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lundi 6 janvier 2014

> Le retour de David Horn

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Le dernier roman d’Hélène Gaudy (en librairie le 8 janvier prochain) a quelque chose d’un objet insaisissable, capable de changer de couleur dès qu’on le fait tourner dans sa main. Il est à la fois puissant et fragile et nous invite à une expérience de lecture particulière.

Plein hiver est pourtant  construit autour d’un fil narratif relativement simple : un jeune garçon revient, après quatre ans d’absence, dans la petite ville du Nord des Etats-Unis où il avait été porté disparu. Ce retour sème le trouble, ravive les doutes et les interrogations. Pourquoi et comment avait-il disparu ? Que s’est-il passé pendant ces quatre années ? Qu’a-t-il fait ou que lui a-t-on fait ? Qui est coupable de quoi ? Pourquoi est-il revenu ? On a là un cadre, une intrigue et, se dit-on (pour peu que l’écrivain soit un peu en jambes), les germes d’un thriller rondement mené. Ce qui n’est pas une simple illusion : le rythme du récit, ses ellipses, les chassés croisés incisifs entre présent et passé nous font bel et bien entrer dans un texte où le suspense et la peur occupent une place non négligeable. Mais dans un thriller pur jus, fût-il bien écrit, la plupart des traits d’ambiance et des ingrédients narratifs, stylistiques ou psychologiques servent généralement un seul maître : le dénouement. Or, ici, s’opère un décentrement : les distracteurs sont autant de bonnes réponses et les voies apparemment sans issue nous ouvrent des portes immenses. Plein hiver, tant par sa poésie que par la trouble densité de son propos et de ses personnages, n’est pas un simple jeu de piste. C’est un roman habité.



On aura bien sûr envie de lire Plein hiver au miroir du précédent roman d’Hélène Gaudy, Si rien ne bouge, (publié en 2009 aux Editions du Rouergue) et avec lequel il partage plusieurs caractéristiques. L’adolescence, tant par ses personnages que par les troubles interrogations qu’elle inspire, en constitue le noyau dur ; une forme de glissement entre différents genres littéraires brouillent discrètement les termes du contrat de lecture ; on note également la même prégnance déterminante du cadre, du décor ainsi que le traitement très personnel du suspense. Mais cette fois, ces éléments se resserrent davantage, se creusent et le style de l’auteure a encore gagné en maturité, en force et en compacité. A moins que ce ne soit justement là l’un des impacts du cadre où Hélène Gaudy a planté son décor : un microcosme ciselé dans le froid mordant des confins de l’Ohio, aux antipodes de l’été balnéaire et dilaté de Si rien ne bouge.


Car entrer dans Plein hiver, c’est avant tout pénétrer dans Lisbon, une petite ville forclose et perdue à la lisière du Grand Nord américain, telle une huître dans l’océan. Dès le début Hélène Gaudy parvient à en faire plus qu’un décor : une présence froide, magique et désolée, un vide vénéneux qui semble s’être disséminé dans le sang de ses habitants – presque un personnage à part entière. Homonyme improbable de la grande ville portugaise (que seul rappelle la présence d’un motel, Le Bacalhau), Lisbon en est tout autant le négatif – une sorte d’avatar lointain et dévoyé. On pourra voir là un clin d’œil à Edouard Levé, qui avait exploré, dans un beau travail photographique, une partie de ces doublons toponymiques de capitales du monde éclos aux quatre coins des Etats-Unis.


Lisbon, parsemé de remparts invisibles, inscrit d’entrée de jeu le roman dans un huis-clos propice à des formes variables de tragédie (vendetta, ostracismes, secrets sulfureux…) :


«Ceux qui habitent ici y vivent depuis des générations, ils ont ce qu’on appelle des racines, de nombreux contentieux et de vieilles connaissances, presque toutes les familles se saluent mais se mélangent rarement, en souvenir d’une époque où l’on ne savait pas encore qui était qui, où tout semblait possible et dangereux, où certains venaient des grandes villes, du Canada, de New-York parfois, débarqués des cargos, harassés par la route, où l’on avait encore envie de bâtir une ville, de fonder une famille. Petit à petit, le temps a resserré tout cela comme un nœud sur un sac – ce qu’il contient retombe au fond, y macère.»


Autant de pistes romanesques qui ne seront pas pour autant développées mais qui imprègnent fortement le cadre du récit. Lisbon est une ville dure, un îlot de froideur et d’humidité où les gosses n’osent pas se relever la nuit pour sortir pisser ; une ville de gel et de pluie traversée par l’impersonnalité hoppérienne de cars jaunes maculés de «miettes de pains de mie King Size entre les sièges» pour mener les enfants à l’école. Quelques boutiques, la silhouette des Monts Bearhead pas très loin, et puis rien. Une gangue d’ennui qui fait de chaque enfant un fugueur potentiel. Mais le plus souvent, les escapades ne mènent pas loin, telle celle de Prudence, revenue dans sa chambre après une fugue avortée dont elle ne conservera que le souvenir d’une blessure à l’épine d’un rosier. Et puis il y a aussi des légendes qui contiennent les gamins dans le cercle de Lisbon. Personne n’oublie la présence menaçante et diffuse de Nathaniael Bar-Jonah, un ogre invisible qui se mitonne des petits plats avec la chair des enfants aventureux. On pense à la réclusion collective que mettait en scène Night Shyamalan dans son film The Village, celle d'une communauté figée dans le passé qui s’était inventée des créatures dangereuses et surnaturelles interdisant à tout un chacun de s’aventurer au-delà de ses dernières rues.


C’est donc dans ce petit univers que réapparaît la silhouette diaphane de David Horn, disparu quatre ans plus tôt, l’année de ses quatorze ans. Il est reconnu et interpellé par deux flics (même pas alcooliques…) qui l’interrogeront quelque temps avant de le «rendre» à sa mère. La nouvelle se répand, tranquillement mais sûrement : David Horn est revenu. A partir de cet événement, Hélène Gaudy tresse un récit fuselé qui, à coup de courts chapitres, déplace le lecteur comme une boule de billard entre différentes strates du présent et du passé, sans jamais le perdre. C’est aussi entre différents personnages qui ont gravité de près ou de loin autour de David Horn que l’on fait son chemin dans le livre. Il y a Samuel, le voisin qui observait David de sa fenêtre et qui était devenu son ami et frère de sang. Jude et Tom, deux frères ensauvagés et livrés à eux-mêmes qui vivent dans un mobile home à l’extrême limite de la ville et au bord de cet Atlantic River, qu’ils se battront vainement pour faire figurer dans le Record Guinness Book au titre de la plus petite rivière du monde. Personnages magnifiques que ces deux frères, qui semblent échappés, sous une forme contenue et assagie, de l’univers délétère du Délivrance de John Boorman. Et puis il y a bien sûr Prudence Montgomery, jeune fille amoureuse de «tous ses garçons» avec lesquels elle vit en bande, mais qu’une passion profonde et silencieuse attache plus fortement encore à David Horn.


