samedi 12 mars 2011

> Marie NDiaye : le linge sale

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Une fille qui vient rendre visite à ses parents longtemps après son suicide. Un instituteur, encore sous l’emprise délétère des siens, qui viole ses élèves et finit par disparaître comme disparaissent les anges. Un fils hanté par la voix d’outre-tombe de ses parents biologiques qui l’incitent à assassiner ceux qui l’ont adopté. Deux couples d’amis qui partagent et se cachent quelques vieux secrets où l’infécondité côtoie l’adultère. Voici les principaux personnages de la dernière pièce de Marie NDiaye, Les grandes personnes, en librairie depuis le 17 février. C’est dire là l’essentiel et c’est pourtant en dire peu, parce qu’il y a la langue de Marie Ndiaye. La façon dont sa phrase, âpre et soutenue, faussement classique, nous introduit dans un univers à la fois subtilement désaccordé, mais qui brasse pourtant les sucs les plus noirs du réel. On retrouve plusieurs des thèmes et démons qui lui sont chers, au premier rang desquels la famille, qui prend si souvent dans ses textes l’allure d’un étau intérieur, d’une bombe à retardement ou d’un lieu d’expérimentations sur la déshérence humaine. Certes le propos, toujours un peu décalé, n’est jamais directement psychologique ou sociologique et l’exercice sarcastique, fréquent dans cette pièce, garde toujours un arrière-goût d’étrangeté. Mais derrière ces dialogues légèrement dissonants, les ronces auxquelles on s’égratigne sont pourtant bien de chez nous.


Rudi et Eva ont eu une fille, une fille qui s’est éloignée d’eux et s’est donné la mort. Mais cette fille revient à présent les visiter et ils s’en confient à Isabelle et George, un couple d’amis de jeunesse. Isabelle ne leur cache pas qu’elle trouve ce drame enviable…

«J’aimerais moi aussi avoir une fille qui nous aurait quittés remplie de haine, une fille perdue pour nous et dont l’absence, durant de longues années nous aurait attristés, et puis qui reviendrait soudain nous hanter, sans qu’on sache si elle est vraiment là, si elle vit ou pas, ah oui, cela me plairait, c’est dommage.»

C’est qu’Isabelle n’a eu qu’un seul et unique fils, un fils dont son mari a souhaité se contenter pensant ainsi arracher plus facilement le foyer à sa «condition de pauvres jeunes gens coincés dans leur quartier navrant». Pourtant, ils n’ont pas vraiment échappé à leur médiocre condition, alors que Rudi et Eva, qui ont élevé deux enfants (leur fille et un fils adoptif), ont connu une ascension sociale exemplaire. Mais la machine se renverse encore car cette réussite, Rudi et Eva ne la goûtent guère. Ils semblent plutôt l’avoir payée de l’abandon de leurs enfants qui les ont condamnés à une existence de solitude et d’effroi, alors que le fils de George et d’Isabelle ne s’est quant à lui jamais séparé de ses parents. De la situation asymétrique des deux couples, Marie NDiaye tire d’entrée de jeu un miel vénéneux. L’amitié des quatre personnages est émaillée d’envies, de frustrations, de jalousies, de sourds reproches et ne semble survivre que grâce à un lot de souvenirs communs insipides et cruels qui les renvoient à une jeunesse partagée «dans la cité». Il n’y a pourtant aucun affrontement, aucun règlement de compte. Les paroles les plus violentes peuvent s’échanger sans que cela suscite aucune des réactions psychologiques que l’on serait en droit d’attendre dans la «vraie vie».

Le fils et la fille de Rudi et Eva, ombres semi-fantomatiques revenues hanter le bercail, se retrouvent quant à eux dans la pénombre de l’escalier qui mène à l’appartement familial. Leurs «retrouvailles» sont aussi l’occasion d’évoquer un passé trouble, de revenir sur les motifs respectifs qui les ont poussés à abandonner «les parents». La fille reconnaît avoir voulu les punir pour leur amour excessif :

«As-tu éprouvé, toi aussi, que l’amour de nos parents te garrottait et qu’il fallait les faire expier des espoirs qu’ils plaçaient en nous et des excès de tendresse dont ils nous accablaient et des objets qu’ils nous offraient ?»

Mais ce qui l’a poussée à partir et finalement à se donner la mort relève d’un mal plus profond, d’une sombre intuition, d’une blessure mystérieuse enfouie au plus profond d’elle-même.

«Malgré la joie, malgré l’amour, malgré l’abondance, l’excès de tout… Il y avait quelque chose de déplacé, de malvenu, quelque chose qui n’aurait jamais dû être et qui vivait, qui était là, en ma personne. Une faute avait été commise et s’épanouissait et ce n’était pas bien. Il fallait que quelqu’un soit puni et il m’a semblé que ce devait être moi.»

Ce malaise radical et confus, apparemment sans objet, s’éclairera pourtant dans les dernières scènes de la pièce.

Quant au fils, c’est à un autre type de combat intérieur qu’il a dû faire face :

«Oui, c’est à l’adolescence que j’ai commencé à les sentir se tortiller en moi, comme s’ils étaient soudain devenus trop gros pour ma poitrine, tous les deux, le père et la mère qui m’avaient mis au monde, et puis ils ses sont mis à parler.»

Les parents décédés ont alors pris la parole pour réclamer à titre de vengeance, de la main de leur orphelin, la mort du couple adoptant. Hanté en permanence par cet appel au crime, le fils a dû fuir pour protéger ceux qui l’avaient recueilli, pour ne pas risquer de se soumettre à l’injonction des fantômes qui l’habitaient. Des fantômes qui ont droit, au même titre que la fille revenante, au statut de personnage. Il sont «ceux qui logent dans la poitrine du fils» et vont faire à nouveau entendre leurs exigences criminelles, tel un chœur menaçant et obsédant. Cette voix intérieure sera bientôt entendue par d’autres, par la fille d’abord, puis par Eva et Rudi. Les morts et les vivants peuvent dialoguer et quelques réconciliations douces-amères finiront tant bien que mal par prendre forme. Dans la dernière scène, un échange attendri où pointe une ironie acide s’instaure entre les parents adoptants et «ceux qui logent dans la poitrine du fils». Une sorte de complicité trans-mortem... Les fantômes se souviennent des premières heures de vie de leur enfant :

«Quand il est né, deux petites dents lui avaient déjà poussé. Il n’a pas crié, il était heureux de voir le jour.»

Eva se souvient à son tour de ce fils devenu le sien, elle le revoit à l’âge où il confectionnait des pâtisseries... Rudi évoque le brave petit garçon qui faisait ses devoirs sans qu’il y ait jamais rien redire, le bon fils toujours plein d’attentions…

«Une fois, pour mon anniversaire, il m’a récité un poème qu’il avait composé lui-même. Mon bon petit papa, c’était le titre.»




