jeudi 26 mars 2015

> Hors limites 2015

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Le festival de littérature Hors Limites rouvre ses portes à partir de demain pour une édition 2015 particulièrement faste.

Rappelons tout de même (non sans une émulsion de fierté sequano-dyonisienne) que ce festival, qui se déploie durant deux semaines, dans de multiples lieux de la Seine-Saint-Denis est en France l’une des plus importantes manifestations dédiées au livre et à la littérature.

Du 27 mars au 11 avril près d’une centaine d’auteurs seront accueillis dans une trentaine de villes du département. Au programme : des rencontres, des ateliers, des spectacles, des lectures, des débats, des regards croisés, des voix entremêlées…

La soirée d’ouverture se tiendra demain à la médiathèque Robert Desnos de Montreuil autour de l’irrésistible Bertrand Belin (dont nous avions pu apprécier les lectures guitaristiques de Christophe Tarkos en 2014), qui lira pour l’occasion des extraits de son premier roman, Requin.

Les festivités s’achèveront le samedi 11 avril à La Courneuve avec une performance des étudiants en master de création littéraire de l’université Paris VIII (autour d’un travail qu’ils mènent d’arrache-pied avec Maylis de Kerangal et Sylvain Pattieu depuis plusieurs mois) et une autre de la cinéaste Véronique Aubouy, qui construit une œuvre originale à partir de la Recherche de Proust.

Entre les deux on aura pu s’égarer dans les Constellations d’Adrien Bosc, croire en la Providence avec Olivier Cadiot, écouter Claro et Fabrice Colin nous parler de blogs littéraires, assister à une «performance généalogique» de Guillaume Rannou, entendre Pascal Quignard lire des extraits de Mourir de penser dans l’enceinte de la Basilique Saint-Denis (grand moment d’émotion en perspective…), croiser Laurent Mauvigner, Emmanuel Pireyere, Sylvain Prudhomme, Patrice Pluyette, Antoine Volodine, s’interroger sur le télescopage des petites histoires et de la Grande avec Valérie Zenatti et Anne Plantagenet, prendre la mesure de tout ce que Frank Smith et Jacques-Henri Michot ont à se dire…

Et ce n’est là qu’un tout petit aperçu de ce qui nous attend…

Chacun pourra composer son propre parcours à partir d’un vaste programme dont vous trouverez le détail ICI.


Bon voyage à tous !












Hors Limites, édition 2015. Du 27 mars au 11 avril dans les villes de Seine-Saint-Denis.


mardi 10 mars 2015

> Bactérire et Récépisser

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Il n’y rien à faire. J’ai beau me dire que c’est toujours la même chose, que ce sera encore et toujours la même chose, que franchement, non, vraiment, quand même…
Il n’y a rien à faire, je n’y résiste pas.
 
On a déjà causé ici et des Très Précis de conjugaisons ordinaires de David Pouillard et Guillaume Rannou, alors je vous ferai grâce des mises en bouche…

J’ai réalisé il y a quelques semaines en passant au Monte-en-l’air que j’en avais raté deux, étourderie inconcevable, quand j'y songe, à laquelle j'ai aussitôt remédié.

Le numéro 4 conjugue dans les traces de l’Animal et le numéro 5 dans les effluves un peu aigres de la Migration.
























Il n’y a plus rien à dire. Il faut seulement se laisser passer à la moulinette des temps têtus et implacables…
Poisson rouge s’infinitive en «poisser rouge» et c’est ainsi que « ils, elles, avaient poissé rouges ». Pourquoi ce «rouges» ainsi affublé à tout va d’un pluriel ? Eh bien parce que c’est ainsi qu’en a décidé la matricielle première personne du pluriel de l’impératif du présent : «poissons rouges ! ».

On trouvera encore du «piger voyageur», du «flamer rose», du «godziller» ou du «boer constrictor» dont, allez savoir pourquoi, nous apprécions particulièrement la troisième personne du singulier et toute sa garde-robe de pronoms personnels : 

«Qu’il, qu’elle, qu’on, que ça ait boé constrictor »

Mais je dois reconnaître, que non loin de là, mon cœur flanche aussi pour un futur délectable qui résonne à comme une prophétie tragique : 

«Tu sanglieras des Ardennes »

Au prétexte d’un irréprochable subjonctif présent (1ère et 2e forme du singulier s’il vous plaît), nos deux conjugueurs nous offrent encore un savoureux «bactérire» - de quoi se taper sur les cuisses en plein hiver.

Et si «diplodocus» se transporte en un  troisième groupe grand cru («diplodocoire») avec le passé simple comme alibi («je diplodocus»), trône entre tout cela, un très pur «être humain» à déguster sous toutes ses formes comme une chanson de Villon.