Hélène Gaudy nous immerge avec brio dans ce petit collectif d’ados assoiffés de liberté, bousculés par l’ennui et le désir, un peu étranges, décalés et pourtant extrêmement crédibles et vivants. On les voit naviguer dans leurs premiers émois, s’avancer au bord de précipices qui ne disent pas encore leurs noms, s’essayer parfois à des gestes bruts, furtifs ou maladroits. David Horn, taiseux, insondable, est un peu l’astre central de cette micro-constellation que sa disparition  laissera se désagréger tranquillement. Plusieurs autres figures traversent encore ce récit, en plein ou en creux, y apportant toutes leur touche d’ombre ou de lumière. La mère de David est le seul personnage adulte qui occupe une place centrale dans Plein hiver. On la voit d’abord, à la naissance de son fils, se débattre dans les fadeurs d’une maternité qui ne l’inspire guère plus que sa vie conjugale, traîner, subir. Jusqu’à ce que prenne forme un jour entre eux une complicité silencieuse devant un film de Science-Fiction projeté sur l’écran du  drive-in de Lisbon. Est-ce seulement dans ces espaces interstellaires qu’ils sont capables de se rejoindre ?


L’une des grandes forces d’Hélène Gaudy, déjà décelable dans son précédent roman mais poussée encore plus loin ici, est sa capacité à rendre compte avec justesse et précision des comportements ou sentiments de ses personnages en tournant pourtant le dos à toute analyse psychologique. Elle reconstitue une sorte de vérité humaine et tangible (et en premier lieu celle de l’adolescence) en passant par des correspondances singulières, des symptômes et des biais non répertoriés.


Une fois David revenu, le petit groupe d’amis tente un temps de se reconstituer. Mais quelque chose est passé par là : le temps. Un temps troué par le silence de ces quatre années qui invite aussi bien les personnages que le lecteur à toutes les supputations : David Horn a été trimballé dans le coffre d’une voiture, séquestré pendant des années ; David Horn a connu la frénésie des grandes villes et des nuits de lumière ; David Horn a été maltraité ; David Horn est devenu un homme loin de la ville rabougrie de son enfance ; David Horn a enfoui  son cœur d’adolescent dans le froid des forêts... Pour les autres, le temps passé s’est délité. Peut-être ont-ils mûri un peu trop tôt sur les branches de leur arbre, entre leurs frontières étriquées. Prudence a connu des garçons qui ne lui ont pas apporté ce que lui offrira fugacement (mais trop tard) David Horn. Jude et Tom ont appris à se battre comme des bûcherons…


Les habitants de Lisbon, eux aussi, tournent et retournent cette histoire dans leur tête. Ils avaient tissé leur toile autour de cet événement incompréhensible. On avait lancé des recherches, soupçonné chaque habitant de la ville, fouillé la maison de Prince, ce vieux marginal qui ouvrait sa porte aux enfants comme Léautaud aux chats de sa rue. Ils s’étaient nourris de l’absence de David Horn et ne comprennent pas le sens de ce retour. Ils veulent savoir et ils finiront même par se rendre, telle une foule soudain prête à en découdre, jusqu'à la résidence familiale où le garçon s’est replié...


David Horn ne dit rien et Plein hiver se construit magnifiquement autour d’un vide, d’un blanc. Les policiers qui ont interrogé le garçon se retrouvent avec quelques feuillets en main ressassant un scénario qui ne leur parle pas (et qu’ils ne se donneront même pas la peine de nous faire lire). Peut-être le scénario est-il ailleurs, quelque part dans les souvenirs enfouis de Samuel, dans cette rivière glacée où il avait un jour laissé son ami s’enfoncer, à moins que ce ne soit dans ce coin de forêt où, quelques années plus tôt, il lui avait fait la farce de l’abandonner ; dans l’absence discrète de la mère auprès de qui David Horn revient s’inventer une enfance ; dans les silences de Prudence Montgomery ou, pourquoi pas, dans cette vieille histoire colportée d’un OVNI qui aurait un jour touché le sol de Lisbon… S’agit-il là seulement du fantasme ancien de quelques ploucs perdus au cul de l’Amérique ou le signe d’autre chose - susceptible d’être connecté avec la passion de l’enfant David pour les espaces sidéraux devant la toile du drive-in ?


Pourtant, il n’y a rien de ludique ni de cosmétique dans cette multiplication apparente des pistes. Chacun pourra suivre la sienne, à moins qu’elles ne se rejoignent toutes en un certain point. Mais le lecteur, quoiqu’il en soit, ne se sentira pas floué. A preuve, la scène finale de Plein hiver, d’une beauté renversante, et dans laquelle David Horn pourrait nous apparaître soudain comme un lointain et tragique descendant de Peter Pan.


Il y a dans ce roman une force d’écriture permanente, indiscutable. Le suspense n’y est finalement qu’un épiphénomène, un accident de l’intranquillité qui habite le monde qui s’y déploie. Et si cette dimension qui fait encore vibrer la corde du thriller dans l’œuvre d’Hélène Gaudy venait à disparaître (disparition que nous irions même jusqu’à appeler de nos vœux, comme ça, juste pour voir…), nous sommes convaincus que nous continuerions à la lire les yeux grands ouverts.

(cet article peut également être lu sur Culturopoing











Hélène Gaudy, Plein hiver. Actes Sud. 2014.




lundi 5 décembre 2011

> Montreuil au fil de l'oeil

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Le salon du livre de jeunesse de Montreuil, à son premier soir, a toujours un petit côté Beaujolais Nouveau match retour. En moins râpeux que l’aller, diront certains. On prend des forces avant l’assaut des groupes scolaires et la sortie dominicale en famille. Moment fatidique où votre fils ne manquera pas de vous faire planter deux heures au beau milieu du stand le plus flashy de tous, celui que vous auriez volontiers contourné. Et où votre fille vous jurera sur la tête de son journal intime que vous êtes complètement passé à côté de l’indispensable Twilight 4, chef d’œuvre crépusculaire de ce début de siècle, qui ne peut qu’arracher des cris de douleur et de joie à tout lecteur normalement constitué. Mais ça, c’est pour plus tard. Pour l’heure, c’est mercredi soir et on ne verra pas plus d’enfant à Montreuil qu’au congrès annuel des neurologistes de Suisse romande. Normal, la soirée en question est placée sous le signe des rencontres professionnelles, et l’on jurerait que la moitié de la Seine-Saint-Denis travaille dans l’édition de jeunesse. Ici le Dom Perignon coule à flots, là c’est la rosette en tranches sur assiette en plastique… Contrastes qui reflètent parfois de manière asymétrique la qualité éditoriale de ce qui est donné à lire… La température ayant été réglée sur celle d’un four à induction, on se sera rapidement délesté des kilos de laines accumulés pour affronter le grand froid du dehors et, pour comble de bonheur, on navigue à vue dans un océan de livres. Un océan où l’on ne trouvera heureusement pas que les tartes à la crème surmédiatisées du moment.