Mais la figure la plus terrible de la pièce reste peut-être celle du fils de George et Isabelle, Lulu, qui se fait appeler «le maître» car il est instituteur… Son histoire s’entremêle à celle des autres « enfants » et en dessine une sorte de figure inversée. Le maître  est englué dans une relation de pathétique dépendance à ses géniteurs, qui lui vouent en retour une adoration aveugle et désastreuse :

«Je m’essuie soigneusement, comme maman me l’a enseigné, et jamais je n’utilise le papier parfumé qui est obscène car on ne doit pas mêler la violette à l’odeur du caca, de même qu’on ne verse pas de sang dans le lait crémeux ni de graisse animale dans l’eau claire. Je traite mon corps comme un bien inestimable »

De ce bien inestimable, comme du pouvoir que lui confèrent ses fonctions, le maître use et abuse en violant régulièrement ses élèves. Prenant parfois conscience des excès auxquels le conduisent ses pulsions, il réclame le secours de ses parents, qui ne l’entendent pas…

« Le maître : Papa, ai-je le droit de violer mes élèves de huit ans ?
George : Voilà que tu recommences. Il est temps que tu t’en ailles. Rentre dîner chez toi.
Isabelle : Ne reviens pas avant de t’être rincé la bouche de toutes ces saloperies »

Déni, aveuglement, écoute impossible…On pense à cette scène bouleversante de Happiness, le film de Todd Solondz, dans laquelle le psychiatre pédophile qu’incarne Gerry Becker tente de se confier à sa femme et lui murmure d’une voix nouée par l’angoisse : «Je suis malade». Confidence à laquelle elle répond, dans un demi-sommeil, en lui suggérant de prendre de l’aspirine…

Mais Marie NDiaye va plus loin et met en scène d’une manière radicale le déni collectif qui entoure les agissements du maître. Au cours d’une réunion de parents d’élèves où sont d’abord évoquées les affaires courantes de l’école, une mère se plaint que son fils a été violé à plusieurs reprises par l’instituteur. La femme, nouvellement arrivée, est immédiatement accusée de colporter des rumeurs malveillantes à l’encontre de Lulu, enfant du pays et pédagogue remarquable. L’aversion qu’elle suscite se développe rapidement et, dans un crescendo subtil, l’assemblée des parents finit par reconnaître le viol de leurs enfants comme une acte admissible et par exclure la mère de l’enfant.

«Nous pouvions bien, madame, considérer que de telles fantaisies ne sont pas si graves, tant qu’on s’abstient de les évoquer par des mots affreux. N’est-il pas plus important pour un enfant de savoir bien lire et bien compter et bien raisonner ? Plus important que de garder son petit corps intact ?»

Difficile de ne pas voir dans cette scène grinçante une forme de résurgence de la triste affaire dont Jean-Yves Cendrey avait fait le récit minutieux dans Les jouets vivants. L’histoire d'un instituteur pédophile soumis aux feux croisés de divers témoignages d’enfants et que seule la détermination isolée du compagnon de Marie NDiaye avait fini par pousser devant les tribunaux, qui reconnurent les faits et le condamnèrent lourdement. Une «histoire vraie» qui surprend plus encore par ce que l’on y découvre en matière de dénégation institutionnelle et par les conséquences qu’elle eut pour les deux écrivains. Même après la condamnation du prévenu, il leur fut reproché d’avoir sali l’image du village, et, menacés et mis en quarantaine par ses habitants, ils avaient fini par déménager… Cas exemplaire où la réalité excède la fiction la plus sombre…

Le maître sera directement confronté à la mère de sa victime, qui s’expliquera très calmement des raisons qui la poussent à l’appréhender :

«Il nous est apparu, à mon mari, cet homme pacifique, et à moi qui suis une femme bénigne, que c’était là un très grand crime, dont la gravité nous a même donné une sorte de vertige.»

Mais le maître ne semble concevoir de grand crime que dans les mots qui disent le crime. La criminelle est donc cette mère étrangère qui vient poser des mots sur ce qui aurait dû rester dans le non-dit et donc le non-existant.

«Ce qu’il s’est passé entre lui et moi, tant que ce n’est pas révélé demeure brumeux et flottant comme si nous savions avoir fait par quelque miracle le même rêve».

Refusant de jouer le jeu du pardon et de la contrition, le maître préférera prendre son envol aux trois quarts de la pièce, se transformer en oiseau, suivant ainsi la voie d’une métamorphose que l’on retrouve souvent dans l’œuvre de Marie NDiaye (La sorcière, Trois femmes puissantes). Il prend alors congé de la mère sur une tirade aux accents prophétiques :

«Et vous songerez alors aux jours heureux où rien encore n’avait été dit, où vous pouviez tranquillement par une chaude journée regarder le ciel au-dessus de vous sans craindre de le voir soudain assombri par la forme lourde du maître qui a pris son envol et parcouru des affreuses criailleries, du maître qu’aura déserté tout langage humain – et vous songerez aux jours bénis où les enfants n’osaient se plaindre de rien, car le cœur du maître là-haut sera libre tandis que la nostalgie et la mauvaise conscience rongeront le vôtre».

A travers ce chassé-croisé de destins défaillants et de portraits au vitriol où s’entrecroisent les voix des morts et des vivants, Marie NDiaye signe ici, dans ce style qu’elle travaille au corps de livre en livre, une pièce féroce et percutante aux accents de comédie familiale dévoyée et de tragédie grecque.

Les grandes personnes est actuellement représenté au Théâtre de la colline dans une mise en scène de Christophe Perton.













Marie NDiaye, Les grandes personnes. Gallimard. 2011.

Images : 1) Linge (source) / 3) Ange (source) / Marie NDiaye (source)

vendredi 25 février 2011

> Les dernières solitudes de Mingarelli




















A chaque nouveau livre, Hubert Mingarelli nous revient avec cette même brise faussement légère, avec cette même candeur désespérée cueillie au ras des choses. Il y a beaucoup de douceur et de patience, beaucoup d’humilité, dans sa façon de dire ce qu’il y a de plus terrible : la solitude, la peur, la faim, la guerre ; ou au contraire quelques espérances ténues qui tiennent toutes dans une main d’homme. Chez lui, ni la douleur ni le bonheur (lorsqu’il est brièvement entraperçu) ne se donnent en spectacle, et l’écriture, souvent descriptive, factuelle et pourtant toujours à fleur de peau, arpente par petites touches le fond sombre du réel. La lettre de Buenos Aires, son dernier recueil de nouvelles, paru aux éditions Buchet / Chastel, ne déroge pas à la règle. On y découvre dix nouvelles histoires d’hommes en errance. Encore une fois, la mer n’est jamais bien loin et l’on retrouve l’univers exclusivement masculin qui lui est propre. Un univers qui ne ressemble pourtant à aucun du genre tant ses hommes à lui avancent le cœur à nu. On se laisse alors une fois de plus conduire tranquillement vers ces « gens de peu », froissés, blessés, brisés ou parfois furtivement touchés par la grâce, et auxquels Mingarelli prête avec force et pudeur une voix et une texture si singulières dans le paysage de la littérature française actuelle.




Un homme qui a trouvé refuge dans une cabane près de la plage trompe sa solitude grâce à la compagnie d’une «souris mélancolique»…

«Je n’ai personne à qui parler ici, si bien que je parle à la souris. Je ne lui dis rien d’extraordinaire. Il m’arrive de faire durer ma vaisselle, ou même, lorsqu’elle est finie, de laisser couler l’eau. Ainsi elle ne retourne pas tout de suite à l’intérieur du tas de bois. Je reste debout devant l’évier et je continue à lui parler»

Pourquoi est-il là ? Qu’a-t-il fui ? Qu’a-t-il vécu ? Nous ne le saurons pas. On sait seulement qu’il a eu faim dans sa vie et que c’est là la seule chose qu’il n’a pu effacer de sa mémoire.

«La rage et le désespoir, le froid et le chagrin ont un jour frappé à ma porte et je les ai presque oubliés, mais pas la faim».

On sait seulement que la nuit, il a peur, lorsqu’il entend le ressac, le vent et les battements de son cœur et qu’il voudrait «le dire à quelqu’un». Des souris, des hommes, des hommes qui ne sont parfois guère plus que des souris traquées…Un jour, depuis le toit de sa maison, il assiste à une scène étrange. Deux hommes atteignent la plage, pris en chasse et bientôt rattrapés par une dizaine de poursuivants. L’un des deux hommes s’enfonce vers la mer et nage vers le large. Le second reste agenouillé sur la plage, en attendant que les choses se passent…

Deux randonneurs, un adulte et un adolescent, peut-être un père et son fils. Le père essaie d’enseigner à son fils la beauté des choses. Il le voudrait sensible aux crêtes rougeoyantes des montagnes, et à ce qui l’entoure. L’enfant semble mutique et quelque peu insensible à tout cela. Mais la beauté des choses a ses revers. Dans le refuge où il s’abrite, le père tombe sur un livre oublié et poussiéreux, une vieille histoire de la Pologne. Feuilletant le bouquin, il est saisi par la photographie d’un enfant à peine plus vieux que le sien. Un enfant aux yeux terrifiés, installé sur une potence et au cou duquel un bourreau nazi passe la corde.