De La Migration nous ne vous dirons rien. A peine vous en vaporisera-t-on, parce que nous ne sommes pas pas si cruels : 

«j’avais étrangé», 
« il aurait posté-frontière », 
« tu paleras de justice »,
« ayons visé long séjour ! ».

Voilà, c’est tout.

On en conclura donc que David Poullard et Guillaume Rannou sont des poètes.
Qu’ils mériteraient qu’on les enferme dans un collège à l'heure de la conjugaison.
Et que ça ne ferait pas du mal à tout le monde…













David Poullard et Guillaume Rannou

Très Précis de conjugaisons ordinaires
N° 4, L'Animal, avril 2014
N°5, La Migration, octobre 2014

Ed. Le Monte-en-l'air


Images 1 et 4 : (c)Redmer Hoekstra



dimanche 8 mars 2015

> Stasiuk et ses morts


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Dans son dernier récit (paru en 2012 en Pologne et traduit cette année en français), Andrzej Stasiuk s’inscrit à nouveau dans cette veine autobiographique ouverte avec Pourquoi je suis devenu écrivain. Mais l’on est ici sur quelque chose de plus diffus, buissonnier et mélancolique. L’hommage aux morts, à ce que l’on a perdu, est sans doute aussi vieux que la littérature elle-même. Qu’importe, la manière de Stasiuk est unique : sans effet de style, volontiers factuelle et directe dans son propos, son écriture demeure pourtant toujours attachante et distille un je-ne-sais quoi d’étonnamment poétique. Un vague sentiment de perte rassemble quatre textes consacrés à des êtres qui ne sont plus : une grand-mère, une chienne, un ami… Le dernier d’entre eux, le plus long, est centré sur le quartier où a grandi l’auteur mais s’adresse également à un ami disparu. Nimbées d’interrogations sur la mémoire, la mort et le souvenir, ses quatre évocations, d’une belle simplicité, confirment Stasiuk comme un écrivain sans sans artifice et unique en son genre.










Rien, pourrait-on dire, de plus que cela : repasser par le cœur et les mots quelques-uns de ceux qui nous ont laissé en chemin. Faire le compte de ce qui nous en reste. Quelques souvenirs, quelques histoires, quelques images, parfois fortes, parfois un peu irréelles, découpées dans le paysage de la mémoire.

Il y a cette grand-mère qui « croyait aux esprits », avec un tel naturel que la chose ne paraissait étrange et inquiétante qu’à ceux qui l’entouraient. Un personnage magnifique qui semble tout droit sorti d’une vieille légende rurale polonaise et qui aurait trouvé sa place, entre réalité et imaginaire, dans ces Contes de Galicie que Stasiuk nous avait offerts au début des années 2000. Les morts, aux contours diaphanes ou précis, viennent régulièrement lui rendre visite. Et ces présences semblaient traverser son quotidien sans qu’elle n’y voie jamais là rien que de tout à fait plausible.

« Cette déchirure dans l’étoffe de l’existence ne se produisait sans doute que dans mon imagination, c’est moi qui y voyais des trous. Ma grand-mère, elle, ne le remarquait pas. Pour elle, c’était dans l’ordre des choses : les événements n’obéissaient qu’à un seul ordre supérieur et indivisible et étaient donc aussi réels que légitimes. Peut-être procédait-elle tout de même à des distinctions, faufilant et rapiéçant des endroits usés, décousus, mais impossible de retrouver dans ses récits la trace d’un tel ravaudage. »
Une manière de vivre, une manière de conter et les deux font la paire. On pourrait même déceler derrière l’art du ravaudage de cette vieille paysanne sans lettres qui toujours «s’affairait entre la table et le poêle», un conseil sûr adressé à tous les écrivains…

Une autre « vie minuscule » traverse ces pages, celle d’Augustin, que Stasiuk avait découvert à l’occasion d’un concours de nouvelles organisé par le magazine polonais Temps de la culture. Il était attelé à lire les manuscrits reçus, travail qui se résumait à « l’ennui, l’ennui, l’ennui », jusqu’à ce qu’une pépite lui saute aux yeux :

« Soudain, j’étais tombé sur une étonnante nouvelle où un petit campagnard livrait une guerre au coq de la basse-cour. »
L’auteur de cette nouvelle était un vieil homme, enseignant à la retraite, qui avait passé sa vie à Izdebki, un village perdu du Centre-Ouest de la Pologne transcendé en point nodal du monde par le seul poids que lui conférait sa parole…