Difficile d’en faire le tour, alors il faut chiner, faire confiance au hasard, prendre les diagonales au fil de l’œil. Plaisir de retrouver les textes et les dessins impeccables, la narration âpre et précise d’ Anaïs Vaugelade et de ses livres lus et relus : l’histoire, par exemple (écrite par Florence Seyvos) du petit tyrannosaure qui est très malheureux parce qu’il ne peut s’empêcher de manger ses amis. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux l’aide à s’en sortir, prenant le risque de prolonger l’entretien grâce à sa fabuleuse pilule à se donner mauvais goût. Pilule qu’il ne prend qu’en toute dernière instance, ce qui lui vaut d’être plus d’une fois recraché par son pote (et il faut voir à quoi ça ressemble sous le crayon d’Anaïs Vaugelade…). Lorsque le tyrannosaure glouton demande à son ami pour quelle raison il attend d’être sur le point de se faire déglutir pour recourir à sa précieuse protection, il a droit à cette réponse, dont je ne me lasse jamais : «parce que quand je ne suis pas en danger, je préfère avoir bon goût». Anaïs Vaugelade, c’est encore la fabuleuse Soupe aux cailloux, la Guerre et le Déjeuner de la Petite Ogresse, peut-être son plus bel album, triste et belle histoire dont le happy end est savoureusement détourné en un seul clin d’œil liminaire.

Du côté des classiques, on retrouvera Tomi Ungerer, toujours en pleine forme, irrévérencieux, acide et tendrement humain. Avec un faible, en ce qui me concerne, pour Zloty, un très spécial Petit chaperon rouge traversée entre autres par un grand nain et un petit géant, tous deux de même taille dans leur troublante différence. On baguenaudera encore dans l’espace sans fin du loup, le dur, le vrai, le tendre, le pas comme les autres... personnage probablement le plus vu, revu, haï, aimé, malmené, réhabilité de toute la littérature pour enfants, et qui a fini par devenir un joker pour tout dire et tout transmettre. Entre bien d’autres, je recroise celui de Grégoire Solotareff (Un jour, un loup), ou le truculent loup bleu et bégayant de Daniel Picouly et Frédéric Pillot (Lulu et le loup bleu).


Dans un angle mort, je rencontre les deux gardiennes d’une récente (deux ans à peine) petite maison d’édition, les Superéditions (et oui), construite sur un concept simple et généreux : une courte histoire (signée Sandra Lannilis) est imprimée par fragments successifs au bas d’une page laissée aux trois quarts blanche pour que l’enfant puisse illustrer progressivement, ou quand ça lui chante, l’histoire qu’il lit. A côté des déambulations de la Saucisse magique, on découvrira ce dont est capable une Fée en colère, que j’emporte en ce qui me concerne, essayant malgré moi d’imaginer à quoi ressembleront tous ces papas transformés en crotte de nez aun milieu de la dite histoire… Loin des applis pour ipad qui font la une des articles de presse consacrés à Montreuil et, à l’opposé, des immondes albums à colorier vomis dans les gondoles de nos grands magasins chaque année, ce joli principe d’oeuvre originale en série me ravit…


Pour continuer sur les principes simples mais convaincants, je m’offre deux autres photoromans, dans la collection récemment relancée par Thierry Magnier. Atelier d’écriture, chapitre 1 : écrire à partir d’une photo… Il n’en faut pas plus pour produire de belles rencontres. Première contrainte : un photographe confie une série d’images à un écrivain qui doit produire un texte à partir de cette série. Seconde contrainte : le photographe et l’écrivain ne se connaissent pas. Je m’étais déjà procuré En plein dans la nuit, trop heureux de pouvoir à nouveau lire Hélène Gaudy dont nous avions évoqué sur ce blog l’excellent dernier roman Si rien ne bouge, curieusement boudé par une presse décidément peu curieuse. Elle s’en est ici laisser compter par la série Homanimus du photographe Bertand Desprez (qui livre par ailleurs un aperçu de son travail passé ou présent et de sa curiosité à vif sur son blog L’œil en marche). Des images qui interrogent, à travers des clichés du quotidien, la présence de la figure animale dans notre univers d’hommes. Occasion pour Hélène Gaudy de réinvestir à travers une histoire simple et délicate cette troublante période de l’adolescence, dont le caractère fragile, radical et mouvant apporte une résonance ajustée aux photos de Bertrand Desprez. Je repars cette fois avec Mon œil, texte d’Ariel Kenig sur des photos d’Eric Franceschi (un roman qui gravite autour de l’amitié adolescente et de la maladie) et Il se peut qu’on s’évade, de Cathy Yak, sur des photos de Gérard Rondeau : l’histoire d’ un jeune danois phobique qui n’éprouve d’émotion que dans la contemplation d’oeuvres picturales et aura maille à partir avec la justice…


Plus loin, il y a le carré de Benoit Jacques, illustrateur fantaisiste et inventif, primé il y a quelques années sur ce même salon pour un Chaperon rouge joliment revisité. Dès qu’on lui prend un livre, il s’installe tranquillement devant son plumier de bois et, quel que soit le nombre de ceux qui attendent, prend vingt bonnes minutes pour vous dédicacer un dessin. On ne fera pas l’impasse sur sa Lessonias Nembere 4628 de Die Europanichos Assimil, joyeux délire parodique de 30 pages pour s’initier à une ligua franca bien secouée par ses soins, ni sur son Bestiaire expressionniste, papiers découpés qui nous promènent de locutions anglaises en locutions françaises en passant par quelques croustillantes traductions au pied de la lettre.

Il y aura encore quelques allées et venues du côté mexicain où entre Frieda Kahlo et Alvaro Lopez les plus petits apprendront quand même Como hacer un volcan. Les coréens se sont quant à eux couchés tôt, dommage, j'aurais bien été faire un tour derrière les chaises en plastique qui ferment l’entrée du stand vide.

