samedi 30 avril 2011

> Coetzee en pente douce

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Avec l’Eté de la vie, J.-M. Coetzee signe le troisième volet d’une suite autobiographique entamée en 1997 avec Scènes de la vie d’un jeune garçon. L’arrêt sur image se fait cette fois sur les années 70, période où, écrivain encore peu connu, Coetzee revient en Afrique du Sud après quelques années passées aux Etats-Unis et s’installe dans la région du Cap avec son père. Derrière ce titre, qui à la lecture du livre résonne vite comme une antiphrase, se déploie le portrait en mosaïque d’un trentenaire taciturne et solitaire. Un homme qui semble se fondre dans la grisaille d’une existence désenchantée avec pour toile de fond l’ombre discrète d’une nation déchirée par sa propre violence. Mais c’est par la construction d'une fiction que l’écrivain sud-africain choisit de nous restituer un peu de cette part de lui-même… Le Coetzee que nous connaissons vient de mourir et un universitaire anglais s’est mis en tête de rédiger sa biographie. Il mène pour cela une série d’entretiens auprès des quelques personnes encore vivantes qui ont connu l'écrivain une trentaine d’années plus tôt. Ce détour aurait pu prêter le flanc à un bel et habile exercice d’immodestie. Il sert au contraire un récit d’où l’humour et l’autodérision ne sont pas absents mais où s’expriment avant tout l'effacement d'un homme devant la fragilité de l’existence, et cette sorte d’amertume retenue qui est au cœur de l’œuvre de Coetzee.


Le biographe imaginaire de feu J.M. Coetzee n’a pas eu la tâche facile. La vie sociale et intime de l’écrivain, qui s’improvise ici en personnage posthume, ne semble pas avoir laissé foison de traces ni d’impressions inoubliables, surtout sur la période considérée. Il nous livre un travail en cours, centré autour de cinq personnes l’ayant connu dans les années 70, à l’époque de son retour au pays natal. Il y aura tour à tour Julia, la maîtresse exubérante, Margot la cousine afrikaaner, Adriana la veuve brésilienne vainement courtisée durant un temps par celui qui fut le professeur d’anglais de sa fille, Martin qui ne côtoya Coetzee que lors d’un entretien de recrutement pour un poste d’enseignant à l’université du Cap et Sophie, une collègue française restée en Afrique du Sud après son divorce et avec qui il eut une liaison peu durable. Voilà la matière relativement limitée que le jeune investigateur va tenter d’exploiter de son mieux, relançant les questions, réclamant des précisions afin d’avancer, parfois tant bien que mal, dans le sujet qui l’occupe. A ces cinq témoignages s’ajoutent, en début et en fin de texte, quelques extraits de carnets annotés de l’écrivain.

Ce faux brouillon biographique tisse peu à peu récit singulier, impose un rythme, une densité. Le morcellement des points de vue, généralement utilisé pour démultiplier les perceptions possibles d’une même réalité, produit ici un effet inverse, ou à tout le moins plus subtil. Les différents témoins dévoilent en effet une figure à peu près partagée, et jamais flamboyante, de l’homme que fut Coetzee : celle d’un individu inhibé, peu sociable, sans ambition et qui semble épouser une apathie substantielle jusque dans ses désirs les plus vrais. Ces grands traits constituent un thème autour duquel les variations se joueront plutôt sur le versant des témoins. Entre émotion, humour, dénégation, les témoignages se suivent et ne se ressemblent pas, s’accordant seulement en ce qu’ils renvoient de l’homme dont il est question une image à peu près similaire…


Certains de ces témoins auront même tendance à détourner l’exercice pour parler avant tout d’eux-mêmes. Leur prise de parole prend parfois des allures comiques comme chez Julia, qui apparaît peu à peu comme un personnage semi-hystérique : elle ouvre régulièrement des parenthèses, ramène de plus en plus souvent le propos à elle, annonce sans cesse qu’elle n’ajoutera qu’une «dernière chose» avant de rebondir sur un nouvel épisode ou une nouvelle digression, toujours plus long que le précédent. Ce qu’elle redoute plus que tout, est de figurer comme un personnage secondaire dans la vie de l’écrivain, défendant avant tout le principe selon lequel c’est lui qui fut au second plan dans sa propre vie amoureuse. Elle met en garde le biographe contre un tel travestissement :

«Vous faites une lourde erreur si vous vous dites que la différence entre les deux histoires, l’histoire que vous vouliez entendre et l’histoire que je vous livre, n’est rien d’autre qu’une question de perspective – que si, de mon point de vue, l’histoire de John n’aura peut-être été qu’un épisode parmi d’autres dans la longue histoire de mon mariage, néanmoins par un petit tour de passe-passe, une rapide manipulation de la perspective, un travail d’édition astucieux, vous pouvez transformer cela pour en faire une histoire sur John et l’une des femmes qui sont passées dans sa vie. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Je vous avertis très sérieusement : si vous partez d’ici et commencez à tripatouiller le texte, tout ne sera plus que cendres entre vos doigts.»

Car dans ce work in progress biographique, bien des questions se posent : où se trouve, s’il en existe une, la vérité d'un homme ? Evoquant Coetzee, certains de ces témoins ne jouent-ils pas eux-mêmes à cache-cache avec leurs propres peurs, leurs propres sentiments ? Qu’accepte-t-on ou pas de révéler, de dire ou d’avoir dit ? Si certains entretiens sont présentés comme des dialogues restitués, d’autres sont amenés comme les relectures d’entretiens déjà effectués et que le biographe soumet à la validation de ses interlocuteurs. C’est notamment le cas avec Margot, la cousine sud-africaine retrouvée dans les années 70. Lors de cette relecture, elle demande à plusieurs reprises que tel passage, que nous sommes en trains de lire, soit supprimé ou reformulé…

« - C’est pourtant ce que vous avez dit.
- Oui, mais vous ne pouvez pas transcrire ce que j’ai dit mot pour mot et le faire savoir au monde entier. Je n’ai jamais donné mon accord là-dessus. »

Coetzee joue ici constamment avec le travail de censure et d’autocensure qui est au cœur de l’écriture (auto)biographique.

Dans ce jeu de perspectives, l’auteur se complaît aussi à une certaine forme d’autodérision. De nombreuses scènes qui émaillent les souvenirs des différents personnages évoquent des ratés : pannes de voiture, barbecues moroses, répliques inappropriées. Le jeune homme renvoie constamment de lui-même, à travers ces témoignages, une image terne et maladroite.

Si certains de ses rendus portent à sourire, on n’est toutefois loin de la performance humoristique systématique. La maladresse est sans excès et le manque de chaleur et d’engagement traduit sans doute quelque chose de plus grave, de plus profond et que ne rachète aucun effet spectaculaire. Un mal-être venu de loin et suffisamment digéré pour avoir perdu toute grandiloquence. Une forme de malaise existentiel diffus autour duquel le lecteur gravite en permanence sans jamais pouvoir y entrer de plan pied. Tant et s’y bien que le portrait de l’écrivain semble s’effacer au fur et à mesure qu’il se construit.



Quelques éléments transparaissent parfois auxquels il est possible de rattacher cette mélancolie. Il y a notamment cet étrange pays au cœur duquel la communauté Boer a pris racine et poussé comme une aberration historique. Un pays que Coetzee, dans les premières pages de l’Eté de la vie, dit porter en lui comme une souillure que même l’exil ne parvient pas à laver. Une forteresse où la violence s’est développée comme une seconde peau. Il n’y a le plus souvent aucune analyse politique ou historique dans le texte mais des brèches qui laissent filtrer cette violence, la rendent soudain palpable. Ce sont ces crimes et ces règlements de compte que l’homme de retour chez lui retrouve dans les entrefilets des journaux alors que son père vieillissant semble s’être résigné à une forme d’indifférence amère ; ces trains qu’il est impossible de prendre passée une certaine heure ; le mari d’Adriana, agressé à coup de hache au cours de l’attaque du hangar qu’il surveillait sur les docks et dont elle a accompagné la lente agonie ; ces détails du quotidien qui rappellent au détour d’une phrase les frontières infranchissables qui séparent l’univers des Blancs de celui des Noirs.

Ce pays condamne ainsi ceux qui en sont à un attachement douloureux parce que vécu comme absurde, à une nostalgie déraisonnable. C’est peut-être dans le récit de Margot, la cousine de sang, que l’on trouve les pages les plus poignantes. C’est sans doute entre eux que se dessine la relation la plus forte, une relation de tendresse amoureuse enfouie auquel cet «homme de bois» n’a jamais su donner la moindre forme, ni par les gestes ni par les mots. Au retour d’un déplacement à Merweville, une petite ville désolée où Coetzee envisage un temps de s’installer avec son père, ils se retrouvent immobilisés par une panne de moteur dans le Karoo, cette vaste plaine désertique qui semble refléter l’âme aride du pays. Dans ce «non-lieu» éloigné de tout, les deux cousins semblent un instant partager la même vision du pays et de ce qui les y retient.

