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dimanche 14 septembre 2014

> Ecrire et ses fantômes

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Pour qui suit son œuvre depuis longtemps, il y a quelque chose de particulièrement poignant dans le dernier livre d’Olivia Rosenthal. On a l’impression que les cercles concentriques qu’il lui arrivait régulièrement de tracer pudiquement autour d’elle-même, de ses obsessions, de certains souvenirs indélébiles, se resserrent ici d’une manière considérable. Pour autant le lecteur entre dans un univers bien plus déstabilisant que celui de la confession ou du récit autobiographique et bien plus singulier que celui de l’autofiction. Le goût que l’auteure développe par ailleurs pour les constructions imbriquées – et cette manière bien à elle de s’imposer des biais narratifs sans jamais renoncer à la radicalité de son propos, trouvent encore ici à s’exprimer. Mécanismes de survie en milieu hostile est composé de cinq parties qui pourraient constituer les cinq temps d’un récit (parfois flottant et onirique, parfois réaliste) allant de la fuite au retour. Mais la fiction entretient des relations à la fois élastiques et extrêmement tendues avec le plus intime. L’écriture gravite autour d’un astre noir (le suicide de la sœur de l’auteure, événement majeur de sa jeunesse et de son existence) et s’en approche peu à peu de manière frontale et beaucoup plus dangereuse. Olivia Rosenthal se risque ainsi à une sorte d’auto-expérience et de réflexion sur le jeu du chat et de la souris dans lequel se trouvent embarqués malgré eux la littérature et le vécu. Et elle nous offre sans doute, avec Mécanismes…, son texte le plus sombre et le plus magistral.




Dans son court prologue Olivia Rosenthal nous adresse cet avertissement liminaire :

«Les faits ne se contentent pas d’arriver. Ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ses stratagèmes.»

La littérature déploie une stratégie qui semble donc d’emblée vouée à l’échec. C’est cette impossibilité que Mécanismes de survie en milieu hostile se propose d’explorer et c’est à travers sa propre écriture que l’auteure s’efforce de vérifier l’hypothèse. Un exercice pour le moins paradoxal puisque l’écrivain devra tenir à la fois le rôle du chasseur et du chassé (comme dans le jeu de cache-cache, où le joueur découvert passe du côté des débusqueurs), du pourvoyeur d’illusions et du détecteur de mensonges.

Chacun des cinq textes qui composent le livre peut se présenter comme l’illustration d’un mécanisme de survie dans et par l’écriture. Une tentative de dévoilement/recouvrement, une fiction dont le but serait de se libérer d’une hantise, d’une obsession – de la révéler tout en la tenant à distance. Ces différents récits-fictions tournent autour de l’absence, de la séparation, de la peur et de la mort. Les micro-histoires qui nous sont présentées appellent une expérience de lecture particulière - dérangeante. Leur « objet » est toujours rigoureusement délimité : l’abandon d’une compagne de cavale, l’intrusion d’éléments étrangers et inquiétants dans un domicile familial, une partie de cache-cache qui prend la forme d’une traque,… mais aucun personnage n’est nommé, et le lecteur ne dispose le plus souvent d’aucun ancrage référentiel auquel se raccrocher. Il navigue à vue, prisonnier d’un espace-temps fermé sur lui-même dans un univers à la fois précis et flou qui évoque celui du rêve, du cauchemar. On a l’impression qu’Olivia Rosenthal nous expose une série de proto-récits, une sélection de scènes matricielles, traumatiques, qui se situeraient en amont de nombreuses «histoires possibles», avec leurs cortèges de noms, de dates, de situations psychologiques repérables. L’écriture est hantée par ses propres fantômes mais demeure à chaque fois suspendue au-dessus du récit qui pourrait la contextualiser. Néanmoins, dans cette zone de flottement, le réel fait parfois irruption de manière brute : la figure de la sœur disparue, qui innerve largement ce livre hanté par la mort, circule d’une manière de plus en plus prégnante et occupe de manière centrale et explicite le dernier moment du livre.

A la suite de chaque texte (excepté, justement, le dernier), l’écrivain porte un rapide regard rétroactif sur ce qu’elle a entrepris. Elle essaie de décrypter quel en était l’enjeu, d’analyser ce qu’elle y a engagé et les rapports de force qui s’y sont déployés.

«Je relis ce texte, je le scrute, je le cherche, je le reprends sans cesse, je le triture, je l’abîme, je le rature et il revient (…). Il fait partie de ces choses indistinctes, scories, dépôts, traces, qu’on ne peut effacer. Il fait partie des choses qu’on ne peut abandonner. Il est l’une des expressions possibles de ce qui me hante.» 