Mais c’est du côté des éditions Attila que je trouverai cette fois le meilleur. Leur ligne « jeunesse » est à la hauteur de ce qu’ils publient en littérature générale. D’ailleurs, avec ses Jardins statutaires et ses Barbares, Jacques Abeille trône en semi-imposteur vigilant au milieu d’ouvrages que d’aucuns jugeront plus adaptés à l’esprit du salon. Mais on est bien d’accord, il n’y a pas d’âge pour lire de la bonne littérature tout comme à l’inverse on écrirait encore pour les enfants quand bien même il n’y en aurait plus un seul sur terre.



Je retombe par hasard sur Ma vie de garçon, de Fabio Viscogliosi, qui a rejoint m'a séduit dès sa sortie. Derrière son stand, Monsieur Attila est « habité ». Il fait un conte de l’histoire de chacun de ses livres et invite tous les passants à emporter ceux qui leur plaisent (c’est pas grave, vous m’enverrez un chèque plus tard si vous y pensez). Il me parle du rouge rare de Ma vie de garçon, obtenu au prix de plusieurs impressions successives…et comment ce livre étonnant a emmerdé les libraires, qui l'adoraient, mais ne savaient plus dans quel rayon le ranger (jeunesse, graphisme, …). Une phrase ou un texte court et un dessein à l’étrangeté légère ou grave, pour revenir sur cette période de la vie «où rien n’est sûr, où l’on se découvre quelques doutes et tarde à rebâtir des convictions». Très beau livre d’un artiste protéiforme (auteur de bande dessinée, écrivain, musicien) dont on a réentendu un peu parler il y a peu, lors de la sortie de son dernier ouvrage, Mont Blanc, dans lequel il revient sur la mort violente de ses parents lors de l’accident survenu dans le fameux tunnel. Ma vie de garçon serait toutefois plutôt à rapprocher d’un ouvrage précédent dont le titre lorgne du côté de cette brèche apparue dans l’existence de l’auteur : Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit. Fragments autobiographiques où se mêlent des anecdotes des souvenirs qui portent aussi bien sur Jules Verne, Chet Baker, la vitesse de la lumière que son pépé Carlo, sa sœur et son père. Un texte à la fois drôle, pudique et nostalgique dont on retrouve certains échos, dans cet autre «objet» qu’est Ma vie de garçon.

Dans une veine ado-caustique, à signaler également, Papa part maman ment mémé meurt de Fabienne Yvert. Un récit qui invente mille départs à un père, mille mensonges à une mère et mille morts à une aïeule pour dire, par la voix poétique et débridée d’une enfant, ce à quoi la vie nous confronte : solitude, vieillesse, abandon… Un aperçu de comment mémé meurt :

«Elle a vomi toute sa soupe à l’oignon dans son lit. On aurait dit qu’elle était couchée dans un plat de gratin dauphinois. Elle a vomi la petite feuille de salade qu’elle a mangée à midi sur ses chaussons, ça faisait des petites décorations vertes. Ce midi, elle a mangé un petit pot de bébé petits pois carottes et après elle a roté. Elle était morte. C’était son dernier soupir.»



Mais s’il faut terminer par un chef d’œuvre, ce sera les Enfants fichus (The Gashlycrumb Tinies), toujours sur la table des éditions Attila. Un abécédaire funèbre et somptueux de l’illustrateur américain Edward Gorey publié en 1963 à New-York et que vient de traduire Ludovic Flamant pour les éditions Attila. A chaque lettre est associé le prénom d’un enfant mort et la brève évocation des circonstances de sa disparition, tout cela ramassé en une courte formule de neuf ou dix syllabes (élégamment rendue par un effet d’alexandrin dans la traduction française, à la fois libre et fidèle à l’esprit de Gorey, de Ludovic Flamant). Chacune de ces petites phrases glacées est placée en vis-à-vis d’un dessin précis et épuré au rendu d’encre forte. Du noyau de pêche à l’assaut des ours sauvages en passant par le poinçon, la hache, la maladie, la sangsue et l’ennui, rien n’est laissé de côté. Une forme d’hommage grinçant qui a laissé bien des critiques perplexes avant de devenir un album culte aux Etats-Unis.

La question des limites de ce qui peut être dit ou montré est régulièrement posée à la littérature dite de jeunesse. D’après un entretien accordé à Libération, lorsque les enseignants qui veulent censurer Tomi Ungerer lui demandent s’il ne pense pas que la Shoah, qu’il place au centre de plusieurs de ses histoires, pourrait effrayer les enfants, il leur répond que «la peur, comme la haine, est une maladie contagieuse que les adultes leur inoculent». A Gorey, c’est une autre question qui était souvent posée. On lui demandait pourquoi il détestait à ce point les enfants. Sa réponse (rapportée ici par l’éditeur) était plus sobre et moins pédagogique : «Vous vous trompez. D’ailleurs je ne connais pas d’enfant».











Salon du livre et de la presse jeunesse. Montreuil, 30 novembre-5 décembre 2011.

Avec (liste non exhaustive...) :

Fabio Viscogliosi, Ma vie de garçon. Editions Attila. 2010
Fabienne Yvert, Papa part Maman ment Mémé meurt. Editions Attila.2011
Edward Gorey, Les Enfants fichus, Editions Attila. 2011 (éd. bilingue, traduction de Ludovic Flamand)
Benoît Jacques, Die Europanichos Assimil, l'association, 2006
Benoît Jacques, Le Bestiaire expressionniste, B.J books, 2006 (1° éd 1990)
Tomi Ungerer, Zloty. Ecole des loisirs. 2009.
Anaïs Vaugelade / Florence Seyvos, L'ami du petit tyarannosaure. Ecole des Loisirs. 2003
Anaïs Vaugelade Le déjeuner de la petite ogresse. Ecoles des Loisirs. 2002
Sandrine Lanninis (et ses lecteurs...), La Fée en colère. Superéditions, 2010
Hélène Gaudy/Bertrand Desprez, En plein dans la nuit. Thierry Magnier 2011
Ariel Kenig/Eric Franceschi, Mon oeil. Thierry Magnier 2007
Cathy Ytak/Gérard Rondeau, Il se peut qu'on s'évade. Thierry Magnier 2011


