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jeudi 5 novembre 2015

> Liev - si loin, si près


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Avec Pas Liev, Philippe Annocque signe l’un de ses romans les plus poignants et les plus singuliers. Un roman d’une construction formelle irréprochable qui nous plonge dans la conscience d’un personnage aux accents beckettiens tout en nous livrant progressivement à un jeu de piste digne d’un thriller à haute tension. Où sommes-nous au juste, une fois entrés dans Kosko, petite ville de province dans laquelle se rend un certain Liev, pour y exercer la noble fonction de précepteur ? D’où peut bien venir ce Monsieur-tout-le-monde à la fois si touchant et si déshumanisé ? Qu’a-t-il fait ou que lui a-t-on fait ? Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses questions que l’on ne manquera pas de se poser. Au bout de quelques pages, le lecteur a l’impression de marcher main dans la main avec un simple d’esprit inoffensif et rivé à une vision un peu cahotante et purement externe de lui-même et du monde. Mais peu à peu, la main se referme lentement comme une mâchoire et le lecteur n’est au bout ni de ses peines ni de ses égarements. Tout en nous perdant dans des volutes d’où l’humour n’est pas absent, Annocque nous conduit, dans un style maîtrisé et restreint – miroir de la langue à la fois froide, nue et hésitante de son personnage, à ce point de non-retour qui laisse imploser une violence longtemps contenue.





Lorsqu’elle s’applique à des personnages qui nous font perdre tous nos repères, la focalisation interne peut nous conduire sur des voies vertigineuses (on pensera notamment à La Brebis galeuse, d’Ascanio Celestini). Philippe Annocque se réapproprie ici ce levier avec beaucoup de talent. Nous ne saurons de son personnage que ce que celui-ci veut bien nous en dire (à peu près rien). De la même manière, le monde et les individus qui l’occupent ne nous apparaîtront qu’à la loupe de son regard myope. Toute expression de sentiments étant évacuée, il nous faudra simplement nous fier à ce que ce dérèglement peut induire. Et cette vision mécanique du quotidien, du travail, de l’amour et des relations humaines abrite chez Liev une fissure qui va s’élargir sous nos yeux de manière de plus en plus troublante. Car pour descriptive et apathique qu’elle soit, la manière dont Liev appréhende son environnement « manque », en quelque sorte, le langage. Circonvolutions, répétitions, hésitations, témoignent dans le discours tout à la fois d’un effort soutenu de précision et d’un fossé infranchissable entre l’ordre des mots et l’ordre du monde. Liev ne cesse de dire et de se dire car il ne parvient jamais ni à l’un ni à l’autre. Peut-être comme nous tous, peut-être comme lui seul, il est aliéné au monde et au langage. La parole s’entête mais le raccord échoue. Et lorsque les événements (mais lesquels au juste ? se demandera-t-on longtemps) prennent une tournure particulière, cette discordance se creuse.


« Et puis les choses sont allées de moins en moins bien. C’était difficile de trouver les mots pour le dire, dire pourquoi c’était difficile, pourquoi c’était de moins en moins bien et difficile de le dire, c’était difficile, c’était difficile. »


Liev, donc se présente à Kosko pour être précepteur. Mais on ne lui confie aucune tâche de précepteur car il manque les enfants. Qui ne sont pas encore arrivés. Il couche avec Magda, la servante, et se fiance avec Sonia, la fille du propriétaire. Mais se fiance-t-il vraiment ? Peut-être, peut-être pas, puisque tout semble aller par deux : Liev / Pas Liev, Magda/Sonia, les deux enfants… jusqu’à ses deux pages (42 et 43) délicatement bégayées sur une double colonne. Pourtant, Annocque réussit cette prouesse, alors que tout vacille, de nous faire avancer dans une histoire qui nous aspire de la première à la dernière page. Quelque chose n’est pas en phase et ce déphasage nous absorbe entièrement sans que nous puissions quitter le personnage d’une semelle.


