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dimanche 3 janvier 2010

> Le temps partagé




Avec Les années, paru en 2008 chez Gallimard, Annie Ernaux concrétisait un projet longtemps remisé. Ce livre marque sans doute le point culminant de son œuvre, celui vers lequel tendaient tous les livres précédents et dont l’écriture fut souvent ajournée faute de temps, de disponibilité, ou faute pour l'écrivain d’avoir trouvé la voie la plus adéquate.
Le Je disparaît ici totalement et l’entrée autobiographique passe par la troisième personne. Troisième personne qui s’efface à son tour devant un Nous porteur d’une histoire collective, politique, sociale, culturelle, ethnologique et privée (au sens où Philippe Ariès parlait d’une histoire de la vie privée). L’espace personnel, la relation aux parents, aux enfants qui grandissent, les étapes marquantes d’une existence (divorce, cancer, mort du père, etc.) s’ouvre à une sorte d’inventaire dynamique où refont surface les grands et les petits événements de tous, les chansons, les sociolectes, les objets, les technologies qui ont marqué les évolutions de notre environnement et de notre rapport au monde de 1945 au début des années 2000 : de Pétain et des tondues de la Libération aux phrases assassines d’un ministre de l’intérieur devenu président, de la peur viscérale d’être fille-mère à l’angoisse d’être séropositive en passant par la guerre d’Algérie, l’extension des hypermarchés, l’assaut de la grotte d’Ouvea, la mort de Coluche ou le développement de e-bay rien ne semble échapper à cette revue englobante dans laquelle la mémoire individuelle de la narratrice déplie le temps en une sorte de brasse coulée où le sujet refait surface de temps à autre.
Le retour sur une image (une photo de famille, un film de vacances, …) prise à chaque période permet de reprendre un temps l’histoire singulière d’une femme, la narratrice, avant de la laisser s’immerger à nouveau dans le flot d’une durée collective. Le récit autobiographique se transforme en une forme particulière de sociologie historique du quotidien où pointent les mutations de valeur, les bégaiements de l’histoire, les transformations vécues comme radicales. Dans un interview accordé à l’Express au moment de la sortie de son livre, Annie Ernaux soulignait son intérêt pour le sociologue anglais Derek Parfit qui déclarait : « on pourrait décrire toute une vie de façon impersonnelle », affirmation qui pourrait résumer le projet de ce livre ambitieux. C’est encore le sens de la citation de José Ortega que Annie Ernaux place en exergue de son livre : « Nous n’avons qu’une histoire et elle n’est pas à nous. »


Rares sont les œuvres de ces dernières années qui tentent avec autant d’exigence de suivre ce point de convergence entre histoire de vie et histoire partagée, d’où une parenté d'intention souvent relevée avec La Recherche du temps perdu. La dernière phrase des Années sonne comme un aveu et rappelle avec humilité à sa motivation première et humaine l’ensemble du projet : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Annie Ernaux, Marc Marie, Les années. Gallimard, 2008

> Fragments d'un miroir sans teint





L’usage de la photo est le résultat d’un jeu en deux temps que l’auteur des Armoires vides a mené avec son amant d’alors, Marc Marie.

Acte 1 - Touchés par les traces matérielles que pouvaient laisser leurs ébats (vêtements éparpillés au hasard du déshabillage, chaises déplacées, repas non desservis, …) le couple décide de photographier systématiquement ces « natures mortes ».

Acte 2 - Ils sélectionnent quatorze de ces clichés et se proposent d’intervenir sur chaque image en produisant un texte séparé, les écrits de l’un ne devant être dévoilés à l’autre qu’à l’issue de la rédaction de l’ensemble des textes.

Le livre d’Annie Ernaux est à la fois le récit et le résultat de cette expérience.
Ce texte à deux voix basé sur quelques contraintes presque oulipiennes et sur un certain goût pour la mise en scène de l’intime prend une épaisseur particulière sous la plume d’ Annie Ernaux.

Chaque image est d’abord décrite et donne lieu à des réinterprétations visuelles à partir des objets en présence (une composition florale, une rose des sables, un corps inquiétant,…). Par contre, lorsqu’il s’agit ensuite d’investir le souvenir, la balle ne rebondit pas toujours là où on l’attend. La mémoire cadre plus large que prévu, l’évocation est décalée : souvenir de promenades dans une ville, d’une scène de jalousie, chansons entendues cet été là, renvoi à d’autres photographies. Autant d’évocations graves ou futiles qui semblent toujours manquer l’essentiel. Le hors champ immédiat reste souvent insaisissable ou plutôt évoqué, vérification de la célèbre intuition de Barthes, sous le signe de l’absence, de la perte, de ce qui ne peut être montré. D’où la dimension finalement tragique de ses images :

« Rien de nos corps sur les photos. Rien de l’amour que nous avons fait. La scène invisible. La douleur de la scène invisible. La douleur de la photo. Elle vient de vouloir autre chose que ce qui est là. Signification éperdue de la photo. Un trou par lequel on aperçoit l’image fixe du temps, du néant »

Ce jeu est aussi débordé, traversé et bousculé par les échos de la maladie contre laquelle Annie Ernaux se débat à ce moment de sa vie. La question de la mort, du délitement, de la fragilité du corps et de ce que l’écriture peut en dire habite la lecture faite de ses images et le regard porté sur la période auxquelles elles ont été prises.

Texte une fois encore aussi dense que limpide où Annie Ernaux, en passant par le chas d’une aiguille, semble nous ramener à des interrogations fondamentales.

Pour le plaisir, le dernier très beau paragraphe du livre : un happy end... façon Annie Ernaux :

« Je nous revois un dimanche de février, quinze jours après mon opération, à Trouville. Nous sommes restés tout l’après-midi sur le lit. Il faisait un froid glacial et lumineux. Le soir est descendu, mauve. J’étais accroupie sur M., sa tête entre mes cuisses, comme s’il sortait de mon ventre. J’ai pensé à ce moment-là qu’il aurait fallu une photo. J’avais le titre, Naissance. »


Annie Ernaux, L'usage de la photo. Gallimard, 2006