jeudi 31 mars 2016

> Huit petites notes

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Il fut un temps où l’on mourait bien vite. 
Où les poumons étaient de flanelle, où les mouchoirs ne savaient accueillir que de rouges crachats, où les cœurs poussaient embrumés dans de tristes maisons.

Il fut un temps où l’on n’était personne.
Vies anonymes, biffées, scellées, criblées de silence, enterrées avant que d’être.
Un temps de petites filles muettes, d’enfants presque morts-nés ou de longues traînées de bave centenaire de rien à rien.

Un temps où naître, vivre et mourir, c’était du pareil au même. 

Infans
celui qui se tait. Enfance tue et tuée dans le giron saturnien du Père.
Un temps de pierre.

Qu’est-ce qu’un héritage ?
Qu’en fait-on ?
Comment peut-on s’y dissoudre ?
Comment trouver moyen d’y sourdre ?

Dans l’ombre du grand compositeur romantique Robert Schumann, figure creusée par la nuit, une lignée. Une descendance, dit-on parfois.

Mais descendre où ?

Ici dans le vide, le puits du néant.

Quelques vies à peine balbutiées. Huit enfants, huit tombeaux, huit silences, huit notes mal égrenées, étouffées avant d’avoir traversé l’air, à peine trompées par quelques longs points d’orgue tout aussi  frappés de morose existence :






Marie
Elise
Julie
Emilie
Ludwig
Ferdinand
Eugénie
Félix


Nicolas Cavaillès signe un livre étrange et fort : Les huit enfants Schumann. Huit micro-biographies - et quelques autres - petites graines jetées sur le sol, toutes mal poussées autour de celui qui…

J’en parle mal.

Il faudrait dire à quel point ce livre est beau et terrible.

On ne sait pas ce qui se produit au juste dans ces pages. C'est simple, factuel, précis, informé et puis ça décolle soudain en de sombres volutes, ça se déploie comme une fuite symphonique ou un animal de proie. 

Un livre calme, insaisissable,  lyrique, empoisonné.

Lisez, en 500 mots, la vie d’Eugène, mort  à 16 mois. On a l’impression sous la plume de Cavaillès, que toute vie pourrait passer ainsi, dans ce même souffle, en deux longues phrases, et à cette même vitesse.

Voyez Félix, poète crevé dans l’œuf, loin de l'ombre même du père.

Phtisie, morphinodépendance,  crises nerveuses, dépression.
Mais rien d’épais. Juste une lame au fil des phrases, l’air de rien.

Ça pense, ça grince.
Il y a des dates, des prénoms qui s’empilent mais quelque chose passe dans le sang.

Au fait :
Est-ce un livre sur la musique ? Sur la folie ? Sur la tristesse ? Sur l’enfance et la paternité ?
Je ne sais pas.

C’est très beau, il faut le lire. Nicolas Cavaillès écrit de petits livres et c’est un grand écrivain.






Nicolas Cavaillès, Les huit enfants Schumann. Éditions du Sonneur. (à paraître le 21 avril 2016).




dimanche 13 mars 2016

> La femme cassée

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En 2013, Samira Sedira entrait en littérature avec L’odeur des planches, récit bouleversant du rejet soudain que lui avait imposé, au cœur de la quarantaine, son milieu professionnel de toujours : le théâtre. Une voix puissante et sans pathos s’imposait – voix qui s'est trouvé faire un pied de nez au destin puisque Sandrine Bonnaire l’a incarnée depuis sur plusieurs scènes nationales.

Mais l’écriture n’était visiblement pas un simple pis-aller pour la comédienne « lâchée » que fut Samira Sedira. Elle nous revient aujourd’hui avec un roman, Majda en août, qui confirme un style sans fioriture,  un art à la fois âpre et délicat de dire la violence, les fractures sociales et intimes, les blessures silencieuses.
 



Fouzia et Ahmed Zad sont invités un beau jour à venir « récupérer » leur fille au service psychiatrique de l’hôpital Henri Guérin où un routier l’a déposée quelques jours plus tôt. Majda a 45 ans et ils ne l’ont pas vue depuis plusieurs années. Ahmed est un retraité du B.T.P. ;  il y a travaillé quarante ans. Quant à Fouzia, « épouse esseulée dans un pays étranger, [elle] a cru bon de fabriquer des enfants pour s’occuper ». Seule fille de la nichée, Majda a grandi au milieu d’une fratrie d’hommes. C’est une femme brisée, qui revient tardivement au bercail, après un parcours sinueux qui a pris un jour la forme d’une implosion et d’une dégringolade.

