mardi 30 juin 2015

> Alter écho






















Ça serait quoi, autre chose ? 


Se perdre dans un bois touffu ? Réaliser soudain, au sortir du bureau,  que l’on pourrait «donner toutes ses dents» pour revivre quelques bribes insignifiantes de son enfance ? Se réveiller en oisillon prédateur qui attend la becquée dans son nid ? Contempler la trace de «la belle mue transparente qui brille dans la lumière» laissée par le corps d’une femme couchée dans la luzerne ? Croquer des anges à pleines dents ? Ressentir un beau jour ce qu’a pu être la vie d’un homme qui s’est fané en contemplant le monde de sa fenêtre ?


Peut-être apprendre à voir, entendre, sentir, ce qu’il y a de très lointain en nous ou reconnaître, juste sous notre nez,  ce que jamais l’on ne voit.






Avec Autre chose, Thomas Vinau nous livre un beau recueil de proses courtes, qui oscillent entre observation du quotidien et de digression onirique. Mais la frontière entre les deux est ténue, il le sait bien : le pas de côté qui nous mène dans les marges du réel n’est peut-être qu’un simple pas enfin bien posé devant soi.


Thomas Vinau ramasse, infatigablement. S’émerveille de ce qui passe entre les mailles du filet – ou nous écorche doucement les yeux avec ce qui ne nous atteint plus.


Car s’il sait attraper le bonheur au vol comme personne, il sculpte aussi au bord des solitudes silencieuses
Dans sa prose « Les petits bouts », un homme abandonne les différentes parties de lui-même au bord de la route « lourde longue » qu’il parcourt, une route avec «trop de ciel derrière et trop de ciel devant». Il sème ses poumons, ses mains, ses pieds, pour le prochain qui viendra. 


Dans « Les friandises », on croise un « gros qu’est pas fini » et mange des lardons dans leur sachet plastique comme « des bonbons à la crème de sourire », ou une vieille femme qui en est là où elle est («Mémé copine») :


« Elle chantonne en enfilant ses bas. Se brosse les dents. De la buée sort de sa bouche. Personne à l’horizon. Elle hésite entre une cigarette et un cigarillo. Garde le cigarillo pour le soir. S’enfile une gorgée de Ricklès. Peut-être plus tard, un camionneur ou un paysan. Et puis on est jeudi, Monsieur Aspic ne devrait plus tarder, son petit retraité, comme elle l’appelle. Elle attend là, toute seule, au bord des champs glacés. Elle pense que son fils doit être au Japon maintenant. Que les soldes ont commencé. Que Joe Dassin avait quelque chose de spécial. »


On rencontrera encore un gardien de phare qui se souvient d’un vers de Hugo, un homme qui trouve un goût de cendre à la neige froide et grise qu’il goûte, une potence en or que l’on dresse sur la place d’un village en fête, un père qui promet à son fils qu’un jour, lorsqu’il sera adulte et l’aura oubliée, la chouette qui a fait son nid dans le grenier se fera à nouveau entendre :


« Tu auras fait ta part et pour te remercier elle reviendra un jour, à son tour, pour protéger ta nuit et veiller sur ce qui en toi refusera de rompre.»


Au final, c’est sans doute dans l’attention et l’intensité d’un regard que se cache « autre chose ». Quartiers de rêves ou bribes de vie, les proses de Vinau sont des poèmes où ont poussé des histoires, à moins que ce ne soit le contraire. Et il y a toujours cette écriture, légère et exigeante, qui sait qu’il faut se pencher très bas pour cueillir le peu qui nous élève.


« Nous sommes des chercheurs d’or. De sucre. De neige. On est là. Dans les grandes villes et les petites routes. Dans les recoins du frigo. Par la fenêtre. A sucer des yeux l’horizon. »

*

Voir aussi notre note sur son recueil de poèmes, Les derniers seront les derniers.
On pourra également consulter (hors ligne) l’entretien que l'auteur nous a accordé dans le N°1 de la revue La moitié du fourbi.