«Ce coin du monde. Elle ne pense pas à Merweville ou Calvinia, mais à tout le Karoo, au pays tout entier peut-être. Qui a eu l’idée de faire des routes, de poser des voies de chemin de fer, de bâtir des villes, d’y faire venir des gens et de les attacher à ce pays, de les y river par des liens qui leur percent le cœur, de sorte qu’ils ne peuvent s’échapper ?»

Mais derrière ce sombre attachement, le pays devient parfois la métaphore d’un mal plus vaste qui dit la fragilité même de notre présence au monde. Dans le Karoo, Coetzee repense au passage d’un livre d’Eugène Marais consacré à l'observation d'un groupe de babouins.

«Il écrit qu’à la tombée de la nuit, quand la bande cessait de chercher à manger et regardait le soleil descendre, il voyait percer dans les yeux des plus vieux babouins comme une pointe de mélancolie, comme si naissait en eux la conscience de leur mortalité.»

Une conscience qu’aiguisent en lui les paysages désertiques de son pays.

«[…] Je comprends ce que le vieux babouin pensait en regardant le soleil descendre, le chef de la bande, celui dont Marais se sentait le plus proche. Jamais plus, pensait-il : Une seule vie et puis jamais plus. Jamais, jamais, jamais. C’est l’effet que le Karoo a sur moi. Le pays me rend tout mélancolique. Il me gâche le goût de vivre.»

L’écriture, vers laquelle s’est déjà définitivement tourné Coetzee à cette époque de sa vie, ne sera pas tant l’occasion d’échapper à cette prison de l’âme que de la ressasser de diverses manières. L’évocation de ce travail d’écrivain occupe une part mineure dans l’Eté de la vie. Cela relève d’un choix du biographe imaginaire et cet engouement est avant tout perçu par les yeux de ceux avec lesquels celui-ci s’entretient. Coetzee n’a alors écrit que quelques livres, dont Terres de crépuscule, dans lequel Julia décrypte quelque chose qui ressemble un peu à l’image que cet homme lui renvoie :

«Je ne dis pas que l’écriture des Terres de crépuscule manque de passion, mais la passion qui informe l’écriture reste obscure.»

Tout comme le cœur de l’écrivain semble hermétique à ceux qui l’ont connu, son goût pour l’écriture est avant tout appréhendé par eux comme un prolongement de sa solitude, une façon de creuser ce décalage qui le fait passer à côté des autres et de la vie. Margot, d’abord irritée par la panne qui les bloque dans le Karoo et que son cousin n’arrive pas à résoudre, s’emporte silencieusement contre lui et les siens.

«Une famille loufoque, sans plomb dans la tête ; des clowns. ‘n Hand vol vere* : une poignée de plumes. Et même celui d’entre eux en qui elle avait mis quelque espoir, qui est assis à côté d’elle et qui est reparti tout de suite au pays des songes, s’avère être un poids plume. Il s’est sauvé à la conquête du vaste monde et revient maintenant tout penaud dans leur petit monde, la queue entre les jambes. Un évadé raté, un mécano raté en plus, et c’est elle qui en ce moment fait les frais des bourdes de cet incapable. Et un raté de fils. Il va glander dans cette vieille maison poussiéreuse de Merweville, mordillant un crayon en essayant de vous tourner des vers. O droë land, o barre kranse… Ô terre sèche et aride, ô falaises ingrates… Et ensuite ? Quelque chose sur la weemoed, la mélancolie, pour sûr.»

Cette mélancolie, sans doute, a fait son chemin. Et loin des envolées lyriques évoquées dans ce passage, la weemoed de Coetzee s’est faite minérale. Dans l’Eté de la vie, elle alimente encore à mots mesurés l’une des écritures les plus exigentes de notre temps. Ce récit polyphonique, où les effets de distance se mêlent à un désespoir radical, approche par cercles concentriques un centre de gravité qui se dérobe sous nos yeux. Et l’exercice autobiographique, fût-il détourné, semble d’une certaine manière voué à l’échec. Il nous laisse sur le seuil d’un cœur fermé à double tour qui ne se dévoile jamais tant qu’entre les lignes.

*Margot et John communiquent en afrikaans. Certains passages de leurs dialogues figurent dans cette langue, suivis de leur traduction en incise directe dans le texte.








John Maxwell Coetzee, l'Eté de la vie. Editions du Seuil. 2011. Traduit de l'anglais par Catherine Lauga Du Plessis.


Images : 1) Photographie d'Eugen Richards (source) / 3) Photographie de Michaël Subotzky (source) / 4) Le Karoo (source)



lundi 18 avril 2011

> Le blues transalpin de Valjarević

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Que se passe-t-il lorsqu’un apprenti-écrivain serbe désabusé et porté sur l'alcool, qui vivote de petits boulots en vagues publications, décroche soudain une bourse de la fondation Rockfeller pour une résidence d’un mois dans la somptueuse Villa Maranese qui surplombe le lac de Côme ? C’est le point de départ d’un très beau roman de Srdjan Valjarević, Côme, paru en 2007 en Serbie et dont la première traduction française nous parvient cette année chez Actes Sud. Comme dans Mon Allemagne d'Andrzej Stasiuk, notre homme pose d’abord son regard décalé de slave rugueux et mélancolique sur cet univers nouveau. Un univers où, loin de la guerre et du bordel ambiant, règnent le raffinement et l’opulence. On aurait pu en rester à un grand écart savoureux et ironique mais on aura droit à bien plus que cela. Electron libre et fumiste assumé, l’ «invité» n’a pas plus l’intention d’écrire que de se prêter au jeu des mondanités. Mais il ne crache pas sur les plaisirs simples de la vie et trouve vite dans ce cadre idyllique de quoi s’adonner à sa passion du farniente : boire, dormir, courir la montagne. Sans compter que de belles rencontres attendriront bientôt son cuir mal tanné de faux misanthrope… Drôle, poétique, plein d’une tendresse rare cueillie à la surface âpre du monde, ce séjour nous réserve un voyage d’une force inattendue.


Il a juste emporté sa gueule de bois et quelques frusques (dont son cher vieux pull troué) jetées à la va-vite dans un sac de voyage. Dans le vol pour Zürich, il soigne sa migraine en buvant des bières obtenues de haute lutte auprès du personnel de bord. Durant son transit pour Milan, il observe des hommes d’affaires pendus à leur téléphone portable et se rend trois fois aux toilettes, une fois pour faire ses besoins, deux fois pour se rafraîchir et se désennuyer [sic]. A Malpensa un chauffeur l’attend et le conduit jusqu’à  l’entrée de la Villa Maranese où l'accueille Madame Bela, la directrice et maîtresse des lieux. Après un premier dîner promptement arrosé, il se réfugie rapidement dans ses appartements et s’endort au son de son transistor de poche…

«C’est étrange, un petit transistor, on le met sur sa poitrine ou près de son oreille, et on a l’impression que quelqu’un nous murmure quelque chose à l’oreille, quelle que soit la langue, et ça nous endort».

Côme a l’allure d’un journal. Chaque chapitre correspond à une nouvelle journée et l’on se demande d’abord où nous conduira le ton détaché qu’adopte d’emblée le narrateur, «aquoibonniste» parachuté comme un ovni dans les langes délicats d’un autre monde. S’il partage ses repas avec les éminents pensionnaires de Madame Bela, il montre assez peu d’entrain à participer aux agapes vespérales de rigueur : conférences littéraires consacrées à quelques grands auteurs, concerts de musique classique, discussions sur les mérites comparés du roman psychologique ou du roman politique… Le narrateur de Côme se contente d’écluser les cognacs et les bons vins qui lui sont servis, d’apprécier la cuisine et de partir en solitaire explorer la beauté sauvage des collines toutes proches. La seule lecture qu’il a emportée avec lui est un recueil de nouvelles de Robert Walser, figure tutélaire qui semble l’accompagner en silence dans ses virées transalpines. Il trouve bientôt là le rythme qui lui convient, se laisse voguer au gré de ses envies, de bitures tranquilles en longues excursions. Il sait de toutes façons qu’il ne pourra jamais travailler dans un tel cadre. Et l’ordinateur qu’on a mis à sa disposition ne saurait remplacer sa vieille machine à écrire restée à Belgrade.

Deux serveurs deviennent vite ses alliés : Gregorio l’enfant du pays, et Mahatma, un srilankais qui travaille à la villa depuis de nombreuses années. Ils lui donnent du clin d’œil en coin de table et savent les rations d’alcool qu’il lui faut. Ils mettent aussi en place un scénario bien huilé (un coup de fil important pour Monsieur) qui lui permet de s’éclipser régulièrement pour suivre avec eux les matchs de foot qui l’intéressent dans une autre pièce de la villa.