Scène muette entre deux amis assis sur un pont, des adolescents probablement. Ils sont côte à côte, leurs jambes se touchent et ils regardent couler la rivière. C’est l’hiver, la neige a recouvert la forêt, les arbres semblent de givre. Cette scène, Guido et le narrateur l’ont vécu bien des fois, en d’autres saisons. Guido, c’était l’ami admiré : «Il possédait tout ce que je n’avais pas, le courage et le don de parler en vous regardant dans les yeux». Mais aujourd’hui ils se taisent et la scène est bien différente car Guido vient de perdre sa mère. C’est le narrateur qui se souvient d’une scène où elle était apparue, dans un halo discret de prévenance :

«C’est alors que Guido avait l’espace d’un instant cessé d’être un dur. Il avait soudain cessé de me parler, et moi, ne comprenant pas pourquoi et me tournant vers lui, j’avais vu où il portait son regard».

Le narrateur voudrait s’enfuir, ce deuil muet et inconcevable a brisé quelque chose:

«J’ai baissé la tête et j’ai fermé les yeux, comme si, en le faisant disparaître, je ne pouvais plus attraper son chagrin».

Un homme demande à prendre la parole au cours d’un procès. Il a quelque chose de très important à dire, quelque chose qu’il n’a jamais confié et qui, visiblement, pourrait changer le cours des événements. Le président du tribunal, sourcilleux quant aux procédures, lui refuse la parole car «ce n’est pas le moment». Le vieil homme insiste mais on ne le laisse pas parler. Alors, il s’en va et ne reviendra plus. De ce procès et de ces enjeux nous n’apprendrons rien de plus, mais on comprend pourtant que le témoignage du vieil homme aurait pu être décisif, peut-être sauver quelqu’un. Sur le chemin du retour, dans le bus, le vieil homme ramasse une plume, une très petite plume d’oiseau qui se trouve sur le siège attenant au sien. Ce vieil homme ramasse chaque semaine une dizaine de plumes et, au cours des années, il en a accumulé des centaines. Des plumes qui lui rappellent quel est le poids d’un homme.

Au cours d’une escale à Port-au-Prince, les hommes d’équipage d’un navire de la marine se voient consignés à bord en raison d’un crime commis sur le quai devant eux dans la foule anonyme des mendiants, des vendeurs et des filles. Le cadavre demeure longtemps seul sur le quai, jusqu’à ce qu’un inconnu qui se déplace à pied nu vienne lui soutirer ses chaussures et qu’une femme, enfin, vienne s’asseoir près de lui pour le veiller.

Un homme affamé et frigorifié –on devine un soldat revenant d’une quelconque guerre - trouve refuge dans un hangar où un autre homme, après un temps d’hésitation, accepte de partager avec lui sa maigre pitance et son abri pour dormir. Cet hôte va rentrer chez lui et explique brièvement à son « invité » ce qu’il souhaiterait plus que tout :

«je ne veux pas rentrer chez moi avec tout ça à l’intérieur. Je voudrais m’en délester un peu avant d’arriver. Tu vois, pleurer un bon coup. Mais je n’y arrive pas.».

Durant cette nuit de fortune, partagée sous la paille, l’homme va pleurer dans son sommeil. L’autre n’ose pas le réveiller et se promet de lui faire savoir dès le lendemain qu’il s’est bien déchargé d’un fardeau dans ses songes. Mais à son réveil, il fait déjà jour, et le «pleureur» est parti.



Dans les histoires de Mingarelli, on a oublié le nom des guerres, le nom des lieux (Port-au-Prince et Buenos Aires font ici figures d’exception). Quelques prénoms circulent mais on ne sait plus pourquoi les hommes sont ce qu’ils sont, pourquoi ils ont pris la mer ou sont descendus des bateaux, on ne sait plus pourquoi ils sont seuls. Mingarelli fait de l’universel à coup de hache, en délestant ses personnages de ce qui aurait pu être leur histoire de vie, de leur environnement, du nom de ceux qu’ils ont aimé ou perdu, du chiffre clair de leurs souffrances. Ils les renvoient au pot commun d’un vague et profond malheur humain. Il peuple ses nouvelles de soldats que la guerre tout autant que l’espoir ont désertés, de solitaires dont on ne connaît jamais le passé, d’enfants traversés de douleurs banales et innommables.

Les deux dernières histoires de ce recueil, deux récits d'une quarantaine de pages, pèsent d’un poids particulier dans le livre. Dans «Pas d’hommes, pas d’ours», un homme qui vient de terminer son engagement dans la marine marchande, s’enfonce dans la forêt avec un fusil et quelques vêtements neufs, «fuyant les hommes et l’océan le cœur léger». Mais cette légèreté de cœur est toute relative. Il vit, puis survit, au milieu d’une nature sauvage dont il fait son pain quotidien, prenant maintes précautions pour se protéger au mieux de ce qu’il redoute le plus : l’attaque d’un ours. Ses pas le mèneront sur le seuil d’une maison de fortune, celle d’une veuve et de ses deux filles. Devant ce bonheur simple, cette option à portée de la main, une tentation jamais dite se profile. Il pourrait s’arrêter là, poser ici ses valises. Mais il repart. Animé de ce qui pourrait être un vague regret, il reviendra sur ses pas pour retrouver une cabane vide. Quittant la forêt, il n’offrira au garde-chasse qu’une vague formule, «pas d’homme pas d’ours», aussi vraie que fausse, qui rend compte de son séjour en forêt sans évoquer la famille rencontrée.

«La lettre de Buenos Aires», la nouvelle éponyme du recueil, est d’une facture particulière. Ce n’est plus un fragment de vie, un souvenir, un instant qui nous est livré, mais l’histoire complète d’un ratage.Un homme a un jour abandonné son fils pour émigrer en Argentine. Il a travaillé longtemps dans une scierie pour un homme nommé José Moncada. Mais il ne s’est jamais posé intérieurement, se jurant toujours de rejoindre le fils resté en Europe. Il a écrit une lettre à ce fils, une lettre jamais envoyée et qu’il s’était promis de réécrire. Et puis José Moncada est mort. L’homme a décidé de rentrer en Europe, d’aller retrouver son fils. Après avoir longtemps erré dans la zone portuaire, épuisé ses dernières provisions, il s’est embarqué clandestinement à bord d’un navire espagnol. Le voyage a duré longtemps. Découvert, il a tant bien que mal réussi à poursuivre le voyage avant d’être débarqué sur un quai d’Europe. C’est là que nous le trouvons, au début de la nouvelle. L’homme perd la tête, il est à bout de force et il va mourir. Croisant un enfant qu’il prend pour son fils (peut-être parce qu’il sait qu’il est le dernier qu’il verra), il lui fait le récit de l’histoire que nous lisons, il lui livre, chancelant sur le trottoir, le contenu de cette lettre jamais transmise. Il fallait sans doute tout le talent, toute la poésie de Mingarelli pour parvenir à faire surgir de ce cadre pathétique une nouvelle aussi remarquable que «La lettre de Buenos Aires». Les pauvres vies ont leur lumière, on le sait depuis Un cœur simple de Flaubert et les Vies minuscules de Michon. Mais Mingarelli ne rachète rien par le style. Ses mots continuent de coller à l’indigence des choses et des situations :

«Je voulais voir des choses et connaître la vie, et voilà tout ce qui m’arrive. On trouve quelque chose de bon et on vous le retire, ça s’envole comme ça. Tu parles d’une injustice. Je n’en connais pas de pire».