Un événement terrible, donc, va se produire. Ou s’est peut-être déjà produit, dès la première page. Liev en est-il l’auteur ? Ou croit-il seulement l’avoir été ?


Car le lecteur se surprendra finalement à douter de tout, ou presque, enferré comme il se trouve dans les seules pensées et les seuls yeux de cet étrange Pas précepteur… qui affiche des cousinages variables du côté de Bartleby, de l’idiot de Dolstoïevski ou du Meursault de Camus.


Et pourtant, on le sent à chaque page, tout cela n’est pas qu’un jeu monté pour déboussoler et faire vibrer le lecteur. Pas Liev est aussi un roman puissant sur la solitude, l’aliénation, les souffrances ravalées qui n’ont pas trouvé le chemin des mots.
















Philippe Annocque, Pas Liev. Quidam Éditeur. 2015.







mardi 4 novembre 2014

> Lettre ouverte sur les hauts plateaux

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Cher Philippe,

Je ne vais donc pas vous demander pour la énième fois en mariage. Ce serait compliqué. Ma femme ne comprendrait pas, les vôtres non plus, sans compter qu’avec tous les livres en retard que j’ai à lire, notre nuit de noces risquerait d’être déplorable. 


Et puis chez vous, ne nous le cachons pas, on doit se sentir un peu à l’étroit. Tout au moins si j’en juge par votre dernier opus («roman» serait en-dessous et au-dessus de la vérité) que vous qualifiez honnêtement de «fiction assistée». Il y a déjà Trish, Barbara, Tammy, Carry, Rosa, Wulf, Pete, Sam, Carole, Sandra, Christina, Maria, Lyne, Edi, Chad, Thomas, Glawdys, j’en passe et des meilleur(e)s. Ça fait beaucoup dans un trois pièces. D’autant que malgré votre goût pour les choses bien faites, il y règne, selon mes critères néo-libéraux, une certaine forme de pagaille : on nage dans le plancher comme dans une eau boueuse, on meurt de faim devant le frigo, le grand âge nous tombe sur le dos à chaque coin de pièce, votre tête est assise sur le canapé pendant que vous faites l’amour sous le lit, un pompier est installé dans la cuisine depuis des lustres, on mange des hot-dogs, on prend feu, on s’éteint, on arrête la vie pour éviter de mourir et on se refile des petites jupes vertes.


Je ne m’étendrai encore ni sur la couleur douteuse de votre descendance pléthorique, ni sur le temps ductile, ni sur l’espace flou. Pas plus que sur les contours ectoplasmiques et surdimensionnés des cadres socio-familiaux que vous croquez sous nos yeux sans que l’on vous ait jamais rien demandé. Oui, je préfère m’en tenir là. Je ne voudrais désespérer personne et il faut bien que vous vendiez vos livres.

Sachez toutefois, cher Philippe, que d’un certain point de vue, vous mériteriez le bagne.


Comme Jean Cagnard (dont le patronyme solaire danse d’ailleurs  la rime riche avec «bagnard»), ses pluies d’écureuils et ses tendres égarements ; comme Raymond Queneau, dont certaines pages me feront rire encore après ma mort ; et comme quelques autres dangereux plumitifs qui font un usage immodéré de la liberté qu’écrire leur offre.

Votre Vie des hauts plateaux distille des effluves nocifs de bonne humeur désenchantée et de mélancolie réversible. Ce n’est pas bien. Les murs contre lesquels on se gratte le dos nous jouent des tours de dupe et pendant ce temps, il y a des écrivains sérieux qui continuent à parler sérieusement de choses sérieuses.

C’est ainsi, mon cher Philippe,  que rien n’avance et vice versa.
(A preuve, j’ai passé l’après-midi à vous écrire et la Poste est maintenant fermée)

Alors cette fois, c’est sûr :

je ne vous épouserai jamais, vous n’aurez jamais le Prix Goncourt et il vous arrivera encore plein de choses étranges dans vos livres.