Sur chaque ligne de récit vient encore se superposer une autre voix, distinguée par l’italique, qui introduit en contrepoint une série d’informations documentées et de témoignages portant toutes, à des degrés divers, sur le thème de la mort. Expériences de mort imminente (EMI), criminologie, témoignages d’un urgentiste, description des phénomènes de transformation post-mortem du corps, etc. Comme elle l’avait déjà entrepris (dans le registre animal) pour Que font les rennes après Noël, Olivia Rosenthal joue ici sur un phénomène de distance et d’interconnexion entre deux niveaux d’écriture et d’information. Cette seconde ligne ouvre en quelque sorte un autre front à partir duquel tenter d’expliquer le réel pour l’exorciser. De comprendre l’incompréhensible.

Pourtant, ce dispositif, que l’on pourrait dire à trois niveaux, ne semble que mieux manquer sa cible. Le mécanisme de survie, pour opérationnel qu’il soit, ne nous épargne en rien. Chassez donc vos fantômes et ils reviendront au galop. Composez avec eux pour les dompter, les tenir à distance : ils ressurgiront là où vous ne les attendiez pas.

La cinquième partie du livre opère de ce point de vue une forme de décrochage. Il s’intitule Le retour. On peut l’entendre comme retour au réel ou plus encore retour du réel – moment d’une mise à nu qui est aussi une mise au point. S’y joue une résurgence de ce qui ne s’efface pas et avec quoi on ne peut plus tricher. Et la dernière phrase du prologue nous annonçait déjà cette issue :

«On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié».

Mécanismes de survie en milieu hostile est un livre d’une grande force. Une sorte de work in progress qui ne sonne jamais creux et dans lequel l’écrivain engage la part la plus intime d’elle-même. En scrutant sans concession  son propre processus d’écriture et les ombres qui l’habitent, Olivia Rosenthal met son œuvre à la question. Et elle interroge la littérature d'une manière brûlante et radicale.











Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile. Editions Gallimard (Verticales). 2014.






dimanche 11 mars 2012

> Larmes blanches sur fond noir

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Il y a des livres que l’on peut aimer parce qu’ils ne sont pas finis. Parce qu’on aurait envie de les prolonger. Parce qu’ils esquissent des chemins qui leur préexistent et se poursuivent après eux. On sait que la suite se trouve ailleurs, que la parole pourrait s’élargir encore longtemps en cercles concentriques. Des livres, en somme, qui ont le mérite de dévoiler des espaces, de suggérer des résonances qui ne leur appartiennent pas en propre mais qui, sans eux, auraient pu rester balbutiants.

Dans son dernier opus, Ils ne sont pour rien dans mes larmes, Olivia Rosenthal compose une série de textes à partir de témoignages qu’elle a recueillis en réponse à cette seule question : « quel film a changé votre vie ? ». L’idée est simple mais le résultat est touchant et parfois même troublant lorsqu’elle mêle sa propre voix à cette polyphonie. Prenant comme matériau de son écriture des paroles collectées au cours d'une résidence à Saint-Ouen, Olivia Rosenthal navigue ici avec sensibilité sur un terrain qu’elle a déjà pratiqué dans le cadre de précédents projets d’écriture. Elle en profite pour rendre cette fois un hommage pudique et fort au cinéma. Ce cinéma qui, comme elle nous le confiait en 2010, occupe une place capitale aussi bien dans son imaginaire d’écrivain que dans sa vie.





Quatorze films. Qui n’ont pas grand-chose à voir entre eux. On commence avec Vertigo d’Hitchcock pour terminer par Les Parapluies de Cherbourg. Un ordre qui n’est peut-être pas aléatoire. Entre temps, on aura fait le détour du côté de Sergio Leone, Kieślowski, Truffaut, Resnais, Ridley Scott ou Bertolucci

Quatorze films qui ont toutefois ceci de commun d’avoir marqué des existences, d’y avoir fait irruption. A travers ces quatorze récits de rencontre entre un film et une existence singulière, un moment de vie, voire une vie entière, c’est aussi le sens que peut revêtir la confluence d’un récit de fiction avec notre histoire particulière qui est interrogé. Car aimer un film est une chose, lui accorder un poids dans notre propre parcours en est une autre. Par quels hasards se tissent les fils qui vont de l’un à l’autre ? Comment un moment de cinéma peut-il trouver en nous sa juste place ? Jouer un rôle qu’il n’aurait pas joué si j’avais été un autre ? Sans doute est-il impossible de répondre totalement à de telles questions puisque comme le souligne l’une des voix qu’Olivia Rosenthal nous fait entendre «aucun spectateur ne sait exactement pourquoi tel ou tel film le hante». C’est pourtant bien autour de cette hantise qu’une lumière cherche ici à se faire.