Images : 1) 7) Edward Gorey / 4) Bertrand Desprez / 5) Benoît Jacques / 6) Fabio Viscogliosi





dimanche 27 mars 2011

> INCULTE : la Seine-Saint-Denis à ciel ouvert

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Coup d’envoi, avant-hier soir, à la médiathèque Elsa Triolet de Bobigny, de l’édition 2011 de Hors limites, le festival littéraire de Seine-Saint-Denis organisé par l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis avec le soutien financier du département. Cette année, le collectif de la revue Inculte s’est étroitement associé au projet en endossant le rôle de conseiller littéraire dans la mise en place de la programmation. De beaux moments en perspective. La soirée d’inauguration fut aussi l’occasion, pour Mathieu Larnaudie, de présenter la nouvelle formule de cette revue qui, après vingt numéros et sept ans d’existence, se lance sur de nouveaux chemins et de nouvelles propositions. Inversion facétieuse du point de vue «arthusien» si célèbre, le titre du premier numéro contient à lui seul tout un programme : Le Ciel vu de la Terre rassemble une série de variations littéraires et philosophiques autour d’une entité qui nous est depuis toujours aussi proche que lointaine et qui donne prise à de multiples approches. Nous en aurons eu l’avant-goût par la lecture de quelques textes (dont le remarquable Never say anything de Claro) avant de rejoindre en sous-sol l’auditorium de la bibliothèque pour une séance polyphonique et joyeusement sinistre autour du Dictionnaire du pire de Stéphane Legrand.





«Les hommes lèvent peut-être depuis toujours les yeux vers le même ciel immuable mais ils ne voient jamais la même chose parce que leur regard ne s’arrête pas aux étoiles, il s’élève au-delà de leur scintillement monotone pour embrasser un monde.»


Cet avertissement de Jérôme Ferrari dans le premier texte du recueil, la Nuit d’Anaximandre, nous met au diapason : il n’y a bien de ciel que vu de la terre et, qu’il soit formule scientifique, symbole religieux, promesse de paix, menace, miroir du sens ou tableau divinatoire, le ciel a souvent plus à nous en dire sur les yeux qui le contemplent que sur lui-même.


Hypothèse à aller vérifier du côté de Jean-Marie Blas de Roblès, Jakuta Alikavazovic, Olivier Rohe, Julien d’Abrigeon, Pacôme Thiellement, Hélène Gaudy et quelques autres…


Manuel Blas de Roblès revient justement sur ceux qui semblent n’avoir jamais vu le ciel. Nos ancêtres des cavernes, comme en attestent de nombreuses peintures rupestres et notamment celles, foisonnantes, découvertes en Lybie au cœur du désert de l’Akakus, ont bien représenté leur environnement animal – aurochs, éléphants, rhinocéros, girafes… - mais on ne trouve rien qui évoquerait le soleil, la lune, les étoiles. Absence d’autant plus troublante qu’ils avaient sans doute beaucoup à attendre et à redouter du ciel.

«Rythme des saisons, tonnerre, foudres et tornades auraient dû les inspirer tout autant que les bêtes féroces qu’ils s’ingéniaient à fuir ou à capturer.»


C’est ce qui s’appelle, selon la belle formule de Blas de Roblès, «amortir le ciel».

Ce constat nous interroge en filigrane quant à ce que pourraient être aujourd’hui nos propres «amortissements». A croire que la teneur philosophique d’un objet est chose variable et qu’il existe peut-être, nous suggère Roblès, chez ces vaches dont Paul Valéry constatait gravement qu’elles regardaient le ciel sans voir les étoiles, quelque chose comme une métaphysique de la prairie…


Olivier Rohe se promène du côté des foudroyés. Reprenant à son compte certains passages éloquents d'un certain Caprices de la foudre de C.Flammarion, l’auteur de Un peuple en petit, s’amuse à expérimenter les effets supposés de ce phénomène naturel sur quelques personnages de son cru, interrompant tour à tour une carrière flamboyante, des amours idylliques ou un cortège funèbre, au cours d’une petite valse sarcastique menée sur le ton du fait divers.


Mathieu Larnaudie interroge quant à lui l’univers à l’ère de sa reproductibilité technique. S’appuyant sur des informations fournies par le CERN, mêlant récit et extraits de rapports scientifiques, il nous amène à penser le paradoxe que constitue la possibilité, aujourd’hui avérée, de produire artificiellement de l’univers. Le big-bang ayant pu être reproduit à petite échelle dans le cadre d’une expérimentation scientifique (grâce au LHC, l’accélérateur de particules le plus puissant du monde), nous sommes aujourd’hui passés d’une «nature naturante» à un «artefact naturant». Possibilité qui ouvre la voie à quelques doutes insondables et soudain bien fondés…


Dans La cosmologie comme cosmogonie de la littérature, Johan Faerber revient sur les trois moments historiques au cours desquels la littérature s’est trouvée progressivement désinvestie du ciel ou plutôt s’est faite le miroir d’un monde qui l’avait perdu de vue. Histoire d’un désastre, à comprendre comme perte de l'astre. Faerber revient d’abord sur le passage copernicien du géocentrisme à l’héliocentrisme qui ouvre la voie à un nouvel univers dans lequel le ciel a chuté sur la terre et dont la poésie baroque exprime le décentrement. Il approche ensuite la mort du ciel, cette mort que disent chacun à leur façon Mallarmé, Nietzsche, Baudelaire, résultat de la désagrégation d’un idéal qui nous plonge dans les ténèbres d’où la lumière ne sera plus qu’entraperçue. Et, plus près de nous, il nous entraîne enfin vers le blanc létal du ciel, vers cette période où le désastre n’est plus seulement littéraire mais littéral. Une ère où l’homme de l’après Seconde Guerre (marquée par la Shoah mais aussi par le ciel nucléarisé d’Hiroshima) se trouve alors livré à une nuit sans fin. Apogée d’une littérature du désastre où le ciel a disparu dans la nuit ou, ce qui revient au même, dans le trop plein de lumière d’Hiroshima.