Mais l’invité entreprend aussi d’explorer les bistrots populaires de Bellaggio, le village avoisinant. Loin de chez lui et des soirées feutrées de la résidence il se lie bientôt d’amitié à deux figures locales du petit peuple d’à côté… Avec Alda, la jolie serveuse du Spiritual, il entame une longue série d’échanges. Ils se comprennent mal en anglais ou en italien, alors chacun dessine dans un carnet qui s’épaissit de soir en soir et qu’Alda conserve près de la caisse. Alda est pauvre. Elle voudrait quitter le Spiritual. Elle attend – c’est une boutade - le prince qui arrivera du lac avec son yacht pour l’épouser et lui faire des enfants, un prince qui ne ressemble pas à un écrivain serbe alcoolique et sans le sou. Ils rient beaucoup, se plaisent pas mal et boivent considérablement. Augusto, lui, tient Le Sport, l’autre café du village. Il a un temps travaillé à Glasgow histoire de faire oublier qu’il avait fait ses armes dans l’armée mussolinienne avant le ralliement du Duce à la politique d’Hitler. Sa passion, comme celle de la plupart des gars du village, c’est la Juventus. Il a un frère jumeau, Luigi, avec lequel il passe son temps à se quereller ou à parler trop fort, tout dépend. Une habitude sans doute en partie attribuable à la complexion de Luigi si l’on en croit les explications de son frère :

«Toute sa vie il n’a fait que ça, hurler. Quand nous étions enfants il était crieur pour le cinéma de Bellaggio. Ca a été son premier boulot, il avait sept ans. Depuis, il n’a pas cessé de hurler».


Si l’on perçoit bien une frontière entre le monde suranné de la Villa au pied de la colline et les cafés braillards et chaleureux des bas quartiers de Bellaggio, il n’y a aucun manichéisme chez Valjarević. Car cette chaleur-là, il la surprendra aussi chez certains de ses co-résidents. Chez les scientifiques de la délégation ghanéenne avec lesquels il se saoule copieusement la veille de leur départ. Chez Monsieur Sommermann, vieux mathématicien juif de renom qui vole toujours à son secours dans des situations où la conversation se fait embarrassante. Chez Mme Barr qui lui joue un soir sur le piano du salon la mélodie qu’elle a retenue au cours d’un voyage en ex-Yougoslavie, celle des carillons du clocher de Korčula, une ville que le narrateur a longtemps fréquentée mais où l’éclatement du pays lui interdit désormais de se rendre. Chez Brenda Flanders, photographe new-yorkaise courtisée par le gratin de la Villa parce qu’elle est l’épouse d’un homme trop célèbre et qui se réfugie dans les brumes alcoolisées et les bras du pensionnaire serbe pour un Lost in Translation façon Valjarević

Mais les instants de bonheur sont fragiles et éphémères et l’on ne redistribue pas si facilement les cartes. Le narrateur repartira vers sa ville où l’attendent ses dettes et un appartement perclus de fuites d’eau ; Alda restera dans son café en attendant que vienne le prince et gardera pour souvenir de son compagnon de beuveries et d’amours avortées un épais carnet de dessins ; Brenda rejoindra son mari à Manhattan. Les jumeaux du café Le Sport, dans un dernier élan de tendresse, esquissent quant à eux quelques solutions qui permettraient à leur ami d’obtenir des papiers et de rester à Bellaggio. Un contrat de travail «paravent» et derrière, du trafic de cigarettes avec la Suisse ou n’importe quel autre boulot… La perspective ne tente guère le narrateur, qui sait par ailleurs que les jeux sont faits :

«Attends, Luigi, qu’est-ce qu’il y a devant et derrière ce paravent ? Ma vie de merde.»

Pas d’illusion, donc, mais on peut pourtant parfois entrevoir  brièvement les cimes. Ce sera le cas à plusieurs reprises dans ce récit, et notamment lors de deux passages magnifiques. La colline Tragedia, ainsi baptisée par Pline le Jeune, est devenue la propriété privée de Rockfeller et n’est accessible qu’aux illustres résidents de la Villa Maranese. Mais les pensionnaires peuvent inviter, une fois durant leur séjour, quelques amis de leur choix. Le narrateur ne fréquente pas d’artistes, aussi offre-t-il à ses compagnons de Bellaggio (les jumeaux, Alda, sa mère et l’un de ses amis d’enfance) l’un des plus beaux cadeaux de leur vie : un après-midi au sommet de l'antique colline, cette colline qui est la leur et où ils n’ont jamais pu poser le pied. Ils découvrent pour la première fois leur village vu d’en haut à l’occasion d’un pique-nique arrosé de vin de pays. Une séquence pleine d'émotions digne du meilleur cinéma italien… Et puis il y a cette requête du vieux Sommermann. Féru d’ornithologie, il dresse une liste précise des oiseaux que le Serbe pourra croiser sur son chemin s’il se rend au sommet du mont San Primo. Il lui demande aussi, une fois arrivé là-haut, d’attendre et d’essayer, pour le lui raconter ensuite, d’observer le grand aigle doré, l’oiseau rare et majestueux du lac de Côme, prédateur de tous les autres animaux du ciel dans cette région. Un grand moment qui lui sera bien sûr rapporté. Mais le lecteur en aura eu aussi pour son compte…

Qu’en restera-t-il ? Les douze coups de minuit sonnés, le carrosse, comme prévu, redeviendra citrouille et le résident de la Villa Maranese repartira en coup de vent, comme il était venu, avec seulement en plus de son pull troué, deux bouteilles de Jameson dans son sac.

La prose de Valjarević sonne parfaitement juste et nous emporte d’un trait. Son récit est simple, vibrant d’humanité et ne cède pourtant à aucun cliché. Allez vérifier, Côme est un livre qui se déguste cul sec. Et en serbe, ce n’est pas un oxymore.












Srdjan Valjarević, Côme. Actes Sud. 2011. Traduit du serbe par Aleksandar Grujičić.

Images : 1) Bouteille (source) / 2) Rive - l'oeil ouvert (source) / 3) Lac de Côme (source)



samedi 2 avril 2011

> Hugues Jallon : le soleil et son ombre

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Tout commence (et tout finira) par le suicide d’un troupeau de sangliers sauvages. Scène effarante d’une horde animale se jetant en pleine course du haut d’une falaise... Voilà qui ne laisse rien présager de bon. C’est pourtant dans un cadre exotique et stéréotypé que nous entraînent, une fois passé ce préambule, les premières pages du dernier roman de Hugues Jallon, le Début de quelque chose. Nous découvrons un lieu de séjour touristique en bord de mer, club ou hôtel, où quelques groupes de vacanciers en mal de détente et de vitamine D viennent de poser leurs valises. Mais l’ambiance, très vite, se délite… Nous n’entrons pourtant ni dans un thriller, ni dans un roman fantastique mais dans un genre de récit beaucoup plus indéfinissable. Un livre habile, puissant, et agaçant comme un tour de magie.




Tout n’est d’abord que farniente et suavité. Des touristes arrivent et s’installent tranquillement sur le lieu d’une villégiature ensoleillée, quelque part dans un pays du Sud. La mer, l’été, on s’y croirait. Leurs faits et gestes nous sont rapportés par un narrateur qui semble les observer sur un écran. Peut-être un veilleur chargé de s’assurer que tout se passe bien, que les clients sont contents, une sorte de préposé à la qualité. Phrases courtes, informations brèves, son récit s’organise à partir des réponses succinctes qu'il apporte aux questions d’un second narrateur qui lui ne voit pas les heureux vacanciers, cherche à se les figurer.

A la surface de ce tableau idyllique apparaissent d’abord quelques accrocs : la chaleur, parfois, se fait moite ; des algues noires flottent à la surface des vagues ; le jeu des bracelets de couleurs tourne court ; tout un pan de l’hôtel est encore en chantier, parsemé de sacs de ciments et de murs à moitié construits. Rien de bien grave, sans doute quelques légères avanies qui nous rappellent qu’au-delà de certaines frontières nos représentations de ce que doit être une prestation haut de gamme peuvent souffrir de légères distorsions. Au diable nos normes occidentales... Dans l’hôtel, il n’y a pas de calendrier, pas d’horloge, ce qui n’est pas dramatique non plus. Après tout on est en vacances et on est venu oublier le stress et l’hiver. Pourtant, par moments, des moments de plus en plus fréquents, l’ambiance se délite : on s’énerve, on sanglote, des activités sont annulées, l’eau infiltre le carrelage, on s’ennuie. Il se passe quelque chose, c’est sûr. Il s’est passé quelque chose, sans doute à l’extérieur, autour d’eux. Des événements, comme on dit. Une guerre, peut-être. On le voit bien, ils sont retenus à leur hôtel, il serait imprudent de sortir. Les en empêche-t-on vraiment pour les protéger, ou est-ce dans un autre but que l'on cherche à les retenir ? Les choses se gâtent mais le crescendo est subtil, il ménage des ressacs. On joue aux dés, aux cartes. On reste des vacanciers. Des vacanciers que l’observateur scrute cette fois à la façon d’un ethnologue ou d’un comportementaliste animalier. Peut-être nos touristes aux chemises chatoyantes font-ils l’objet d’une expérience dont le cadre et le protocole nous échapperaient.

