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jeudi 27 février 2014

> Chi va piano, va sano

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Ouvrir un nouveau livre de FabioViscogliosi, c’est retrouver immédiatement une musique, une fausse nonchalance qui se promène de souvenir en souvenir, d’étincelle en étincelle, de menue réflexion en petites choses du quotidien… Mais l’air de rien, les frêles ruisseaux font parfois de grandes rivières… Car avec sa manière buissonnière, il sait aussi nous parler de choses graves. Dans son précédent récit, Mont-Blanc, il revenait à travers une série de fragments sur la mort accidentelle de ses parents dans le tunnel du Mont-Blanc en mars 1999 : un livre de deuil qui savait pourtant aussi butiner du côté des écarts et jouer d’une certaine forme de légèreté.


Avec Apologie du slow, l’écrivain franco-italien (également musicien et illustrateur) compose un nouveau récit étoilé comme on les aime sous sa plume. Cent-neuf fragments et un post-scriptum où il est tout autant question de ses écarts de conduite (au volant…) que d’un tuyau métallique aperçu derrière la vitre d’un TGV, de son goût pour les nuages, des poules qu’égorgeait sa grand-mère ou de ce que lui inspirent au fil des jours la rêverie et l’hésitation… On y évoque ou on y croise Perec, Leonard Cohen, Miguel Gerardo-Feliz, Robert Altman et bien d’autres encore, qui revêtent le plus souvent un habit d’amitié qui ne les distingue guère des intimes et familiers lambda dont la vie nous fait don.


 Et l’on perçoit tout de suite la grâce de ce qui, ailleurs, aurait pu n’être que trivial ainsi qu’une belle façon d’alentir ce qui aurait pu ne faire que passer. Une leçon de vie, en somme, pour la goûter pleinement, sur toute la gamme inaperçue des doux et des amers.




Ce sont parfois de simples souvenirs que l’auteur déroule dans ses pages : une partie de tandem en Italie avec son père, le projet de construction d’un abri antiatomique avec ses cousins alors qu’il était enfant, celui, avorté pour raisons financières, d’un film autour du dernier tableau de Mondrian, le rêve d’une soirée étonnante dans une villa entre Milan et Venise. Dans d’autres textes, il procède plutôt à une série de variations autour de ses goûts ou de ses lubies : sa manie de rouler en écoutant des fichiers audio, celle de dessiner des nuages, son inclination compulsive à acheter de vieux manuels obsolètes portant sur toutes sortes de choses. Ailleurs, il part d’une phrase qui l’a accroché dans un livre, du détail d’un tableau, d’un paysage, d’une parole entendue à la volée – et il se laisse aller à en tirer un fil personnel, entre rêverie et réflexion.

Il serait vain de chercher une logique à tout cela et il y a chez Fabio Viscogliosi un art à la fois savant et spontané de la divagation. Parfois des motifs s’entrecroisent ou rebondissent les uns contre les autres, un souvenir en appelle un autre… Les fragments se succèdent et se ressemblent ou ne se ressemblent pas. Certains d’entre eux semblent s’emboîter le pas comme des ritournelles façon « marabout de ficelle »…


Ainsi, par exemple, Fabio Viscogliosi passe de l’illusionnisme philosophique selon Clément Rosset au brouillard comme phénomène météorologique par le lien que ces deux entités entretiennent avec «la douceur». L’illusionnisme philosophique, nous dit  Rosset, consiste à annoncer le sens sans le montrer, à la manière d’un prestidigitateur, et semble fonctionner par «dérapages furtifs». Il s’agit là, pour Viscogliosi, de  l’une des manifestations les plus réussies de la douceur. Par ricochet, il glisse dans le passage suivant vers cette autre douceur que contient immanquablement le brouillard, pareil à un «nuage dont la base toucherait le sol»….