On verra donc comment l’Arbre aux sabots, une fresque paysanne oubliée d’Ermanno Olmi a pu sonner le moment de la révolte chez une lycéenne d’un pensionnat de Pézenas, fille de viticulteurs. Comment Nuit et brouillards a pour la toute première fois fait basculer un adolescent dans la conscience que l’ «on peut vivre par procuration des choses extrêmement douloureuses». Comment le Retour d’Andreï Zviaguintsev a fait ressurgir chez une jeune femme l’image d’un père qui l’avait, selon sa formule, mise en prison dans sa tête, pour peut-être finir par l’en libérer en lui permettant de réaliser qu’ «au cinéma, on pleure quand malgré la distance et la haine, on se sent encore sous le regard du père». On découvrira comment Les quatre cent coups a éveillé une vocation d’éducatrice ou comment Thelma et Louise  a incité une épouse acculée à faire le grand saut et à changer de vie… Rien de modélisant, pourtant, puisque le cinéma est parfois ce qui nous rappelle que la vie n’en est pas… C'est la cas pour Angélique, qui réalisa en revoyant pour la nième fois La nuit américaine de François Truffaut, que «nous ne sommes pas les scriptes de nos pères», et qu’il faut un jour se détacher de la pellicule :

«Il faut donc revenir là où le cinéma prend fin, changer de perspective, de cadre, d’objectif, admettre que l’existence ne s’engloutit pas toute entière dans la lumière des projecteurs, que les zones d’ombre mènent loin des caméras, qu’il y a une vie après, que les personnages nous emportent, nous déduisent, nous attirent et nous trompent, qu’il faut rejoindre un désir qui est le nôtre en faisant le deuil de nos illusions».

Une prise de conscience qui n’est pas sans rappeler le chemin que découvre en le parcourant la narratrice de Que font les rennes après Noël ? le prédédent roman d’Olivia Rosenthal



Illusion, coup de pouce, surenchère à la douleur vécue, invitation à la liberté… Voilà quelques unes des facettes possibles du septième art lorsque nous sommes amenés à faire corps avec lui. Car ce n’est pas tant une vérité de ce qui se joue dans le rapport du spectateur à la toile qui est ici recherchée que la mise à jour de lignes de forces multiples autour de ce rapport. La mise en musique d’une série de rencontres d’où émergent des tentatives de définition qui peuvent aussi bien se faire écho que se contredire…

«Le cinéma captive ceux qui cherchent des arguments pour ne pas ressembler à leurs ascendants.»

«Nous sommes peut-être abusés par le cinéma mais nous aimons les erreurs dans lesquelles il nous plonge.»

«Aimer le cinéma, c’est s’offrir le luxe de la toute puissance.»

«Le cinéma nous évite d’éprouver quotidiennement le déclin du jour.»

«Au cinéma on peut refaire sa vie autant de fois que son visage.»

A chacun son cinéma, ses masques, son courage…


En amont et en aval de ses voix réécrites, Olivia Rosenthal a placé un prologue et un épilogue où elle se risque à un certain dénuement en introduisant ses propres témoignages. Dans ces deux textes la parole se cherche plutôt qu’elle ne s’expose et la forme est proche du poème : un déroulement de phrases courtes (des vers ?), qui hésitent, se reprennent.

C’est avec le vertige qu’elle entre en scène, évoquant pudiquement le suicide de sa sœur vingt ans plus tôt. Un saut dans le vide du septième étage qu’elle n’a «pas pu empêcher» et auquel Vertigo, le film d’Hitchcock, n’a jamais cessé de la renvoyer.

Mais les larmes sont gardées pour la fin. «Quel est le film qui vous a fait le plus pleurer ?» aurait pu être une autre porte d’entrée, le point de départ d’un autre livre, tant il est vrai que c’est peut-être au cinéma que l’on pleure le plus. C’est ici la dernière scène des Parapluies de Cherbourg qui ouvre les vannes… Un drôle de film, sentimental à souhait, dont les acteurs sont pour la plupart restés inconnus peut-être «parce que chanter qu’on est amoureux, malheureux, seul, déçu, trahi ou lâche, ce n’est pas crédible». A la fin du film le couple joué par Catherine Deneuve et Nino Castelnuovo se retrouve plusieurs années après la rupture violente à laquelle l’un et l’autre ont survécu. Il y a pourtant dans cette scène une petite phrase anodine (autour duquel le texte tourne sans jamais la citer isolément) qui sonne faux et renvoie simplement la spectatrice à une peur profonde, un refus jamais surmonté :

«Je ne supporte pas
Qu’on puisse perdre définitivement
Quelqu’un qu’on a aimé
Qu’on vive bien après
Et même qu’on vive mieux »

Un aveu qui renverra chacun à son moment de cinéma, à la scène qui immanquablement provoque en lui le simple et salubre «lâcher de larmes». Magie soudaine du cinéma, où toutes les réserves, toutes les barrières que l’on dresse entre soi et le monde peuvent un instant s’effondrer comme un château de cartes. Etat unique d’abandon qui appelle soudain un vœu pieu…

«Si on acceptait de se présenter
dans l’état ordinaire
où les événements de la vie /
nous mettent.
[…]
si on se laissait aller 
submerger 
investir.»