«Regardez, c’est la couleur vive des vêtements, leur coupe un peu démodée, imprimés fleuris, tissus bariolés, slogans et logos d’entreprises, tailles larges, marques de bronzage et les lunettes évidemment.»

«On les prend comme ils arrivent, on les aime comme ils sont, en apparence très sûrs d’eux, joyeux, blagueurs, d’une grande simplicité»

«D’après ce qu’on croit savoir, certains reviennent de loin, usés par leurs plans ambitieux ou alors depuis si longtemps abattus, on pourrait dire désaffectés, les yeux vagues, vides.»


Le film de vacances se détraque, se désagrège, se voit contaminé par des images venues d’un autre monde, une monde de violence, de sang, de cris. Un monde qui n’est peut-être pas bien loin, un monde voisin à peine entrevu à travers une série de décharges subliminales. Violence et bien-être se font concurrence à la surface de la conscience, comme dans ce passage, où les constats les plus positifs alternent avec le souvenir d’un cheval supplicié.

«Un climat sec, très sain pour le corps.

On raconte que, longtemps après, ces images-là ont continué de fuser, envahissant leur cerveau.

C’est splendide par ici.

Les images de l’animal battu à mort jaillissaient comme ça, à grands flux. Ils croyaient entendre les sabots frapper le carrelage à grands coups.

Jour après jour nous rajeunissons.»


Mais pourtant aucun récit ne parvient tout à fait à s’enclencher, on ne bascule pas vraiment dans un univers parallèle. On se laisse simplement déborder par un vague désastre, on prend l’eau. Les touristes continuent d’affluer, découvrent les lieux avec le même enchantement, et, par séquences, nous apparaissent comme des rats pris au piège. Notre observateur serait-il un geôlier, un kapo ? La référence concentrationnaire, écho lointain de la voix de Robert Antelme placée en exergue, se fait de plus en plus prégnante. Le long voyage qui conduit nos touristes égarés jusqu’à ce lieu jamais nommé nous rappelle d’autres convois funestes. D’ailleurs, à l’entrée, on les dépossède de leurs biens, de leur argent, de leur montre. C’est la règle du club. Mais les paradigmes se succèdent sans qu'aucun d'eux ne constitue jamais un modèle unique et définitif. Des fragments d’enfer circulent dans le texte, comme autant de coquilles vides que le lecteur viendrait remplir avec ses peurs, avec sa mémoire blessée. Camps de la mort, camps de réfugiés, salles de torture, famines, plongée en apnée dans l’enfer de la drogue, sont autant d’hypothèses et d’horizons possibles qui défilent tour à tour sous nos yeux. Pourtant, à chaque fois, la réalité nous échappe, nous déborde ou nous glisse entre les doigts, tout en nous conduisant par des chemins que l’on semble reconnaître à chaque instant.

Quel est ce lieu, à la fin ? Les hypothèses ne manquent pas, elles sont toutes plausibles, mais à chacune d’entre elle fait toujours défaut le prolongement qui nous la rendrait certaine.

Sommes-nous dans les geôles souterraines d’un quelconque village du Club Méd ? Nos touristes sont-ils secoués de cauchemars sous l’effet d’un mauvais trip, d’une réminiscence collective ou d’une soudaine porosité à la violence du monde ? Sommes-nous, à l’inverse, en présence de prisonniers suppliciés et hallucinés qui parviendraient encore parfois, par un ultime artifice, à se rêver en touristes paisibles ? Assistons-nous à une émission de télé-réalité futuriste ? A moins que Jallon ne nous mette à l’épreuve d’une forme littéraire de zapping, nous imposant des séquences promptes à nous faire successivement rêver et frémir ?

Bientôt le livre se sera refermé sans que nous ayons pu répondre à aucune de ces questions, nous laissant juste un peu de poisse dans les mains pour nous assurer que nous n’avons pas rêvé…

Dans un court article paru dans le Monde des livres du 3 mars dernier, Niels C. Ahl rend un hommage élégant à Hugues Jallon. Il compare son dernier ouvrage à un soufflé, ce plat tout à la fois aérien et consistant qui exige, pour ne pas «retomber», un tour de main millimétré et un art savant des dosages.

Mais la prouesse n’est pas purement formelle et l’on ressent bien une alerte sous l’exercice de style. Car le livre de Jallon nous renvoie finalement certaines images de nous-mêmes. Celle d’enfants naïfs de l’espèce humaine pareils à ceux qu'évoque Robert Antelme. Ou l’image d’un troupeau de sangliers aveugles qui courent, qui courent et se disent, comme la société en chute libre dans la dernière scène de la Haine de Mathieu Kassovitz, que jusqu’ici tout va bien.














Hugues Jallon, Le début de quelque chose. Verticales. 2011

Images : 1) Martin Parr (source) / 3) Chasse au sanglier (source)



dimanche 27 mars 2011

> INCULTE : la Seine-Saint-Denis à ciel ouvert

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Coup d’envoi, avant-hier soir, à la médiathèque Elsa Triolet de Bobigny, de l’édition 2011 de Hors limites, le festival littéraire de Seine-Saint-Denis organisé par l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis avec le soutien financier du département. Cette année, le collectif de la revue Inculte s’est étroitement associé au projet en endossant le rôle de conseiller littéraire dans la mise en place de la programmation. De beaux moments en perspective. La soirée d’inauguration fut aussi l’occasion, pour Mathieu Larnaudie, de présenter la nouvelle formule de cette revue qui, après vingt numéros et sept ans d’existence, se lance sur de nouveaux chemins et de nouvelles propositions. Inversion facétieuse du point de vue «arthusien» si célèbre, le titre du premier numéro contient à lui seul tout un programme : Le Ciel vu de la Terre rassemble une série de variations littéraires et philosophiques autour d’une entité qui nous est depuis toujours aussi proche que lointaine et qui donne prise à de multiples approches. Nous en aurons eu l’avant-goût par la lecture de quelques textes (dont le remarquable Never say anything de Claro) avant de rejoindre en sous-sol l’auditorium de la bibliothèque pour une séance polyphonique et joyeusement sinistre autour du Dictionnaire du pire de Stéphane Legrand.





«Les hommes lèvent peut-être depuis toujours les yeux vers le même ciel immuable mais ils ne voient jamais la même chose parce que leur regard ne s’arrête pas aux étoiles, il s’élève au-delà de leur scintillement monotone pour embrasser un monde.»


Cet avertissement de Jérôme Ferrari dans le premier texte du recueil, la Nuit d’Anaximandre, nous met au diapason : il n’y a bien de ciel que vu de la terre et, qu’il soit formule scientifique, symbole religieux, promesse de paix, menace, miroir du sens ou tableau divinatoire, le ciel a souvent plus à nous en dire sur les yeux qui le contemplent que sur lui-même.


Hypothèse à aller vérifier du côté de Jean-Marie Blas de Roblès, Jakuta Alikavazovic, Olivier Rohe, Julien d’Abrigeon, Pacôme Thiellement, Hélène Gaudy et quelques autres…


Manuel Blas de Roblès revient justement sur ceux qui semblent n’avoir jamais vu le ciel. Nos ancêtres des cavernes, comme en attestent de nombreuses peintures rupestres et notamment celles, foisonnantes, découvertes en Lybie au cœur du désert de l’Akakus, ont bien représenté leur environnement animal – aurochs, éléphants, rhinocéros, girafes… - mais on ne trouve rien qui évoquerait le soleil, la lune, les étoiles. Absence d’autant plus troublante qu’ils avaient sans doute beaucoup à attendre et à redouter du ciel.

«Rythme des saisons, tonnerre, foudres et tornades auraient dû les inspirer tout autant que les bêtes féroces qu’ils s’ingéniaient à fuir ou à capturer.»


C’est ce qui s’appelle, selon la belle formule de Blas de Roblès, «amortir le ciel».

Ce constat nous interroge en filigrane quant à ce que pourraient être aujourd’hui nos propres «amortissements». A croire que la teneur philosophique d’un objet est chose variable et qu’il existe peut-être, nous suggère Roblès, chez ces vaches dont Paul Valéry constatait gravement qu’elles regardaient le ciel sans voir les étoiles, quelque chose comme une métaphysique de la prairie…


Olivier Rohe se promène du côté des foudroyés. Reprenant à son compte certains passages éloquents d'un certain Caprices de la foudre de C.Flammarion, l’auteur de Un peuple en petit, s’amuse à expérimenter les effets supposés de ce phénomène naturel sur quelques personnages de son cru, interrompant tour à tour une carrière flamboyante, des amours idylliques ou un cortège funèbre, au cours d’une petite valse sarcastique menée sur le ton du fait divers.