Thomas Vinau, Autre chose. Les Carnets du Dessert de Lune. 2015.





dimanche 21 juin 2015

> Femmes minuscules

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Bien plus connu en Grèce pour sa poésie, Mihàlis Ganas est aussi l’auteur de plus rares textes en prose. Lisez vite le petit recueil de nouvelles qui vient de paraître chez Quidam dans la traduction de Michel Volkovitch. Rien de spectaculaire, pourtant, dans ces seize textes de parfois à peine plus d’une page - pas plus que dans ces quelques femmes dont les portraits sont ici brossés, esquissés. Aucune d’entre elles n’est taillée pour entrer au Panthéon et, sur un autre registre, elles n’ont le plus souvent de « fatal » que ce qu’elles subissent ou ont subi. On parlerait plus volontiers de « femmes minuscules », selon la formule de Michon : qu’il s’agisse de femmes fragiles, jeunes ou vieillissantes, de troubles souvenirs de jeunesse, de simples passantes ou de vignettes qui se conjuguent à l’irréel du passé, c’est toujours avec une extrême empathie, nimbée d’humour ou de désenchantement, que Mihàlis Ganas nous les donne à voir. Il y a dans ces nouvelles quelque chose de tendre et d’enlevé, d’écrit juste au bord du cœur – et l’apparente légèreté de ton touche souvent du doigt une pure mélancolie.





Une lectrice assise à la terrasse d’un café, dont l’homme qui l’observe et lui adresse la parole s’aperçoit qu’elle lit dans ses pensées (Elle lit un livre); l’histoire d’une photo banale, prise au débotté, d’une vieille femme, de son chien et leur fatigue (Une vieille dame et son trsè vieux chien) ; quelques pensées flottantes, drôles et sombres, d’une femme «entre deux âges» et «au bord du troisième» (Elle marche sur le trottoir d’en face); les errances d’un homme, par un dimanche pluvieux, qui vient de se disputer avec son amie, une femme qui vit seule avec son enfant (Dimanche soir, nulle part où aller); une passante entraperçue qui rappelle au narrateur le visage d’un amour de jeunesse et rouvre les vannes du passé (Une odeur de mer mouillée)… 


Voici un bref aperçu de quelques voyages, modestes et forts, que nous réserve Mihàlis Ganas. Dans chacune de ses nouvelles, il trouve un ton étonnamment juste, faussement détaché, pour nous donner à ressentir ce que la vie ne parvient pas à retenir, le poids du temps, les petits et les grands ratés ou cette déréliction sociale qui n’est jamais thématisée en tant que telle mais infiltre plus d’une fois le texte et les personnages. Il porte un regard âpre et tendre sur des femmes aimées ou de simples inconnues qui sont autant de fragments du miroir dans lequel il se cherche lui-même. Loin de cette vaine lyrique qui chanterait les délices, les affres et les mystères insondables de « l’autre sexe », Ganas donne le plus souvent l’impression de  trouver auprès de celles dont il nous parle une sorte de territoire partagé, de fraternité nostalgique. Il emprunte parfois directement leur voix, à la première personne du singulier, pour nous immerger dans leurs monologues intérieurs, leurs déambulations internes. Rien de précieux, d’étudié à l’envi, c’est toujours dans une phrase glissante, au détour d’une formule ou d’une image, que l’on nous livre l’essentiel.


Dans Elle regarde ses mains, une vieille femme à présent oisive et qui toute sa vie a trimé, usé ses mains aux labeurs et aux ménages, les découvre à présent et entame avec elles un étrange dialogue, un jeu où elles semblent implorer une attention indue au vu des simples fonctions qui leur avait depuis toujours été assignées.


«Elle les regarde à la dérobée, voit une tache de café sur celle de roite. Elle se lève et gagne la salle de bains, prend la savonnette et se lave les mains. Elle les lave, les relave, elle ne veut pas lâcher le savon, elle aime bien quand elles glissent doucement comme ça, l’une dans l’autre, ‘ C’est qu’elles ont réussi, dit-elle, à me faire les caresser, les petites garces’ et elle rit en elle-même de ce qu’elles ne regardent plus comme avant, perdues dans la mousse et les caresses, on dirait qu’elles ont fermé les yeux, pour que le savon ne les fasse pas pleurer.»