Avec Never say anything , déclinaison ironique de NSA (National Security Agency), Claro voit avant tout le ciel comme l’immense réceptacle de tout ce qui peut-être communiqué, et qu’enregistrent, dans une débauche de zèle prudentiel et de milliards de dollars, les services américains dont il est ici question. D’une plume dévastatrice, il nous brosse en quelques pages l’histoire de cette agence créée en 1952 par Harry Truman et qui, d’observatoire artisanal au service de «l’espionite à taille humaine», s'est mué, au fil de l’évolution et de la démocratisation des technologies de l'information et de la communication, en un dispositif stellaire aussi complexe que coûteux. Aux vieilles étoiles que suivaient les marins ont succédé, nous dit Claro, «des astres intelligents qui nous suivent». Oui mais voilà, la course est inégale, car le son va plus vite que le sens et devant cette orgie de paroles quotidiennes, Big Brother se trouve bien embarrassé. Ainsi, à défaut d’être impénétrables, les voies du ciel sont pour le moins encombrées, si l’on en croit cette remarque d’un employé du Pentagone repêchée par Claro : «Le monde entier est désormais connecté. Ce qui a des effets constipants». Autant dire qu’incapable d’exploiter avec l’ombre d’un début de pertinence tout ce qu’elle engrange, la NSA a néanmoins transformé le ciel antique en un «ciel poubelle où errent nos vœux moyennement pieux, non non-pensées, nos rots mentaux»…


De nombreux autres textes stimulants sont au rendez-vous. Claro nous offre quelques autres pages mordantes qui gravitent cette fois autour du voyage intersidéral de Laïka, la chienne que Kroutchev embarqua à bord de Spoutnik 2 pour un aller sans retour (Un court instant de chiennerie céleste). Jakuta Alikavazovic s’intéresse à la question du visible et de l’invisible à travers la figure de quelques astronautes célèbres (Astronautes fantômes). Stéphane Legrand et Catherine Decaix revisitent les plafonds du palais de l’empereur romain Septime Sévère sur lesquels celui-ci aurait fait peindre l’intégralité de son thème astral, à l’exception de cette partie de ciel correspondant à l’heure de sa naissance ; ce détail aurait en effet risqué de dévoiler à un œil avisé celle de sa mort (Vir sapiens dominabitur astris)...


On accordera encore une mention particulière au Partage du ciel, un texte dans lequel Hélène Gaudy rend un hommage émouvant au film Nostalgie de la lumière, du cinéaste chilien Patricio Guzmán. Dans ce documentaire, Guzmán dévoile la double quête paradoxale qui se joue au cœur du désert d’Atacama, vaste étendue aride qui s’étend au nord du Chili : celle des astronomes qui, depuis les observatoires implantés dans cette zone propice à l’observation du ciel, se livrent à une recherche avancée sur les constellations ; et celle des femmes cherchant les ossements des leurs, disparus sous la dictature de Pinochet et essaimés par les militaires dans la sécheresse du sol.


Dans ce florilège de textes, un principe appréciable a été retenu. Chaque écrivain, quelque soit la nature et le ton de son texte, cite ses sources lorsque sources il y a. Et l’on sera surpris de se souvenir que tout ne tient pas toujours dans la seule main de Wilkipedia. Mais la revue Inculte nouvelle formule, ne se limite pas aux productions du collectif. Dans la rubrique Rencontres un auteur spécialiste de la question à l’honneur est également convoqué. Il s’agit ici d’ Hubert Reeves dont une communication intégrale, Cosmos et créativité, suivie d’un entretien avec François Bon dans le cadre d’une conférence qui avait été organisée par le CERN, sont ici reproduits. Dernier volet, la réédition d’un texte du patrimoine (littéraire, scientifique, philosophique, …). On a droit pour ce premier numéro à un texte tardif qu’ Auguste Blanqui commença à écrire en prison, l’Eternité par les astres. Une réflexion cosmologique inattendue sous la plume du socialiste révolutionnaire et dont Jacques Rancière rappelait qu’elle avait inspiré à Nietzsche sa théorie de l’éternel retour.
***



La soirée d’ouverture du festival Hors Limites aura également permis à ceux qui n’y avaient pas encore goûté de découvrir l’art de la définition acrimonieuse selon Stéphane Legrand. Le dictionnaire du pire, paru aux éditions Inculte en septembre 2010, aurait pu être le résultat d’une hybridation génétique et écrit à plusieurs mains par quelques parents proches de Desproges, Schopenhauer, Cioran et Coluche sans oublier deux ou trois académiciens sous prozac et extasie.

Et en live, ce n’est pas mal non plus. D’entrée de jeu on est prévenu, l’ouvrage adopte un point de vue radicalement pessimiste ou, pour être plus juste, sinistre. Ceux qui l’ont déjà lu savent que ce sinistre-là est également jubilatoire. Mais l’auteur rassure les autres : si le moral prend du plomb dans l’aile, on a prévu quelques prostituées lituaniennes pour la suite de la soirée. Dans ce dictionnaire le politique est souvent graveleux, le graveleux parfois politique mais tout est désastreux, c’est sûr. Rien ni personne n'échappe au fil de l’épée, homme, femme, enfant, famille, tyrans et républicains, valeurs sûres et sentiments douteux. Petit aperçu :


«Boucle d’oreille : partie de l’épouse qui bouge pendant le coït»


«Parents : responsables directs de votre existence. En attendant de nouveaux progrès de l’ingénierie génétique et du jusnaturalisme gay, leur nombre est limité à deux, de sexes aussi opposés que possible. Psychologiquement, les parents sont reconnaissables à cette obstination suspecte à vouloir vous nourrir, vous protéger du froid, de la canicule, de la crasse et de vos instincts naturels d’autodestruction. […]»


«Gaulle (Charles de) : Icône gay majeure du deuxième millénaire finissant, ce général un peu particulier s’est rendu célèbre pour avoir fui son pays après une défaite militaire – exceptionnel acte de bravoure méritant une promotion spectaculaire que, lucide sur ses propres mérites, il s’octroie aussitôt généreusement […]»


«Fellation : Autre nom du coït buccal, qui procure une intense satisfaction à la femelle de l’espèce. Le caractère hautement érogène de la zone buccale est affirmé par un nombre si considérable d’auteurs compétents du sexe masculin qu’il semblerait dérisoire d’élever le moindre doute sur la question. L’auteur chrétien du IIIe siècle Tertullien dans son De Virginitate l’assimilait à l’anthropophagie. L’érudit est autorisé à en déduire qu’à lépoque elles avalaient.»

«Staline (Josef Vissarionovitch Djougachvili, dit), np : Ancien séminariste géorgien devenu pilleur de banques du Parti dans la clandestinité, cet inventeur méconnu de la gestion des ressources humaines, accédant au pouvoir après avoir donné de l’argent aux bolchéviques dans le Caucase, leur a alors donné du travail en Sibérie. Sa longue et sanglante dictature ouvre dans l’histoire de la Russie une parenthèse épouvantable entre le règne meurtrier des Tsars et le régime sangunaire de Poutine […]»

Et j’en passe.

