisateur : celle de lui fournir les armes qui lui permettront de se défendre contre lui. Le 12 avril 1893, à Hoornkrans, Hendrik Witbooi est victime d’une attaque surprise des troupes allemandes conduites par le capitaine Von François. Il déplore de nombreuses pertes, notamment parmi les populations civiles. Il s’adresse alors à l’officier allemand, non pas tant pour revendiquer un quelconque droit à ne pas être attaqué, que celui de pouvoir se défendre.

«Et si vous avez l’intention de continuer à me combattre, je vous implore une nouvelle fois, cher ami, de m’envoyer deux caisses de cartouches Martini-Henry, de façon à ce que je puisse contre-attaquer. Jusqu’ici je n’ai pas attaqué, car vous avez interrompu mes fournitures d’armes, puis c’est vous qui m’avez attaqué. Aussi, donnez-moi des armes, comme il est de coutume entre grandes et nobles nations, afin que vous conquériez un ennemi armé : ainsi seulement votre grande nation pourra prétendre à une victoire honnête.»

Le discours de Witbooi en appelle plus à une logique de l’honneur dans la guerre qu’à une argumentation qui viserait à invalider le principe même de l’agression allemande. D’ailleurs, lorsqu’il évoque les territoires qui lui appartiennent et qu’il entend bien ne pas céder à l’appétit expansionniste du Kaiser, Witbooi n’éprouve aucune honte à rappeler qu’il les a lui-même conquis, mais, et tout est là à ses yeux, «au prix du sang». La dynastie qu’il dirige, et c’est là le paradoxe de cette figure de la résistance anti-coloniale qu’incarne Hendrik Witbooi, s’est historiquement développée en acquérant des terres qui ne lui appartenaient pas… C’est par contre dans le respect de l’équilibre des forces et des moyens que se place pour lui la question de la légitimité ou de l’illégitimité. Coetzee le rappelle, Witbooi était attaché à des règles strictes : ne jamais s’en prendre aux femmes et aux enfants, ne jamais attaquer un ennemi désarmé, respecter les prisonniers de guerre, offrir une sépulture aux combattants ennemis tués au combat, ne jamais trahir les termes d’une trêve avant qu’elle n’ait expiré… Valeurs d’un autre temps qui semblent souvent mises à mal, aussi bien par les forces allemandes que, à l’en croire, par certains de ces ennemis africains qui n’hésiteraient pas à massacrer femmes et enfants.

Les lettres de Witbooi réservent encore bien des surprises. Son entêtement à ne pas se soumettre, alors même que l’équilibre des forces joue largement en sa défaveur, donne lieu à des échanges épistolaires étonnants avec le capitaine Leutwein (autre administrateur colonial allemand). Witbooi y est souvent poignant lorsqu’il défend la liberté de son peuple et son désir irrépressible d’en rester le seul souverain. Les échanges frisent parfois la cocasserie lorsque Leutwein, exaspéré, lance à Witbooi ultimatum sur ultimatum, rassemblant tous les éléments objectifs qui tendent à lui démontrer qu’il n’a plus d’autre issue que de se soumettre…et que le vieux guerrier lui répond par des formules alambiquées et pleines de déférence pour lui faire savoir qu’il ne parvient toujours pas à se décider à renoncer à sa liberté… Emouvantes également ces lettres où Witbooi s’enquiert de la santé morale et physique de chacun de ses hommes capturés par l’ennemi. Il en tient le compte minutieux et insiste à chaque nouvelle lettre pour qu’ils soient traités avec égard et libérés au plus vite. Ou lorsqu’en pleine retraite dans les montagnes du désert namibien, blessé, malade au milieu du feu des combats, il continue à correspondre avec Leutwein, lui demandant en post-scriptum de lui faire parvenir du papier pour ses prochaines lettres…

Le journal d' Hendrik Witbooi sera saisi au cours d’un raid allemand en 1894. Nous n’avons plus trace de sa correspondance au-delà de cette date. Après une lutte acharnée, les tribus du Namaquland se soumettent et signent le traité honni. Ironie de l'histoire, en 1904, les Hereros se soulèvent contre une protection devenue depuis plusieurs années ce que Witbooi avait prédit qu’elle serait : une oppression cruelle et systématique. Le Capitaine du Namaqualand rejoint les rangs de ses ennemis de toujours pour combattre enfin à leurs côtés. Une alliance trop tard venue. Witbooi meurt au combat. Les Namas et les Hereros sont définitivement vaincus. Près de 100.000 hommes, femmes et enfants de cette dernière communauté seront exterminés entre 1905 et 1907 : exécutés, condamnés à mourir de soif ou de faim dans le désert ou déportés dans des camp de concentration sur différents territoires coloniaux allemands.