Pour composer ce roman, Samira Sedira joue sur des temporalités différentes qui s’entrecroisent au cours de brefs chapitres de quelques pages (on notera au passage la beauté des titres qui les rythment) : elle revient sur l’histoire familiale (celle des parents, l’enfance puis l’adolescence de Majda et de ses frères) ; elle introduit d’autre part une ligne où l’on suit Majda dans les méandres de sa vie d’adulte ; et puis il y a enfin le présent de ce retour au foyer, une sorte de temps retrouvé qui, malgré quelques rares moments de grâce, ne parviendra pas à panser les blessures. Trois strates enchâssées qui gravitent autour d’un point nodal : la violence faite un jour au corps de Majda.

A quoi tient la force du livre de Samira Sedira ? Difficile à dire, bien sûr, d’autant que le cadre que nous venons de brosser rend assez peu compte de la manière dont l’écriture l’habite. On pourrait même craindre la reprise de thèmes ou de situations fréquemment abordées en littérature et qui font immédiatement peser sur qui s’en empare le risque de tomber dans les filets du poncif, de la dénonciation facile voire d’un  sentimentalisme politiquement correct. La violence faite aux femmes, les problématiques d’acculturation ou d’incommunication intra-familiale méritent bien sûr une attention constante dans notre société. Mais la littérature est une bête ingrate et fuyante et les vrais problèmes ne font pas pour autant de bons livres. Et c’est peut-être là que se déploie tout le talent de l’auteure. Ce texte n’est pas un plaidoyer. Il met avant tout en scène des êtres qui n’ont pas appris à se parler, à se protéger, à se pardonner. Des individus qui, même s’ils s’en libèrent parfois partiellement ou considérablement (c’est le cas du père de Majda, l’un des personnages les plus touchants du roman), restent néanmoins enferrés dans l’étau de modèles culturels où chacun se voit assigné à la place qui lui revient, où la frontière entre ce qui peut et ne peut pas être dit reste intangible, infranchissable. Samira Sedira ne condamne pas plus qu’elle ne disculpe. Les personnages les plus monstrueux (on pense notamment à Aziz, le frère cadet de Majda) laissent entrevoir des lignes de fracture, des instants de doute où ils auraient pu agir autrement, et changer, pour leur propre rédemption, le cours du destin. D’autres figures plus attachantes (le père, la mère) ont aussi leur part de responsabilité dans l’omerta familiale qui se développe peu à peu, par impuissance, par dépit et parce que l’arme des mots n’est pas donnée à tous.

On saura également gré à Samira Sedira de ne pas avoir fait une clé romanesque de l’événement à partir duquel l’existence de son personnage prend la tangente. Le drame qui survient dans l’adolescence de Majda (point culminant d’un crescendo de violence banalisée qu’elle subit au jour le jour durant des années) ne joue pas le rôle d’un « secret » qui nous serait habilement dévoilé à la dernière page du roman pour en éclairer en retour toute la mécanique. Il prend finalement place assez tôt dans le cours du récit et déplace ce qui fait « secret » vers une terre plus meuble, plus intérieure, beaucoup plus difficile à cerner. Il n’est pas non plus le point de départ immédiat de la dérive mentale du personnage. Il agit plutôt comme une entaille qui, pour n’avoir pas été pris en charge par des mots, va déchirer peu à peu tout le tissu d’une vie avant de la livrer à la béance.

Car le drame de Majda se dédouble en un drame du langage. C’est l’histoire d’un cri qui s’étouffe dans son propre vomi avant d’avoir pu franchir la barrière des lèvres – l’histoire aussi d’une douleur parentale qui ne trouve pas le chemin de la colère. Un portrait saisissant de la parole absente, cette parole qui manque parfois aux « pauvres gens ».