Apologie du slow nous invite à intégrer dans le cercle de nos considérations tout ce qui demeure généralement à sa périphérie. Les écueils, les possibles, les commencements non prolongés et les points de suspension ne sont pas à négliger. Fabio Viscogliosi semble vouloir nous dire (ou en tout cas en fait une règle pour son compte) que la vie n’est pas seulement faite de ce qui nous arrive mais aussi de ce qui aurait pu nous arriver, ne nous est pas tout à fait arrivé. De toutes ses particules suspendues qui, au-delà et avec ce que nous avons vécu, ont alimenté et alimentent notre temps traversé. Rêves, ébauches, apparitions, pensées fugitives… On vit aussi avec cette part d’irréel du passé qui nous habite, tel ce «grand frère mort très jeune» que l’auteur n’a jamais connu et dont il se demande souvent qui il aurait pu devenir, quel frère vivant il aurait pu faire. Il le présente comme un absent qui a vieilli avec lui…


Mais tout ne se joue pas, loin de là, du côté des fantômes. Il y au contraire, dans cet intérêt pour le fragmentaire, le modeste, le périphérique (que relance ici l’écriture dans sa forme même) une façon d’être au monde. Et peut-être même une forme de conjuration :


«On respire dans l’inachèvement un parfum qui contredit la mort»


Un apophtegme qu’illustre par ailleurs la scène finale de La solitude du coureur de fond, le film de Robert Altman, une scène qu’affectionne particulièrement Viscogliosi. On y voit un jeune coureur s’arrêter devant la ligne d’arrivée, se laisser doubler par tous les concurrents sur lesquels il avait pris une avance considérable et refuser de franchir ladite ligne… Il se justifie ainsi :


«La seule fois où je toucherai cette corde à linge c’est quand je serai mort et qu’un cercueil bien confortable aura été préparé de l’autre côté ; en attendant, je suis un coureur de fond solitaire qui traverse le pays sans se soucier de tout ce qui peut lui arriver.»


En lisant Apologie du slow on pense parfois aux Autorportraits d’Edouard Levé, à d’autres furtives voire oulipiennes façons d’être à soi sans y être… et à quelques littératures dans les marges, qui, quand elles possèdent ce je ne sais quoi de juste et d’accordé, font passer le monde par le chas d’une aiguille.


(Cet article peut également être lu sur Culturopoing)














Fabio Viscogliosi, Apologie du slow. Stock. 2014


 

mardi 10 janvier 2012

> Après le tunnel

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Artiste discret, navigant entre graphisme, chanson et écriture, Fabio Viscogliosi poursuit un travail personnel entamé avec Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit, texte que nous avions brièvement évoqué ici. Son dernier livre, Mont Blanc, est paru en septembre 2011. Dans cet ouvrage au titre aussi bref et factuel que le précédent était poétique, Viscogliosi revient plus frontalement sur un événement qui traversait pudiquement son premier récit : la mort violente de ses parents, disparus dans l’incendie du tunnel du Mont Blanc le 24 mars 1999. Un livre de deuil, donc, que douze années séparent de l’événement sur lequel il se penche, temps qu’il aura peut-être fallu à l’auteur pour en parler directement. Un livre de deuil, mais pas seulement. Car l’écriture de Viscogliosi est buissonnière, elle file les lieux, les objets, les livres. Elle se laisse porter par des échos qui nous éloignent parfois de leur préoccupation première pour y revenir par d’autres chemins. L'écriture se cherche, à travers des fragments, des souvenirs, des écarts. Et le résultat est un livre composé d'éclats de mémoire et de sensibilité qui trouvent finalement leur raccord dans une musique simple, touchante et profonde.



On commence ici par le commencement. Il y a le coup de téléphone d’une tante et l’événement est là, dans toute la brutale simplicité du fait divers :

«Les gendarmes viennent de nous prévenir, il s’est produit quelque chose de très grave, une catastrophe, un camion a pris feu sous le tunnel du Mont-Blanc»

Puis la mort des parents est annoncée, sobrement mais sans ménagement :

«Ta mère et ton père sont décédés»

En quarante-neuf fragments, Fabio Viscogliosi revient sur cet événement, l’observe, le décortique, s’en écarte, s’en approche à nouveau. Il ne remonte pas le fil du temps pour nous brosser la vie de ses parents, mais brode une sorte de toile d’araignée dont le centre est cette mort subite et incompréhensible.