Héros de la résistance anticoloniale, chef de guerre charismatique et homme d’honneur, Hendrik Witbooi témoigne aussi, dans ces lettres, des violences historiques internes dont certaines populations d’Afrique australe n’ont pas su se déprendre à temps, quand leur salut pouvait encore en dépendre.













«Votre paix sera la mort de ma nation». Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi, capitaine du Grand Namaqualand. Le passager clandestin. 2011. Préface de J.M. Coetzee. Traduit de l’anglais par Dominique Bellec.


Images : 1) Portrait de Hendrik Witbooi par Cobus van Bosch (source) / 3) Namaqualand (source) / 4) Leutwein et Samuel Maharero (source) / 5) Hendrik Witbooi en 1900 (source)









samedi 30 avril 2011

> Coetzee en pente douce

.


Avec l’Eté de la vie, J.-M. Coetzee signe le troisième volet d’une suite autobiographique entamée en 1997 avec Scènes de la vie d’un jeune garçon. L’arrêt sur image se fait cette fois sur les années 70, période où, écrivain encore peu connu, Coetzee revient en Afrique du Sud après quelques années passées aux Etats-Unis et s’installe dans la région du Cap avec son père. Derrière ce titre, qui à la lecture du livre résonne vite comme une antiphrase, se déploie le portrait en mosaïque d’un trentenaire taciturne et solitaire. Un homme qui semble se fondre dans la grisaille d’une existence désenchantée avec pour toile de fond l’ombre discrète d’une nation déchirée par sa propre violence. Mais c’est par la construction d'une fiction que l’écrivain sud-africain choisit de nous restituer un peu de cette part de lui-même… Le Coetzee que nous connaissons vient de mourir et un universitaire anglais s’est mis en tête de rédiger sa biographie. Il mène pour cela une série d’entretiens auprès des quelques personnes encore vivantes qui ont connu l'écrivain une trentaine d’années plus tôt. Ce détour aurait pu prêter le flanc à un bel et habile exercice d’immodestie. Il sert au contraire un récit d’où l’humour et l’autodérision ne sont pas absents mais où s’expriment avant tout l'effacement d'un homme devant la fragilité de l’existence, et cette sorte d’amertume retenue qui est au cœur de l’œuvre de Coetzee.


Le biographe imaginaire de feu J.M. Coetzee n’a pas eu la tâche facile. La vie sociale et intime de l’écrivain, qui s’improvise ici en personnage posthume, ne semble pas avoir laissé foison de traces ni d’impressions inoubliables, surtout sur la période considérée. Il nous livre un travail en cours, centré autour de cinq personnes l’ayant connu dans les années 70, à l’époque de son retour au pays natal. Il y aura tour à tour Julia, la maîtresse exubérante, Margot la cousine afrikaaner, Adriana la veuve brésilienne vainement courtisée durant un temps par celui qui fut le professeur d’anglais de sa fille, Martin qui ne côtoya Coetzee que lors d’un entretien de recrutement pour un poste d’enseignant à l’université du Cap et Sophie, une collègue française restée en Afrique du Sud après son divorce et avec qui il eut une liaison peu durable. Voilà la matière relativement limitée que le jeune investigateur va tenter d’exploiter de son mieux, relançant les questions, réclamant des précisions afin d’avancer, parfois tant bien que mal, dans le sujet qui l’occupe. A ces cinq témoignages s’ajoutent, en début et en fin de texte, quelques extraits de carnets annotés de l’écrivain.

Ce faux brouillon biographique tisse peu à peu récit singulier, impose un rythme, une densité. Le morcellement des points de vue, généralement utilisé pour démultiplier les perceptions possibles d’une même réalité, produit ici un effet inverse, ou à tout le moins plus subtil. Les différents témoins dévoilent en effet une figure à peu près partagée, et jamais flamboyante, de l’homme que fut Coetzee : celle d’un individu inhibé, peu sociable, sans ambition et qui semble épouser une apathie substantielle jusque dans ses désirs les plus vrais. Ces grands traits constituent un thème autour duquel les variations se joueront plutôt sur le versant des témoins. Entre émotion, humour, dénégation, les témoignages se suivent et ne se ressemblent pas, s’accordant seulement en ce qu’ils renvoient de l’homme dont il est question une image à peu près similaire…


Certains de ces témoins auront même tendance à détourner l’exercice pour parler avant tout d’eux-mêmes. Leur prise de parole prend parfois des allures comiques comme chez Julia, qui apparaît peu à peu comme un personnage semi-hystérique : elle ouvre régulièrement des parenthèses, ramène de plus en plus souvent le propos à elle, annonce sans cesse qu’elle n’ajoutera qu’une «dernière chose» avant de rebondir sur un nouvel épisode ou une nouvelle digression, toujours plus long que le précédent. Ce qu’elle redoute plus que tout, est de figurer comme un personnage secondaire dans la vie de l’écrivain, défendant avant tout le principe selon lequel c’est lui qui fut au second plan dans sa propre vie amoureuse. Elle met en garde le biographe contre un tel travestissement :