« Izdebki, c’était son royaume. Sans doute tout ce dont il avait besoin. Le passé et le présent. Des lieux de sa mythologie personnelle, de sa propre géographie. L’histoire d’Izdebki était pour le moins comparable à celle de l’Europe. C’était l’empire d’Augustin qui y régnait en maître absolu. Condamnant les uns aux néant, faisant asseoir les autres à sa droite pour l’éternité. »
Andrzej Stasiuk nous conte avec pudeur et tendresse les dernières visites rendues à cet homme après qu’un AVC l’a cloué « en chien de fusil » sur son lit d’hôpital. Sa mémoire s’est faite filandreuse, ses yeux sont hagards et parfois, lorsqu’il réagit encore, il semble s’accrocher comme à un radeau aux quelques phrases, bien insuffisantes, qui lui restent.

« D’autres fois, lorsqu’il ne parvenait plus à retrouver les mots pour exprimer ce qu’il voulait (et il voulait en dire de plus en plus), il serrait le poing de sa main valide et, de façon distincte, forte et impuissante à la fois, lançait : ‘Putain de merde !’ ».
On saura seulement qu’ «Augustin est mort en juillet», comme si les années,  dans cet exercice intemporel où les souvenirs rebondissent les uns contre les autres, n’avaient plus vraiment d’importance.

Stasiuk consacre encore un texte, peut-être l’un des plus beaux, à sa chienne mourante à laquelle il se refuse d’administrer la piqûre qui abrègerait son agonie. Lui qui a déjà « égorgé des chèvres et des moutons » ne verse dans aucun pathos. Il s’interroge seulement sur les termes d’une cohabitation possible entre les vivants et ceux qui sont sur le point de nous quitter, déjà inutiles, coûteux, végétatifs et imprégnés de cette odeur de mort que ne supportent plus nos nez délicats…

«Nous payons les gens en gants de latex pour qu’ils la respirent à notre place. Nous les payons pour qu’ils accompagnent la mort. D’une certaine manière, nous les payons pour qu’ils meurent à notre place. En accompagnant un mourant, nous mourons un peu nous-mêmes, nous devenons un peu plus mortels. Ainsi achetons-nous un service pour ne pas perdre notre temps. Pour ne pas respirer cette odeur.»
Vivre avec ses morts, avec ses mourants, accepter auprès d’eux cette part de fragilité qui nous constitue, c’est l’un des messages forts que nous adresse ici l'auteur de Sur la route de Babadag.

Cette cohabitation, c’est finalement le temps et l’écriture qui nous la restituent au cœur même de la maturité. Il y a des leçons qui arrivent plus tard, des phénomènes dont on prend conscience peu à peu dans la lente coulée des jours. Voilà ce qu’écrit Stasiuk, comme en incise de son récit, dans le dernier des quatre textes (Mon quartier) qui composent cet opus :

« Oui. Il se passe une chose étrange avec le temps. Les événements passés deviennent aussi nets que les plus récents. Ils transparaissent, ressurgissent. Lorsque j’y repense à présent, c’est comme si tout se déroulait en parallèle. Les faits anciens refont surface, l’abysse sombre du temps se fend pour leur laisser un passage, et les voilà qui remontent. Est-ce que rien ne se perd ? Est-ce que tout revient ? ».
Un livre sobre, sans esbroufe, où l’écrivain polonais nous apparaît plus que jamais comme un maître dans l’art ténu de la mélancolie.










 
Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte. Actes Sud. 2015. Traduit du polonais par Margot Carlier.





vendredi 20 février 2015

> Lava - Rémi David

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Il y a toujours au cœur de la littérature, lorsque l’habite une force peu commune, quelque chose comme une langue étrangère. Une langue cachée, dangereuse, faite de mots ravalés, inédits, et qui, terribles ou calmes, agissent comme des bombes à fragmentation. La littérature n’est peut-être telle que lorsqu’elle nous enseigne que nous n’avons jamais su lire, que nous n’en sommes qu’au premier ânonnement, que tout reste à articuler derrière l’épaisseur des mots. Cette langue étrangère, certains textes la susurrent, l’inventent à voix basse, nous la font entendre sans oser l’incarner. D’autres déchirent le voile et se jettent dans le vide. Ils nous propulsent en zone dangereuse, dans le puits d’une altérité radicale. Lava, premier roman remarquable de Rémi David, relève de cette dernière catégorie. Il se présente comme le monologue d’une femme jugée pour le meurtre de son nouveau-né. Son récit se déploie à travers une ponctuation broyée, concassée et avance dans l’opacité d’une langue criblée de mots tordus, tronqués – de néologismes qui semblent surgis du corps et de la douleur. D’abord désarçonné, le lecteur entre peu à peu dans la chair de cette autre langue, s’habitue à ses inflexions, ses blancs et ses soubresauts et entend de plus en plus distinctement la voix lointaine et hachurée qui s’exprime.