Vôtre bien vôtre,

Lecteur nombreux















Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux. Editions Louise Bottu. 2014.


lundi 5 mai 2014

> Entretien avec Philippe Annocque

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Dans Rien (qu’une affaire de regard), qui vient de paraître aux éditions Quidam, Philippe Annocque met en scène un personnage pour qui vivre consiste à se regarder vivre. Etudiant habité par le désir d’écrire (seule activité qu’il mènera d’une certaine manière à terme), il s’engage dans un projet théâtral, vit ses premières relations amoureuses, voyage… et nous le suivons durant quelques mois dans son quotidien. Mais les échecs, grands et petits, s’accumulent sans qu’il semble ne faire autre chose que les analyser et les décrire de l’extérieur. Une autre manière, peut-être, de les réinventer et de donner une forme d’épaisseur à son existence. Ce texte, d’abord paru en 2001 aux éditions du Seuil (et revisité ici pour cette seconde édition), fut le premier roman publié de cet auteur. On voit déjà s’y affirmer une grande maîtrise dans l’écriture et un regard ciselé et décalé qui se développera dans ses autres romans.

Philippe Annocque présentait son livre à la librairie l’Alinéa le 29 avril dernier. En manière d’écho et de prolongation à cette sympathique soirée, voici l’entretien qu’il a aimablement accepté de nous accorder.





Fiolof
Rien (qu’une affaire de regard) est votre premier roman publié. Pouvez-vous revenir un peu sur la genèse de ce texte ?

Philippe Annocque
Je vais essayer. Ce n'est pas facile.

Depuis l'âge de douze ans, j'écris. Tout le temps. Ça ne s'est jamais arrêté. Longtemps, j'ai écrit sans faire lire, ou de manière très fragmentaire. Et rarement, très rarement. Je ne pensais que très vaguement à la publication, et je n'y croyais pas du tout. D'ailleurs ce que j'écrivais s'accordait mal avec l'idée qu'on se fait d'un livre. C'était très fragmentaire, très disparate, très divergent. Et puis la voix de la raison a résonné – c'était aussi la voix de ma femme : « Avec tout le temps que tu passes à écrire, ce serait bien que tu écrives quelque chose qui soit publié. » C'est arrivé juste au moment où ça avait un sens : j'étais empêtré dans quelque chose dont il fallait que je me défasse et dont le symptôme le plus clair était que depuis quelques années je n'arrivais plus à lire.

Alors immédiatement, peut-être bien le soir même, j'ai écrit les premières phrases de ce roman, en gardant cette idée à l'esprit : pour qu'il soit publié. C'est le seul livre que j'ai écrit pour qu'il soit publié – avec Dans mon oreille peut-être aussi, mon petit recueil de poèmes pour enfants, dans une moindre mesure. Les autres, non. Je les ai écrits, et ensuite j'ai essayé de les faire publier.

Ce qui est terrible dans cette affaire, c'est la conformité apparente entre ce que j'avais dans l'idée et ce qui s'est réellement passé. Quand le manuscrit a été terminé, ma femme l'a lu et elle a dit – très tranquillement : « c'est très bon, ce sera pris tout de suite ». Ni elle ni moi n'y connaissions rien, et je n'y croyais pas un instant. Pourtant le livre a été pris tout de suite en effet. C'était difficile à croire. D'ailleurs, je n'y ai pas cru. Encore aujourd'hui, je n'y crois pas complètement. Ce n'est parce que les choses se sont réellement passées comme ça qu'elles représentent une quelconque vérité.

En tout cas ça signifie que j'ai pensé « au lecteur », comme on dit, en écrivant ce texte ; ce que je ne fais jamais par ailleurs, puisque le lecteur, c'est moi. Rien (qu'une affaire de regard) n'est donc pas tout à fait « du même auteur », et il a sûrement contribué à me faire comprendre que je ne serai jamais le « même auteur ».


Fiolof
Sur quels points avez-vous apporté des modifications pour cette seconde édition ? Comment s’est effectuée cette « relecture » de votre livre à plus de dix ans de sa rédaction ?