Il n’y a pas à proprement parler de chute dans le roman de Samira Sedira. Et pourtant. Les dernières pages de son livre sont absolument admirables : une scène de famille où tout est dit et rien ne l’est, où l’on avance paisiblement au-dessus du vide, où la violence est ouatée et la tendresse tranchante. Un pur moment de littérature, qui abandonne le lecteur à un point d’orgue poisseux - un trait où la lumière est pareille à la nuit.













Samira Sedira, Majda en août. Éditions du Rouergue. 2016.


dimanche 6 mars 2016

> Parfois mes mains me réveillent

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Parfois mes mains me réveillent.
Elles font ou défont quelque chose sans moi,
quand je dors,
quelque chose de terriblement humain,
de concret comme le dos ou la poche d’un homme.


Je les entends de mon sommeil,
dans leur travail au dehors,
mais quand j’ouvre les yeux elles sont de nouveau calmes.
Néanmoins,
J’ai pensé que peut-être je suis homme
par ce qu’elles font
avec leur geste et non le mien,
avec leur Dieu et non le mien,
avec leur mort, si elles meurent aussi.


Moi je ne sais pas faire un homme.
Peut-être que mes mains en font un quand je dors
et qu’une fois terminé
elles me réveilleront tout à fait
et me le montreront.




Roberto Juarroz, Poésie verticale, Librairie Arhème Fayard, 1989. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Roger Munier.


lundi 8 février 2016

> Roman pour une seule note

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D’où vient la grâce troublante des œuvres de Gabriel Josipovici ?

Chacun de ses livres (Infini – l’histoire d’un moment est le sixième traduit à ce jour en français) semble jailli de nulle part, indifférent aux morsures des modes et des courants littéraires, intempestif, pourrait-on dire, un peu au sens que Nietzsche donnait à ce mot. Voilà qui ne fait  pas une qualité en soi, me direz-vous, il faut aller plus loin. Si l’on se penche sur l’effet que produit la lecture de ses textes, on peinera pourtant à faire surgir des termes propres à désigner une satisfaction ronde, entière et immédiate comme en procurent certains livres. Une fois la dernière page venue, on aura été tenu par la main autant qu’égaré, ébloui autant que bluffé, on aura l’impression d’avoir joué un jeu dont nous ignorions les règles. Le jeu est l’une des grandes affaires de la littérature et le lecteur une proie facile. Des vertiges de Borges aux facéties compulsives de Vila-Matas, on a déjà goûté la saveur douce ou vénéneuse des labyrinthes, et, du côté de la forme, subi des mises en boîte stupéfiantes. Mais la magie josipovicienne opère autrement. Elle nous enfume les yeux dans les yeux. A chacun de ses romans (exception faite de Tout passe, cette brèche beckettienne qui dit peut-être le fond de l’affaire), et plusieurs fois dans chacun d’eux, quelque chose se déploie, s’amplifie dangereusement, une parole prend de la hauteur sur les ailes d’Icare et se repaît des cendres qui préfigurent sa chute possible. Était-ce du vide ou du plein ? Du vent, de la matière grise en vibration, de la poussière ou de l’or ? Toute la littérature (et l’œuvre d’art plus largement) semble suspendue à un fil sans cesse prêt à se rompre. Il lui faut toujours et encore se prendre de vitesse pour ne pas disparaître, crépiter pour ne pas pourrir sur pied.

Moo Pak (2011), Goldberg : Variations (2014) et Infini (2015)* pourraient presque composer une trilogie. Trois romans traversés par trois quêtes différentes mais qui sont peut-être les déclinaisons d’une même obsession. Dans chacun de ces livres une œuvre absolue ou un récit total hante le personnage central. Dans Moo Pak, Jack Toledano se perd dans les méandres d’un texte jamais écrit qui n’aura finalement d’existence que dans et par le soliloque vertigineux visant à le justifier. Dans Goldberg (libre transposition sur le plan littéraire de la genèse légendaire de l’une des plus célèbres œuvres pour clavecin de Bach) on suit les histoires imbriquées qu’invente un jeune écrivain afin de soulager les insomnies du riche et mélancolique gentilhomme anglais qui l’a engagé à cette fin. Dans Infini, s’inspirant librement de la figure du compositeur italien Giacinto Scelsi, Josipovici nous restitue le parcours d’un musicien dont la recherche créative se concentre sur l’exploration d’une seule et unique note. D’autres traits et dispositifs narratifs prêtent une peau commune à ces trois textes. C’est notamment (a minima dans Moo Pak et Infini) par le prisme d’un personnage secondaire que nous parvient la parole du personnage principal : le long soliloque de Jack Toledano nous est rapporté par le témoignage de son ami Damien Anderson ; nous n’accédons au récit de Tancredo Pavone qu’à travers l’étrange entretien qu’un « interviewer » anonyme conduit auprès de l’ancien majordome du musicien, Massimo, un homme froid et réservé qui reste extérieur au sens des propos de son maître, pourtant rapportés dans toute leur étonnante vivacité. La structure dialogique de Goldberg : Variations joue aussi de cet effet de réfraction. Ces trois récits nous imposent également un rythme, un pas de course dont on ne prend pas immédiatement la mesure mais qui nous entraîne (nous enferme ?) peu à peu dans la spirale d’une parole qui ne se « pose » jamais et dont on devine qu’elle ne pourra que s’arrêter net.