Histoires d’hommes donc, mais d’hommes qui se touchent, se prennent dans les bras, et font de l’amitié, centrale dans l’œuvre de Mingarelli, leur tout dernier refuge. Des hommes que la violence du monde n’a pas oubliés alors que la leur s’est muée en une fragile tension, et qui tous pourraient reprendre à leur compte la fameuse mise en garde que l'on prête à Henri Calet : «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes». Les femmes, quant à elles, brillent par leur absence écrasante : ce sont les mères lointaines et muettes des Hommes sans mère égarés dans un bordel d’Amérique centrale ; la statuette fétichisée que l’on se repasse dans Quatre soldats (le roman le plus éblouissant de Mingarelli) ; ce sont encore, dans ces dernières nouvelles, les filles manquées de Port-au-Prince ou la femme disparue de «Pas d’homme, pas d’ours». Pourtant, rien n’est jamais trop appuyé et le pathos ne fait pas partie de la recette. Tant et si bien que l’humanité des textes de Mingarelli, ici encore, vibre toujours d’une sobre justesse. Et La lettre de Buenos Aires nous confirme que cette « voix mineure » est bien celle d’un grand écrivain.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Hubert Mingarelli, La lettre de Buenos Aires. Buchet Chastel. 2011.
 
 
Images : 1) Epave (source) / 3) Forêt (source) / 4) Homme seul en forêt (source).

dimanche 20 février 2011

> Un olivier dans l'oreille




















L’histoire se passe aujourd’hui en Israël. Un père de famille en surpoids, suite à maints régimes aussi inefficaces que contraignants, se soumet à une ultime prescription diététique : une alimentation exclusivement constituée d’olives. Après avoir failli s’étrangler avec un noyau, il devient soudain le terreau d’une germination inattendue : un olivier prend racine dans son oreille et commence à y grandir. Phénomène a priori aussi inexplicable que le Big Bang lui-même, cette troublante poussée auriculaire soulève  bien des questions qui conduiront même l’infortuné papa et sa famille jusque dans les territoires occupés, de l’autre côté d’une frontière qui semble avant tout inscrite dans les mentalités.

Bienvenu dans Little Big Bang, le second roman de Benny Barbash, dont la traduction est récemment parue aux éditions Zulma. Comme dans son premier récit, My First Sony, qui avait créé la surprise sur la scène littéraire israélienne aussi bien qu’en France, le narrateur est un enfant. Et l’on retrouve dans son regard ce cocktail détonnant de naïveté et d’ironie par lequel l’écrivain parvient, ici encore, à brosser une irrésistible satire de sa société. Une satire qui glisse cette fois sur le terrain de la fable et tisse une allégorie drôle et corrosive dont la morale reste à méditer.


 

 
Le sens de l’autodérision communautaire n’est certainement pas une vertu qui fait défaut à Benny Barbash. Il concentre au cœur d’une famille d’aujourd’hui toutes les peurs, les névroses et les préjugés qu’il semble pouvoir glaner autour de lui, pépites amères et cocasses dont il avait déjà parsemé son premier roman. Tout y passe. De la Shoah à la menace nucléaire iranienne, de l’angoisse du terrorisme aux représentations du monde arabe, l’écrivain n’épargne rien à ses personnages. La première génération est prioritairement incarnée par le grand-père paternel et la grand-mère maternelle qui se querellent à tout bout de champ et développent sur le monde qui les entoure, le présent et le passé de la communauté juive, des visions aussi radicales que contradictoires. Lui est un astrophysicien d’esprit scientifique et positiviste ; elle, s’appuyant notamment sur son passé de rescapée de la Shoah, défend au contraire avec ferveur l’existence des miracles. Les querelles vont bon train et lorsque la grand-mère trouve que ce beau parleur a bon dos de mettre en avant des raisonnements logiques au sujet du génocide (dont l’un d’entre eux consiste à lui demander comment il se fait, qu’en guise de miracle, six millions d’être humains aient pu périr) alors que lui «était ici» et n’a pas connu la déportation, l’aïeul ne renonce jamais à ses convictions profondes : «Là où prévalent les lois de la physique, il n’existe aucun miracle, seulement des faits».

La seconde génération, celle des parents, semble avant tout travaillée par une mémoire qui lui échappe et alimente une vogue de la thérapie collective dont les enjeux apparaissent parfois, sous la plume de Benny Barbash, comme imposés de l’extérieur :
«Les psychologues expliquèrent aux participants que leurs vies étaient entièrement fichues, même s’ils ne s’en rendaient pas compte, et qu’ils étaient tous tristes et déprimés quand bien même ils se croyaient heureux, car la souffrance de leurs rescapés de parents leur rongeait le cerveau.»

Sujets sensibles s’il en est*, que Benny Barbash fait néanmoins le choix d’aborder avec distance et une certaine dose de dérision. Lorsque le père invite sa mère à évoquer ses souvenirs de déportation, ils finissent par sangloter dans les bras l’un de l’autre, «[…] alors que durant toute son enfance elle ne l’avait jamais touché. A l’exception des sévères raclées qu’elle lui avait administrées». Expérience aux résultats impressionnants qui va être également conduite du côté de la lignée maternelle : «Sauf que dans notre cas, personne ne versa une larme ni ne s’embrassa. Les participants de notre atelier familial ne discutèrent pas toujours très poliment, et de temps à autre les rescapés se faisaient copieusement engueuler par les non-rescapés et inversement.»

Le raccord avec le présent se fera pourtant, au cours de ces discussions, mais de manière houleuse. Refusant d’accorder une quelconque vertu pédagogique au récit éventuel de son vécu concentrationnaire, la grand-mère maternelle argue que les événements de la Shoah ne sauraient se reproduire car ils appartiennent à une époque révolue où les Juifs ne possédaient pas encore d’Etat qui pût les protéger et où ils étaient détestés. Ce à quoi le grand-père paternel rétorque qu’il ne constate pas que l’on se soit «entiché» d’eux depuis, et que la concentration de tant de Juifs sur un même territoire constitue plus un risque qu’une sécurité. Les efforts déployés durant la Seconde Guerre Mondiale pour mettre la main sur les Juifs des quatre coins d’Europe seraient aujourd’hui largement facilités :

«Ce genre de problème n’existe plus de nos jours, car nous sommes tous plus ou moins rassemblés au sein d’un camp de concentration de taille moyenne, bordé d’un côté par un mur géant, sorte de poignard divisant en deux le cœur du pays, et de l’autre par la mer. Sans parler de la bombe nucléaire qu’Ahmadinejad nous enverra sur la tête. Tout le pays sera transformé d’un coup en un immense four crématoire avec des températures que la société Topf et Fils, conceptrice des fours crématoires d’Auschwitz, n’avait jamais espéré atteindre dans ses rêves les plus fous.»

Benny Barbash entre avec un humour irrévérencieux au cœur des questions les plus graves et agite avec fracas les fantômes du passé. Mais ce sont aussi les aberrations politiques, les craintes de chacun et les discours paranoïaques, que brasse la prose sarcastique de l’écrivain. Autant de sujets ressassés en permanence par des médias qui, dans Little Big Bang, apparaissent comme une source d’alimentation permanente  des peurs et des clichés. Peut-être n’est-ce pas gratuitement que la parole de ce récit est portée par un enfant, symbole d’une troisième génération par laquelle seule pourrait peut-être émerger une vision nouvelle et distanciée de la sociéte.