Philippe Annocque
J'ai longtemps eu des réserves sur une éventuelle réédition. L'avis de quelques amis qui écrivent aussi, celui de Quidam et finalement une relecture tardive, à distance, à laquelle j'ai pris un vrai plaisir ; tout cela a fini par me convaincre. La possibilité de le corriger a participé à la décision. J'avais presque aussitôt éprouvé un repentir sur le titre, c'était l'occasion de le corriger. Je pensais aussi, pendant un temps, transformer voire supprimer certains épisodes ; et puis je me suis rendu compte qu'ils tenaient la route, tout compte fait. J'ai essayé de rester fidèle à l'auteur (celui n'est pas le même), de conserver l'esprit en corrigeant le texte qui, surtout dans la deuxième moitié du roman (celle qui s'est écrite avec moins de doutes parce que je voyais bien que j'allais pouvoir mener le projet à son terme), portait la marque d'un mauvais pli : il y avait régulièrement des phrases où je m'imitais moi-même. Croyant être plus juste, plus « dans mon style », j'étais juste plus faux.


Fiolof
Herbert, le personnage central de votre roman, reste toujours « au bord de quelque chose ». Pouvez-vous nous parler un peu de lui et nous dire en quoi cette posture existentielle vous a intéressé ?

Philippe Annocque
Le sentiment de l'empêchement est pour moi une sorte de moteur paradoxal. J'ai cru pouvoir écrire ce texte parce que j'avais le sentiment de m'être défait de l'emprise de Beckett (Beckett romancier, surtout). Je ne vais pas développer sur l'empêchement chez Beckett (accessoirement c'est ce que j'avais choisi comme sujet en maîtrise), mais il est clair que Beckett a fini par m'empêcher. M'empêcher de croire à la validité d'un projet littéraire après lui, notamment. Lorsque, en écrivant ce texte pour qu'il soit publié, j'ai envoyé balader Beckett, de manière au fond assez inconsciente (et heureusement) l'empêchement s'est discrètement imposé comme thème du roman sans que je pense à Beckett : Herbert est empêché, s'empêche par le développement de sa propre pensée qui fait la matière du livre, d'aboutir à quoi que ce soit. Alors qu'au fond il n'y a pas de raison décisive, autre que cette pensée de l'empêchement, pour que sa pièce de théâtre ne soit pas montée, pour que son roman ne soit pas publié, pour qu'il n'arrive pas à faire l'amour.


Fiolof
Dans Liquide (publié en 2009) on retrouve un personnage qui présente certains points communs avec Herbert. Il semble lui aussi traversé par les événements, agi par l’existence, incapable et/ou non désireux d’activer les leviers qui lui permettraient de prendre les rênes de sa propre vie. Y a-t-il une filiation entre Herbert et certains personnages de vos autres romans ?

Philippe Annocque
Je dirais qu'il y en a deux. Mes livres constituent, constitueront un ensemble toujours assez disparate mais j'y ai glissé quand même quelques lignes directrices assez conscientes. Sur le plan de la narration, la mise à distance par la 3e personne dans Rien (qu'une affaire de regard) est le début de quelque chose (disons une conjugaison) qui aboutit à la personne zéro de Liquide, celle qui précède la première. L'objet est peut-être le même, le point de vue sous lequel il est regardé devient l'essentiel. Et puis il y a la question de l'âge, aussi. Liquide est l'homme mûr (voire l'homme un peu passé déjà, l'homme mûr c'est plutôt Par temps clair) comme Rien est le tout jeune homme. J'espère bien qu'il y aura un jour un livre sur l'enfance. Pas « sur », disons plutôt « dans » : dans l'enfance.


Fiolof
Quand on lit Rien…, mais peut-être est-ce personnel, deux autres textes nous viennent parfois à l’esprit. J’ai plusieurs fois pensé à la Modification de Michel Butor (pour ce goût de l’auto-analyse) et à Un homme qui dort de Georges Perec, pour le travail autour du dessaisissement de soi. Ces deux textes ont-ils eu une résonance pour vous ?