Hasard des résonances, ceux qui auront eu la chance de la lire, se souviendront peut-être d’une autre nouvelle, terrible cette fois-ci, dans le recueil de Paul Fournel, Les Grosses Rêveuses (1981) : une femme grabataire regarde ses mains tremblantes, constate qu’elle ne parvient plus à s’en servir pour cuisiner et, dans un geste suicidaire, finit par les plonger dans la poêle brûlante au-dessus de laquelle plus rien n’est possible.
Il y a, dans ces deux fois quelques lignes, le grand art de faire passer l’humanité toute entière par le chas d’une aiguille.


Vieillir, c’est encore ce à quoi se confronte cette autre femme du «trottoir d’en face», figure émouvante et banale d’une solitude comme il en existe tant.


«Et cette légendaire sagesse de la maturité, où est-elle passée ? Elle n’a ni enfants ni petits-enfants, heureusement, elle n’aurait rien du tout à leur dire. Aucune de ces phrases bien rondes que les grands disent aux jeunes, partout, toujours : dans les livres, les films, au théâtre et dans la vie.»


Et de quelle élévation parle-t-on, lorsque le goût du ciel annonce l’abandon et l’impossible adieu au corps ?


« Quant aux ailes, on sent qu’ils (mais qui sont-ils ?) commencent à essayer les vis à l’épaule, d’où des douleurs aux articulations.
Cela, bien sûr, si l’on devient un ange en partance pour le Paradis. A moins qu’on ne soit déjà un ange, maintenant qu’on a perdu son sexe et que le claironnent effrontément les Chérubins et Séraphins dans les bars, les cafétérias, sur les plages. »


Le temps qui passe, c’est aussi celui qui est derrière nous. La nostalgie, chez Ganas, se tisse également avec le fil de ce qui nous a manqué pour vivre pleinement le présent ou pour connaître un bonheur dans les règles de l’art. Ainsi, dans la dernière nouvelle du recueil, le narrateur se souvient de sa première nuit passée avec une femme, (la jeune étudiante qu’il aimait sans doute) et qu’il dut à la crise d’épilepsie dont elle fut prise et qui l’amena à la secourir et à la veiller. Souvenir âpre et doux où la culpabilité et la réminiscence de gestes tendres, la laideur et la beauté ne font qu’une seule délicate et amère mixture.


Il faut un talent considérable pour atteindre à ce lieu de congruence où le plus profond s’adosse au plus dérisoire, le plus signifiant au plus anecdotique. Michel Volkovitch, dans sa postface, rapproche ici le poète du nouvelliste : 


« S’il est un point commun entre ses proses et ses poèmes, c’est cet art de faire tenir dans un espace réduit une matière immense. »















Mihàlis Ganas, Quelques femmes. Quidam éditeur. 2015. Traduit du grec par Michel Volkovitch.





lundi 18 mai 2015

> Brahim Metiba : la mère et l'autre

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A l’heure où la question des différences culturelles et identitaires résonne si âprement dans l’actualité, voilà un livre qui pose un regard pudique, juste et sensible sur ce qui peut nous séparer ou nous raccorder. Mais c’est déjà mal parler de Ma mère et moi, le très beau premier récit de Brahim Metiba, qui est tout sauf un livre à thèse. On y entend la voix simple et forte d’un fils, un homme adulte que tout sépare à présent de sa vieille mère algérienne : le milieu social et culturel, le rapport au langage, les choix de vie amoureuse, la manière d’envisager l’appartenance à une communauté, un système de valeurs et aux principes qui les régissent. Deux univers dont il s’efforce pourtant, avec beaucoup de douceur, de mettre à jour les points de suture – derniers fils invisibles du lien d’amour qui les unit.




La mère du narrateur ne sait ni lire ni écrire. Elle aime ces histoires qu’on voit à la télé, toujours les mêmes, où par exemple « une fille orpheline tombe amoureuse d’un garçon riche ». Elle aime cuisiner, elle dit « nous » quand elle parle des Musulmans, elle voudrait que son fils se marie. Lui, ce « nous » le dérange. Il a pris le large, il a fait des études. Il est aussi homosexuel et ne satisfera jamais les attentes de sa mère en matière de mariage. Elle l’aime. Mais elle ne le comprend pas. Il sait qu’elle ne le comprendra jamais. 