C’est d’abord le jour J lui-même qui est repris dans le menu détail d’une série de suppositions. Le fils, qui n’était pas avec ses parents ce jour-là, construit le récit possible de cette journée, l’enchaînement des événements qui a tranquillement conduit le couple au mauvais endroit au mauvais moment. Il s’appuie aussi pour cela sur les nombreuses informations que la presse et Internet ont fournies sur cet événement qui allait bientôt être très médiatisé. Des noms apparaissent, des bribes d’histoires reconstituées à partir des différentes enquêtes qui ont été conduites. Les parents deviennent aussi les personnages d’un récit écrit par d’autres, ils côtoient la communauté des morts du tunnel, les «Ernesto, Patrick, Maurizio, Bruna, René, Stefano, Jean-Michel, Ambroise, Gabrielle, et tant d’autres» auquel l'auteur rend au passage un hommage discret.

Ce qui aurait pu être l’histoire d’un procès à charge prend une toute autre tournure. Si le chemin de croix juridique des familles des victimes est évoqué, il ne constitue pas le cœur du récit. L’avocat de la partie civile apparaît comme un trublion à bretelles qui ne brille pas par ses compétences et la question des torts, des responsabilités, de ce qui aurait dû être fait ou aurait pu être évité n’est pas ce sur quoi s’étend le plus longuement l’auteur de Mont Blanc.

Il revient plutôt sur les signes, les souvenirs, les indices. Sur un passé qui se trouve soudain relié par de multiples faisceaux à cet événement pourtant non prédictible. Pourquoi ce 24 mars 1999 le narrateur achète-t-il un vinyle du groupe allemand Kraftwerk intitulé Autobahn (autoroute) ainsi qu’un album du trompettiste Don Ellis au titre éloquent, Essence ? Pourquoi retrouve-t-il plus tard dans ses affaires un vieux Paris-Match de l’année de sa naissance dont la première page affichait : «L’épopée du tunnel du Mont-Blanc, nos reporters font pour vous la première traversée Italie-France». Aucune superstition ici, juste un étonnement devant la façon dont le sens peut se tresser à rebours d'un événement impensable.

L’étonnement est d'ailleurs souvent ce qui guide la plume de l’écrivain. Etonnement devant des mots qui ne s’aiguisent jamais que lorsqu’ils sont vécus.

«C’est idiot il m’a fallu quelque temps pour réaliser que ma sœur et moi étions orphelins, désormais. Orphelins ? J’avais dépassé les trente-trois ans. Orphelin, orfano, orphan, d’une langue à l’autre le mot conserve sa mélodie aigrelette. Je l’ai caressé comme un galet dans ma poche, encombré par sa présence polie.»
Même variation autour de l’expression «faire son deuil», formule convenue qui appelle de nombreuses déclinaisons dont certaines relèvent du registre de l’humour familial : «comme on fait son deuil on se couche». Un deuil auquel l’auteur se refuse d’abord dès qu’il en considère le sens premier : «faire son deuil de quelque chose : se résigner à en être privé».

Mais à partir de cet événement tardivement primordial, Viscogliosi compose un cercle qui va s’élargissant, un peu comme ceux que dessinerait autour d’elle une pierre jetée dans l’eau. La mort se concentre autour de détails qui se développent librement sur l’axe des abscisses et des ordonnées. Il va par exemple cherhcer dans les journaux de quelques écrivains ce qu'ils auront retenu du 24 mars 1999. Ainsi ne trouve-t-il rien à cette date sur l’incendie du tunnel, que ce soit dans la Vie extérieure d’ Annie Ernaux ou dans le Carnet de notes de Pierre Bergounioux où le début des hostilités en Serbie semble éclipser le reste. Ailleurs, lui reviendront bientôt plusieurs scènes de la Mort aux Trousses, film fétiche de l’enfant qu’il était et que la famille se passait en boucle. Et puis c’est le Mont Blanc lui-même qui devient une sorte de lanterne magique et vénimeuse d’où s’échappe soudain toute une série d’images et de réminiscences qui en prolongent les éléments constitutifs. La neige déclenche ainsi le souvenir de quelques dialogues de Ma nuit chez Maud , le film de Rohmer : «Ca fait faux, ça fait toc. Je n’aime pas tellement la neige. Ca fait gosse. J’ai horreur de tout ce qui rappelle l’enfance». Elle fait ressurgir la figure du poète japonais Issa qui «aimait pisser tout droit dans le blanc immaculé» et ne s’adressait guèreans sa solitude, qu’aux animaux qu’il croisait : «Viens jouer avec moi, moineau orphelin».