La littérature n’est pas toujours une fin en soi et il arrive qu’elle tire de cette modestie même une certaine grâce, une certaine grandeur. Avec Olivia Rosenthal elle peut être parfois une sorte d’attention, un moment d’écoute de soi-même et des autres que manifesteront différemment, mais avec autant de justesse, d’autres formes d’expression : la rencontre, la performance, la lecture ou quelques larmes blanches que l’on s’offre à soi-même,

«comme si l’abandon
était la condition nécessaire
suffisante
paradoxale
d’une future consolation.»












Olivia Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes. Verticales. 2012


Images : 1) Pellicule (source) / 3) Griffes jaunes (source) / 4) Parapluies de Cherbourg (source)

dimanche 3 octobre 2010

> Entretien avec Olivia Rosenthal






Chaque livre d’Olivia Rosenthal se présente comme une expérience singulière. Expérience d’écriture sans doute, expérience de lecture à coup sûr. De Mes petites communautés, paru en 1999 jusqu’au très récent Que font les rennes après Noël, l’œuvre d’Olivia Rosenthal (publiée pour l'essentiel aux Editions Verticales) ne donne pas tant l’impression de se développer sous la forme d’un itinéraire littéraire que de tout remettre en jeu à chaque fois. Chacun de ses livres s’empare d’une problématique (une idée, une obsession, une injonction) et s’efforce de l’explorer, selon une ligne nouvelle, jusqu’au bout de ce qui peut être fait. Bien sûr certains thèmes sont récurrents, circulent plus que d’autres (le temps, la mort, la dépendance à l’autre, la connaissance de soi, ...) mais l’expression, le cadre narratif, la construction du récit, est assez souvent différent d’un texte à l’autre. Pastiche de conte philosophique oriental (Les sept voies de la désobéissance), long monologue intérieur d’une narratrice en souffrance avec sa glande pinéale (Puisque nous sommes vivants), variations autour de la question de l’identité familiale (Mes petites communautés), appréhension à la fois objective et personnelle de la maladie d’Alzheimer (On n’est pas là pour disparaître) sont quelques unes des propositions qui nous sont faites. L’écriture peut être, selon les textes, ample, débridée, soutenue par des phrases au souffle long, ou au contraire précise, épurée, voire même elliptique. Même si l'on retrouve assez fréquemment dans l'oeuvre d'Olivia Rosenthal une certaine ironie mêlée d'amertume, chaque livre semble chercher un ton juste qui ne peut être que le sien et ne doit rien à celui des livres précédents. Il y a là une forme d’engagement, un goût exigent pour l’exploration, qui se prolonge aussi dans des activités conduites en marge de l’écriture stricto sensu : performances diverses, installations, projets menés dans le cadre de résidences, ateliers de création radiophonique…

Dans Que font les rennes après Noël, son dernier récit, le personnage central (aussi bien une narratrice à la seconde personne) refait par petits paragraphes incisifs le trajet qui va de l’enfance à l’âge adulte. Mais les différentes phases de cette existence sont avant tout appréhendées à travers un cadre, une grille de lecture : le rapport étroit que le personnage entretient avec le monde animal. Un monde parfois réel mais le plus souvent imaginaire ou symbolique qui agit à chaque étape, pour le meilleur ou pour le pire, comme un révélateur au sens photographique du terme. C’est à travers ce filtre que la narratrice éprouve, subit, comprend, rejette, s’approprie le monde et sa propre intimité. C’est par ce biais qu’elle avance, interprète sa dépendance aux autres (la mère, d’abord), sa difficulté à entrer dans l’âge adulte, à identifier et assumer ses désirs. C’est encore à travers sa perception d’une certaine forme d’animalité qu’elle parviendra à trahir (se libérer c’est trahir) et à reconnaître et investir son propre territoire. Les fragments de ce récit de vie alternent systématiquement avec des paragraphes qui abordent la question animale sur un versant d’apparence plus réaliste, plus documentaire (à travers notamment différents témoignages). Cette seconde série de textes tisse un réseau d’échos, proches ou lointains, avec le récit de la narratrice, confrontant la voix de la fiction ou de l’autobiographie à une certaine forme de littérature objective.

Olivia Rosenthal a accepté de répondre à quelques questions pour La marche aux pages. Nous la remercions très sincèrement pour cet entretien.





Fiolof
Que font les rennes après Noël, se développe autour d’un double récit, l’un de facture plutôt autobiographique centré sur un personnage/narrateur désigné à la seconde personne et un récit d’allure plus documentaire prenant le monde animal pour objet ( témoignages de professionnels, informations à caractère encyclopédique ou scientifique). Vous aviez déjà utilisé le recours à différentes lignes de récit, d’une manière encore plus polyphonique, dans On n’est pas là pour disparaître. Comment s’est imposé ce choix, qui n’était pas celui de vos premiers textes ? Qu’est-ce qu’il vous apporte, vous autorise, en quoi vous inspire-t-il ?


