jeudi 31 août 2017

> Le poème du jeudi (#16)




Invitez-moi à passer la nuit dans votre bouche
Racontez-moi la jeunesse des rivières
Pressez ma langue contre votre œil de verre
Donnez-moi votre jambe comme nourrice
Et puis dormons frère de mon frère
Car nos baisers meurent plus vite que la nuit.



Joyce Mansour, Déchirures, Éditions de Minuit, 1965

jeudi 24 août 2017

> Le poème du jeudi (#15)





ATTENTION

Tu aurais pu rester
Pendant toute ma vie,
Mais tu n’as pas fait attention

À la circulation de ton sang,
Aux bronchioles, chemins sans issue,
À leur réseau arborescent,
A ton cœur qui s’est lassé,
De frapper à la porte,
Aux canaux qu’il faut toujours irriguer,
Aux pensées surexposées
Qui sont les mélanomes du désir de vivre,
À ton âme trop aiguisée pour s’ébrécher
Encore sur des paupières et sur un corps,
À ton ombre qui restait en arrière,
Coincée entre les pierres, clouée par le soleil,
À ton œil qui s’ouvrait trop grand
Pour ne pas savoir qu’il lui faudrait
Se fermer.

Non tu n’as pas fait attention.
La prochaine fois peut-être.



Emmanuel Merle, Un homme à la mer, Gallimard, 2007.





jeudi 17 août 2017

> Le poème du jeudi (#14)





LE GESTE, c’est celui répétitif qui rend supportable le quotidien. La déperdition de la réalité qu’il favorise. Comme si elle était vue à travers un sac plastique. Celui qui aide à réfuler la respiration lors d’une crise d’angoisse. Le geste, c’est non loin de la « ligne d’erre » de l’autiste, le trajet qu’il emprunte sans jamais varier ou dont les variations sont les assonances de certains points du trajet. Espace/temps réduit à une formule : pour l’un « luécriviu », pour l’autre, « bain, saké, sieste ».



Jacques Sicard, Abécédaire, Éditions La Barque, 2014.

jeudi 10 août 2017

> Le poème du jeudi (#13)


LA MITRAILLE NE TIENT PAS DANS LA MAIN

Il y avait cette femme
entre deux boulots
qui buvait
du lait
d'amande
ou du jus de lychee
qu'elle se payait
pour entamer ses allocs.

Après des bouts
de facture
des morceaux de crédits
des bons de réduc'
et des tickets resto
- elle n'avait pas
d'éconocroques -
il lui restait
juste une poignée
en centimes d'euros
qu'elle glissait
dans la main
d'un gigolo
pour qu'il l'écoute
ronfler
une main
posée
sur son froc.


Anna de Sandre, Un régal d'herbes mouillées, Les Carnets du Dessert de Lune, 2012.







jeudi 3 août 2017

> Le poème du jeudi (#12)




NOUS LES AFFAMÉS

Comme c’est enfant d’avoir le front joyeux !
Je te défie amer, de me laisser malmener ta peine.
Te tirer la moelle, redresser tes pâles gémissements.
Nous reviendrons calmes, avec le souffle planant sur notre
   bouche, avec des poignées de sexe et de folie.
Nous reviendrons affamés.


Miguel Ángel Bustos
In Archipel du tremblement (Anthologie). Traduit de l’espagnol par Stéphane Chaumet.
Al Manar, 2015.










jeudi 27 juillet 2017

> Le poème du jeudi (#11)




DEUXIÈME ANNIVERSAIRE

Non, je n’ai pas pleuré toutes mes larmes
Elles se sont amassées en moi.
Depuis longtemps mes yeux n’en ont plus,
N’en ont plus aucune, et je vois le monde.

Plus rien ne m’étouffe, aucune torture,
Douleur de l’offense, ou de l’absence.
Leur sel, qui brûle tout, s’est glissé
Dans mon sang. Tout est lucide et sec.

J’ai l’impression qu’en quarante et un,
C’était, je crois, le premier jour de juin,
Est apparue, comme sur une soie
Froissée, ton ombre de martyre.

Partout encore s’imprimait le sceau
Des grands malheurs, des récentes menaces.
Et j’ai aperçu ma ville à travers
L’arc-en-ciel des larmes dernières.


Anna Akhmatova, 1946. Traduit du russe par Jean-Louis Backès.
In Requiem, Poème sans héros et autres poèmes. Poésie/Gallimard, 2007.



jeudi 20 juillet 2017

> Le poème du jeudi (#10)




Une chose est morte. Je ne me souviens pas
du nom étrange qu’elle avait.
Mais qu’importe à vrai dire.
Je n’ai pas ri assez de ces drôleries-là !

Cette nuit, je vais tout droit, les yeux
nouveaux,
une âme claire aux poings fermés.

Eh bien ! Sages, qu’un soir a fait
enfants : dansons, dansons !



Ariel Spiegler
C’est pourquoi les jeunes filles t’aiment, Éditions de Corlevour, 2017.