jeudi 9 mai 2019

> Le poème du jeudi (#104)



Dédicace

Je ne vous écris pas de lettres,
mais il me serait facile de mourir avec vous.
Doucement, nous nous laisserions glisser
le long des lunes, une première halte
auprès des cœurs de laine, puis
une autre parmi les loups, les framboisiers
et ce feu que rien n'apaise ; à la troisième,
j'aurais traversé les fines mousses
des nuages raréfiés,
passé sans effort le pauvre fourmillement
des étoiles, pour arriver
dans votre ciel, tout près de vous.

/

Ilse Aichinger, in Le jour aux trousses (poésies complètes). Orphée/La Différence, 1992. Traduit de l'allemand par Rose-Marie François.

jeudi 2 mai 2019

> Le poème du jeudi (#103)



LE VISAGE
 
Regardez-moi avec toutes les terreurs de mon destin,
Les épaves rouillées qui pourrissent dans mes océans,
Et l’ovale impassible de mon visage
Qui suit vaguement les usages de la lune
Et complait inexplicablement par sa forme
Simple ornement fugace de l’os anguleux.
J’aurais dû porter un masque de terreur, dissuader
Effrayer l’espoir et la foi,
À moitié chair, à moitié champ de bataille et d’ornières.
Au contraire, je suis mer estivale, souriante
Endormie tandis que le soleil, de l’une à l’autre
De mes rives et les tueurs à forme d’étoiles s’empiffrent et jouent. 

/

Eldwin Muir in Collected Poems, London and New York, Oxford University Press, 1965 (poème traduit de l’anglais par Alain Suied. Source : www.espritsnomades.net)

jeudi 25 avril 2019

> Le poème du jeudi (#102)



Ce qui ne parle pas,
je l'écoute.


Ce qui n'a pas de lieu,
je le retrouve dans son lieu.


Ce qui tombe,
je me retiens à son assise.


Je vois vivre
tout ce qui meurt.


Je disparais
avec ce qui demeure.

/

Claude Esteban in Le jour à peine écrit (1967-1992). Gallimard, 2002.

jeudi 18 avril 2019

> Le poème du jeudi (#101)




Quel est donc ce vide qui s'enfièvre ?
Les rivières, les plages, les aéroports et les gares sont mes boîtes à musique, à carillons acidulés.
Moi : ce point instable et vibratoire sur lequel toute altérité vient jouer sa musique.

/

Jean-Michel Maulpoix, in Chutes de pluie fine. Mercure de France, 2002.

jeudi 11 avril 2019

> Le poème du jeudi (#100)




LE CŒUR NAVIGUANT


Loin des cultes
qui nous réduisent en cendres
Des tempêtes
où le ciel se force en vain une entrée,
Loin des puissances d’airain que d’autres puissances culbutent

Élisons encore la vie
Au sommet du jour blessé

Plutôt les fruits hasardeux
Que la lettre de marbre,
Plutôt toujours chercher
Et ne jamais savoir :

Arc à travers buissons,
Ailes à travers pièges,
Que la sinistre fresque
d’une vérité bouclée.

Le temps fond comme cire,
Et les verrous ne cèdent qu’au cœur naviguant.

/

Andrée Chedid, in Poètes de la Méditerranée. Poésie/Gallimard, 2010.

jeudi 4 avril 2019

> Le poème du jeudi (#99)




CONFIANCE

Il y aura un œil encore,
un œil inconnu, à côté
du nôtre : muet
sous une paupière de roche.

Venez, forez votre galerie.

Il y aura un cil,
tourné vers le dedans de la roche,
durci à l’acier du non-pleuré,
le plus fin de tous les fuseaux.

Il fait devant vous son ouvrage, comme si
parce que la pierre existe, il y avait encore des frères.

/

Paul Celan, in Choix de Poèmes. Poésie/Gallimard, 1998. Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre.




jeudi 28 mars 2019

> Le poème du jeudi (#98)




Si j’avais su ce qu’il en coûte
d’un doigt de vin
d’un doigt de sang


Si j’avais su ce qu’une route
peut coûter
de pas aux mourants


Si j’avais su l’odeur des voûtes
quand vient le vent
le souple Nom


Si j’avais su ce qu’on se dégoûte
d’être innocent
après vingt ans


Si j’avais su qu’après la croûte
vient la blanche mie
des moissons


Si j’avais su
qu’aurais-je fait
pour être cru.

/

Jean Cayrol, in Chacun vient avec son silence (Anthologie). Points. 2009.