Mathieu Larnaudie interroge quant à lui l’univers à l’ère de sa reproductibilité technique. S’appuyant sur des informations fournies par le CERN, mêlant récit et extraits de rapports scientifiques, il nous amène à penser le paradoxe que constitue la possibilité, aujourd’hui avérée, de produire artificiellement de l’univers. Le big-bang ayant pu être reproduit à petite échelle dans le cadre d’une expérimentation scientifique (grâce au LHC, l’accélérateur de particules le plus puissant du monde), nous sommes aujourd’hui passés d’une «nature naturante» à un «artefact naturant». Possibilité qui ouvre la voie à quelques doutes insondables et soudain bien fondés…


Dans La cosmologie comme cosmogonie de la littérature, Johan Faerber revient sur les trois moments historiques au cours desquels la littérature s’est trouvée progressivement désinvestie du ciel ou plutôt s’est faite le miroir d’un monde qui l’avait perdu de vue. Histoire d’un désastre, à comprendre comme perte de l'astre. Faerber revient d’abord sur le passage copernicien du géocentrisme à l’héliocentrisme qui ouvre la voie à un nouvel univers dans lequel le ciel a chuté sur la terre et dont la poésie baroque exprime le décentrement. Il approche ensuite la mort du ciel, cette mort que disent chacun à leur façon Mallarmé, Nietzsche, Baudelaire, résultat de la désagrégation d’un idéal qui nous plonge dans les ténèbres d’où la lumière ne sera plus qu’entraperçue. Et, plus près de nous, il nous entraîne enfin vers le blanc létal du ciel, vers cette période où le désastre n’est plus seulement littéraire mais littéral. Une ère où l’homme de l’après Seconde Guerre (marquée par la Shoah mais aussi par le ciel nucléarisé d’Hiroshima) se trouve alors livré à une nuit sans fin. Apogée d’une littérature du désastre où le ciel a disparu dans la nuit ou, ce qui revient au même, dans le trop plein de lumière d’Hiroshima.


Avec Never say anything , déclinaison ironique de NSA (National Security Agency), Claro voit avant tout le ciel comme l’immense réceptacle de tout ce qui peut-être communiqué, et qu’enregistrent, dans une débauche de zèle prudentiel et de milliards de dollars, les services américains dont il est ici question. D’une plume dévastatrice, il nous brosse en quelques pages l’histoire de cette agence créée en 1952 par Harry Truman et qui, d’observatoire artisanal au service de «l’espionite à taille humaine», s'est mué, au fil de l’évolution et de la démocratisation des technologies de l'information et de la communication, en un dispositif stellaire aussi complexe que coûteux. Aux vieilles étoiles que suivaient les marins ont succédé, nous dit Claro, «des astres intelligents qui nous suivent». Oui mais voilà, la course est inégale, car le son va plus vite que le sens et devant cette orgie de paroles quotidiennes, Big Brother se trouve bien embarrassé. Ainsi, à défaut d’être impénétrables, les voies du ciel sont pour le moins encombrées, si l’on en croit cette remarque d’un employé du Pentagone repêchée par Claro : «Le monde entier est désormais connecté. Ce qui a des effets constipants». Autant dire qu’incapable d’exploiter avec l’ombre d’un début de pertinence tout ce qu’elle engrange, la NSA a néanmoins transformé le ciel antique en un «ciel poubelle où errent nos vœux moyennement pieux, non non-pensées, nos rots mentaux»…


De nombreux autres textes stimulants sont au rendez-vous. Claro nous offre quelques autres pages mordantes qui gravitent cette fois autour du voyage intersidéral de Laïka, la chienne que Kroutchev embarqua à bord de Spoutnik 2 pour un aller sans retour (Un court instant de chiennerie céleste). Jakuta Alikavazovic s’intéresse à la question du visible et de l’invisible à travers la figure de quelques astronautes célèbres (Astronautes fantômes). Stéphane Legrand et Catherine Decaix revisitent les plafonds du palais de l’empereur romain Septime Sévère sur lesquels celui-ci aurait fait peindre l’intégralité de son thème astral, à l’exception de cette partie de ciel correspondant à l’heure de sa naissance ; ce détail aurait en effet risqué de dévoiler à un œil avisé celle de sa mort (Vir sapiens dominabitur astris)...


On accordera encore une mention particulière au Partage du ciel, un texte dans lequel Hélène Gaudy rend un hommage émouvant au film Nostalgie de la lumière, du cinéaste chilien Patricio Guzmán. Dans ce documentaire, Guzmán dévoile la double quête paradoxale qui se joue au cœur du désert d’Atacama, vaste étendue aride qui s’étend au nord du Chili : celle des astronomes qui, depuis les observatoires implantés dans cette zone propice à l’observation du ciel, se livrent à une recherche avancée sur les constellations ; et celle des femmes cherchant les ossements des leurs, disparus sous la dictature de Pinochet et essaimés par les militaires dans la sécheresse du sol.


Dans ce florilège de textes, un principe appréciable a été retenu. Chaque écrivain, quelque soit la nature et le ton de son texte, cite ses sources lorsque sources il y a. Et l’on sera surpris de se souvenir que tout ne tient pas toujours dans la seule main de Wilkipedia. Mais la revue Inculte nouvelle formule, ne se limite pas aux productions du collectif. Dans la rubrique Rencontres un auteur spécialiste de la question à l’honneur est également convoqué. Il s’agit ici d’ Hubert Reeves dont une communication intégrale, Cosmos et créativité, suivie d’un entretien avec François Bon dans le cadre d’une conférence qui avait été organisée par le CERN, sont ici reproduits. Dernier volet, la réédition d’un texte du patrimoine (littéraire, scientifique, philosophique, …). On a droit pour ce premier numéro à un texte tardif qu’ Auguste Blanqui commença à écrire en prison, l’Eternité par les astres. Une réflexion cosmologique inattendue sous la plume du socialiste révolutionnaire et dont Jacques Rancière rappelait qu’elle avait inspiré à Nietzsche sa théorie de l’éternel retour.
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La soirée d’ouverture du festival Hors Limites aura également permis à ceux qui n’y avaient pas encore goûté de découvrir l’art de la définition acrimonieuse selon Stéphane Legrand. Le dictionnaire du pire, paru aux éditions Inculte en septembre 2010, aurait pu être le résultat d’une hybridation génétique et écrit à plusieurs mains par quelques parents proches de Desproges, Schopenhauer, Cioran et Coluche sans oublier deux ou trois académiciens sous prozac et extasie.

Et en live, ce n’est pas mal non plus. D’entrée de jeu on est prévenu, l’ouvrage adopte un point de vue radicalement pessimiste ou, pour être plus juste, sinistre. Ceux qui l’ont déjà lu savent que ce sinistre-là est également jubilatoire. Mais l’auteur rassure les autres : si le moral prend du plomb dans l’aile, on a prévu quelques prostituées lituaniennes pour la suite de la soirée. Dans ce dictionnaire le politique est souvent graveleux, le graveleux parfois politique mais tout est désastreux, c’est sûr. Rien ni personne n'échappe au fil de l’épée, homme, femme, enfant, famille, tyrans et républicains, valeurs sûres et sentiments douteux. Petit aperçu :


«Boucle d’oreille : partie de l’épouse qui bouge pendant le coït»


«Parents : responsables directs de votre existence. En attendant de nouveaux progrès de l’ingénierie génétique et du jusnaturalisme gay, leur nombre est limité à deux, de sexes aussi opposés que possible. Psychologiquement, les parents sont reconnaissables à cette obstination suspecte à vouloir vous nourrir, vous protéger du froid, de la canicule, de la crasse et de vos instincts naturels d’autodestruction. […]»


«Gaulle (Charles de) : Icône gay majeure du deuxième millénaire finissant, ce général un peu particulier s’est rendu célèbre pour avoir fui son pays après une défaite militaire – exceptionnel acte de bravoure méritant une promotion spectaculaire que, lucide sur ses propres mérites, il s’octroie aussitôt généreusement […]»


«Fellation : Autre nom du coït buccal, qui procure une intense satisfaction à la femelle de l’espèce. Le caractère hautement érogène de la zone buccale est affirmé par un nombre si considérable d’auteurs compétents du sexe masculin qu’il semblerait dérisoire d’élever le moindre doute sur la question. L’auteur chrétien du IIIe siècle Tertullien dans son De Virginitate l’assimilait à l’anthropophagie. L’érudit est autorisé à en déduire qu’à lépoque elles avalaient.»