 
Mais ces préambules se recentrent bientôt sur l’histoire singulière du père. Complexé par un embonpoint que sa famille et en premier lieu sa femme semblent pourtant accepter, celui-ci se lance sur la voie sans fin des régimes miracles généralement consignés dans des ouvrages au titre accrocheur dont Benny Barbash réinvente pour nous une liste savoureuse : Comment maigrir en mangeant de tout, Comment grossir en restant mince, Comment perdre un kilo par heure… Après diverses rechutes, le père obèse adoptera finalement, sur les conseils avisés d’un dernier marchand de sommeil, une alimentation exclusivement composée d’olives. Cette étape va marquer pour lui le début de souffrances plus vives que celles occasionnées par l’excès de poids. Au lendemain d’un repas au cours duquel il a manqué s’étouffer avec un noyau, sa femme remarque qu' «une sorte de mèche» dépasse de son oreille. La mèche gagne en taille, se fait bientôt plus visible et force est de constater qu’un minuscule olivier a pris pied dans l’oreille paternelle.
«Maman se tut un long moment, en réfléchissant à la formulation la plus délicate possible et finit par dire : "tu as remarqué qu’un olivier sort de ton oreille ?"»

Passé le désappointement, le père se soumet à diverses auscultations, observations et analyses qui n’aboutissent à aucune forme d’explication rationnelle ni à aucune perspective de solution. La grand-mère a bien entendu parler d’ «influence génétique par solution ou suggestion» mais on n’a beau rechercher quelques porteurs de tares généalogiques, rien ne s’apparente à ce phénomène. Le grand-père se trouve quant à lui embarrassé, le cas à traiter lui semblant relever de disciplines aussi éloignées que l’agriculture et l’oncologie… Le père n'aa pas plus de chances avec les médecins. Quand il va consulter le docteur Irena Overman, celle-ci se trouve agacée de ne pas être décemment en mesure de lui diagnostiquer une grippe :

«"Mais quel est votre problème ?" s’impatienta le médecin, qui depuis le matin avait déjà persuadé dix-sept patients qu’ils étaient atteints de la grippe. Elle-même était convaincue que les douze suivants, qui attendaient à l’extérieur, en souffraient également. Elle n’avait vraiment pas besoin d’un enquiquineur qui déboulait en plein milieu, perturbant le beau rythme de consultation qu’elle maintenait depuis le début de la journée grâce à un diagnostic imparable.»

Un ORL localisera bien les racines de l’arbre dans le palais du patient mais s’avouera démuni pour traiter son cas. Le pauvre homme passe ainsi entre les mains de nombreux spécialistes mais ni la médecine conventionnelle ni la médecine alternative ne semblent pouvoir venir à bout de ses peines. Un neurologue arabe finit par l’orienter vers son oncle, Husseini Abu Rudjum, qui n’est pas un médecin, mais le plus grand spécialiste de la culture des oliviers…

Ce passage en «territoire ennemi» est d’abord digne de certains épisodes de Tintin au Congo et Benny Barbash s’en donne à cœur joie en nous présentant tout un échantillon des stéréotypes que la petite famille a emporté dans sa besace. Mais le moment crucial de ce récit drôle est mordant est sans conteste l’échange qui s’ensuit avec le cultivateur arabe, qui a connu plusieurs cas semblables à celui dont souffre l’homme qu’il a devant lui et en a tiré quelques leçons de sagesse.

«L’olivier est un arbre têtu, qui s’agrippe à la moindre crevasse. On peut à la rigueur en venir à bout lorsqu’il est en terre, mais lorsqu’il monte à la tête de quelqu’un, le problème devient insoluble.»

Il ne reste dès lors plus qu’à composer avec cet arbre indéracinable car s’efforcer de s’en débarrasser revient à s’exposer à des issues plus redoutables que Abu Rujum expose au papa médusé…

Ce n’est pourtant pas la voie que ce dernier suivra et la fin du roman lui réserve encore quelques désagréments. Au cours d’une cérémonie de plantations d’arbres dans une zone militaire qu’un groupe de militants orthodoxes veulent rattacher ainsi à la terre sainte d’Israël, le «père à l’olivier» aura la mauvaise idée de s’assoupir, oreille contre terre et d’y prendre définitivement racine…

Benny Barbash manie avec verve différents registres. Il mêle les épices de l’humour juif à des effets qui relèvent de la comédie de mœurs (on pense notamment aux échanges et querelles entre le père et son épouse) mais déploie surtout une inventivité tout à la fois burlesque et philosophique. L’olivier, symbole d’une paix que l’histoire du Moyen Orient a rendu ironique, est aussi la ressource partagée des Palestiniens et des Israéliens. Elle fait par ailleurs souvent, sur ces territoires, l’objet de gestes dont la portée est politique : on pense bien sûr aux oliviers plantés par les colons mais aussi aux champs d’oliviers palestiniens incendiés par les groupes d’autodéfense. Derrière cette satire aux allures de conte, son discours critique à l’encontre de la politique expansionniste d’Israël ne fait pas de doute. Mais c’est plus largement le rêve d’une cohabitation réussie qui donne à ce roman cocasse et savoureux toute sa hauteur et sa résonance. La morale, s’il en est une, se résume à ces quelques mots simples qu’Abu Rujum veut faire entendre à son interlocuteur :

«Apprendre à vivre avec l’arbre, exactement comme l’arbre apprend à vivre avec vous.»

* Voir notamment, sur la question de la mémoire de la Shoah chez les enfants de la deuxième et troisième génération, les ouvrages de Marianne Rubinstein : Tout le monde n'a pas la chance d'être orphelin et Maintenant c'est du passé.




 
 
 
 
 
 
 
Benny Barbash, Little Big Bang. Zulma. 2011.
 
 
Images : 1) Colonie en Cisjordanie (source) / 3) Culture de l'olive en Palestine (source) / 4) Olives incendiées, Palestine (source)

dimanche 13 février 2011

> L'homme de trop - Thierry Aué


















L’homme de trop regroupe quarante-cinq textes de Thierry Aué, connu d’abord pour son travail photographique et notamment ses explorations d’espaces urbains. Ces textes vont du plus court au plus long, un peu à la manière d’une boule de neige oulipienne. Chaque nouveau fragment s’étoffe de quelques phrases pour composer un ensemble cheminant ainsi de la brève notation jusqu’à la très belle nouvelle de sept pages qui porte le titre du recueil. Une jolie gamme de « textes courts », publiée en 2010 par les éditions La dernière goutte, dont la sûreté de goût n’est plus à démontrer depuis la parution de romans tels que l’Affabulateur de Jakob Wassermann ou les Enfants disparaissent de Gabriel Bañez*, qui ont suscité un enthousisasme sans réserve chez plus d’un lecteur exigent. Qu’ils soient drôles ou dérangeants, obsessionnels ou nostalgiques, les visions et les micro-récits de Thierry Aué s’inscrivent d’une manière personnelle dans le sillage de Richard Brautigan, et posent sur le réel un regard tout à la fois vif, ludique et douloureux.





Eclats de quotidien, pensées brèves ou manières de souvenirs, les premiers textes de ce recueil, minimalistes à souhait, font figure d’incidences mais donnent déjà une mesure et un poids particuliers au monde :

«C’était une journée si miraculeusement belle que, de peur de la gâcher, il s’efforça de la vivre comme une journée ordinaire»

«Il lui arrivait de plus en plus fréquemment de sortir son vieux passeport afin de contempler la petite reproduction de lui-même souriant sans raison, comme un enfant, et pour l’éternité.»

On découvre également un homme qui, redoutant d’affronter son adversaire en duel, se tire une balle dans la tête avec l’arme que lui remet son témoin (idée reprise, hommage ou hasard, d’une nouvelle de Maupassant).

Plus loin, il y a cette institutrice qui formule une consigne à ses élèves : «Maintenant, on doit lire dans sa tête». Après quelques efforts, prenant la consigne très au sérieux et soucieux de ne pas déplaire à leur maîtresse, les enfants « commencèrent à lire dans la tête de l’institutrice ».

Dans Dialectique, un individu absolument indifférent aux animaux, s’étonne de ce que ceux-ci décèlent immédiatement cette absence de sensibilité à leur égard et le paient en retour d’une même indifférence… «au point qu’il sentit bientôt naître en lui, à cause de cela, un respect profond à leur égard, un respect bien supérieur à celui qu’il n’avait jamais réussi à éprouver pour ses semblables».

