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vendredi 30 décembre 2011

> Carlos Liscano : de l'autre côté du souffle

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Dans Le lecteur inconstant Carlos Liscano creuse jusqu’au bout du silence l’étonnant dialogue qu’il avait entamé avec lui-même dans son opus précédent : L’écrivain et l’autre. On pensait peut-être qu'il avait fait le tour de la question. Mais l’écrivain uruguayen nous entraîne à nouveau avec une force tranquille au cœur de l’aporie qui l’occupe. Et c’est avec une simplicité et une modestie désarmantes qu’il nous fait toucher du doigt l’étrange métier d’écrire… et l’expérience douloureuse et vivante d’un homme qui s’est un jour inventé écrivain et ne trouve pourtant plus rien à dire qui n’ait déjà été dit.

Vie du corbeau blanc est à lire dans la foulée du Lecteur inconstant, qui nous en livre la genèse, la portée et le sens. Roman foisonnant composé de mille relectures, hommage à l’intarissable littérature à laquelle on vient se ressourcer quand tout s’est asséché, il constitue un conte allégorique drôle et émouvant qui vient majestueusement compléter le propos de cet «écrivain indolent» pourtant condamné à ne savoir qu’écrire.


Carlos Liscano occupe ses mots comme il occupe ses mains. Retiré à la campagne avec son chien, il dessine, répare des meubles, confectionne des boîtes en papiers peintes à l’encre de Chine et il tient un journal qui n’est en pas vraiment un. Depuis dix ans, il n’écrit plus de fiction. En a-t-il jamais écrit, d’ailleurs ? Il se définirait probablement volontiers comme l’écrivain le moins inventif qui ait jamais écrit. Ce qui le gêne le moins du monde. Il avait déjà annoncé la couleur dans L’écrivain et l’autre. On peut très bien écrire à l’ombre des maîtres, se donner corps et âme à une littérature qui ne soit que d’hommage et de redoublement. Quand d’autres auteurs chercheraient avant tout à montrer comment ils se sont réapproprié des œuvres de la tradition littéraire pour y apporter leur vision, leur touche personnelle, Liscano insiste quant à lui sur sa simple volonté d’avoir voulu ressembler à… Au Buzzati du Désert des Tartares dans Souvenirs de la guerre récente, au Beckett de Molloy dans Le Rapporteur, au Céline du Voyage... dans La Route d’Ithaque… Pour Liscano, écrire est avant tout une question existentielle, faire oeuvre d’originalité est une autre question, une question qui ne l’intéresse pas directement.

Faut-il voir là un penchant pour la fcilité ? Aucunement. Car Liscano a pourtant bien fait sienne cette étrange nécessité d’écrire. Il se l'est un jour imposé pour survivre à la solitude et à la folie dans les geôles de Montevideo, où il a croupi durant les treize années de la dictature uruguayenne. Il a déjà maintes fois raconté cette histoire, cette invention de l’homme incarcéré en écrivain. Se raconter des histoires, intérioriser les textes à venir pour ne pas pourrir sur pied. Mais il y revient encore comme on revient sans cesse à un acte de naissance, un mythe fondateur ou un basculement irréversible. La prison relève pour Liscano d’une expérience mâchée et remâchée et pourtant toujours nouvelle sous sa plume. Dans le dénuement même qu’elle impose, elle apparaît ici comme le lieu par excellence de la littérature. Prononcer ou penser un mot, c’est déjà faire œuvre d’écrivain puisqu’en prison, aucun mot ou presque, ne renvoie à une réalité environnante. Parler d’amitié, d’amour, désigner les objets les plus banals c’est se projeter ailleurs, faire renaître ce dont on est privé à chaque instant, se réinventer dans un récit devenu soudain magique.

Ce qui est poignant dans les réflexions autobiographiques de l’écrivain uruguayen, c’est la façon dont il nous conduit, l’air de rien, en partant de son histoire singulière et d’un rapport à l’écriture inscrit de manière insécable dans son expérience personnelle de la détention, vers le cœur même de ce qui pose question à toute activité littéraire : le langage perpétuellement confronté au silence, le recommencement sans fin auquel se voit condamné celui qui s’est un jour voué à l’écriture, l’impossible quête de la littérature… tout est ici amené par des chemins buissonniers arrachés au hasard d’une vie qui brûle simplement comme «un petit papier dans la nuit». Et le silence n’est pas du registre de l’écrivain qui n’a plus rien à dire.
«Il n’existe pas de suicide de l’écriture. Le mot écrit revient et s’impose. Il survit.»