« Mon fils a changé » dit-elle souvent. Mais nous ne saurons rien de la manière dont ce changement a été vécu, ou par elle pou par lui, dans le temps qu’il est advenu. On devine peut-être que ça s’est fait dans le silence, dans une sorte de glissement sans esclandre. La question de la différence est ici abordée de manière radicalement opposée à ce que l’on trouve par exemple dans les récits d’Edouard Louis (Pour en finir avec Eddy Bellegueule) ou de Justin Torres (Vie animale). Pas de violence physique ou verbale, pas de rejet frontal, pas de rupture fulminante, pas de bruyant désaveu. L’histoire s’est jouée ici autrement. Et puis il y a peut-être aussi une question de tempérament littéraire…

S’ils ne se voient plus souvent, elle aime régaler son fils de la nourriture qui lui fait plaisir. Il lui arrive encore de lui masser ses pieds endoloris. Il y a une tendresse qui les retient l’un à l’autre. Mais ils tournent ensemble autour d’un nœud. Leurs mots ne se rencontrent pas, rebondissent les uns contre les autres. Un mur a poussé entre eux. 

Puisque sa mère aime les histoires, le fils décide de lui en raconter une… Il va lui lire un livre qui constitue un peu le troisième personnage du récit de Brahim Metiba : Le livre de ma mère d’Albert Cohen. Un récit dans le récit, sur le fil duquel, peut-être, quelque chose peut encore se dire, se tisser. Cette histoire-là est celle d’un amour maternel sans borne qu’un fils déclame et ressasse pour sa mère disparue. Pourtant,  il pose ailleurs la question de la différence. Albert Cohen est juif, la mère du narrateur le vit comme un étranger, un ennemi. Parlant des Juifs, elle dit « tout ce qu’ils nous ont fait » et elle reproche parfois à son fils d’être « devenu comme eux ». Mais elle retrouve aussi parfois des gestes, des attentions, des craintes qui la rapprochent soudain de cette mère juive.

« Ma mère dit que l’année de mon départ, au premier jour du ramadan, elle a mis une assiette pour moi. Ma mère apprend que la mère d’Albert Cohen fait la même chose après le départ de son fils. Ma mère dit : "quand on a un fils, c’est pour toujours."Je dis que les rapports changent. Ma mère dit : "Non."»

Clin d’œil aux Mille et Une Nuits, c’est en vingt-trois jours (et autant de courts chapitres) que le narrateur lit le livre de Cohen à sa mère. Il n’y a pourtant aucun happy end à l’issue de cet autre sursis. Les choses restent en l’état. Il est même à peu près certain que le fils n’a jamais vraiment nourri l’espoir de parvenir à transformer durablement le regard que sa mère porte sur lui et sur le monde. Mais le temps du récit introduit un temps suspendu qui rend possible quelques déplacements furtifs, ouvre de minuscules fenêtres – quand bien même se refermeront-elles derrière lui. 

La langue de Brahim Metiba est on ne peut plus minimaliste. On a l’impression qu’il adopte un régime de parole à hauteur de celui de sa mère, taiseuse, pauvre en mots. Les adjectifs sont rares, les phrases simples et courtes. Tout y est souvent factuel : quelques gestes, quelques paroles rapportées. Aucune analyse. Ni aucun jugement de sa part. Mais il parvient pourtant à faire passer l’essentiel et plus que l’essentiel : toute la chair d’une relation à la fois âpre et tendre, complexe - une équation nécessairement irrésolue mais nimbée d’une douceur persistante. 

« Je dis à ma mère que je veux écrire un livre aussi émouvant, aussi juste que celui d’Albert Cohen. Ma mère dit : "tu ferais mieux de te marier ". Je propose à ma mère d’aller au marché. Ma mère dit : "oui" ».

Tout est dit, tout est tu. Il y a une extrême délicatesse et une grande profondeur dans le récit de Brahim Metiba. Et derrière les questions soulevées qui restent sans réponse, Ma mère et moi distille un hommage discret mais puissant à la littérature – dernier refuge où il est parfois possible de toucher l’autre, de se laisser toucher par lui. 

Et c’est déjà le début de quelque chose.



 







 
 
Brahim Metiba, Ma mère et moi. Editions du Mauconduit. 2015.