Il baguenaude également, peut-être «pour conjurer la peur ou le mauvais sort» dans les livres de montagne et notamment dans un ouvrage publié dans les années trente par le Club alpin français. Mais sans doute est-ce aussi parce qu’il préfère finalement les «montagnes de papier», les seules qui ne soient pas des fictions, que ses divagations alpines le conduisent vers le Mont Ventoux de Pétrarque.



Chez Viscogliosi, la déambulation mélancolique du côté des livres, des écrivains qui ont compté, du cinéma, de la musique ne relève pas de l'enrobage esthétique. Elle provient d'un mouvement d’ensemble qui, dans un jeu de constantes correspondances, fait également surgir les souvenirs personnels, les objets, les gestes, les moments du réel, la cicatrice, à vif ou apaisée, des parents disparus.

On croise Perec, Copperfield, Orson Welles, Wim Wenders... Jusqu’à cette longue promenade dans Genève que l’auteur s’invente aux côtés de Borges. Une flânerie qui n'est pas sans rappeler la poésie grave et légère de Vila-Matas. Les deux hommes traversent ensemble le cimetière où repose l’écrivain argentin et à la porte de celui-ci les chemins se séparent, Borges poussant avec simplicité le promeneur endeuillé de l’autre côté de la mort :

«Voyez-vous, jeune homme, le monde est vaste, vous le savez. Si je puis vous donner un conseil, profitez-en, sans plus tarder. Lorsqu’on a rendez-vous avec la vie, on ne la fait pas attendre».

Fabio Viscogliosi fait partie de ces écrivains par lesquels on pourrait croire qu’il est simple d’écrire. Qu’il s’agit seulement de laisser les événements glisser sur le papier, de se laisser rebondir d’idées saisies au vol en souvenirs fugaces. Il n’est pourtant pas si courant, à travers un étoilement de textes que l’on dirait agencés au hasard de l’humeur, de la douleur et de la mémoire, de parvenir à une mélodie à la fois aussi juste et fragile.










Fabio Viscogliosi, Mont Blanc. Stock. 2011


Images : 1) Kargal, Derrière la vitre (source) / 3) Borges (source) / 4) Fabio Viscogliosi (source)

lundi 5 décembre 2011

> Montreuil au fil de l'oeil

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Le salon du livre de jeunesse de Montreuil, à son premier soir, a toujours un petit côté Beaujolais Nouveau match retour. En moins râpeux que l’aller, diront certains. On prend des forces avant l’assaut des groupes scolaires et la sortie dominicale en famille. Moment fatidique où votre fils ne manquera pas de vous faire planter deux heures au beau milieu du stand le plus flashy de tous, celui que vous auriez volontiers contourné. Et où votre fille vous jurera sur la tête de son journal intime que vous êtes complètement passé à côté de l’indispensable Twilight 4, chef d’œuvre crépusculaire de ce début de siècle, qui ne peut qu’arracher des cris de douleur et de joie à tout lecteur normalement constitué. Mais ça, c’est pour plus tard. Pour l’heure, c’est mercredi soir et on ne verra pas plus d’enfant à Montreuil qu’au congrès annuel des neurologistes de Suisse romande. Normal, la soirée en question est placée sous le signe des rencontres professionnelles, et l’on jurerait que la moitié de la Seine-Saint-Denis travaille dans l’édition de jeunesse. Ici le Dom Perignon coule à flots, là c’est la rosette en tranches sur assiette en plastique… Contrastes qui reflètent parfois de manière asymétrique la qualité éditoriale de ce qui est donné à lire… La température ayant été réglée sur celle d’un four à induction, on se sera rapidement délesté des kilos de laines accumulés pour affronter le grand froid du dehors et, pour comble de bonheur, on navigue à vue dans un océan de livres. Un océan où l’on ne trouvera heureusement pas que les tartes à la crème surmédiatisées du moment.