O. Rosenthal
Ce choix est en grande partie lié à ma nouvelle manière de travailler. Pour plusieurs de mes livres, j’ai réalisé des entretiens qui m’ont permis d’appréhender le réel autrement, de me décentrer et de me familiariser avec des univers que je ne connais pas bien (l’univers médical, carcéral, les métiers du BTP, les métiers de la pompe funèbre etc.) Avant de commencer à écrire Que font les rennes après Noël ?, j’ai réalisé des entretiens avec un soigneur de zoo, un vétérinaire, des chercheurs en laboratoire, un boucher, un dresseur de loups, un éleveur, entretiens que j’ai enregistrés et transcris entièrement. Et il m’a semblé nécessaire, non seulement, d’utiliser les informations que j’avais recueillies mais aussi de donner voix à ceux que j’avais rencontrés. Je trouve que la fiction gagne beaucoup à faire entendre la voix de gens dont on connaît mal le métier et qui ont des tas de choses à raconter, des choses très concrètes, des expériences, des souvenirs. Toutes ces personnes n’ont pas d’idée prédéterminée concernant le rapport qu’elles entretiennent avec les animaux, elles ne pensent pas à ce rapport mais elles le vivent quotidiennement. Donc, l’entretien permet d’éviter les idées reçues et d’entrer dans l’épaisseur du réel, sa complexité, son ambivalence. Ce choix –faire entendre les voix de gens du métier – permet aussi de montrer que la fiction est toujours arrimée au réel, qu’il n’y a pas un fossé qui les sépare, qu’il y a de la fiction dans le réel et vice versa. Enfin la présence d’autres voix me permet aussi d’insérer la mienne, de la faire résonner autrement, de mesurer ma voix à la voix des autres. Là encore, je pense que cela peut donner de l’épaisseur au récit et permettre de faire vaciller les frontières entre documentaire, fiction et autofiction.


Fiolof
Comment avez-vous écrit ce texte ? Avez-vous rédigé séparément les parties correspondant à l’histoire de votre personnage et celles qui rassemblent les discours, témoignages et informations sur l’univers animal, ou ces deux fils ont-ils au contraire été tirés ensemble ?

O. Rosenthal
En fait, j’ai réuni beaucoup d’informations sur les animaux en amont. Et ensuite, j’ai décidé de choisir un métier par chapitre pour me faciliter la tâche. Par exemple, dans le premier chapitre, je travaille en gardant en mémoire le témoignage du dresseur de loups. J’ai donc en tête tout ce que j’ai pu recueillir sur les loups (témoignages, textes, lois, etc.) et je commence avec cette deuxième personne « vous » (la séquence du personnage). Le travail consiste à écrire la séquence du « vous » et à voir ensuite avec quel passage du témoignage, quel savoir, quelle anecdote elle peut résonner. Donc, c’est un travail d’entrelacement et de mémoire. Je tiens beaucoup à tisser les deux fils ensemble dans le temps de l’écriture. Ainsi, il y a quelque chose de la genèse du livre qui reste présent dans le texte une fois achevé. Le texte final garde la trace d’une pensée qui avance, qui s’ordonne peu à peu, qui tisse des fils, des relations. Il faut que ce parcours (qui me fait passer d’une séquence à l’autre) reste visible afin que cela n’apparaisse pas comme une alternance mécanique, il faut que le lecteur ait le sentiment de faire le parcours que l’auteur a fait avant lui.


Fiolof
La nature de la fascination que le monde animal exerce sur la narratrice semble évoluer au cours du récit et de sa propre histoire. L’animal apparaît tour à tour comme une sorte d’objet transitionnel que l’on cajole, comme un corps souffrant, comme la figure d’un désir inavoué ou inavouable (King Kong, la féline de Tourneur), comme le terme possible d’une métamorphose, comme la chair que l’on dévore… Vous aviez déjà travaillé sur cette polysémie et cette ambiguïté de l’animal dans votre pièce Les félins m’aiment bien. Où se situe pour vous l’enjeu de l’animalité  ?

O. Rosenthal
Ce qui m’intéressait ici, c’était entre autres la question des frontières entre l’homme et l’animal, entre l’instinct et la raison, entre la nature et la culture, frontières dont nous faisons semblant de penser qu’elles sont claires, strictes et nettes. En fait, dans le détail, quand on commence à entrer dans le monde animal, on constate que ces distinctions et oppositions nous arrangent mais qu’elles ne sont pas si claires que ça. Et si ces distinctions se brouillent, alors ce sont tous nos repères qui flanchent. Peut-être que l’animalité fait vaciller notre humanité. C’est cela qui me fascine dans la question animale.


Fiolof
Dans Que font les rennes après Noël ?  deux films jouent un rôle de premier plan, presque cathartique, pour le personnage. Le mythique King Kong de Merian C. Cooper et La Féline de Jacques Tourneur. Le cinéma occupe-t-il une place importante dans votre imaginaire d’écrivain ?