«Vous faites une lourde erreur si vous vous dites que la différence entre les deux histoires, l’histoire que vous vouliez entendre et l’histoire que je vous livre, n’est rien d’autre qu’une question de perspective – que si, de mon point de vue, l’histoire de John n’aura peut-être été qu’un épisode parmi d’autres dans la longue histoire de mon mariage, néanmoins par un petit tour de passe-passe, une rapide manipulation de la perspective, un travail d’édition astucieux, vous pouvez transformer cela pour en faire une histoire sur John et l’une des femmes qui sont passées dans sa vie. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Je vous avertis très sérieusement : si vous partez d’ici et commencez à tripatouiller le texte, tout ne sera plus que cendres entre vos doigts.»

Car dans ce work in progress biographique, bien des questions se posent : où se trouve, s’il en existe une, la vérité d'un homme ? Evoquant Coetzee, certains de ces témoins ne jouent-ils pas eux-mêmes à cache-cache avec leurs propres peurs, leurs propres sentiments ? Qu’accepte-t-on ou pas de révéler, de dire ou d’avoir dit ? Si certains entretiens sont présentés comme des dialogues restitués, d’autres sont amenés comme les relectures d’entretiens déjà effectués et que le biographe soumet à la validation de ses interlocuteurs. C’est notamment le cas avec Margot, la cousine sud-africaine retrouvée dans les années 70. Lors de cette relecture, elle demande à plusieurs reprises que tel passage, que nous sommes en trains de lire, soit supprimé ou reformulé…

« - C’est pourtant ce que vous avez dit.
- Oui, mais vous ne pouvez pas transcrire ce que j’ai dit mot pour mot et le faire savoir au monde entier. Je n’ai jamais donné mon accord là-dessus. »

Coetzee joue ici constamment avec le travail de censure et d’autocensure qui est au cœur de l’écriture (auto)biographique.

Dans ce jeu de perspectives, l’auteur se complaît aussi à une certaine forme d’autodérision. De nombreuses scènes qui émaillent les souvenirs des différents personnages évoquent des ratés : pannes de voiture, barbecues moroses, répliques inappropriées. Le jeune homme renvoie constamment de lui-même, à travers ces témoignages, une image terne et maladroite.

Si certains de ses rendus portent à sourire, on n’est toutefois loin de la performance humoristique systématique. La maladresse est sans excès et le manque de chaleur et d’engagement traduit sans doute quelque chose de plus grave, de plus profond et que ne rachète aucun effet spectaculaire. Un mal-être venu de loin et suffisamment digéré pour avoir perdu toute grandiloquence. Une forme de malaise existentiel diffus autour duquel le lecteur gravite en permanence sans jamais pouvoir y entrer de plan pied. Tant et s’y bien que le portrait de l’écrivain semble s’effacer au fur et à mesure qu’il se construit.



Quelques éléments transparaissent parfois auxquels il est possible de rattacher cette mélancolie. Il y a notamment cet étrange pays au cœur duquel la communauté Boer a pris racine et poussé comme une aberration historique. Un pays que Coetzee, dans les premières pages de l’Eté de la vie, dit porter en lui comme une souillure que même l’exil ne parvient pas à laver. Une forteresse où la violence s’est développée comme une seconde peau. Il n’y a le plus souvent aucune analyse politique ou historique dans le texte mais des brèches qui laissent filtrer cette violence, la rendent soudain palpable. Ce sont ces crimes et ces règlements de compte que l’homme de retour chez lui retrouve dans les entrefilets des journaux alors que son père vieillissant semble s’être résigné à une forme d’indifférence amère ; ces trains qu’il est impossible de prendre passée une certaine heure ; le mari d’Adriana, agressé à coup de hache au cours de l’attaque du hangar qu’il surveillait sur les docks et dont elle a accompagné la lente agonie ; ces détails du quotidien qui rappellent au détour d’une phrase les frontières infranchissables qui séparent l’univers des Blancs de celui des Noirs.

Ce pays condamne ainsi ceux qui en sont à un attachement douloureux parce que vécu comme absurde, à une nostalgie déraisonnable. C’est peut-être dans le récit de Margot, la cousine de sang, que l’on trouve les pages les plus poignantes. C’est sans doute entre eux que se dessine la relation la plus forte, une relation de tendresse amoureuse enfouie auquel cet «homme de bois» n’a jamais su donner la moindre forme, ni par les gestes ni par les mots. Au retour d’un déplacement à Merweville, une petite ville désolée où Coetzee envisage un temps de s’installer avec son père, ils se retrouvent immobilisés par une panne de moteur dans le Karoo, cette vaste plaine désertique qui semble refléter l’âme aride du pays. Dans ce «non-lieu» éloigné de tout, les deux cousins semblent un instant partager la même vision du pays et de ce qui les y retient.