Dans Post mortem, un homme n’ayant jamais quitté son village, effectue à l’issue d’une vie passée à labourer son champ, «le plus long voyage motorisé de toute sa sédentaire existence» lorsque le corbillard le transporte à quatre kilomètre de chez lui jusqu’au «nouveau cimetière paysan» où il doit être enterré.

Dans Bon appétit, Thierry Aué nous dépeint une femme à l’appétit gargantuesque. Le rituel du repas, monstrueux et toujours identique, nous est méticuleusement décrit par le mari.

On trouvera encore un ex-migraineux parti se recueillir sur la tombe de ses anciennes douleurs dans un étrange cimetière où l’on enterre les maladies dont on a guéri ; un homme tenaillé perpétuellement et sans raison apparente par la peur ; un solitaire rêvant longuement de sa factrice; un lecteur cherchant à se sevrer des livres comme d’autres le feraient de l’alcool ; un mari qui se soulage en écrivant à son épouse de longues lettres de rupture qu’il ne lui transmet jamais ; une mère qui se transforme en poule pondeuse…


Les textes de Thierry Aué ne sont pas tous de même nature. Ils peuvent relever de la satire, flirter avec le fantastique ou être empreints de nostalgie. Ils ne jouent pas non plus sur les mêmes ressorts. Si certains fonctionnent sur des « effets de chute » (La chose, Le grand débarras, La lettre, …), d’autres se contentent plutôt de distiller une ambiance, une émotion, une idée (La colline, Ses larmes, Le vent, …). Pourtant, malgré ses différences de ton et de construction, un fil rouge se déroule peu à peu sous nos yeux. Thierry Aué nous entraîne dans un univers qui n’est rien de plus que le nôtre mais dont les boursouflures sont redevenues visibles, un univers rendu à sa fragilité profonde, à ses aberrations substantielles. L’amplification progressive des textes permet également à cet univers de se déployer lentement, de gagner en densité et produit sur le lecteur une sorte d’effet d’enveloppement, d’immersion graduée. Certaines obsessions sont récurrentes : l’écriture, par exemple, est au cœur de plusieurs nouvelles et l’écrivain apparaît toujours sous la figure d’un être addict, prisonnier de ses démons, en proie à quelque lubie dont il ne parvient à se libérer que par le silence (Des années pour écrire un livre lavé) ou la mort (R.B.). Cet homme de trop dont Thierry Aué nous fait ici le portrait en mosaïque relève d’une espèce hypersensible. L’attention excessive qu’il porte au monde et à ses moindres détails finit souvent par transformer son environnement en un milieu hostile, étouffant, dangereux. Le trop plein doit alors fréquemment s’épancher, en coulées de bile ou coulées de larmes. Il n’est d’ailleurs pas rare que l’on pleure. Des larmes qui rappellent certaines peuplades sur-émotives de Michaux, des larmes « métaphysiques » qui n’ont plus d’objet à proprement parler mais disent une certaine façon d’être au monde.




Dans R.B., Thierry Aué rend un hommage décalé à Richard Brautigan. Il campe un personnage obnubilé par l’écriture de l’écrivain américain et qui, incapable de se déprendre de son influence, finit, à l’instar de Brautigan lui-même, par envisager le suicide comme réponse ultime au besoin d’écrire. Mais au-delà de cette mise en scène directe, c’est bien une sensibilité proche de celle de Brautigan qui résonne souvent dans les textes de Thierry Aué. Il faut aller y voir. Loufoquerie et mélancolie sont au rendez-vous et la lecture de ce livre attachant, elle, n’est vraiment pas de trop.

***

* On pourra se reporter à une série d’articles d’Anne-Françoise Kavauvea présentant différents textes récents publiés aux éditions La dernière goutte. Voir aussi ici un article d’Eric Bonnargent sur l’Affabulateur.













Thierry Aué, L'homme de trop. La dernière goutte. 2010


Images : 1) Photographie de William Eggleston (source) / 3) Tête à livres (source) / 4) Richard Brautigan (source) / 5) Photographie de Thierry Aué - Locus solus, 2005 (source)

lundi 7 février 2011

> Mare Nostrum : 101 poètes aujourd'hui















A l’heure où les frontières officielles préoccupent au plus haut point nos dirigeants, il était bienvenu d’en suggérer d’autres. De celles qui se dérobent aux cartes des Etats et aux espaces politico-économiques infranchissables… La Méditerranée esquisse une parole labile entre plusieurs continents, suggère un souffle commun possible à une multiplicité de langues. Un vœu pieu, se dira-t-on, si l’on regarde les yeux ouverts l’histoire ancienne et récente des pays qui bordent la « Mare Nostrum ». Des croisades médiévales aux conflits balkaniques en passant par le bourbier israélo-palestinien, la photo de famille est loin d’être aussi réjouissante. Yves Bonnefoy, dans sa préface à l’ouvrage que nous présentons ici, rappelle que si la lumière (de même étymologie grecque que le mot «évidence») est au cœur de la parole et de la pensée méditerranéennes, ses rayons se sont souvent brisés contre l’opacité du fait politique ou religieux. C’est pourtant cette hypothèse, cette rêverie, qui anime l’anthologie les Poètes de la Méditerranée, parue dans la célèbre collection Poésie/Gallimard avec le soutien de Culturesfrance en novembre 2010. Spécificité remarquable, et unique en son genre pour un volume de cette taille, l’ouvrage est multilingue. Chaque texte figure dans sa langue originale sur la page de gauche, en regard de sa traduction. Un projet ambitieux pour un résultat impressionnant : cent un poètes contemporains (célèbres pour certains, confidentiels pour d'autres) issus de vingt-quatre pays (avec cinq pages en moyenne réservées à chaque auteur, ce qui n’est pas rien pour une anthologie), presque autant de traducteurs, souvent poètes eux-mêmes, dix-sept langues, cinq alphabets… De quoi se délecter dans un voyage «xénoglossique», (pour reprendre le titre d’un poème de Valeria Zanzotto au chapitre « Italie ») de neuf cent quinze pages, au prix d’un livre de poche.




Quel fil rouge, s’il en est un, pourrait-on déceler sous une telle multiplicité de voix ? Existe-t-il seulement une note partagée dans cette «rumeur des langues» qu’ André Velter entendait frémir sur le vaste pourtour méditerranéen ? De la Grèce, horizon matriciel de la mer d’Ulysse, aux pays slaves du sud en passant par le Moyen-Orient, que peut-on espérer percevoir d’autre, en matière de poésie, qu’une immense et légitime polyphonie ? On saura gré à Eglal Errera, l’éditrice de cette anthologie, de n’avoir pas forcé le trait ni tenté un arbitraire coup de force. Car si la Méditerranée pose ici un cadre, voire constitue un pari, elle ne constitue en rien une figure thématique imposée. Il est laissé au lecteur le soin d’être attentif aux possibles effets d’écho, de halo, de percevoir d’éventuelles correspondances d’un poète à l’autre.

Mais que ce soit dans l’exil, le clin d’œil, la nostalgie de l’enfance, l’évocation du désir, le regard porté sur la mort ou la guerre, on n’échappe pas pour autant tout à fait à un certain horizon culturel et sensible et c’est souvent à travers lui que les différences trouvent à s’exprimer. Un certain nombre d’ingrédients attendus sont au rendez-vous. L’olivier, qui pour le poète israélien Ronny Someck évoque d’abord, sur sa terre, ces arbres «plantés comme des cartes de visite que Noé avait éparpillés après le déluge» borde fréquemment le chemin. Qu’il apparaisse en terre hostile ou généreuse, qu’il soit symbolique ou factuel, prometteur ou dévoyé, il surgit régulièrement dans le paysage poétique méditerranéen.