C’est pourquoi, malgré leurs résonances multi-référentielles, leur manière d’ingérer et de recracher des pans entiers de l’histoire de l’art et de la littérature, les romans de Josipovici doivent se lire d’un trait. Ils se passent de marque-pages et doivent s’avaler cul-sec. Ce serait sans doute une erreur d’y entrer « crayon à la main » et de les lire comme des méta-romans. Les chemins qui s’y trouvent tracés de Swift à Schoenberg ou de Dante à Walter Scheler composent un tableau bruissant bien plus que les moments d’une théorie. L’érudition flirte toujours avec la dérision, la comédie avec la mélancolie. Dans la parole brillante, affolée ou ruminante des personnages de Josipovici, une forme définitive se cherche, une œuvre qui rassemblerait enfin l’essence de toutes les autres, arracherait la culture au marasme de son déclin, une œuvre qui, comme le formule si promptement Tancredo Pavone, sortirait de la dialectique de la « superficialité » et de la « profondeur » pour se préoccuper de « vérité »… Mais dans cet effort démesuré qui confine parfois à l’emphase, se donne aussi à lire une Vanité, l’aveu, peut-être, d’un échec répété au fil du temps et des œuvres et qu’incarnent dans ses ultimes floraisons verbales les créateurs qui traversent les romans de Josipovici.

De ce point de vue, Infini pousse peut-être jusqu’à ses limites extrêmes l’effort que nous venons d’évoquer. La quête de l’essentiel conduit Pavone vers la pureté sans artefact d’un son primal, un seul et unique tintement dont il décide d’explorer et de restituer les richesses sans fin – espoir d’un lieu fractal qui pourrait enfin accueillir l’Œuvre débarrassée de ses vains effets de style aussi bien que de ses atermoiements analytiques. Rêve d’une littérature qui pourrait enfin se refermer sur elle-même. Rêve d’absolu, de transparence, de « vérité », qui risque pourtant à chaque instant de retomber dans un silence autistique.

La création artistique est une dernière consolation. Les personnages de Josipovici, aristocrates égarés ou brasseurs de cultures multiples, sont des survivants. Ils ont traversé un siècle déchiré par la violence, l’exil, la Shoah (fond historique que l’on entr’aperçoit parfois comme un rideau noir derrière leurs paroles) et ils nagent dans les décombres d’une culture où doit pourtant flotter leur ultime planche de salut. Ils sont tout à la fois merveilleusement obstinés, fous et ridicules. C’est ce qui les rend si touchants et ce qui rend sans doute si forts, si mystérieux les livres de Josipovici. Ses « héros », en s’essoufflant à poursuivre le rêve chimérique d’une œuvre parfaite, nous révèlent finalement (peut-être à leurs dépens) que l’essentiel se joue ailleurs : dans le mouvement que dessine le geste plutôt que dans ce dont il permet de se saisir, dans le point d’orgue plutôt que dans la dernière note.

Avec Infini, la littérature parvient à ce « moment » où est inscrit son point de non-retour. Elle peut enfin commencer.


Note :
 * Nous n'indiquons ici que les dates de parution des traductions françaises.





Gabriel Josipovici, Infini - L'Histoire d'un moment. Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner. Quidam Éditeur. 2016.