Difficile d’en faire le tour, alors il faut chiner, faire confiance au hasard, prendre les diagonales au fil de l’œil. Plaisir de retrouver les textes et les dessins impeccables, la narration âpre et précise d’ Anaïs Vaugelade et de ses livres lus et relus : l’histoire, par exemple (écrite par Florence Seyvos) du petit tyrannosaure qui est très malheureux parce qu’il ne peut s’empêcher de manger ses amis. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux l’aide à s’en sortir, prenant le risque de prolonger l’entretien grâce à sa fabuleuse pilule à se donner mauvais goût. Pilule qu’il ne prend qu’en toute dernière instance, ce qui lui vaut d’être plus d’une fois recraché par son pote (et il faut voir à quoi ça ressemble sous le crayon d’Anaïs Vaugelade…). Lorsque le tyrannosaure glouton demande à son ami pour quelle raison il attend d’être sur le point de se faire déglutir pour recourir à sa précieuse protection, il a droit à cette réponse, dont je ne me lasse jamais : «parce que quand je ne suis pas en danger, je préfère avoir bon goût». Anaïs Vaugelade, c’est encore la fabuleuse Soupe aux cailloux, la Guerre et le Déjeuner de la Petite Ogresse, peut-être son plus bel album, triste et belle histoire dont le happy end est savoureusement détourné en un seul clin d’œil liminaire.

Du côté des classiques, on retrouvera Tomi Ungerer, toujours en pleine forme, irrévérencieux, acide et tendrement humain. Avec un faible, en ce qui me concerne, pour Zloty, un très spécial Petit chaperon rouge traversée entre autres par un grand nain et un petit géant, tous deux de même taille dans leur troublante différence. On baguenaudera encore dans l’espace sans fin du loup, le dur, le vrai, le tendre, le pas comme les autres... personnage probablement le plus vu, revu, haï, aimé, malmené, réhabilité de toute la littérature pour enfants, et qui a fini par devenir un joker pour tout dire et tout transmettre. Entre bien d’autres, je recroise celui de Grégoire Solotareff (Un jour, un loup), ou le truculent loup bleu et bégayant de Daniel Picouly et Frédéric Pillot (Lulu et le loup bleu).


Dans un angle mort, je rencontre les deux gardiennes d’une récente (deux ans à peine) petite maison d’édition, les Superéditions (et oui), construite sur un concept simple et généreux : une courte histoire (signée Sandra Lannilis) est imprimée par fragments successifs au bas d’une page laissée aux trois quarts blanche pour que l’enfant puisse illustrer progressivement, ou quand ça lui chante, l’histoire qu’il lit. A côté des déambulations de la Saucisse magique, on découvrira ce dont est capable une Fée en colère, que j’emporte en ce qui me concerne, essayant malgré moi d’imaginer à quoi ressembleront tous ces papas transformés en crotte de nez aun milieu de la dite histoire… Loin des applis pour ipad qui font la une des articles de presse consacrés à Montreuil et, à l’opposé, des immondes albums à colorier vomis dans les gondoles de nos grands magasins chaque année, ce joli principe d’oeuvre originale en série me ravit…


Pour continuer sur les principes simples mais convaincants, je m’offre deux autres photoromans, dans la collection récemment relancée par Thierry Magnier. Atelier d’écriture, chapitre 1 : écrire à partir d’une photo… Il n’en faut pas plus pour produire de belles rencontres. Première contrainte : un photographe confie une série d’images à un écrivain qui doit produire un texte à partir de cette série. Seconde contrainte : le photographe et l’écrivain ne se connaissent pas. Je m’étais déjà procuré En plein dans la nuit, trop heureux de pouvoir à nouveau lire Hélène Gaudy dont nous avions évoqué sur ce blog l’excellent dernier roman Si rien ne bouge, curieusement boudé par une presse décidément peu curieuse. Elle s’en est ici laisser compter par la série Homanimus du photographe Bertand Desprez (qui livre par ailleurs un aperçu de son travail passé ou présent et de sa curiosité à vif sur son blog L’œil en marche). Des images qui interrogent, à travers des clichés du quotidien, la présence de la figure animale dans notre univers d’hommes. Occasion pour Hélène Gaudy de réinvestir à travers une histoire simple et délicate cette troublante période de l’adolescence, dont le caractère fragile, radical et mouvant apporte une résonance ajustée aux photos de Bertrand Desprez. Je repars cette fois avec Mon œil, texte d’Ariel Kenig sur des photos d’Eric Franceschi (un roman qui gravite autour de l’amitié adolescente et de la maladie) et Il se peut qu’on s’évade, de Cathy Yak, sur des photos de Gérard Rondeau : l’histoire d’ un jeune danois phobique qui n’éprouve d’émotion que dans la contemplation d’oeuvres picturales et aura maille à partir avec la justice…