O. Rosenthal
Oui, le cinéma a joué un rôle fondamental non seulement dans mon imaginaire d’écrivain mais même dans ma vie. Je suis beaucoup allée au cinéma quand j’étais adolescente, c’est un art qui produit des émotions très fortes et primaires (comme l’identification à un personnage par exemple), émotions qu’en général, en tant que spectateur, on n’a pas le temps d’analyser. Avec le temps, j’ai eu envie d’analyser ces émotions. J’ai d’ailleurs écrit plusieurs textes sur les films qui ont changé ma vie. J’ai commencé ce travail avec Vertigo d’Hitchcock (qui est devenu un texte et une performance sur le vertige), ai poursuivi avec Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy (qui est devenu un film, Les Larmes, réalisé par Laurent Larivière) puis je me suis intéressée à La Féline de Jacques Tourneur (j’ai écrit sur ce film un texte, La Peur, qui est ensuite devenu une performance). Les textes et performances que j’ai réalisés à partir de ces films sont à la fois des récits à la première personne, des souvenirs de projection, la description de certaines images du film choisi et l’analyse des sensations que ces images ont pu produire. Pour Que font les rennes après Noël ? j’ai repris certains passages de la performance que j’avais faite sur La Peur. Et je compte continuer ce travail parce que je crois que le cinéma est un moyen très puissant et efficace pour se mettre en contact avec ses propres émotions.

Fiolof
Et du côté de la littérature, quels sont les auteurs dont vous vous sentez proche en tant qu’écrivain ? Et quelles sont les oeuvres qui vous semblent pouvoir entrer en résonance avec vos propres textes ?

O. Rosenthal
Kafka, précisément en raison de la manière dont il parle des animaux et surtout dont il les fait parler, est essentiel pour moi. Après, certains auteurs prennent de l’importance à certains moments d’un parcours, soit en raison du rythme de leur phrasé et de leur colère (Thomas Bernhardt ou Céline), soit pour leur capacité à entrer dans des analyses psychologiques très fines et tortueuses (Proust), soit encore parce qu’ils savent lier intimement la littérature, la langue et la pensée (Montaigne). Après je pourrais citer beaucoup de noms, mais ce ne sont pas les auteurs que j’aime, ce sont leurs livres (Lord Jim de Joseph Conrad, La Douleur de Marguerite Duras, L’Acacia de Claude Simon, certains textes de Henri Michaux, Eric Chevillard, Christophe Tarkos, Régis Jauffret, Georges Perec, Marie Ndiaye, Antonio Lobo Antunes, Julio Cortázar, Roberto Bolaño et j’en passe).

Fiolof
Il y a dans vos livres et notamment dans Que font les rennes après Noël ?, une forme d’humour et de sollicitation parfois ludique du langage qui s’accompagne toujours d’une certaine gravité, voire d’une vision tragique de l’existence. Comment cela se passe-t-il quand vous écrivez ?

O. Rosenthal
C’est un point de vue que j’ai, non seulement quand j’écris, mais même hors de l’écriture, une façon de ne jamais se prendre complètement au sérieux et aussi de se protéger en se mettant toujours un peu à distance de ce que l’on voit, de ce que l’on vit, de ce que l’on éprouve. Cette distance m’évite de tomber dans le pathétique. Comme on sait, le rire est un très bon exutoire, le meilleur sans doute que l’homme ait jamais trouvé. Et la littérature est aussi sans doute un exutoire, une manière de se mettre en contact avec la réalité en maîtrisant un peu la blessure qu’elle nous inflige.


Fiolof
Que font les rennes après Noël ? peut se lire aussi comme un roman d’apprentissage, l’histoire d’une découverte de soi, d’une émancipation. Cette conquête d’un désir assumé est presque jubilatoire dans la fin de votre récit. Y a-t-il ici une forme de morale optimiste et de vision vertueuse du temps, qui prendraient un peu le contre-pied de On n’est pas là pour disparaître ?

O. Rosenthal
On entend souvent que vieillir est une catastrophe, que c’est triste de voir passer sa jeunesse, que l’enfance est un paradis, etc., J’avais envie de remettre en cause ces clichés en racontant l’histoire de quelqu’un pour qui la jeunesse est loin d’être la meilleure période de la vie. Du coup, c’est un livre optimiste, même s’il passe par des épisodes très cruels. Quant à On n’est pas là pour disparaître, il ne m’apparaît pas comme un livre pessimiste même s’il raconte la déchéance dans laquelle on peut tomber quand on est atteint de troubles de la mémoire. Le livre montre aussi comment on s’arrange avec ça, comment on réinvente sa vie à mesure qu’on oublie. C’est plutôt pour les proches que le parcours du personnage principal (Monsieur T.) est terrible, beaucoup plus que pour lui-même. Certes, Monsieur T. n’est plus en mesure d’apprendre, d’accumuler des expériences, de progresser mais en revanche il a un sentiment permanent d’innovation. Cette maladie de la mémoire est aussi pour lui une occasion de se détacher, d’être ailleurs, de se libérer de lui-même. Au fond, comme dans Que font les rennes après Noël ?, il y a bien dans On n’est pas là pour disparaître l’histoire d’une libération, mais une libération scandaleuse, difficile, voire insupportable pour tous ceux qui accompagnent monsieur T. puisqu’elle va de pair avec la disparition, l’engloutissement pur et simple du passé. Finalement, dans un cas (Que font les rennes après Noël ?) le temps est synonyme de mûrissement et d’accomplissement et dans l’autre (On n’est pas là pour disparaître ), il est plutôt synonyme d’enlisement, de fixation et de sclérose. Mais dans les deux cas, il s’agit encore et toujours de trouver les moyens de se libérer.