«Staline (Josef Vissarionovitch Djougachvili, dit), np : Ancien séminariste géorgien devenu pilleur de banques du Parti dans la clandestinité, cet inventeur méconnu de la gestion des ressources humaines, accédant au pouvoir après avoir donné de l’argent aux bolchéviques dans le Caucase, leur a alors donné du travail en Sibérie. Sa longue et sanglante dictature ouvre dans l’histoire de la Russie une parenthèse épouvantable entre le règne meurtrier des Tsars et le régime sangunaire de Poutine […]»

Et j’en passe.

A l’issue de cette séance, les plus affectés par les vues acides de Stéphane Legrand ont pu se consoler, faute de la présence effective de prostituées lituaniennes, par quelques verres de blanc et/ou quelques verres de rouge, en attendant de poursuivre plus avant leurs lectures…

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A l’heure où notre gouvernement semble faire aussi peu de cas du budget de la culture que des collectivités locales et des projets qu'elles s'efforcent encore de défendre dans ce domaine, qu’il nous soit permis de faire un vœu. On espère que l’horizon culturel vers lequel chacun a également droit et besoin de porter son regard d’homo economicus, ne rejoindra pas trop vite, tel le ciel inaperçu de nos lointains aïeux d’après Jean-Marie Blas de Roblès, le silence des cavernes.





Inculte collectif, Le Ciel vu de la Terre. Editions Inculte. 2011 (publié avec le concours de l'association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis)

Stéphane Legrand, Le dictionnaire du pire. Editions Inculte. 2010.

Hors limites 2011, festival littéraire en Seine-Saint-Denis. Du 25 mars au 10 avril 2011.

Images : 1et 4 : photos personnelles.



samedi 12 mars 2011

> Marie NDiaye : le linge sale

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Une fille qui vient rendre visite à ses parents longtemps après son suicide. Un instituteur, encore sous l’emprise délétère des siens, qui viole ses élèves et finit par disparaître comme disparaissent les anges. Un fils hanté par la voix d’outre-tombe de ses parents biologiques qui l’incitent à assassiner ceux qui l’ont adopté. Deux couples d’amis qui partagent et se cachent quelques vieux secrets où l’infécondité côtoie l’adultère. Voici les principaux personnages de la dernière pièce de Marie NDiaye, Les grandes personnes, en librairie depuis le 17 février. C’est dire là l’essentiel et c’est pourtant en dire peu, parce qu’il y a la langue de Marie Ndiaye. La façon dont sa phrase, âpre et soutenue, faussement classique, nous introduit dans un univers à la fois subtilement désaccordé, mais qui brasse pourtant les sucs les plus noirs du réel. On retrouve plusieurs des thèmes et démons qui lui sont chers, au premier rang desquels la famille, qui prend si souvent dans ses textes l’allure d’un étau intérieur, d’une bombe à retardement ou d’un lieu d’expérimentations sur la déshérence humaine. Certes le propos, toujours un peu décalé, n’est jamais directement psychologique ou sociologique et l’exercice sarcastique, fréquent dans cette pièce, garde toujours un arrière-goût d’étrangeté. Mais derrière ces dialogues légèrement dissonants, les ronces auxquelles on s’égratigne sont pourtant bien de chez nous.


Rudi et Eva ont eu une fille, une fille qui s’est éloignée d’eux et s’est donné la mort. Mais cette fille revient à présent les visiter et ils s’en confient à Isabelle et George, un couple d’amis de jeunesse. Isabelle ne leur cache pas qu’elle trouve ce drame enviable…

«J’aimerais moi aussi avoir une fille qui nous aurait quittés remplie de haine, une fille perdue pour nous et dont l’absence, durant de longues années nous aurait attristés, et puis qui reviendrait soudain nous hanter, sans qu’on sache si elle est vraiment là, si elle vit ou pas, ah oui, cela me plairait, c’est dommage.»

C’est qu’Isabelle n’a eu qu’un seul et unique fils, un fils dont son mari a souhaité se contenter pensant ainsi arracher plus facilement le foyer à sa «condition de pauvres jeunes gens coincés dans leur quartier navrant». Pourtant, ils n’ont pas vraiment échappé à leur médiocre condition, alors que Rudi et Eva, qui ont élevé deux enfants (leur fille et un fils adoptif), ont connu une ascension sociale exemplaire. Mais la machine se renverse encore car cette réussite, Rudi et Eva ne la goûtent guère. Ils semblent plutôt l’avoir payée de l’abandon de leurs enfants qui les ont condamnés à une existence de solitude et d’effroi, alors que le fils de George et d’Isabelle ne s’est quant à lui jamais séparé de ses parents. De la situation asymétrique des deux couples, Marie NDiaye tire d’entrée de jeu un miel vénéneux. L’amitié des quatre personnages est émaillée d’envies, de frustrations, de jalousies, de sourds reproches et ne semble survivre que grâce à un lot de souvenirs communs insipides et cruels qui les renvoient à une jeunesse partagée «dans la cité». Il n’y a pourtant aucun affrontement, aucun règlement de compte. Les paroles les plus violentes peuvent s’échanger sans que cela suscite aucune des réactions psychologiques que l’on serait en droit d’attendre dans la «vraie vie».

Le fils et la fille de Rudi et Eva, ombres semi-fantomatiques revenues hanter le bercail, se retrouvent quant à eux dans la pénombre de l’escalier qui mène à l’appartement familial. Leurs «retrouvailles» sont aussi l’occasion d’évoquer un passé trouble, de revenir sur les motifs respectifs qui les ont poussés à abandonner «les parents». La fille reconnaît avoir voulu les punir pour leur amour excessif :

«As-tu éprouvé, toi aussi, que l’amour de nos parents te garrottait et qu’il fallait les faire expier des espoirs qu’ils plaçaient en nous et des excès de tendresse dont ils nous accablaient et des objets qu’ils nous offraient ?»

Mais ce qui l’a poussée à partir et finalement à se donner la mort relève d’un mal plus profond, d’une sombre intuition, d’une blessure mystérieuse enfouie au plus profond d’elle-même.

«Malgré la joie, malgré l’amour, malgré l’abondance, l’excès de tout… Il y avait quelque chose de déplacé, de malvenu, quelque chose qui n’aurait jamais dû être et qui vivait, qui était là, en ma personne. Une faute avait été commise et s’épanouissait et ce n’était pas bien. Il fallait que quelqu’un soit puni et il m’a semblé que ce devait être moi.»

Ce malaise radical et confus, apparemment sans objet, s’éclairera pourtant dans les dernières scènes de la pièce.

Quant au fils, c’est à un autre type de combat intérieur qu’il a dû faire face :

«Oui, c’est à l’adolescence que j’ai commencé à les sentir se tortiller en moi, comme s’ils étaient soudain devenus trop gros pour ma poitrine, tous les deux, le père et la mère qui m’avaient mis au monde, et puis ils ses sont mis à parler.»

Les parents décédés ont alors pris la parole pour réclamer à titre de vengeance, de la main de leur orphelin, la mort du couple adoptant. Hanté en permanence par cet appel au crime, le fils a dû fuir pour protéger ceux qui l’avaient recueilli, pour ne pas risquer de se soumettre à l’injonction des fantômes qui l’habitaient. Des fantômes qui ont droit, au même titre que la fille revenante, au statut de personnage. Il sont «ceux qui logent dans la poitrine du fils» et vont faire à nouveau entendre leurs exigences criminelles, tel un chœur menaçant et obsédant. Cette voix intérieure sera bientôt entendue par d’autres, par la fille d’abord, puis par Eva et Rudi. Les morts et les vivants peuvent dialoguer et quelques réconciliations douces-amères finiront tant bien que mal par prendre forme. Dans la dernière scène, un échange attendri où pointe une ironie acide s’instaure entre les parents adoptants et «ceux qui logent dans la poitrine du fils». Une sorte de complicité trans-mortem... Les fantômes se souviennent des premières heures de vie de leur enfant :

«Quand il est né, deux petites dents lui avaient déjà poussé. Il n’a pas crié, il était heureux de voir le jour.»

Eva se souvient à son tour de ce fils devenu le sien, elle le revoit à l’âge où il confectionnait des pâtisseries... Rudi évoque le brave petit garçon qui faisait ses devoirs sans qu’il y ait jamais rien redire, le bon fils toujours plein d’attentions…

«Une fois, pour mon anniversaire, il m’a récité un poème qu’il avait composé lui-même. Mon bon petit papa, c’était le titre.»




