samedi 21 décembre 2013

> La Fin des Douleurs

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Avec Nativité Cinquante et Quelques, Lionel-Edouard Martin nous revient en raconteur d’histoires. Son Poitevin natal, qui constitue si souvent le cadre de ses romans, lui colle encore ici aux doigts et aux mots. Une histoire du cru ? Possible. Fût-elle inventée, elle ressemble à l’une de celles que l’on se glisse de père en fils dans l’hiver des campagnes, et qui, bien que passées par toutes les bouches, conservent l’éclat d’un sou neuf. Dans cette Nativité, portée par une langue inspirée qui joue avec les soubresauts de l’oralité et les parfums d’un parler de terroir revisité, on ne trouve que des gens de peu - comme il arrive souvent chez l’auteur de La vieille aux buisson de roses et de Deuil à Chailly. Des «vivants minuscules», rugueux ou fatigués, dont certains ont pourtant l’âme plus vaste qu’un matin de grand air et le cœur de la taille d’une mappemonde. L’éditeur nous promet, en plus d’un «récit magnifique», un «étonnant conte de Noël». Allez vérifier, tout y est : Noël, le conte (réaliste et pourtant enchanté). Et l’étonnement.





Le conteur, c’est peut être cet ancien qui raconte à celui qui n’était qu’un enfant de deux ans quand les événements se sont déroulés. Un passeur de mémoire, de l’âge qu’auraient dans le temps de sa parole les personnages que l’on va voir défiler,  s’ils n’étaient déjà morts depuis longtemps. S’agit-il d’un effet rhétorique qui réinscrit ce que l’on va lire/entendre dans le champ du réel, ou de la mémoire d’un enfant du pays devenu écrivain qui s’ébroue sous nos yeux ? Qu’il s’agisse d’un « racontage » ou d’un drôle de fait divers (et d’hiver…), peu importe. Mettons que ce soit ce qui a un jour eu lieu et « dont on a parlé pendant des semaines, et des mois, des années avant de le noyer dans l’oubli ». Le livre sera la dernière digue.

Mais au fil de ce récit,  le conteur disparaît discrètement, comme submergé par sa parole, par son histoire.
L’histoire, c’est d’abord celle d’un rebouteux et d’un boulanger. Le rebouteux, c’est Louis, Louis Maître, devenu Maît’Louis, dans cette façon qu’ont les gens de recuire à leur sauce les noms de baptême. Il est de Villemort, un hameau de «quelques demeures égarée parmi les brandes et les orties, la plupart à demi-fondues.» Un bled déserté où les vieux sont morts et les jeunes partis. Dans sa Bergerie, il n’occupe plus que le salon du bas puisque «l’étage, quand on a peine à se mouvoir, demeure un couillon faignant». Un rebouteux perclus de douleurs, ça pourrait sembler pour le moins curieux et pourtant, cela coule de source. Il faut revenir en arrière. Le retrouver en enfant chétif, en enfant miraculé aussi et que l’on voua très tôt à la Vierge, le revêtant dès lors pour longtemps d’habits en toiles épaisses d’un bleu marial. C’est à sa puberté que l’on découvre qu’il a le don.


«Le don, c’est quelque chose qui vous pousse dans le corps à la façon de ces arbres qui parviennent à trouer les roches et on n’y peut pas grand-chose.»


Louis a le don de guérir. Il pose ses mains sur vous et adieu arthrites, rhumatismes, «chauds refroidis»… Il ne guérit pas de tout ni tout le monde mais il débarrasse la plupart des gens de ces désagréments qui vous pourrissent la vie, quand elles ne finissent pas par vous l’enlever.
Mais le don, s’il est reçu, est aussi quelque chose qui se paie de sa personne. Le don, c’est aussi donner, donner de soi :


«La bonté c’est ce qui fait le rebouteux : car prendre le mal d’autrui, c’est se le greffer dans son corps. »


Autant dire que Maît’Louis a le corps comme une éponge. Tout ce qu’il enlève aux autres vient se poser en lui par petites couches. Un peu de mal par-ci, un peu par-là. Si bien que Maît’Louis, à la cinquantaine, est déjà fourbu et décide de ne plus faire le rebouteux. Ou alors seulement à titre très exceptionnel. Il faut bien se préserver un peu quand on a beaucoup donné.


Le boulanger, c’est Jean Dieu, si bien qu’on parle du pain de Dieu. Voilà qui sonne à l’oreille et dans la bouche comme du vrai pétrin de chrétien. Et Lionel-Edouard Martin ne se prive pas de malaxer une onctueuse pâte de mots autour de ce pain qui reste aussi et avant tout celui des hommes. Et les hommes, «les plus instruits» comme «les plus instinctifs», le prennent bien au sérieux.