Il lui faut alors simplement continuer, encore plus conscient peut-être de la vanité de ce travail qui s’apparente à «creuser des puits pour les reboucher ensuite».



Mais où peut-on encore creuser des puits quand on ne croit plus aux histoires, pas plus à celles que l’on nous raconte qu'à celles que l’on se raconte ?

Vie du corbeau blanc est l’œuvre de fiction qui va naître de cette impossibilité même de continuer à écrire de la fiction. La littérature, celle qui a déjà été écrite, constitue peut-être le dernier paysage où il est encore possible de creuser des puits, quitte à les reboucher sitôt après… C’est l’exercice auquel se livre alors Carlos Liscano, comme à un ultime travail manuel avec les mots.

Le corbeau dont il est question est emprunté à un récit de Tosltoï : un corbeau affamé se peint en blanc afin de se faire passer pour un pigeon dans l’espoir de tromper ces oiseaux mieux lotis et de partager leur nourriture. Mais au bout d’un moment sa voix le trahit et le corbeau est démasqué. Lorsqu’il veut retourner dans son clan, le corbeau peint en blanc n’est pas reconnu et il est également chassé de la tribu de ceux qui furent les siens. Le corbeau blanc de Liscano se métamorphose en raconteur d’histoires, et devient le double de l’écrivain menteur. Il abreuve son auditoire de récits fabuleux qu’il n’a pourtant ni vécus ni inventés mais dérobés à quelques grandes pages de la littérature… Melville, Carpentier, Wilde, Conan Doyle, Akutagawa, Poe et de nombreux autres sont librement pillés par cet oiseau peu scrupuleux. Une série d’histoires se succèdent, s’entrechoquent, moulinent les genres et les époques, truffées de clins d’œil, de récits gigognes. Des avatars de Lord Greystoke, de Carlos Gardel, d’Ulysse et de l’Ismaël de Mobby Dick deviennent les héros ou les victimes de romans reconstruits ou fidèlement transcrits par la voix du corbeau. Des Revenentes de Perec à La grammaire de la langue espagnole à l'usage des Américians d' Euclides Da Cunha en passant par des figures de la Comédie humaine ou de la geste « gauchesque » des grands auteurs sud-américains, le corbeau fait feu de tout bois. Le vertige est assuré et le rire aussi. Le corbeau joue, mais il joue gros. Car au milieu de ce tourbillon d’histoires qui nous propulsent de livres en livres comme des poupées de chiffon, l’appel du vide continue à se faire délicatement ressentir.

L’auteur ne s’en cache pas : Vie du corbeau blanc est «la face diurne» du Lecteur inconstant. L’œuvre factice et rayonnante dont nous aurons suivi la confection fragile, nocturne et mélancolique. Et avec ce surprenant dyptique, Carlos Liscano nous offre un très grand livre.













Carlos Liscano, Le lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc. Belfond.2011.

Images : 1) Livre dans la neige (source) / 3) Jean-Baptiste Huynh, Masque (source) / 4) Bougie (source)

jeudi 28 janvier 2010

> Liscano, entre travail et silence




C’est d’abord sur un grand vide que s’ouvre le dernier ouvrage de Carlos Liscano L’écrivain et l’autre. Puis, à partir de l’impossibilité d’écrire et de l’observation du temps qui s’écoule entre deux pages blanches, l’écrivain uruguayen compose une flânerie dans sa propre existence, son présent, son passé. Plus qu’une réflexion proprement dite, on suit une déambulation intérieure teintée d’amertume, où l’effort de sincérité passe avant tout souci de construction ou exigence de style. Le texte comporte même parfois des longueurs, des redites ou de vagues questionnements qui n’appellent pas de réponse :

« La nuit tombe, comme toujours, calme et silencieuse. Arrivent les questions, la quête du sens. Comment tout s’est-il passé ? Pourquoi ? Les coups, la vie et tout ce qu’il faut supporter, pourquoi ? Mais aussi : pourquoi se poser des questions ? Pourquoi ne pas se désintéresser ? »

On en retient pourtant, au final, une certaine densité. Car ces longues heures durant lesquelles l’écrivain solitaire et vieillissant reste prostré à son balcon devant les eaux du Rio de la Plata portent la trace d’une mémoire et d’un parcours singuliers.