Le lecteur glanera encore souvent raisin, myrte, treilles, vin, cailles, quinquinas, grenadiers, dattiers, mimosas ou quelques plus rares espèces, auxquelles la langue française avait rarement fait place en poésie, tels que le fenugrec, le nerprun et le chènevis

La liste serait longue et ces éléments concourent parfois à faire circuler des images topiques, que certains lecteurs retrouveront avec plaisir et dont d’autres regretteront peut-être le caractère un rien convenu.

Ici Salah Stétié :

« Pays du nord parmi la figue et le raisin, je me souviendrai longuement de tes maisons de pierre froide, avec leur dos de treilles, - comme un troupeau engourdi par le vent. »

Ou là, Issa Makhlouf :

« tendre est la clémente brise touchant le front dans l’été lointain des îles »



C’est aussi, bien souvent, une forte sensualité qui imprègne ces poèmes. La terre relance partout le désir et la poésie contemporaine de langue arabe n’est pas la dernière à se prêter au jeu. Elle est souvent gorgée du vin ancien des Mille et Une nuits et forte d’une attention particulière au registre de l’Eros. Si chez Mohammed al-Sghaier Ouled Ahmed (Tunisie), l’amour fait ressusciter les amants, le poète égyptien Abdelmonem Ramadan lance un appel iconoclaste à l’amour du corps dans son «Préambule aux instincts». Il invite à retrouver le sens premier de la chair, à découvrir la hâte, à venir voir avec lui «Caligula et la Dernière tentation du Christ»

«Ainsi surpris par la fin du monde / Tu pourras aimer ton corps oisif  / Et non pas ce corps transparent»

La sensualité cède aussi parfois la place à un désir piqué au vif par la hargne, comme dans «L’homme et son chien», ce poème plein d’humour de Moncef Louhaïbi où un homme à l’affût de sa voisine sort promener son chien et prend peu à peu, à force de désir incontrôlé, la place de l’animal…

« Je me tordais, me cambrais / Les veines saillantes, la langue pendante / Je m’écroulai. / Je lui aboyais au museau gisant par terre : / laisse-moi, fils de chien ! Laisse-moi ! / Mais le chien – fils de chien ! – me tirait / Blessé, le visage sanglant, / Par les chemins caillouteux »

Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette anthologie est bien éloignée d’un florilège de déclarations d’amour pontifiantes à la terre et à la vie. Elle est plus souvent marquée, dans son chant même, par une sombre mélancolie qui reprend à son compte le désarroi social, politique et historique partagé par de nombreux pays de cet espace géographique.

On pense par exemple au poète syrien Nazih Abou Afach et aux premiers vers de «Ô temps étroit…Ô vaste terre » :

«Ruines et clôtures / mouchoirs et civières : / tel est mon cœur / Mulets accablés, arbres dénudés / enfants usés, fleurs étilolées / amas de crânes, livres, plumes d’oiseaux : / tel est mon cœur»

On pense encore au Pirée démythifié de Yorgos Markopoulos, qui, loin de l’âge d’or de l’essor athénien, apparaît comme le lieu moderne et oublié de toutes les misères sociales.

«Salut Pirée, toi et ta crasse, ton huile, tes wagons, / et les barbeaux durs comme l’acier dans tes beuglants. / Les lanternes pisseuses des bars / au plafond de ton ciel nous éclairent la nuit / des mollets de coq arpentent la rue boueuse, / des fesses d’hommes desséchées / comme le cul d’un chien mal nourri»

Loin des Perses et des guerres Attiques, le port d’Athènes est ici celui de la pauvreté, des putes, des camés, des hippies de Petràlona qui rôdent dans le périmètre des entrepôts de raisin sec, des caisses de poissons et de farine.

La faim occupe aussi une place non négligeable dans ce panorama. On en trouve trace dans plus d’un poème, comme par exemple dans cette invocation du poète libyen Mohammed al-Faytouri, l’une des voix les plus forte de ce recueil :

«demain le cortège de la faim passera par notre rue / verdissez les années de la disette / tombez ô pluie / noyez les champs de blé et de riz / noyez le fleuve /essuyez de votre main de cendre la tristesse des arbres»

Ou encore, du côté de l’Egypte, en arrière plan de ce poème d’ Abderrahman al-Abnoudi qui laisse libre cours à la parole posthume d’un épouvantail impuissant devant le saccage du champ qui lui a été confié

«Tu m’avais malheureux confié la garde de ton champ / Sur mes épaules passaient corbeaux et chouettes / Me survolaient plumes et cris, / Pissaient sur mes épaules / Mais tu n’entendais pas mes cris / Muette est la voix du bois / Bras tendus je suis vermoulu / Tarbouche sur la tête /Alors que tu comptais sur moi malheureux / Mort sous la mort / Ah si tu voyais ce que mes yeux regardent / La preuve ce corbeau qui plane / Lui et moi passons la nuit dans les courges»

Et c’est encore un poète égyptien, Mohammed Afifi Matar, qui déclame :

« Nous sommes affamés, ô lune des épis…Pousse le moulin muet / Pour qu’il nous offre, ne serait-ce qu’une poignée de sa semoule, / Mélangée au fernugrec. »

Parfois la parole semble se dégager d’un contexte particulier pour reprendre à son compte les grandes interrogations métaphysiques qui alimentent toute parole poétique, au premier rend desquels figurent la mort. Quelques visions fulgurantes traversent alors le paysage, tel ce vers de Ounsi al-Haje (Liban) :

«Nous enterrons la chair sans la venger»

...ou ces deux fragments de Issa Makhlouf :

« On tue pour manger. On chasse l’oiseau dans son ciel et le poisson dans ses mers. / L’animal, on l’égorge et on déracine l’herbe. / Quelqu’un, dans l’ombre, nous tue et nous mange »

« Sous nos yeux, le noyé appelle au secours. / Et nous, derrière la vitre, / nous lui faisons signe de la main et lui sourions »

La violence politique fait aussi chair avec cette poésie. Elle l’innerve souvent, de manière diffuse ou explicite. Et comment pourrait-il en être autrement ? La poète croate Vesna Parun, dans son poème «Dix-huit novembre 2008», évoque «La colonne des vivants [qui] / telle un troupeau d’ombres / erre sur le champ de bataille/ des souvenirs»

Violence inscrite dans la mémoire, et que le poète palestinien Taha Mohammed Ali laisse surgir dans son poème «Quarante ans après la destruction d’un village», un souvenir au bout duquel le futur semble rétroactivement tout aussi sombre que le passé :

« Le passé sommeille à côté de moi / Comme le tintement / Près (auprès ?) de sa grand-mère la cloche. / L’amertume me poursuit / Comme les poussins poursuivent / Leur mère la poule. / Et l’horizon…/ Cette paupière fermée / Sur le sable et le sang, / Que t’a-t-il laissé ? / Et quelle promesse t’a-t-il faite ? »

L’Algérien Habib Tengour rappelle à lui « ses frères massacrés », et  Mohammed al-Faytouri dans «Il est mort demain», se fait l’écho des victimes de l’Etat policier libyen à travers l’expression d’une douleur intime où le chant se mêle à un prosaïsme affectif :
«ô mon fils / en quel lieu les soldats ont-ils emmené ton visage ? / pourquoi m’ont-ils privé de l’odeur de ta chemise ?»