«(...)ils ne sont pas de ces goulus qui vous l’avalent tout rond, sans y penser. Des siècles et des siècles de flairements les ont précédés qui leur font humer la miche et la tartine et les mieux saisir par tous leurs sens. Nulle goinfrerie mais une ferveur : c’est un mélange, farine, eau, levures, un alliage à pareillement défaire, une analyse où procéder, jouant de la papille et des narines, de la pulpe des doigts, de l’intelligence et du regard.»


Alors bien sûr, le jour où Jean Dieu se retrouve cloué au lit par une mauvaise sciatique, l’affaire n’est pas sans conséquence. Et le désarroi qui s’abat en plein hiver sur les mangeurs de pain de Villemort fait un peu penser à celui qui saisit les villageois de Giono face à leur boulanger cocu qui ne sait plus faire monter la pâte . Difficile pour  le rebouteux de ne pas puiser encore une fois (une fois de trop ?) dans ses ressources…


Mais Nativité c’est aussi l’histoire de quelques autres personnages et d’une rencontre. Trois cœurs simples, un peu disgracieux, perdus dans le vieil hiver des années cinquante. Une famille du bout des lèvres… Il y a la Vache, énorme matrone qui ne parvient plus guère à quitter son appartement et Mon Filleul & Ma Filleule, les jeunes mariés qu’elle héberge («ses vachers») qui l’appellent «la tante » mais entretiennent avec elle des liens de parenté fragiles, lointains et embrouillés. Ma Filleule travaille dur à la maison avec la Vache et Mon Filleul creuse des tombes pour la Mairie. Leur premier petit n’a que quelques semaines quand les choses tournent mal. Un méchant coup de fièvre que Ma Filleule (elle est un peu bête) a l’idée de faire baisser en plaçant l’enfant devant la fenêtre ouverte sur l’hiver glacial.


Pendant ce temps Noël approche et le rebouteux de plus en plus fourbu est traversé par une certitude, une sorte d’intuition mystique : «ils viendront». Il s’efforce alors encore, avec l’aide de Jean Dieu, d’accrocher quelques rangées de lumières aux arbres pour «les» guider. On fait du pain, on réserve à manger. On pense un instant que le Père Noël va surgir de la nuit derrière ses rennes ou qu’une délégation d’extra-terrestres s’apprête à venir goûter le Bourgueil de Maît’Louis et le pain de Jean Dieu. Mais on nous laisse vite entendre que les visiteurs seront à coup sûr la Vache, ses vachers et un nourrisson bien mal en point. Et le lecteur les suivra haletant dans leur pauvre voyage d’hiver. On les verra se présenter à la porte d’un médecin verbeux presque tout droit sorti d’une pièce de Molière. Derrière ce Diafoirus des neiges se profilent les lumières du rebouteux et une promesse de guérison. La rencontre espérée aura bien lieu, mais pour ce qui est de la fin… Attendez de voir comment, avec à peine plus de dix mots, un conteur se transforme en magicien…


Dans Nativité Cinquante et quelques, on se promène entre Dickens, Maupassant, Giono et Henri Pourrat. Et dans une nuit de Noël transfigurée. Tous les éléments sont réunis, de l’étoile du berger jusqu’à l’Enfant Jésus en passant par les Rois Mages, la Vierge, l’âne et le bœuf. Mais bien que reconnaissables, ses éléments sont métamorphosés, déplacés et bousculés pour composer une délicate et sombre crèche païenne.


On sera également touché par un style de l’auteur que nous connaissions moins. Les longues séquences de L-E. Martin qui savent travailler et penser la langue qu’elles déploient sous nos yeux sont ici digérées en phrases brèves, assénées comme dans le souffle court d’un marcheur pressé qui avance dans la neige.


On pourra enfin lire ce livre comme ce qu’il est peut-être le plus : un hommage rendu à des «êtres», aurait dit pudiquement Pierre Veilletet, «que nous ne connaissons pas». Un hommage d’autant plus touchant qu’il s’exprime à la fin, à contre-courant de la dédicace d'en-tête - dans lequel on lève si souvent son verre à la santé des morts pour le reposer vite vite. Comme si ici l’écrivain vidait plutôt le sien avec quelques vivants de sa mémoire, après avoir longtemps voyagé avec eux.













Lionel-Edouard Martin, Nativité cinquante et quelques. Le Vampire Actif. 2013.



Images : 1) Stefan Wermuth  / 3) Georges de La Tour, Nativité


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