On le sait, l’histoire de Liscano est traversée par celle de la dictature qui opprima son pays de 1973 à 1985, l’une des plus terribles du continent (on a dénombré durant cette période jusqu’à 6000 détenus politiques pour moins de 3 millions d’habitants, record mondial pour ce prorata…). Jeune membre du mouvement Tupamaros tombé à la première heure entre les mains des militaires (avant même le coup d’état de 1973), Carlos Liscano a 23 ans lorsqu’il est arrêté. Il ne connaîtra cette sombre période que derrière les barreaux puisque c’est en 1985 qu’il est libéré. Entre temps il aura enduré toutes les privations et subi la torture, quasi quotidienne durant une période de sa détention. Et il sera aussi devenu écrivain, sans avoir encore écrit une ligne... Cette période est notamment racontée dans Le fourgon des fous - qui ne désigne pas le véhicule l’ayant conduit à sa captivité mais le fourgon du retour, qui l’achemina vers une liberté devenue plus terrible encore.

L’écrivain et l’autre revient sur plusieurs des événements biographiques évoqués dans ce précédent récit : la découverte de la solitude durant l’enfance, l’enfermement, la jeunesse volée et surtout la naissance de l’écrivain dans l’homme : Liscano prisonnier s’invente écrivain pour survivre à l’ennui, à la torture, à la claustration. Il passe de longues heures à méditer sur la littérature, sur les textes qu’il écrira (ou n’écrira pas), à accumuler des notes dans son esprit, à construire des personnages. Un basculement définitif est opéré.

Mais ce retour sur les événements et les orientations majeures de son existence n’est pas une simple répétition. Il est ici l’occasion de découvrir ou d’avouer les silences de ses précédents témoignages. C’est ainsi, par exemple, qu’il décèle dans la torture ce qui échappe à la parole, révélant derrière ses anciens efforts d’écriture, les limites de sa propre résilience :

« Je sais que le Fourgon des fous ne raconte pas tout. C’est peut-être de la maladresse, mais il y a une partie qui est indicible. La terreur est indicible, l’idée que la torture n’a pas de temps, qu’elle commence et ne finira jamais, qu’on peut vous torturer des jours, des semaines, des mois, est quelque chose d’indicible. »


C’est aussi vers l’écrivain, double de lui-même, que se tourne Liscano. Une forme de maturité trouve alors à s’exprimer dans ce témoignage au second degré. Il ne retrouve plus cet élan où écrire est « comme frapper du poing sur la table », et il le regrette. Mais il a appris qu’en littérature « on n’avance pas », il sait que l’on ne peut que creuser autour du silence. Il a appris à se connaître comme écrivain, à reconnaître ses faiblesses comme ses exigences. Il assume tout à la fois la place discrète qu’il occupe en littérature et la convocation permanente au travail d’écriture :

« Parce que nous, les petits écrivains, nous savons que nous avons les mêmes inquiétudes et les mêmes souffrances que les grands. Cela ne fera pas de nous des grands, jamais. Mais nous ne pouvons que le reconnaître et continuer ».

Faire œuvre d’originalité et de grandeur n’est pas dans l’ordre de ses préoccupations. Liscano légitime l’énergie créative dépensée à rendre simplement hommage à plus grand que soi – et l’on pense à Souvenir d’une guerre récente, ouvertement écrit dans l’ombre du Désert des Tartares de Buzzati.

A côté de certaines inspirations merveilleuses ou flamboyantes de la littérature sud-américaine, Carlos Liscano poursuit un chemin plus nocturne, plus dénudé. Et même quand l’écriture se relâche, quand l’élan retombe, le travail, lui, peut continuer : « Les mots ne connaissent pas la paix ».


Carlos Liscano, L'écrivain et l'autre. Belfond, 2010 (traduction de Jean-Marie Saint-Lu)