Cela, bien sûr, n’aurait pu être qu’un jeu – ou disons, au vu de la gravité du propos, une diversion. Il n’en est rien, et pour étrange que soit cette langue qu’il va lui falloir apprivoiser, le lecteur pressent rapidement qu’il avance dans un texte situé aux antipodes d’une expérience purement formelle.

Une femme se raconte, revient sur les épisodes d’une vie bousculée et sur ce qui a pu la conduire à commettre le pire. Elle se raconte depuis une langue résiduelle dans laquelle seule sa parole semble encore pouvoir s’exprimer. La phrase est brisée, composée de segments où la ponctuation diffracte le sens. Une langue mal respirée, au souffle trop court. Une langue de survie. Les phrases nominales s’enchaînent comme des coups de poings, les apostrophes passent devant les lettres comme des gouttes de pluie qui se seraient trompées de chemin. L’essoufflement réinvente un rythme de lecture impossible, sauvage, brutal. Les mots eux-mêmes se déclinent autrement. On oscille constamment entre l’approximation dyslexique, le babil et une novlangue radicale. Il y a des «nassassins», du «pserme» mais on découvre aussi «l’arnicht», «la krave», le  «naratchak».

Il serait inutile de livrer ici quelques extraits de ce récit car c’est avant tout dans le temps de sa lecture que cette langue agit. Il faut y entrer, y descendre. Prendre le temps de s’y perdre et de la ressentir pour entendre peu à peu la voix qui s’y dessine, qui résiste au silence ou à l’indicible.

On se demande alors sur quel terreau cette langue à la fois diminuée, puissante et monstrueuse a pu pousser ; comment qualifier cette parole sans extériorité et mal marquée qui parvient peut-être à dire ce qu’aucune de «nos» phrases n’aurait su dire.

Toute la singularité et la force du travail de Rémi David tient peut-être à la dualité du statut de cette langue qu’il déploie sous nos yeux. Le monologue intérieur de Lava nous introduit d’abord dans le cercle d’une souffrance et d’une histoire particulière dont nous pouvons bien, somme toute, recomposer le puzzle. On saisira les fragments de vie d’une enfant abusée par son père, d’une adolescente marquée à tout jamais par la mort de son frère (Bro), d’une femme très tôt aveuglée par une passion qui ne lui apportera pas ce qu’elle aurait pu espérer. Une vie qui a glissé, sans que l’on sache toujours très bien comment ni sur quoi, une vie faite de renoncements et d’incompréhensions. L’étrange parole de Lava est l’expression même d’une dépossession. Son corps (de victime et de criminelle) ne lui appartient plus. Il y a dans cette langue quelque chose d’idiosyncrasique et on peut bien la voir comme la forme révélée et symptomatique des violences que le monde a imposé à Lava, du fossé qui s’est creusé entre lui et elle. Ici l’étrangeté de la langue s’ancre dans le personnage qui la porte, elle vaut pour elle, pour son histoire singulière, pour sa folie propre. Elle vise à nous restituer intérieurement ce que l’extériorité d’un fait divers sordide ne nous aura jamais permis d’entrevoir.

Mais Rémi David ne s’en tient pas à cette proposition, à cet exercice. Car la langue qu’il invente pour son personnage déborde ce personnage lui-même. Il y a ici quelque chose de plus vaste qui s’enraye. Lé déviance verbale qui se déploie ne se limite pas à son emploi possible dans le cadre d’une fiction psychologique. Elle est de toute évidence de plus longue portée.

Cette déviance n’est pas sans rappeler la parole amuïe de certains personnages de Beckett, clochards universels qui ruminent jusqu’à l’os l’impossibilité de dire. On pensera encore à Guyotat ou Novarina, lorsqu’ils jettent les mots dans un chaudron brûlant où s’invente autrement la relation du corps au langage. A Artaud aussi, figure tutélaire qui hante ce texte et dont un extrait des Suppôts et Supplications vient s’aboucher comme en point d’orgue au monologue de Lava.

Rémi David invente une langue qui s’efforce d’être autre chose que de pure invention. La parole de Lava (parole anagrammatiquement « avalée »), tendue, déchirée, à la limite de l’audible, reprend à son compte le rêve impossible d’Artaud d’une parole insurgée qui circulerait enfin «du corps par le corps avec le corps et jusqu’au corps».

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Rémi David, Lava. Le Tripode. 2015. 





mercredi 7 janvier 2015