A l’issue de cette séance, les plus affectés par les vues acides de Stéphane Legrand ont pu se consoler, faute de la présence effective de prostituées lituaniennes, par quelques verres de blanc et/ou quelques verres de rouge, en attendant de poursuivre plus avant leurs lectures…

*

A l’heure où notre gouvernement semble faire aussi peu de cas du budget de la culture que des collectivités locales et des projets qu'elles s'efforcent encore de défendre dans ce domaine, qu’il nous soit permis de faire un vœu. On espère que l’horizon culturel vers lequel chacun a également droit et besoin de porter son regard d’homo economicus, ne rejoindra pas trop vite, tel le ciel inaperçu de nos lointains aïeux d’après Jean-Marie Blas de Roblès, le silence des cavernes.





Inculte collectif, Le Ciel vu de la Terre. Editions Inculte. 2011 (publié avec le concours de l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis)

Stéphane Legrand, Le dictionnaire du pire. Editions Inculte. 2010.

Hors limites 2011, festival littéraire en Seine-Saint-Denis. Du 25 mars au 10 avril 2011.

Images : 1et 4 : photos personnelles.



samedi 1 mai 2010

> Si rien ne bouge - Hélène Gaudy


















Si rien ne bouge (titre repris d'une chanson de Noir Désir ) fait partie de ces livres qu’il faut lire au-delà d'un certain nombre de pages pour être pleinement payé en retour, et en l’occurrence, au prix fort. Dans Vues sur la mer, Hélène Gaudy nous donnait déjà un aperçu de son sens de la composition. Ce premier roman mettait en scène sept variations autour d’une même histoire (une rupture) rejouée avec les mêmes personnages, dans sept lieux différents. Tentative périlleuse, car déjà éprouvée en littérature et au cinéma, mais néanmoins réussie… Son second roman relève moins de l’exercice de style mais nous entraîne encore sur des sentiers qui surprennent plus d’une fois nos attentes. Si cette histoire est avant tout centrée sur l’adolescence, les catégories dans lesquelles on croit d’abord pouvoir la ranger manquent finalement de stabilité et certaines de nos grilles de lecture s’avèrent inopérantes. On n’est pourtant loin d’un simple jeu formel et cette très jeune romancière (ces deux livres ont été écrits alors qu’elle n’avait pas trente ans) nous fait souvent toucher du doigt certains aspects de la complexité humaine.



... Nina se rend en vacances avec ses parents, Samuel et Lise, dans la maison de campagne familiale du Sud de la France où elle a pris, chaque été, l’habitude de vaguement s’ennuyer. Adolescente entre deux eaux, fille unique, elle végète un peu, s’invente des bouts d’histoire pour passer le temps, et n’a pour seule relation en ces lieux que le fils des Sénéchal, une famille voisine qui prend également ses quartiers d’été dans le village depuis longtemps. Il y a bien le soleil, la mer et même une piscine, mais on sent bien que tout cela ne fait pas le gris moins gris.

Pourtant, cette année-là, il y a une invitée. C’est Sabine, une adolescente de deux ans plus âgée que Nina et que Lise a « récupérée » par une collègue de travail. Sabine vient de la banlieue, son père est mort et le couple a trouvé là l’occasion d’offrir des vacances à une jeune fille de milieu défavorisé tout en espérant ainsi tromper la solitude de leur fille.

Sabine est plutôt du genre taiseux. Elle se montre assez peu impressionnée par l’environnement dépaysant qui lui est servi et pas forcément pressée d’exprimer sa reconnaissance à ses hôtes. Petits décalages qui nous laissent entrevoir le léger désappointement de la mère. Ça ne réagit pas nécessairement comme le couple un peu bobo l’avait plus ou moins consciemment imaginé. Sabine a déjà vu la mer… et elle n’est pas une adepte de la baignade.

Pour ce qui est de tromper la solitude de Nina, le plan fonctionne par contre nettement mieux… Et fonctionnera même au-delà de l'espérance des parents. Le rapprochement s’opère. Nina s’intéresse à Sabine. Une complicité se noue qui n’est pas vraiment une amitié : peu de confidences, peu d’échanges mais un temps partagé, un même goût pour la flânerie, la distance avec le monde des adultes, les longues journées au soleil sans trop rien faire ni rien se dire. Mais c’est Sabine, l’ « étrangère », qui pourtant mène la danse, invente des jeux, fait redécouvrir à Nina les lieux qui lui sont si familiers.

« Elles ne parlent pas beaucoup, se montrent du doigt des choses et des gens, ont des rires, des bruits de gorge, des regards immédiats qui se posent où il faut, avec une même acuité avide. L’île s’est inversée comme une pièce, pile ou face. Nina n’est plus le guide, ne l’a jamais été, c’est Sabine qui par la main la tire, l’entraîne dans ces rues plates où tout s’étend au soleil, sans plus de recoin ni de secret. »

Sabine est plus dégourdie, plus avancée, elle a connu des garçons et a déjà « vu le loup ». Elle ne tire aucune gloire de cet ascendant mais entraîne peu à peu Nina dans son langage, ses manières un peu brutes. Hélène Gaudy nous immisce par petites poussées, sans jamais s’appesantir, dans le monde complexe de l’adolescence. Illustration dans ce paragraphe, où jouant sur le style indirect libre, elle nous projette dans la conscience de Nina sentant s'installer en elle une forme de bien-être et de bonheur étrange dont elle aurait été longtemps dépossédée.

« Pourquoi n’a-t-elle jamais ressenti cela, avant ? De quoi l’a-t-on tenue à l’écart, de quoi exactement, pour que lui soit étrangère cette sorte de joie qui doit bien, de temps en temps, envahir les autres ? De quoi l’a-t-on écartée pour que l’arrivée d’une fille comme Sabine soit capable de susciter cela en elle ? Nina se rend bien compte que Sabine ne ressemble en rien à l’amie qu’elle attendait, qu’elle n’a rien de ce qui lui convient, de ce qu’elle reconnaît. Mais de la faillite de ses attentes naît quelque chose qui n’avait jamais, jusque-là, réussi à se faufiler jusqu’à elle. Et quelqu’un forcément a dû la priver de cela toute sa vie puisque même la modique personne de Sabine est capable de le lui apporter».

Devant cette mue de leur fille, Lise et Samuel éprouvent des sentiments ambivalents que Hélène Gaudy sait rendre avec justesse. Ils sont à la fois satisfaits et soulagés de voir Nina plus épanouie, s’affirmer, prendre des contours ; mais ils se sentent aussi exclus du monde où elle entre. Le père, surtout, se voit soudain vieillissant, ne trouve pas sa place et sollicite gauchement auprès des deux adolescentes une complicité qui lui est souvent refusée.