«Ce coin du monde. Elle ne pense pas à Merweville ou Calvinia, mais à tout le Karoo, au pays tout entier peut-être. Qui a eu l’idée de faire des routes, de poser des voies de chemin de fer, de bâtir des villes, d’y faire venir des gens et de les attacher à ce pays, de les y river par des liens qui leur percent le cœur, de sorte qu’ils ne peuvent s’échapper ?»

Mais derrière ce sombre attachement, le pays devient parfois la métaphore d’un mal plus vaste qui dit la fragilité même de notre présence au monde. Dans le Karoo, Coetzee repense au passage d’un livre d’Eugène Marais consacré à l'observation d'un groupe de babouins.

«Il écrit qu’à la tombée de la nuit, quand la bande cessait de chercher à manger et regardait le soleil descendre, il voyait percer dans les yeux des plus vieux babouins comme une pointe de mélancolie, comme si naissait en eux la conscience de leur mortalité.»

Une conscience qu’aiguisent en lui les paysages désertiques de son pays.

«[…] Je comprends ce que le vieux babouin pensait en regardant le soleil descendre, le chef de la bande, celui dont Marais se sentait le plus proche. Jamais plus, pensait-il : Une seule vie et puis jamais plus. Jamais, jamais, jamais. C’est l’effet que le Karoo a sur moi. Le pays me rend tout mélancolique. Il me gâche le goût de vivre.»

L’écriture, vers laquelle s’est déjà définitivement tourné Coetzee à cette époque de sa vie, ne sera pas tant l’occasion d’échapper à cette prison de l’âme que de la ressasser de diverses manières. L’évocation de ce travail d’écrivain occupe une part mineure dans l’Eté de la vie. Cela relève d’un choix du biographe imaginaire et cet engouement est avant tout perçu par les yeux de ceux avec lesquels celui-ci s’entretient. Coetzee n’a alors écrit que quelques livres, dont Terres de crépuscule, dans lequel Julia décrypte quelque chose qui ressemble un peu à l’image que cet homme lui renvoie :

«Je ne dis pas que l’écriture des Terres de crépuscule manque de passion, mais la passion qui informe l’écriture reste obscure.»

Tout comme le cœur de l’écrivain semble hermétique à ceux qui l’ont connu, son goût pour l’écriture est avant tout appréhendé par eux comme un prolongement de sa solitude, une façon de creuser ce décalage qui le fait passer à côté des autres et de la vie. Margot, d’abord irritée par la panne qui les bloque dans le Karoo et que son cousin n’arrive pas à résoudre, s’emporte silencieusement contre lui et les siens.

«Une famille loufoque, sans plomb dans la tête ; des clowns. ‘n Hand vol vere* : une poignée de plumes. Et même celui d’entre eux en qui elle avait mis quelque espoir, qui est assis à côté d’elle et qui est reparti tout de suite au pays des songes, s’avère être un poids plume. Il s’est sauvé à la conquête du vaste monde et revient maintenant tout penaud dans leur petit monde, la queue entre les jambes. Un évadé raté, un mécano raté en plus, et c’est elle qui en ce moment fait les frais des bourdes de cet incapable. Et un raté de fils. Il va glander dans cette vieille maison poussiéreuse de Merweville, mordillant un crayon en essayant de vous tourner des vers. O droë land, o barre kranse… Ô terre sèche et aride, ô falaises ingrates… Et ensuite ? Quelque chose sur la weemoed, la mélancolie, pour sûr.»

Cette mélancolie, sans doute, a fait son chemin. Et loin des envolées lyriques évoquées dans ce passage, la weemoed de Coetzee s’est faite minérale. Dans l’Eté de la vie, elle alimente encore à mots mesurés l’une des écritures les plus exigentes de notre temps. Ce récit polyphonique, où les effets de distance se mêlent à un désespoir radical, approche par cercles concentriques un centre de gravité qui se dérobe sous nos yeux. Et l’exercice autobiographique, fût-il détourné, semble d’une certaine manière voué à l’échec. Il nous laisse sur le seuil d’un cœur fermé à double tour qui ne se dévoile jamais tant qu’entre les lignes.

*Margot et John communiquent en afrikaans. Certains passages de leurs dialogues figurent dans cette langue, suivis de leur traduction en incise directe dans le texte.








John Maxwell Coetzee, l'Eté de la vie. Editions du Seuil. 2011. Traduit de l'anglais par Catherine Lauga Du Plessis.


Images : 1) Photographie d'Eugen Richards (source) / 3) Photographie de Michaël Subotzky (source) / 4) Le Karoo (source)