Philippe Annocque
C'est rigolo, c'est ce que m'a écrit Jean-Marie Laclavetine en me refusant Par temps clair. Il a même précisé « inspiré » (il faut dire que Par temps clair est écrit à la 2e personne). Il y a sûrement quelque chose. Mais c'est le fait du hasard : j'ai lu la Modification quand j'étais au lycée, j'avais beaucoup aimé mais je ne l'ai pas relu ; quant à Un homme qui dort, je ne l'ai pas lu. On me trouve souvent des accents perecquiens (c'est comme ça qu'on dit?) ; du coup j'évite de lire Perec (j'ai juste lu les Choses, il y a très longtemps aussi) ; je sais d'expérience que je suis sensible aux influences.


Fiolof
Est-ce qu’on ne pourrait pas considérer Rien… comme un anti-roman d’apprentissage ? Au fil de la lecture, on se dit parfois que quelque chose finira par se dénouer, que le personnage, peut-être, à l’occasion d’un événement non encore survenu, sortira de ses gonds, finira par sauter dans le train de la vie… Il n’en est rien (ce qui rend d’ailleurs le livre très fort). Herbert semble au contraire affirmer toujours plus la posture qui est la sienne… Avez-vous imaginé d’autres fins possibles à cette histoire ?

Philippe Annocque
Ah oui tout à fait, c'était l'intention dès le départ et je n'ai jamais imaginé qu'il puisse en être autrement : je voulais que rien n'aboutisse, ou que tout aboutisse à rien et que ce rien même soit assumé, revendiqué par Herbert. Sinon ça aurait été autre chose.

La veille de la soirée à l'Alinéa Augustin Trapenard évoquait Flaubert au Carnet du Libraire ; j'avoue que j'y ai pensé en écrivant (c'était aussi une manière de ne pas penser à Beckett). Et je pensais à la fois à l’Éducation sentimentale et à Bouvard et Pécuchet (la diversité des projets avortés).


Fiolof
Du roman qu’écrit Herbert au fil de Rien… nous ne saurons strictement rien. Seul son titre, le Conflit, nous est dévoilé. L’écriture de ce roman occupe pourtant une place centrale dans le livre et le fait même d’ignorer tout de son contenu titille le lecteur, l’amène à s’interroger, à faire des hypothèses. L’une d’entre elles, bien évidemment, consiste à se demander si le roman du personnage n’est pas une sorte de double de ce que nous lisons… Que pouvez-vous nous dire de ce texte invisible, de sa place dans votre roman ?

Philippe Annocque
Je ne sais pas s'il occupe une place vraiment centrale. D'autres lecteurs diraient sans doute que cette place revient plutôt à l'apprentissage amoureux (à l'inapprentissage, plutôt) – mais ce n'est pas non plus ce que je dirais. Je crois qu'il y avait une sorte de fatalité à faire d'Herbert un écrivain, ou tout du moins un écrivant. Comment pourrait-il en être autrement pour quelqu'un dont la seul activité tangible est la pensée ? Je ne me suis jamais vraiment demandé ce qu'il y avait dans le Conflit d'Herbert. En fait c'est maintenant que je m'en rends compte : je ne me suis jamais posé la question. Je ne sais pas. Je crois qu'Herbert est plus dans l'écrire que dans l'écrit. Il est « en train de », comme je dis à la fin du roman. Je ne peux rien mettre derrière.


Fiolof
Justement, pouvez-vous nous parler un peu plus de cet « inapprentissage amoureux » ? La sexualité défaillante  de Herbert traduit-elle son rapport plus général au monde ?

Philippe Annocque
Oui, tout à fait. Le pucelage d'Herbert n'est à mes yeux qu'un sujet anecdotique qui avait l'avantage de permettre quelques scènes cocasses tout en illustrant de la manière la plus crue l'impossible relation au monde tangible de l'individu empêché par sa pensée. Je ne pouvais pas mieux trouver que le relation sexuelle : comment faire quelque chose dans l'intimité d'autrui alors qu'on est tout seul dans sa pensée ?