 
 
Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël ? Editions Verticales. 2010
 

Images : 1) Olivia Rosenthal © Alph.B.Seny / 3) Sculpture Olivia Tregaut (Gorille au Rocher)

dimanche 19 septembre 2010

> Escale à Bobigny avec Olivia Rosenthal et Philippe Bretelle





Olivia Rosenthal, dont le dernier et très beau récit, Que font les rennes après Noël, vient de paraître aux éditions Verticales (nous en reparlerons sur ce blog) et le graphiste Philippe Bretelle sont en résidence à la médiathèque de Bobigny depuis juin 2010 dans le cadre du programme Ecrivains en Seine-saint-Denis. Ils ont conduit un projet original dont ils donnaient hier un aperçu au cours d’une déambulation dans les rues de la ville.

Olivia Rosenthal a rencontré pendant plusieurs mois, des habitants de Bobigny, les a écoutés, a conduit des entretiens, sur eux, leur vie, leur façon d’être là. Elle a enregistré, noté, rebondi et composé à partir de ce matériau une série de textes plus ou moins longs destinés à être affichés dans différents lieux : murs, passerelles, palissades de chantiers, abris de bus de la gare routière, bâtiments publics. Les demandes d'autorisation ont filé bon train auprès de différentes instances : auprès de la RATP pour utiliser l’espace de la gare routière, auprès de la DDE, des Bâtiments de France pour pouvoir intervenir sur le site de la Bourse du Travail, bâtiment classé construit par Oscar Niemeyer...


Ceux qui ont lu Olivia Rosenthal constateront que ce travail n’est pas étranger à l’une de ses façons de «faire des livres», certains de ses récits s’adossant souvent à des témoignages, des archives, des échanges librement réutilisés, ou mis en regard avec sa propre parole d’écrivain, sa propre subjectivité. Le résultat aboutit à des textes à la fois très personnels et très ancrés dans une réalité déterminée. Une réalité prégnante mais qui n’est jamais là «une fois pour toutes» et reste soumise à un regard, à une réception, à une interprétation.

Ce principe, à nouveau assumé ici, a été communiqué d'entrée de jeu à ceux et celles qu’elle a rencontrés. 






Plasticien et graphiste (collaborateur régulier des Editions Verticales), Philippe Bretelle a mis au point pour l’occasion une police de caractère, une signalétique, quelques icônes, ce qu'il a dénommé son "Bobigny unicase"





Il a fait des choix de couleur, jouant notamment souvent sur le fond vert, couleur attribuée à la commune de Bobigny pour les affichages électoraux (chaque commune possédant la sienne). Il a assuré les mises en affiche, a fait saillir certaines phrases, transformant en exergue tel ou tel passage, apportant ainsi également sa contribution à ce que disaient les textes…





Que nous racontent-ils, justement, ces textes ?

Ils vont de la « citation » à des fragments plus longs. On retrouve des témoignages bruts, des extraits d’entretiens ou le « Je » balbynien (habitant de Bobigny pour les non initiés) mène la danse. Des bribes de récits de vie où se font jour des joies, des douleurs, des frustrations, des petits bonheurs. Des paroles où résonnent aussi la mémoire de la guerre d’Algérie, l’histoire de l’immigration, qui a façonné cette ville comme la plupart des villes de la Seine-saint-Denis ; des paroles où l'on entend parfois simplement un attachement à certains lieux, certains espaces singuliers, un parc, la tour d’une cité, une friche, un chantier…




Parfois, Olivia Rosenthal restitue les témoignages de manière plus distanciée, à la seconde personne, produisant en surimpression une sorte de «vous m’avez parlé, je vous ai entendu». On trouve des textes qui parlent du passé, de l’enfance, de moments ou d'objets disparus, tel ce très beau témoignage, que l’on peut lire sur un mur du cimetière et qui s’achève sur cette remarque  :

« Le métro ça vous rapproche de Paris mais ça vous coupe de votre enfance ».