Plus loin, il y a le carré de Benoit Jacques, illustrateur fantaisiste et inventif, primé il y a quelques années sur ce même salon pour un Chaperon rouge joliment revisité. Dès qu’on lui prend un livre, il s’installe tranquillement devant son plumier de bois et, quel que soit le nombre de ceux qui attendent, prend vingt bonnes minutes pour vous dédicacer un dessin. On ne fera pas l’impasse sur sa Lessonias Nembere 4628 de Die Europanichos Assimil, joyeux délire parodique de 30 pages pour s’initier à une ligua franca bien secouée par ses soins, ni sur son Bestiaire expressionniste, papiers découpés qui nous promènent de locutions anglaises en locutions françaises en passant par quelques croustillantes traductions au pied de la lettre.

Il y aura encore quelques allées et venues du côté mexicain où entre Frieda Kahlo et Alvaro Lopez les plus petits apprendront quand même Como hacer un volcan. Les coréens se sont quant à eux couchés tôt, dommage, j'aurais bien été faire un tour derrière les chaises en plastique qui ferment l’entrée du stand vide.

Mais c’est du côté des éditions Attila que je trouverai cette fois le meilleur. Leur ligne « jeunesse » est à la hauteur de ce qu’ils publient en littérature générale. D’ailleurs, avec ses Jardins statutaires et ses Barbares, Jacques Abeille trône en semi-imposteur vigilant au milieu d’ouvrages que d’aucuns jugeront plus adaptés à l’esprit du salon. Mais on est bien d’accord, il n’y a pas d’âge pour lire de la bonne littérature tout comme à l’inverse on écrirait encore pour les enfants quand bien même il n’y en aurait plus un seul sur terre.



Je retombe par hasard sur Ma vie de garçon, de Fabio Viscogliosi, qui a rejoint m'a séduit dès sa sortie. Derrière son stand, Monsieur Attila est « habité ». Il fait un conte de l’histoire de chacun de ses livres et invite tous les passants à emporter ceux qui leur plaisent (c’est pas grave, vous m’enverrez un chèque plus tard si vous y pensez). Il me parle du rouge rare de Ma vie de garçon, obtenu au prix de plusieurs impressions successives…et comment ce livre étonnant a emmerdé les libraires, qui l'adoraient, mais ne savaient plus dans quel rayon le ranger (jeunesse, graphisme, …). Une phrase ou un texte court et un dessein à l’étrangeté légère ou grave, pour revenir sur cette période de la vie «où rien n’est sûr, où l’on se découvre quelques doutes et tarde à rebâtir des convictions». Très beau livre d’un artiste protéiforme (auteur de bande dessinée, écrivain, musicien) dont on a réentendu un peu parler il y a peu, lors de la sortie de son dernier ouvrage, Mont Blanc, dans lequel il revient sur la mort violente de ses parents lors de l’accident survenu dans le fameux tunnel. Ma vie de garçon serait toutefois plutôt à rapprocher d’un ouvrage précédent dont le titre lorgne du côté de cette brèche apparue dans l’existence de l’auteur : Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit. Fragments autobiographiques où se mêlent des anecdotes des souvenirs qui portent aussi bien sur Jules Verne, Chet Baker, la vitesse de la lumière que son pépé Carlo, sa sœur et son père. Un texte à la fois drôle, pudique et nostalgique dont on retrouve certains échos, dans cet autre «objet» qu’est Ma vie de garçon.