Mais la figure la plus terrible de la pièce reste peut-être celle du fils de George et Isabelle, Lulu, qui se fait appeler «le maître» car il est instituteur… Son histoire s’entremêle à celle des autres « enfants » et en dessine une sorte de figure inversée. Le maître  est englué dans une relation de pathétique dépendance à ses géniteurs, qui lui vouent en retour une adoration aveugle et désastreuse :

«Je m’essuie soigneusement, comme maman me l’a enseigné, et jamais je n’utilise le papier parfumé qui est obscène car on ne doit pas mêler la violette à l’odeur du caca, de même qu’on ne verse pas de sang dans le lait crémeux ni de graisse animale dans l’eau claire. Je traite mon corps comme un bien inestimable »

De ce bien inestimable, comme du pouvoir que lui confèrent ses fonctions, le maître use et abuse en violant régulièrement ses élèves. Prenant parfois conscience des excès auxquels le conduisent ses pulsions, il réclame le secours de ses parents, qui ne l’entendent pas…

« Le maître : Papa, ai-je le droit de violer mes élèves de huit ans ?
George : Voilà que tu recommences. Il est temps que tu t’en ailles. Rentre dîner chez toi.
Isabelle : Ne reviens pas avant de t’être rincé la bouche de toutes ces saloperies »

Déni, aveuglement, écoute impossible…On pense à cette scène bouleversante de Happiness, le film de Todd Solondz, dans laquelle le psychiatre pédophile qu’incarne Gerry Becker tente de se confier à sa femme et lui murmure d’une voix nouée par l’angoisse : «Je suis malade». Confidence à laquelle elle répond, dans un demi-sommeil, en lui suggérant de prendre de l’aspirine…

Mais Marie NDiaye va plus loin et met en scène d’une manière radicale le déni collectif qui entoure les agissements du maître. Au cours d’une réunion de parents d’élèves où sont d’abord évoquées les affaires courantes de l’école, une mère se plaint que son fils a été violé à plusieurs reprises par l’instituteur. La femme, nouvellement arrivée, est immédiatement accusée de colporter des rumeurs malveillantes à l’encontre de Lulu, enfant du pays et pédagogue remarquable. L’aversion qu’elle suscite se développe rapidement et, dans un crescendo subtil, l’assemblée des parents finit par reconnaître le viol de leurs enfants comme une acte admissible et par exclure la mère de l’enfant.

«Nous pouvions bien, madame, considérer que de telles fantaisies ne sont pas si graves, tant qu’on s’abstient de les évoquer par des mots affreux. N’est-il pas plus important pour un enfant de savoir bien lire et bien compter et bien raisonner ? Plus important que de garder son petit corps intact ?»

Difficile de ne pas voir dans cette scène grinçante une forme de résurgence de la triste affaire dont Jean-Yves Cendrey avait fait le récit minutieux dans Les jouets vivants. L’histoire d'un instituteur pédophile soumis aux feux croisés de divers témoignages d’enfants et que seule la détermination isolée du compagnon de Marie NDiaye avait fini par pousser devant les tribunaux, qui reconnurent les faits et le condamnèrent lourdement. Une «histoire vraie» qui surprend plus encore par ce que l’on y découvre en matière de dénégation institutionnelle et par les conséquences qu’elle eut pour les deux écrivains. Même après la condamnation du prévenu, il leur fut reproché d’avoir sali l’image du village, et, menacés et mis en quarantaine par ses habitants, ils avaient fini par déménager… Cas exemplaire où la réalité excède la fiction la plus sombre…

Le maître sera directement confronté à la mère de sa victime, qui s’expliquera très calmement des raisons qui la poussent à l’appréhender :

«Il nous est apparu, à mon mari, cet homme pacifique, et à moi qui suis une femme bénigne, que c’était là un très grand crime, dont la gravité nous a même donné une sorte de vertige.»

Mais le maître ne semble concevoir de grand crime que dans les mots qui disent le crime. La criminelle est donc cette mère étrangère qui vient poser des mots sur ce qui aurait dû rester dans le non-dit et donc le non-existant.

«Ce qu’il s’est passé entre lui et moi, tant que ce n’est pas révélé demeure brumeux et flottant comme si nous savions avoir fait par quelque miracle le même rêve».

Refusant de jouer le jeu du pardon et de la contrition, le maître préférera prendre son envol aux trois quarts de la pièce, se transformer en oiseau, suivant ainsi la voie d’une métamorphose que l’on retrouve souvent dans l’œuvre de Marie NDiaye (La sorcière, Trois femmes puissantes). Il prend alors congé de la mère sur une tirade aux accents prophétiques :

«Et vous songerez alors aux jours heureux où rien encore n’avait été dit, où vous pouviez tranquillement par une chaude journée regarder le ciel au-dessus de vous sans craindre de le voir soudain assombri par la forme lourde du maître qui a pris son envol et parcouru des affreuses criailleries, du maître qu’aura déserté tout langage humain – et vous songerez aux jours bénis où les enfants n’osaient se plaindre de rien, car le cœur du maître là-haut sera libre tandis que la nostalgie et la mauvaise conscience rongeront le vôtre».

A travers ce chassé-croisé de destins défaillants et de portraits au vitriol où s’entrecroisent les voix des morts et des vivants, Marie NDiaye signe ici, dans ce style qu’elle travaille au corps de livre en livre, une pièce féroce et percutante aux accents de comédie familiale dévoyée et de tragédie grecque.

Les grandes personnes est actuellement représenté au Théâtre de la colline dans une mise en scène de Christophe Perton.













Marie NDiaye, Les grandes personnes. Gallimard. 2011.

Images : 1) Linge (source) / 3) Ange (source) / Marie NDiaye (source)

vendredi 25 février 2011

> Les dernières solitudes de Mingarelli




















A chaque nouveau livre, Hubert Mingarelli nous revient avec cette même brise faussement légère, avec cette même candeur désespérée cueillie au ras des choses. Il y a beaucoup de douceur et de patience, beaucoup d’humilité, dans sa façon de dire ce qu’il y a de plus terrible : la solitude, la peur, la faim, la guerre ; ou au contraire quelques espérances ténues qui tiennent toutes dans une main d’homme. Chez lui, ni la douleur ni le bonheur (lorsqu’il est brièvement entraperçu) ne se donnent en spectacle, et l’écriture, souvent descriptive, factuelle et pourtant toujours à fleur de peau, arpente par petites touches le fond sombre du réel. La lettre de Buenos Aires, son dernier recueil de nouvelles, paru aux éditions Buchet / Chastel, ne déroge pas à la règle. On y découvre dix nouvelles histoires d’hommes en errance. Encore une fois, la mer n’est jamais bien loin et l’on retrouve l’univers exclusivement masculin qui lui est propre. Un univers qui ne ressemble pourtant à aucun du genre tant ses hommes à lui avancent le cœur à nu. On se laisse alors une fois de plus conduire tranquillement vers ces « gens de peu », froissés, blessés, brisés ou parfois furtivement touchés par la grâce, et auxquels Mingarelli prête avec force et pudeur une voix et une texture si singulières dans le paysage de la littérature française actuelle.




Un homme qui a trouvé refuge dans une cabane près de la plage trompe sa solitude grâce à la compagnie d’une «souris mélancolique»…

«Je n’ai personne à qui parler ici, si bien que je parle à la souris. Je ne lui dis rien d’extraordinaire. Il m’arrive de faire durer ma vaisselle, ou même, lorsqu’elle est finie, de laisser couler l’eau. Ainsi elle ne retourne pas tout de suite à l’intérieur du tas de bois. Je reste debout devant l’évier et je continue à lui parler»

Pourquoi est-il là ? Qu’a-t-il fui ? Qu’a-t-il vécu ? Nous ne le saurons pas. On sait seulement qu’il a eu faim dans sa vie et que c’est là la seule chose qu’il n’a pu effacer de sa mémoire.

«La rage et le désespoir, le froid et le chagrin ont un jour frappé à ma porte et je les ai presque oubliés, mais pas la faim».

On sait seulement que la nuit, il a peur, lorsqu’il entend le ressac, le vent et les battements de son cœur et qu’il voudrait «le dire à quelqu’un». Des souris, des hommes, des hommes qui ne sont parfois guère plus que des souris traquées…Un jour, depuis le toit de sa maison, il assiste à une scène étrange. Deux hommes atteignent la plage, pris en chasse et bientôt rattrapés par une dizaine de poursuivants. L’un des deux hommes s’enfonce vers la mer et nage vers le large. Le second reste agenouillé sur la plage, en attendant que les choses se passent…

Deux randonneurs, un adulte et un adolescent, peut-être un père et son fils. Le père essaie d’enseigner à son fils la beauté des choses. Il le voudrait sensible aux crêtes rougeoyantes des montagnes, et à ce qui l’entoure. L’enfant semble mutique et quelque peu insensible à tout cela. Mais la beauté des choses a ses revers. Dans le refuge où il s’abrite, le père tombe sur un livre oublié et poussiéreux, une vieille histoire de la Pologne. Feuilletant le bouquin, il est saisi par la photographie d’un enfant à peine plus vieux que le sien. Un enfant aux yeux terrifiés, installé sur une potence et au cou duquel un bourreau nazi passe la corde.

