Il y a cinq ans
aujourd'hui, Edouard Levé se donnait la mort, quelques jours après avoir remis
à son éditeur les épreuves d'un texte, Suicide,
dans lequel il évoquait la courte vie d'un ami d'enfance qui s'était tué vingt
ans plus tôt. Tout s'est passé comme si, dans un acte pourtant aussi personnel
et désespéré que celui-ci, il avait une dernière fois voulu entrer dans un jeu
de résonances, et faire de la fin de son existence le dernier écho d'une série
d'événements qui auraient pu l'annoncer. On serait
tenté de retrouver dans cette façon de sortir du jeu, la bipolarité d'un
travail tout à la fois marqué par le goût de la construction formelle et par une
extrême sensibilité. Photographe, écrivain,
plasticien à ses heures, Edouard Levé fut l'auteur d'une œuvre d'inspiration
oulipienne qui aura pourtant manifesté une étonnante originalité de ton, une
forme de délicatesse inattendue. Au creux des grands battages, et dans la trace
assumée des auteurs qui le touchaient, il a su construire une œuvre sensible et
originale. Qu'il s'agisse de ses photographies ou de ses écrits, elle
mériterait encore, cinq ans après sa mort, d'être plus largement connue et
reconnue.
Le travail
photographique d' Edouard Levé s'est principalement concentré autour de deux axes. D'une part
une série de compositions fortement théâtralisées de scènes de genre
décontextualisées. Dans sa série Reconstitutions, il est notamment parti d'images de presse centrées sur trois
thèmes : le rugby, le quotidien et la pornographie, scènes qu'il recrée à
l'identique en habillant ses acteurs en costume de ville et en leur prêtant des
expressions absolument neutres. Ces reconstitutions à la fois minutieuses et
sobrement dévoyées produisent des effets de sens surprenants. Là où l'on
pourrait légitimement s'attendre à un résultat relevant du pastiche (2), on
découvre quelque chose de plus troublant et de plus complexe. Ses photographies
peuvent porter à sourire, plus rarement à rire. Elles retiennent une sorte de
degré zéro du geste, elles déplacent l'action vers un univers décalé dans lequel elle reste reconnaissable tout en laissant apparaître la
possibilité d'une autre narration. A partir de scènes qui traversent notre
culture médiatique, il obtient ainsi une sorte de dramaturgie nouvelle qui
interroge notre rapport à l'image et au sens qu'elle véhicule.
La seconde ligne que
l'on retrouve dans ses photographies concerne le rapport que peuvent entretenir
le nom et l'image. Il explore le lien étroit, indépassable, qui les raccorde ou
les désaccorde. Dans Angoisse, il a composé une série d'images sur la petite
ville de Dordogne qui porte ce nom. Les lieux banals d'une ville moyenne sans
qualité particulière (écoles, parking, monuments, rues désertes) se trouvent
constamment investies, dans le regard que nous portons sur eux, par le sens
résiduel du nom de la ville. Dans le même ordre d'idée, Edouard Levé a
également réalisé un reportage photographique sur une quinzaine de villes
américaines portant le nom d'autres villes du monde. Florence, Bagdad, Paris...
Il surinvestit parfois même l'homonymie en présentant des scènes qui
renvoient à des "topos" de la ville non américaine. On trouve ainsi
un prêtre de Saint-Pierre de Rome photographié dans son église ou, plus savoureux
encore, son Monument aux morts de la
Seconde Guerre à Berlin (Etats-Unis...). On lui doit également une série de portraits
d'homonymes célèbres. Des inconnus photographiés dans leur état naturel mais
selon un cadrage qui pourrait rappeler le portrait d'un personnage célèbre, et
accompagné de la "légende" de leur nom. On expérimente alors
l'impossibilité dans laquelle on se trouve de regarder ces portraits comme ceux
de simples anonymes.
![]() |
Fernand Léger |
Derrière ces
compositions fondées sur des principes conceptuels se dessine pourtant,
dans le traitement qu'en fait Edouard Levé, une sorte d'attention touchante au
réel qui est aussi ce qui les singularise.
Pour ce qui est du volant littéraire, si l'on excepte
Suicide, qui relève d'un récit plus classique (sauf à le lire à l'aune de la
fin tragique de l'auteur), les trois autres livres publiés par Edouard Levé,
adoptent également tous un principe, s'imposent une contrainte.
Dans Journal, composé en 2004, il déroule, à
partir d'entrées qui sont celles des rubriques traditionnelles de la presse
écrite, toutes une série d'événements empruntés à l'actualité. Mais il les
universalise, les "générise" en supprimant toute référence de date,
de lieu et de nom. On obtient alors une sorte de catalogue de nouvelles qui, si
elles font souvent écho à des événements que l'on pourrait identifier,
deviennent ainsi, par cette opération de dégraissage, des sortes de drames prêt
à l'emploi. Le lecteur en retire l'impression légèrement écœurante que
l'histoire se rejoue indéfiniment, que les événements qui agitent le monde comme
le coin de notre rue sont interchangeables et soumis à une mécanique de
répétition.