Dans une veine ado-caustique, à signaler également, Papa part maman ment mémé meurt de Fabienne Yvert. Un récit qui invente mille départs à un père, mille mensonges à une mère et mille morts à une aïeule pour dire, par la voix poétique et débridée d’une enfant, ce à quoi la vie nous confronte : solitude, vieillesse, abandon… Un aperçu de comment mémé meurt :

«Elle a vomi toute sa soupe à l’oignon dans son lit. On aurait dit qu’elle était couchée dans un plat de gratin dauphinois. Elle a vomi la petite feuille de salade qu’elle a mangée à midi sur ses chaussons, ça faisait des petites décorations vertes. Ce midi, elle a mangé un petit pot de bébé petits pois carottes et après elle a roté. Elle était morte. C’était son dernier soupir.»



Mais s’il faut terminer par un chef d’œuvre, ce sera les Enfants fichus (The Gashlycrumb Tinies), toujours sur la table des éditions Attila. Un abécédaire funèbre et somptueux de l’illustrateur américain Edward Gorey publié en 1963 à New-York et que vient de traduire Ludovic Flamant pour les éditions Attila. A chaque lettre est associé le prénom d’un enfant mort et la brève évocation des circonstances de sa disparition, tout cela ramassé en une courte formule de neuf ou dix syllabes (élégamment rendue par un effet d’alexandrin dans la traduction française, à la fois libre et fidèle à l’esprit de Gorey, de Ludovic Flamant). Chacune de ces petites phrases glacées est placée en vis-à-vis d’un dessin précis et épuré au rendu d’encre forte. Du noyau de pêche à l’assaut des ours sauvages en passant par le poinçon, la hache, la maladie, la sangsue et l’ennui, rien n’est laissé de côté. Une forme d’hommage grinçant qui a laissé bien des critiques perplexes avant de devenir un album culte aux Etats-Unis.

La question des limites de ce qui peut être dit ou montré est régulièrement posée à la littérature dite de jeunesse. D’après un entretien accordé à Libération, lorsque les enseignants qui veulent censurer Tomi Ungerer lui demandent s’il ne pense pas que la Shoah, qu’il place au centre de plusieurs de ses histoires, pourrait effrayer les enfants, il leur répond que «la peur, comme la haine, est une maladie contagieuse que les adultes leur inoculent». A Gorey, c’est une autre question qui était souvent posée. On lui demandait pourquoi il détestait à ce point les enfants. Sa réponse (rapportée ici par l’éditeur) était plus sobre et moins pédagogique : «Vous vous trompez. D’ailleurs je ne connais pas d’enfant».











Salon du livre et de la presse jeunesse. Montreuil, 30 novembre-5 décembre 2011.

Avec (liste non exhaustive...) :

Fabio Viscogliosi, Ma vie de garçon. Editions Attila. 2010
Fabienne Yvert, Papa part Maman ment Mémé meurt. Editions Attila.2011
Edward Gorey, Les Enfants fichus, Editions Attila. 2011 (éd. bilingue, traduction de Ludovic Flamand)
Benoît Jacques, Die Europanichos Assimil, l'association, 2006
Benoît Jacques, Le Bestiaire expressionniste, B.J books, 2006 (1° éd 1990)
Tomi Ungerer, Zloty. Ecole des loisirs. 2009.
Anaïs Vaugelade / Florence Seyvos, L'ami du petit tyarannosaure. Ecole des Loisirs. 2003
Anaïs Vaugelade Le déjeuner de la petite ogresse. Ecoles des Loisirs. 2002
Sandrine Lanninis (et ses lecteurs...), La Fée en colère. Superéditions, 2010
Hélène Gaudy/Bertrand Desprez, En plein dans la nuit. Thierry Magnier 2011
Ariel Kenig/Eric Franceschi, Mon oeil. Thierry Magnier 2007
Cathy Ytak/Gérard Rondeau, Il se peut qu'on s'évade. Thierry Magnier 2011


Images : 1) 7) Edward Gorey / 4) Bertrand Desprez / 5) Benoît Jacques / 6) Fabio Viscogliosi