Etonnante résonance avec l’actualité, on constatera que l’un des poèmes les plus virulents sur ce chapitre, et le plus révolté, nous vient du poète égyptien Mohammed Afifi Matar. Il faut lire son magnifique «Tatouage du fleuve sur la géographie du corps» :

« […]Entre nous le fleuve de la maternité /le sevrage, entre nous la terre des humiliés, le temps des monarchies, les mamelouks du sang/ unifié, le pain de cuivre/et l’histoire des prisons/Et moi ! Ah de la haine – je lance un pont pour qu’ils me tuent / pour que le fleuve de sang rejette les poissons de tous ces meurtres / je me retiens j’attaque / lance un pont pour qu’ils me tuent / afin de laver mon visage / et apprendre la violence de la nage dans le fleuve de mon sang […]»



Mais dans la foisonnante richesse et la diversité de cette anthologie, chacun découvrira ou reconnaîtra les siens. Les styles, les formes et les tons sont variés : poèmes versifiés, poèmes en prose, paroles tendues comme un arc, longues séquences lyriques, poèmes qui jouent avec le conte et la narration, souvenirs réalistes, visions hallucinées…

Certains poètes inscrivent volontairement leur voix dans une histoire, pour l’interroger, en mesurer le poids ou s’en émanciper. C’est le cas du poète turc Hilmi Yavuz, dans ses poèmes « Héritage de l’orient » ou «les Exils de l’orient », ou du poète israélien Nathan Zach, dans «Continent perdu» ou «Au bord des mers».

On pourra au contraire se laisser surprendre par la poésie intimiste et décalée du poète israélien Ronny Someck. Voici, pour y goûter, les derniers vers de «la Vengeance de l’enfant bègue » :

«La maîtresse, posant la main sur mon épaule, racontait que Moïse / bégayait aussi et pourtant il avait atteint le mont Sinaï / Ma montagne à moi, c’était une fillette assise / à mes côtés dans la classe, mais je n’avais pas de braise dans le buisson ardent/ de la bouche /pour attiser, devant elle, / les paroles consumées d’amour»

...et les premiers de «Blues du troisième baiser »  :

« Elle était presque la première et j’ai voulu l’appeler Eve. / Elle m’appelait Peugeot car j’étais son 306ème».

On pourra, du côté du Portugal, s’arrêter sur la voix d’ Anna Marques Gastaõ, attachée à dire un deuil dépouillé :

« Une main pleine d’abeilles / S’est libérée des cadavres./ La mort avant l'être -  / J’invente le jour d’avant / D’après, celui-ci, / il reste condamné. - / Lumière invisible froide / Creusant mon abîme /Face à ton dénouement aride »

Au confluent des trois grands monothéismes et de leurs nombreuses variantes l’espace méditerranéen offre aussi une variété de postures des poètes modernes. De la foi fervente à l’agnosticisme le plus amer toutes les voix sont présentes. Chez tel poète les minarets recueillent les pleurs chez tel autre l’espace de la foi circonscrit une pureté perdue. Si le poète monténégrin Slobodan Jovalekic assimile Dieu à un singe descendu de l’arbre pour nous faire un monde, Mohammmed al-Sghaier Ouled Ahmed « embrasse la terre sans nommer Dieu »…





Ce voyage parmi les voix de la poésie méditerranéenne se fractionne parfois en de nombreux autres voyages. L’exil est à la source de bien des poèmes, inquiète et nourrit de nombreuses écritures. Parfois, c’est la nostalgie du pays de l’autre qui devient aussi un moteur poétique. James Sacré évoque Sidi Slimane, Lorand Gaspar Sidi-Bou-Saïd, Bernard Noël, entre deux « Nulle part », revient sur Naples, Pompéi et Linaria. Salah Stétié se souvient des chênes-lièges et des plantes arides du jardin d’Essai d’Alger, Ronny Sommeck de la citadelle albanaise de Kruja ; le tunisien Moncef Louhaïbi rend hommage à Yannis Ritsos ; Tahar Bekri chante Lisbonne ou Burgos…


Enfin, difficile de ne pas dire un mot de cette présence des langues originales des poètes qui accompagnent notre lecture de bout en bout de l’ouvrage. Quelques soit le degré de familiarité que l’on puisse avoir avec l’une ou plusieurs de ces langues, elles infléchissent toutes notre perception du poème. On prend peu à peu l’habitude de reprendre le texte original, de s’essayer à le dire quand c’est possible, de déceler une musique dans celles des langues que l’on peut prononcer dans leur alphabet, d’apprécier le graphisme d’un vers, d’entrevoir la forme d’une mise en page, et finalement de ressentir une certaine amertume de ne pas pouvoir se glisser dans des langues aussi belles que l’arabe, le turc ou l’hébreu.

Le statut littéraire et historique de ces langues fait aussi question pour les poètes eux-mêmes. Des langues dites mineures, qui ont encore eu peu d’écho dans le champ officiel de l’histoire littéraire, trouvent ici à affirmer leur force et nous surprennent, comme dans la poésie du macédonien Vlasa Urosevic où s’enchaînent des visions psychédéliques et apocalyptiques. D’autres langues jouent au contraire leur va-tout en se confrontant à des traditions séculaires… Comment écrire dans la langue de la bible sans se sentir d’emblée écrasé par la tradition d’une forme fixe. Comment faire entendre une voix poétique, singulière, nouvelle, dans la langue du Coran, livre sacré et poème lui-même… Autant d’héritages et de configurations historiques qui ne sont pas anodines et invitent chaque poète à trouver sa posture, son grain, sa voix.


***

Qu’en est-il au bout de ce voyage, du fond de lumière évoqué par Bonnefoy dans sa préface, de ce rêve d’un espace poétique commun dans le halo de «la mer blanche du milieu», selon cette belle périphrase par laquelle les Arabes désignaient autrefois la Méditerranée ? Aucune réponse, sans doute, ne pourra faire fi des «ombres du passé et du présent». Il n’en reste pas moins que l’éditrice souligne en préambule un fait intéressant : l’enthousisame sans réserve avec lequel chacun de ces cent un poètes a adhéré à ce projet d’envergure dans le cadre duquel on aurait pu fort bien, à plus d’un endroit, marcher sur des œufs :

« Aucune réserve, jamais, de la part des poètes que nous avons sollicités à cohabiter avec l’ennemi d’hier ou d’aujourd’hui. Pas de réticence politique ou idéologique de la part des Palestiniens, Israéliens, Grecs et Turcs de l’île de Chypre, Croates, Serbes, musulmans et chrétiens des Balkans, aucune exigence d’exclusivité au nom d’une quelconque prérogative linguistique chez les poètes de langue arabe à l’égard de leurs compatriotes francophones – le plus souvent leurs aînés résidant en France. Tous ont eu pour seul souci la qualité de leur vosinage littéraire, rejoignant ainsi le premier critère de nos choix : la hauteur de l’écriture qu’accompagne invariablement la radicalité de l’engagement en poésie. »

De quoi se dire, peut-être, qu’il est des projets plus fédérateurs que d’autres. Poésie ne fait pas politique, mais  cette «reprise de l’être» (Bonnefoy), à laquelle invite la première, entrouvre parfois des espaces qu’il faudrait raviver plus souvent. Et si une mauvaise question n’appelle jamais qu’une mauvaise réponse autant se contenter d’y répondre par une bonne question, comme le fait Mohammed al-Sghaier Ouled Ahmed dans son poème «Aux frères indicateurs» :
«Un enfant m’interrogera sur les frontières du pays / Je l’interrogerai sur les confins de la langue»

On notera enfin que les hasards de l’édition font parfois bien les choses. Il est étonnant que la parution de ce recueil, qui fait une si large place à la poésie du monde arabe et à travers elle à des voix qui dénoncent le potentat des «mamelouks» et des monarques sur la «terre des indigents», ait précédé de quelques mois la flambée révolutionnaire actuelle. Nos « réalpoliticiens », dont les pronostics aussi bien que les calculs d’épicier ont été pris de cours par les événements survenus en Tunisie et en Egypte, devraient dorénavant inscrire à leurs agendas un salutaire créneau de lecture : une heure de poésie par jour.






Les Poètes de la Méditérranée, Anthologie. Editions Gallimard/Culturesfrance - Préface d'Yves Bonnefoy,Edition d'Eglal Errera


Images : 1) Méditerranée (source) / 3) Champ d'oliviers (source) / 4) Mohammed Afifi Matar (source) / 5) Mosaïque Ulysse à Carthage (source) / 6) Manifestation contre Moubarak (source)