Oeuvres
est sans doute le texte le plus oulipien d'Edouard Levé. Oulipien au sens
strict du terme puisqu'il s'agit de rien moins que d'un ouvroir d'œuvres
potentielles. L'artiste nous soumet une liste de 533 idées d'œuvres, imaginées
le plus souvent dans le champ des arts
plastiques (photographies, installations) et de la performance, mais pas
seulement : la musique, la littérature, le cinéma sont aussi invités. Certaines
d'entre elles seront d'ailleurs réalisées par l'auteur (on retrouve le feu de
départ de certaines de ses séries photographiques), certaines le seront plus
tard par d'autres artistes mais la plupart sont encore en suspension dans le
champ des possibles. Troublants, drôles ou géniaux, ces scénarios jetés sur
le papier finissent par composer une petite symphonie d'esquisses qui vit sa
propre vie. En voici un aperçu :
"86.
Un tableau est peint en murmurant "Bye-bye, bye-bye, bye-bye..."
"289.
Les yeux d'un visage en silicone sont des œufs de poule. Leur pointe sort
nettement de l'orbite."
"194.
Connaissance par les rues : un homme se tient à l'entrée d'une rue pendant huit
heures. Si des personnes de sa connaissance passent, ils les photographient.
Sinon, il photgraphie l'endroit où il a attendu."
"459.
Un enfant habillé en noir tient en laisse un singe de sa taille qui tend les
mains vers l'avant. Du milieu de chacune de ses paumes sort un nez rose. Bois
polychrome."
"460.
Dans une ville, équipée d'audio-guides, les visiteurs suivent un parcours qui
les conduit devant des objets urbains qui sont commentés comme des
oeuvres."
On appréciera aussi
quelques mises en abîme comme celle-ci :
"270.
Un catalogue dresse l'inventaire des réinventions : découvertes effectuées à
nouveau par des hommes convaincus, à tort, d'être les premiers."
Mais c'est sans
conteste avec Autoportrait qu'Edouard
Levé signe son "oulipiade" la plus touchante et la plus intimiste.
Conçu à la façon d'une mosaïque pérecquienne (on pense bien sûr à Je me
souviens), il nous livre, dans une série enchaînées de phrases contenant
chacune une proposition, un patch-work subjectif de lui-même (2). Il élargit le
cadre du souvenir façon Perec tout en le recentrant sur une subjectivité plus directement
assumée. Qu'ils soient révolus ou actuels, goûts, croyances, opinions,
événements vécus, se succèdent dans une série de brèves notations. En suivant
une démarche asymétrique à la méthode utilisée dans Journal (si ce n'est la
neutralité de ton de ce qui est relaté) un "je" se livre de manière
brute et se cherche (mais on devine la quête impossible) à travers une série
quantitative de regards sur soi et de micro-confidences présentées comme
factuelles. L'anecdotique ("Au café,
je m'assieds à table plutôt que je ne me tiens au comptoir") côtoie
des considérations qui, quoique placées au même niveau, dévoilent aussi la
mélancolie profonde de l'auteur, ses peurs, sa fascination pour la mort, ses
fantasmes. Au final, derrière (et sans doute grâce à) cet apparent nivellement,
c'est un récit extrêmement poignant qui se tisse. Il y a à chaque page matière à rire ou
s'émouvoir sans pourtant que ne soit jamais recherché un sens forcé de l'effet.
On ne se lasserait pas de reproduire ici de nombreux fragments de cet Autoportrait. On se contentera, en guise
d'invitation, d'en livrer la première phrase :
"Adolescent,
je croyais que La vie mode d'emploi m'aiderait à vivre, et Suicide mode d'emploi à mourir."
Et la dernière,
évocation d'un doute magnifique que quiconque pourrait reprendre à son compte :
"Le
plus beau jour de ma vie est peut-être déjà passé."
.............................
NOTES
(1) Pour un traitement tout à fait différent de "scènes de genre", on pourra notamment aller voir du côté du photographe argentin Marcos López qui reprend certaines images ancrées dans la culture populaire argentine pour les détourner. Voir ici son site officiel et notamment la série Sub realismo criollo.
(2) On trouve également un traitement formel de l'intime dans certaines séries photographiques d'Edouard Levé. Je pense par exemple à ses Rêves reconstitués, où il effectue, dans le champ de la photographie, un travail de consignation proche de celui de Perec dans La Boutique obscure.
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Monument aux morts de la Seconde Guerre à Berlin |
Edouard Levé
Photographies
Angoisse. Phileas Fogg. 2002
Reconstitutions. Phileas Fog. 2003
Fictions. P.O.L. 2006
A noter également : Amérique. Léo Scheer. 2009
(une sélection de photographies du voyage américian d'Edouard Levé relues par Gérard Gavary)
L'ensemble des oeuvres photographiques d'Edouard Levé font l'objet d'une exposition permanente à la galerie Loevenbruck à Paris.
Littérature
Oeuvres. P.O.L. 2002
Journal. P.O.L. 2004
Autoprotrait. P.O.L. 2005
Suicide. P.O.L. 2008
Images : Photographies d'Edouard Levé
Détester que l'on joue avec l'idée du suicide. Détester que l'on crie auloup-auloup s'il n'y est pas. Détester l'idée de la mort et la mort avec. Détester qu'une personne hypersensible se coupe de ses sentiments et s'amuse du mot suicide.
RépondreSupprimerMais comprendre. Parfaitement.
Détester aimer car c'est déjà mourir quand cela tourne mal.