Les scènes de plomberie, avec la détérioration involontaire du siphon, jouent un peu le même rôle : la pensée d'Herbert se heurte à la tangibilité de l'objet – et c'est drôle, enfin, à mes yeux. Mais avec le sexe et la présence d'autrui, on voit comment ce qui n'est au départ qu'un excès de la pensée se transforme malgré Herbert en un monstrueux égocentrisme.


Fiolof
Bien sûr Herbert est un personnage. Mais son rapport à l’écriture dévoile une vision possible du travail de l’écrivain : claustration, retrait, glissement hors du monde… Ne plus vivre que pour «s’écrire». Une attitude qui remiserait l’existence au second plan. Avez-vous voulu aussi illustrer cette tentation possible (et attestée) pour l’écrivain ? Y a-t-il là un risque que vous auriez déjà eu l’impression d’encourir ?

Philippe Annocque
Sans doute, mais il y a aussi du cliché dans tout ça. Herbert joue à l'écrivain, avec sa Remington d'un autre âge. On le voit bien aussi dans ses rapports avec sa bande d'amis. Le statut de l'écrivain est un fantasme d'adolescent qui permet à Herbert de ne pas être vraiment lui-même ; c'est confortable, finalement. Un peu comme son imperméable. Pourtant il écrit vraiment. Il a de vrais enthousiasmes, au moment de l'écriture.

Je sens que j'éluderais facilement la fin de votre question, concernant l'écrivain que je serais. En fait la question ne s'est jamais vraiment posée pour moi. La vie imposait de faire des choix, j'en ai fait.


Fiolof
L’autre soir à l’Alinéa, quelques échanges ont concerné la part de dérision que l’on pourrait également déceler dans votre roman. Il me semble personnellement qu’il y a une noirceur, dans ce texte, qui prédomine nettement sur cette autre dimension (la dérision) que j’ai quant à moi peu perçue. Que pouvez-vous nous en dire ? Herbert est-il un personnage tragi-comique ?

Philippe Annocque
Oui, j'espère. Personnellement, je trouve ce livre vraiment drôle. Les scènes de sexe notamment sont cocasses – en tout cas moi j'ai ri en les écrivant, et en les relisant aussi. Les scènes de plomberie aussi. Mais bien sûr ce roman est une tragédie. Tragi-comique, Herbert, forcément. Le seul fait d'exister, comme ça, sans raison, au milieu du monde qui n'en a pas davantage, c'est tragique et drôle. Enfin, je trouve.



Fiolof
Quand vous relisez votre texte aujourd’hui, vous semble-t-il entrer (anachroniquement) en connexion avec des lectures que vous auriez faites depuis ? Dans quel cercle de famille littéraire l’inscririez-vous ?

Philippe Annocque
Alors là c'est une question vraiment difficile. Dans ce que je lis et que j'aime, je vois surtout ce qui est différent. Il y a des auteurs que j'aime infiniment, mais je ne me sens proche d'aucun – c'est d'ailleurs vrai pour eux aussi : les auteurs que j'aime me paraissent à chaque fois éminemment singuliers. Maintenant il est clair aussi que Rien se définit aussi et très consciemment par rapport à des formes traditionnelles préexistantes, à commencer par le roman de formation : pour écrire un anti-roman de formation, il faut déjà que le roman de formation existe.











Philippe Annocque, Rien (qu'une affaire de regard). Éditions Quidam. 2014.



samedi 30 novembre 2013

> Annocque prend l'avion par les ailes

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On aime bien les livres de Philippe Annocque. Alors, bien sûr, depuis Monsieur Le Comte au pied de la lettre, on attendait le prochain. Et voilà que l’auteur nous revient avec 180 mots seulement. D’accord, il y en a 33 autres cachés dedans,  mais ça ne fait rien, les lecteurs qui aiment sa prose pourraient trouver ça un peu chiche... Qu’ils se rassurent, avec Dans mon oreille, récemment paru aux éditions Motus, l'économie de moyens n'empiète pas sur la saveur. D’autant que Philippe Annocque s’expose cette fois avec un bel acolyte, l'illustrateur Henri Galeron.