Des textes où affleurent des peurs, des joies, le souvenir de lieux qui n'existent plus (telle tour aujourd’hui détruite, tel quartier reconfiguré), les projets de réaménagement urbains avec leur lot de promesses et de doutes…





Olivia Rosenthal nous explique qu’elle n’a cherché ni à conduire un travail lénifiant sur la ville de Bobigny (orienter son projet vers une représentation du type : regardez comme elle est belle, finalement, notre ville), ni à mettre artificiellement en avant une discours monolithique de revendication sociale (la parole enfin rendue aux damnés de la banlieue…). Elle a voulu interroger le fait urbain dans sa singularité, le fait d’être ICI plutôt qu’ailleurs, ce que chacun en fait, comment l'on s’en réjouit ou l'on s’en désole, comment l’on s’en accommode. Donner un écho de la façon dont chacun construit un espace de vie dans son espace urbain.




Comme la grande majorité des villes du monde, Bobigny n’est ni belle, ni laide, elle est avant tout ce lieu où je me trouve, avec lequel je compose, ce lieu où je m’enracine, où je dépose mon vécu, où je tisse des espérances, où je me débrouille. Une ville où l’on peut encore rêver sur les rives taguées du canal de l’Ourcq, croiser un renard dans le parc de la bergère, ou se lever à cinq heures du matin pour aller implorer un titre de séjour à la préfecture. Une ville où les tours qui vous éloignent des gens obligent ceux qui sont en bas à lever les yeux au ciel.





Mais comme Olivia Rosenthal est tout sauf une bande magnétique transparente, elle n’a pas hésité a ajouter ici et là son grain de sel… Elle aussi était ICI, et elle a donc  parfois prolongé ses paroles pour donner voix à ce qu’elle y avait personnellement entendu...





Au coeur de ce projet, Olivia Rosenthal et Philippe Bretelle souhaitaient aussi instaurer un dialogue,  susciter des réactions de la part de ceux et celles qui seraient amenés à lire ces textes, à se confronter à ses affiches. Pari en partie réussi puisque ces "étonnantes paroles" ont souvent interpellé. Les séances de collage dont la plupart du temps se chargeaient eux-mêmes les artistes en résidence ont été l’occasion de petits rassemblements, de débats spontanés, d’interrogations, cette démarche inspirant tour à tour la méfiance, le dénigrement, la curiosité, l’enthousiasme… Des réactions "mur à mur" ont également été relevées. Tags, citations en retour ou cette affichette, aposée systématiquement comme une réponse à côté de chacun des textes évoquant la destruction des anciens quartiers (Karl Marx, Paul Eluard, Chemin Vert, ...) et l'espoir (ironique ?) d'avoir enfin une belle ville en 2065...




Il a aussi été beaucoup question de disparition dans cette affaire-là. Une question qui ne pouvait sans doute pas laisser indifférente celle qui, dans son avant dernier récit (On n'est pas là pour disparaître), avait investi jusqu’au vertige le problème de l’oubli, de la mémoire dévoyée, du souvenir dissolu. Celle encore qui s'était penchée de près au-dessus du "trou" de la rue d’Aubervilliers, lieu de mémoire et d'oubli des anciennes Pompes funèbres de la ville de Paris d'où allaient ressurgir les infrastructures culturelles du Cent Quatre (voir Viande froide, pièce sonore créée en résidence au Cent Quatre de novembre 2007 à janvier 2008).

Ici, à Bobigny, les paroles commencent déjà à disparaître. Les affiches se dégradent parce qu’il pleut, parce qu'il fait soleil, parce qu'il y a du vent et parce qu’on les arrache. Mais il y aurait beaucoup à dire de ces effacements qui vont de l’éradication complète par une brigade trop zélée des services de nettoyage dans telle  cité  (le vieux syndrome du karcher ?) à des interventions anonymes radicales ou ciblées de la population elle-même : on a tout enlevé ou bien on a biffé un mot, supprimé une phrase, réinventé parfois quelque chose pour redire autrement ce qui n'a pas plu, ce qui a dérangé. C’est Bruno, l’un des bibliothécaires de la médiathèque, qui a sans doute trouvé la formule la plus juste devant certaines affiches ainsi malmenées : « ça veut dire que ça gratte ». On le sent bien, dans sa bouche, ça ne sonne pas si mal que cela. Si ça gratte c’est que ça pique et le poil à gratter est toujours préférable à la pommade.



Hier et aujourd’hui, un peu partout en France, on célébrait les journées du patrimoine autour du thème de l'année, un rien ronflant : « Ces femmes et ces hommes qui ont fait l’Histoire ». Il était judicieux de faire entendre à cette occasion quelques voix habituellement plus silencieuses. Petit clin d’œil bien vu de l’art éphémère au culte de la mémoire patrimoniale… Car tout aussi provisoires soient-elles, ces silhouettes qui se profilent sur les murs de Bobigny ont aussi contribué et contribuent encore à composer le visage de notre pays. Un visage fait de bonheurs et de dérélictions mais où tout n'est pas aussi lisse que sur les bustes du Panthéon. Bref, un visage où "ça gratte"...






Olivia Rosenthal et Philippe Bretelle en résidence à la médiathèque de Bobigny, juin-décembre 2010

Images : Bobigny, photos personnelles.