Tout cela est bien mené, l’écriture est vive, précise, mais à plus de la moitié du livre, on pense encore, à quelques hésitations près, évoluer dans le cadre d’un roman d’apprentissage. Un certain nombre d’ingrédients sont réunis pour nous laisser croire que l’on assiste simplement à la genèse d’un passage à la maturité. D’autant que des garçons ont pointé leur nez, Toni l’enfant du pays avec sa R5 et Alban, le fils des Sénéchal, le voisin de vacances retrouvé, que Sabine trouve plutôt pas mal.

Sabine joue bientôt les initiatrices. Elle simule un jour à son amie de vacances les gestes de base de l’acte amoureux, aiguisant chez Nina un désir qu’elle ignore et découvre. Pourtant, on sent déjà pointer dans cette scène presque attendue, quelque chose de plus qu’une simple initiation. Une sourde violence s’insinue dans le texte, portée aussi bien par les interrogations que suscite le corps de Sabine que par les sensations nouvelles qu’éprouve Nina.

« Nina s’allonge droite et puis ferme les yeux. Sabine se couche sur elle. Elle est lourde et dense mais ses mouvements sont sûrs. Elle ne lui fait pas mal avec ses genoux, ses coudes. Vue de très près, touchée, sa peau n’est pas si lisse, pas si tendre, elle est un peu épaisse, un peu grenue un peu dure, elle sent la transpiration derrière ses relents de vanille, sur son épaule une petite cicatrice ronde, plusieurs cigarettes peut-être, un corps qui a servi à d’autres, qui s’est couché sur d’autres, qui a gémi, crié, frappé, sûrement pris des coups et qui imprime sur Nina feuille blanche un poids doux et douloureux, effrayant, qui l’enfonce dans le canapé. Dans chacun des ses creux à elle il y a quelque chose du corps de l’autre, comme si chaque vide avait besoin d’être rempli ainsi exactement. Une sensation presque pénible parce qu’avec elle grandit une sorte de honte, effrayante et nouvelle, et parce qu’elle va cesser, inévitablement. »

Le cours du récit va s’infléchir progressivement. Les escapades des jeunes filles sont de plus en plus fréquentes, de plus en plus transgressives et dans les yeux de Samuel, le mystère et le danger s’épaississent autour de Sabine. Il cherche un jour à joindre la mère de Sabine, mais personne ne répond.

« La phrase de Sabine revenait leitmotiv, Mon père est mort, mon père est mort, et Samuel sans savoir pourquoi n’arrivait plus à y croire tout à fait. Ni au père mort, ni à la mère infirmière. Ni même, au milieu de la nuit avec le corps de Lise blotti, à l’appartement de Montreuil »

Plus tard il fouillera dans les affaires de la jeune fille  et n'y trouvrea rien. Pas  de carnet d’adresse, pas d'objet personnel, pas même le contact d’une personne connue. Nous reviennent alors tous ces détails, ces silences qui portent trace de violence (les possibles brûlures de cigarettes que Nina a aperçues sur l’épaule de Sabine) ou de mensonge (Sabine, narguant quelque peu Nina, affirme être tout à fait complice avec cette mère jamais rencontrée). La jeune fille est-elle porteuse d’une menace, de drames possibles ? De quelles maltraitances est-elle le fruit monstrueux ? A quelle triste ou étrange existence doit-elle cette maturité dont on ne mesure plus vraiment les frontières ? Le roman que l’on lit serait-il en train de basculer dans le thriller psychologique, ou tout cela n’est-il qu’un précipité de fantasmes dans l’esprit inquiet du père de Nina ?

Pourtant une violence bien réelle est aussi à l'oeuvre. Le « passage à l’acte » de Nina aura bien lieu, mais il prendra la forme d’un viol inversé sur la personne d’Alban, maintenu au sol par Toni alors que Sabine invite Nina à reproduire les gestes et les mouvements qu’elle lui a appris. Scène à quatre où la violence, comme chez les enfants de Golding, se donne soudain libre cours.



Les vingt dernières pages du livre d’ Hélène Gaudy sont saisissantes. Soucieux d’enrayer les menaces qu’il sent poindre ainsi que les égarements de sa fille, Samuel décide d’une randonnée de quelques jours en montagne. Saine activité qui devrait assurer un retour à la cohésion familiale, à l’ordre, aux cadres et arracher Nina à l’influence préoccupante de Sabine… Mais là encore, rien ne se passe vraiment comme prévu. On change de décor, de territoire mais aussi de topos. Le récit va jouer cette fois sur les ressorts du fantastique sans jamais perdre de vue le chemin qui est le sien. On découvre une Sabine peu sportive et beaucoup moins à l’aise que sur les plages de l’île, on se perd en forêt, on poignarde un chien… Mais nous ne dirons rien de plus de ces très belles dernières pages qu’il faut aller cueillir soi-même, au bout d’un roman fort et intrigant.

L’écriture d’ Hélène Gaudy, que l’on pourrait d’abord qualifier de simple, se révèle très travaillée, capable par exemple d’introduire avec peu de moyens, des nuances fines dans les ambiances, les sensations ou les sentiments ; mais aussi très personnelle, notamment dans l’utilisation un peu décalée qui est faite de la ponctuation, ou l’intégration systématique des dialogues à la narration (ni tiret, ni guillemet, ni renvoi à la ligne).

Mais la force de ce récit vient de ce qu’il se tient à la frontière de plusieurs genres (roman social, thriller, roman d’apprentissage, fantastique) sans jamais trancher tout à fait. Si le pacte de lecture est un peu malmené, Hélène Gaudy ne nous réserve pas de chute ou de basculement spectaculaire et l’on a finalement l’impression d’être resté au plus près d’une certaine forme d’épaisseur humaine. Sur ce point, on pourrait la rapprocher de Marie N’Diaye, pour laquelle elle ne cache d’ailleurs pas son admiration. L’adolescence, qui est au cœur de Si rien ne bouge, se prête sans doute assez bien à ces glissements. Hélène Gaudy reconnaît beaucoup s’y intéresser . Elle y trouve pourtant plus un ressort littéraire, une source d’inspiration, qu’un objet d’étude. Si rien ne bouge semble jouer avec ce que l’adolescence comporte de sombre, de vertigineux. Une sorte de « trou noir » de la vie qui échappe aux représentations des adultes, déjoue leurs interprétations et les renvoie à leurs propres peurs.

(Pour ceux qui auront aimé ce livre je recommande d’écouter, ICI, un bel entretien d’Hélène Gaudy sur son roman, ses influences, son travail littéraire.)








Hélène Gaudy, Si rien ne bouge. Editions du Rouergue, 2009.


Images : The three ages, Salvador Dali / Ciel de Gaudi (blog J.J.Birgé)/ Hélène Gaudy (Evene.fr)