samedi 18 janvier 2014

> Marie Richeux : l'instant d'après




















«Cette maison répond à l’idée que l’on se fait d’une maison. Elle est conforme.
Elle est comme il faut peinte dehors.
Elle est comme il faut décorée du dedans. Une musique dans le poste qui ne va pas trop fort, pas trop lent, remplit entièrement l’air.
Il y a un arbre au milieu du petit terrain qui va, lui aussi, comme il faut, des racines et des ailes, vous voyez.
A cet arbre deux cordes.
Comme personne n’a voulu se pendre, on en a fait une balançoire et depuis qu’un môme a décidé de naître, depuis quelques années que la famille est ainsi, il se balance dessus. Quotidiennement.
Il est vieux maintenant. Douze ans, ce n’est pas un accident de grandir, ce n’est plus innocent, il se balance jusqu’à faire couiner les cordes, il se balance sournois, cherchant l’embrouille, poussant tirant sur ses bras, évidemment ce qui doit arriver arrive, la corde lâche, il tombe. Il pleure. Une horrible dégringolade.
Alors la mère qui ne quitte pas le carreau de l’évier, accourt, lape les larmes comme une chienne, sort un feutre de sa poche, dessine un corbeau sur le genou blessé, regarde l’enfant avec des yeux qui dansent, le corbeau s’envole, la blessure comme le camembert, coincé dans le bec, tombe.
A douze ans t’es trop grand pour la balançoire.»




Voici l’un des soixante Polaroïds de Marie Richeux, que les éditions Sabine Wespieser ont sélectionnés pour nous les donner à lire. Des textes qui auront déjà voyagé par l’oreille de ceux qui écoutent l’émission Pas la peine de crier sur France Culture. C’est du lundi au vendredi de 16 heures à 17 heures. Pas la peine de crier est une émission à la fois dense et buissonnière, qui nous promène, à partir d’un thème choisi pour la semaine, dans l’univers d’invités (un chaque jour) d’horizons différents : dramaturges, écrivains, poètes, artisans, comédiens, sportifs… Marie Richeux ne se refuse aucune bifurcation. L’émission est construite autour d’un long entretien avec l’invité du jour, mais aussi de lectures, d’extraits musicaux choisis par l’animatrice ou par celui qui a été convié… Et puis, à moment donné, il y a ce rite du texte de Marie Richeux : un petit millier de signes, une ou deux minutes de temps décroché ; un instantané sans rapport direct avec la thématique de l’émission, une incise.

On retrouve dans chacun de ces textes le fruit d’une attention : une image, un détail, un souvenir. Une scène évanescente comme il nous en provient plusieurs chaque jour dans le périmètre de notre vision flottante du monde. Sauf qu’ici, des yeux se posent. Il y a arrêt sur image. Pour autant, ces Polaroïds ne sont pas de pures vignettes descriptives. L’émotion ou la singularité de ce qui n’aurait pu faire que passer nous est alors restituée. Ces « clichés » entretiennent une relation élastique avec la portion de réel à laquelle ils se réfèrent. 

On identifie parfois clairement la nature de ce qui a été perçu et enregistré : la figure d’une adolescente aux allures d’amazone, une fissure dans un mur de béton, les attentions d’une mère pour son fils qui s’apprête à reprendre le train pour Paris à la fin d’un week-end, une image de «la banlieue de la banlieue», une péniche de charbon qui «fend l’eau très sombre de la Seine», un groupe de jeunes militaires en goguette… Mais dans d’autres fragments, l’objet initial est beaucoup plus flou, distendu. Comme si Marie Richeux n’en avait conservé que l’impression produite, ou ne se souciait pas de nous le rendre identifiable. On obtient alors des textes à la fois précis et légèrement mystérieux, des textes qui évoquent plus qu’ils ne montrent et ne retiennent de la réalité que le suc qui s’en est écoulé.

Georges Didi-Huberman, qui préface le livre, ne pouvait qu'être  sensible à cette posture du regard dans l’écriture de Marie Richeux. En amoureux érudit de l’infime, du détail, du pauvre inaperçu, il rend compte de la «polarisation» qui est chaque fois au cœur de ces textes :

«S’approcher, se pencher, donner sa place au minuscule. Mais, aussi polariser les rapports que chaque chose entretient avec ses voisines : se déplacer, faire changer l’incidence de la lumière, donner sa place à l’intervalle.»

Didi-Huberman nous rappelle encore ce que ce projet peut avoir d’essentiellement, presque étymologiquement, radiophonique. Il nous rappelle que l’origine latine du mot «radio» relève paradoxalement du champ visuel : «radius» désigne le «rai», le «rayon de lumière». Il s’agit d’éclairer, de «mettre en lumière», d’ «isoler une situation» pour «la transmettre aussitôt».

On pourra dès lors se laisser porter par ces délicats moments d’incandescence que Marie Richeux nous donne chaque jour à entendre – et ici à lire. Il y a une beauté tranquille dans ces textes qui nous invitent à appuyer sur la touche «pause», à faire œuvre de modeste empathie avec la fragilité et la fugacité du monde.

Il faudrait reprendre contre soi ce qui si souvent nous échappe, ce qu’on laisse se diluer dans le temps qui passe – arrêter le temps pour mieux le sentir passer. Comme ici, alors que l’après-midi se termine et que quelques-uns résistent, repoussent l’instant de rentrer, s’inventant soudain complices d’un moment de paresse partagée.

«Ceux qui sont là sont illégaux, c’est une petite mafia souriante, se matant avec connivence, cherchant à deviner lequel d’entre eux partira le premier. Il s’agit d’une paresse de groupe en toute intelligence. Une paresse qui s’inscrira de manière génétique dans le corps de chacun, de façon à ce qu’un jour, en plein chaos, dans la ville trop bruyante, la petite mafia se reforme, tentaculaire à souhait, chacun de son côté convoquant le souvenir, et, vers sept heures du soir encore, puisse faire descendre près du sol un ciel lourd d’oisiveté.»

 Sait-on jamais ce qui demain aura compté ?















Marie Richeux, Polaroïds. Editions Sabine Wespieser. 2013.


Images : 1) Photographie de Charo Diez / 3) Marie Richeux


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