Dans mon oreille entre dans la catégorie des livres de jeunesse (vous savez, ces livres que l’on offre parfois à nos enfants en espérant qu’ils nous laisseront les lire…) et fonctionne autour du principe de l’avion. L’avion est l’une des contraintes recensées par l'Oulipo et figure, c’était imparable, entre l’ avalanche et le baobab dans la liste alphabétique desdites. Un avion, c’est une "abréviation de mots",  nous annonce un peu succinctement l’Oulipo. Le choix de ce terme pour désigner la chose vient de ce qu’il est lui-même, comme, on peut le voir, une ABREVIATION avionnée…

Ce qui est touchant, c’est que Philippe Annocque (il en parle sur son blog) ne s’est pas assis à sa table de travail en se disant soudain «tiens, je vais faire l’oulipien». Les choses se sont passées autrement : la contrainte lui est pour ainsi dire venue par voie naturelle… Il a un jour découvert qu’il y avait un ŒIL  dans son OREILLE et, ce qui est nécessairement une bonne nouvelle pour quelqu’un qui les aime, des mots dans les mots…

 L’avionnique bien comprise est donc un art de la surimpression ; faire des avions  c’est (r)écrire en gommant, pour donner à lire d’autres mots dans les mots, d’autres textes dans les textes. Bien sûr me direz-vous, le nombre de lettres n’étant pas infini, plus le texte source est vaste et plus il sera potentiellement farci d’avions. On est à peu près sûr de pouvoir retrouver un certain nombre de fois dans le bon ordre les mots Guerre et Paix dans le roman de Tolstoï ou, pour envisager un biais plus désappointant,  de pouvoir déceler au moins une courte citation de Beckett dans chaque roman d’Alexandre Jardin. Autant dire que pour qu’un avion ait une chance de franchir le mur du son, mieux vaut que l’engin traverse un concentré de ciel…

Et c’est exactement ce qui se produit ici, puisque le mot caché nous est à chaque fois servi par un distique, une forme resserrée qui le met sensiblement en relief.

LA-HAUT, UN FUNAMBULE ECRIT
LA FABLE DE L’AIR.

Et bien sûr ces petits précipités poétiques, à mi-chemin entre morale balbutiée et bonsaï de haïku, au-delà de leur dimension ludique, crépitent aussi du côté du sens. Ça fait feu, ça rapproche, ça creuse ou ça ouvre, ça grésille… Il y a parfois de vraies trouvailles, drôles ou émouvantes, à mastiquer ou à méditer.


UN POMMIER PENSIF
DONNAIT DES POIRES


Et il y en a bien d’autres, qu’il serait dommage de déflorer en dehors du livre, d’autant que les illustrations délicates de Henri Galeron composent souvent d'intéressantes propositions avec les textes. Il n’a pas dû être simple pour ce dernier, on peut l’imaginer, de s’inscrire dans ce cadre contraint tout en y apportant une touche qui ne soit pas seulement redondante. Et c’est pourtant joliment réussi - poétique, décalé, inventif.

Dans mon oreille est un beau livre, on l'aura compris.

Mais est-ce bien suffisant ? Car par les temps qui courent, un juste souci de rentabilité éducative agite tout parent qui se respecte. Et chacun est en droit de se demander, avant d'offrir l'ouvrage à sa descendance, quelle leçon elle pourra en tirer.

J’en vois au moins une : pour éviter le pire et butiner le meilleur, rien de tel que d’ouvrir toujours grand les mirettes.




 Philippe Annocque, Henri Galeron, Dans mon oreille. Editions Motus. 2013.


Images : 1) Flying Machine (source) / 2 et 3) illustrations de Henri Galeron.