Scène muette entre deux amis assis sur un pont, des adolescents probablement. Ils sont côte à côte, leurs jambes se touchent et ils regardent couler la rivière. C’est l’hiver, la neige a recouvert la forêt, les arbres semblent de givre. Cette scène, Guido et le narrateur l’ont vécu bien des fois, en d’autres saisons. Guido, c’était l’ami admiré : «Il possédait tout ce que je n’avais pas, le courage et le don de parler en vous regardant dans les yeux». Mais aujourd’hui ils se taisent et la scène est bien différente car Guido vient de perdre sa mère. C’est le narrateur qui se souvient d’une scène où elle était apparue, dans un halo discret de prévenance :

«C’est alors que Guido avait l’espace d’un instant cessé d’être un dur. Il avait soudain cessé de me parler, et moi, ne comprenant pas pourquoi et me tournant vers lui, j’avais vu où il portait son regard».

Le narrateur voudrait s’enfuir, ce deuil muet et inconcevable a brisé quelque chose:

«J’ai baissé la tête et j’ai fermé les yeux, comme si, en le faisant disparaître, je ne pouvais plus attraper son chagrin».

Un homme demande à prendre la parole au cours d’un procès. Il a quelque chose de très important à dire, quelque chose qu’il n’a jamais confié et qui, visiblement, pourrait changer le cours des événements. Le président du tribunal, sourcilleux quant aux procédures, lui refuse la parole car «ce n’est pas le moment». Le vieil homme insiste mais on ne le laisse pas parler. Alors, il s’en va et ne reviendra plus. De ce procès et de ces enjeux nous n’apprendrons rien de plus, mais on comprend pourtant que le témoignage du vieil homme aurait pu être décisif, peut-être sauver quelqu’un. Sur le chemin du retour, dans le bus, le vieil homme ramasse une plume, une très petite plume d’oiseau qui se trouve sur le siège attenant au sien. Ce vieil homme ramasse chaque semaine une dizaine de plumes et, au cours des années, il en a accumulé des centaines. Des plumes qui lui rappellent quel est le poids d’un homme.

Au cours d’une escale à Port-au-Prince, les hommes d’équipage d’un navire de la marine se voient consignés à bord en raison d’un crime commis sur le quai devant eux dans la foule anonyme des mendiants, des vendeurs et des filles. Le cadavre demeure longtemps seul sur le quai, jusqu’à ce qu’un inconnu qui se déplace à pied nu vienne lui soutirer ses chaussures et qu’une femme, enfin, vienne s’asseoir près de lui pour le veiller.

Un homme affamé et frigorifié –on devine un soldat revenant d’une quelconque guerre - trouve refuge dans un hangar où un autre homme, après un temps d’hésitation, accepte de partager avec lui sa maigre pitance et son abri pour dormir. Cet hôte va rentrer chez lui et explique brièvement à son « invité » ce qu’il souhaiterait plus que tout :

«je ne veux pas rentrer chez moi avec tout ça à l’intérieur. Je voudrais m’en délester un peu avant d’arriver. Tu vois, pleurer un bon coup. Mais je n’y arrive pas.».

Durant cette nuit de fortune, partagée sous la paille, l’homme va pleurer dans son sommeil. L’autre n’ose pas le réveiller et se promet de lui faire savoir dès le lendemain qu’il s’est bien déchargé d’un fardeau dans ses songes. Mais à son réveil, il fait déjà jour, et le «pleureur» est parti.



Dans les histoires de Mingarelli, on a oublié le nom des guerres, le nom des lieux (Port-au-Prince et Buenos Aires font ici figures d’exception). Quelques prénoms circulent mais on ne sait plus pourquoi les hommes sont ce qu’ils sont, pourquoi ils ont pris la mer ou sont descendus des bateaux, on ne sait plus pourquoi ils sont seuls. Mingarelli fait de l’universel à coup de hache, en délestant ses personnages de ce qui aurait pu être leur histoire de vie, de leur environnement, du nom de ceux qu’ils ont aimé ou perdu, du chiffre clair de leurs souffrances. Ils les renvoient au pot commun d’un vague et profond malheur humain. Il peuple ses nouvelles de soldats que la guerre tout autant que l’espoir ont désertés, de solitaires dont on ne connaît jamais le passé, d’enfants traversés de douleurs banales et innommables.

Les deux dernières histoires de ce recueil, deux récits d'une quarantaine de pages, pèsent d’un poids particulier dans le livre. Dans «Pas d’hommes, pas d’ours», un homme qui vient de terminer son engagement dans la marine marchande, s’enfonce dans la forêt avec un fusil et quelques vêtements neufs, «fuyant les hommes et l’océan le cœur léger». Mais cette légèreté de cœur est toute relative. Il vit, puis survit, au milieu d’une nature sauvage dont il fait son pain quotidien, prenant maintes précautions pour se protéger au mieux de ce qu’il redoute le plus : l’attaque d’un ours. Ses pas le mèneront sur le seuil d’une maison de fortune, celle d’une veuve et de ses deux filles. Devant ce bonheur simple, cette option à portée de la main, une tentation jamais dite se profile. Il pourrait s’arrêter là, poser ici ses valises. Mais il repart. Animé de ce qui pourrait être un vague regret, il reviendra sur ses pas pour retrouver une cabane vide. Quittant la forêt, il n’offrira au garde-chasse qu’une vague formule, «pas d’homme pas d’ours», aussi vraie que fausse, qui rend compte de son séjour en forêt sans évoquer la famille rencontrée.

«La lettre de Buenos Aires», la nouvelle éponyme du recueil, est d’une facture particulière. Ce n’est plus un fragment de vie, un souvenir, un instant qui nous est livré, mais l’histoire complète d’un ratage.Un homme a un jour abandonné son fils pour émigrer en Argentine. Il a travaillé longtemps dans une scierie pour un homme nommé José Moncada. Mais il ne s’est jamais posé intérieurement, se jurant toujours de rejoindre le fils resté en Europe. Il a écrit une lettre à ce fils, une lettre jamais envoyée et qu’il s’était promis de réécrire. Et puis José Moncada est mort. L’homme a décidé de rentrer en Europe, d’aller retrouver son fils. Après avoir longtemps erré dans la zone portuaire, épuisé ses dernières provisions, il s’est embarqué clandestinement à bord d’un navire espagnol. Le voyage a duré longtemps. Découvert, il a tant bien que mal réussi à poursuivre le voyage avant d’être débarqué sur un quai d’Europe. C’est là que nous le trouvons, au début de la nouvelle. L’homme perd la tête, il est à bout de force et il va mourir. Croisant un enfant qu’il prend pour son fils (peut-être parce qu’il sait qu’il est le dernier qu’il verra), il lui fait le récit de l’histoire que nous lisons, il lui livre, chancelant sur le trottoir, le contenu de cette lettre jamais transmise. Il fallait sans doute tout le talent, toute la poésie de Mingarelli pour parvenir à faire surgir de ce cadre pathétique une nouvelle aussi remarquable que «La lettre de Buenos Aires». Les pauvres vies ont leur lumière, on le sait depuis Un cœur simple de Flaubert et les Vies minuscules de Michon. Mais Mingarelli ne rachète rien par le style. Ses mots continuent de coller à l’indigence des choses et des situations :

«Je voulais voir des choses et connaître la vie, et voilà tout ce qui m’arrive. On trouve quelque chose de bon et on vous le retire, ça s’envole comme ça. Tu parles d’une injustice. Je n’en connais pas de pire».

Histoires d’hommes donc, mais d’hommes qui se touchent, se prennent dans les bras, et font de l’amitié, centrale dans l’œuvre de Mingarelli, leur tout dernier refuge. Des hommes que la violence du monde n’a pas oubliés alors que la leur s’est muée en une fragile tension, et qui tous pourraient reprendre à leur compte la fameuse mise en garde que l'on prête à Henri Calet : «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes». Les femmes, quant à elles, brillent par leur absence écrasante : ce sont les mères lointaines et muettes des Hommes sans mère égarés dans un bordel d’Amérique centrale ; la statuette fétichisée que l’on se repasse dans Quatre soldats (le roman le plus éblouissant de Mingarelli) ; ce sont encore, dans ces dernières nouvelles, les filles manquées de Port-au-Prince ou la femme disparue de «Pas d’homme, pas d’ours». Pourtant, rien n’est jamais trop appuyé et le pathos ne fait pas partie de la recette. Tant et si bien que l’humanité des textes de Mingarelli, ici encore, vibre toujours d’une sobre justesse. Et La lettre de Buenos Aires nous confirme que cette « voix mineure » est bien celle d’un grand écrivain.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Hubert Mingarelli, La lettre de Buenos Aires. Buchet Chastel. 2011.
 
 
Images : 1) Epave (source) / 3) Forêt (source) / 4) Homme seul en forêt (source).