dimanche 6 novembre 2011

> Vollmann : le hobo et le citoyen

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William T. Vollmann, une fois de plus, a de quoi irriter son lecteur. Lorsqu’il se mêle, avec son ami Steve Jones, à l’existence des trimardeurs de l’ouest américain, il est déjà l’un des écrivains les plus célèbres des Etats-Unis, il ne manque matériellement de rien et il n’y va pas par quatre chemins pour glaner de quoi écrire un livre : il paye les homeless qui resquillent dans les trains de marchandise pour les photographier ou leur achète cinq dollars une histoire, entendez par là le récit d’une tranche de vie sur les rails. Et il ne s’en cache pas… Lorsqu’il en a marre de sauter dans les trains en marche entre Cheyenne et Sacramento, il prend l’avion pour aller dormir à l’hôtel. Les fines bouches auraient sans doute préféré autre chose : une descente aux enfers sans filet, des amitiés vraies nées dans la fange et la faim ou peut-être, à tout le moins, un rideau délicat dressé devant les coulisses d’une telle entreprise. Oui mais voilà, on dirait bien que Vollmann s’en fout. Et à ceux qui trouvent cette façon de faire cavalière, il répondrait sans doute par une question : pourquoi aurais-je dû me contraindre à vivre l’existence paisible et sécurisée à laquelle j’ai en théorie accès alors que je n’ai qu’une envie, «me tirer d’ici» ?
Et voilà que se dégage de ce Hobo Blues (Le Grand Partout pour la traduction française) et de cette sorte de déloyauté sans triche, une force surprenante. Aux rencontres, aux souvenirs, aux témoignages glanés à la frontière incertaine des laissés pour compte et des irréductibles amoureux du grand air font écho des lectures fondatrices qui en ressassent la portée et les limites : Kerouac, London, Hemingway et Thoreau, qui tous à leur façon tracèrent leur route dans l’envers du décor et pistèrent le Grand Partout sur les rails d’une autre Amérique. De vieux rêves que tout cela ? Peut-être bien. Mais sous la plume de Vollmann, les vieilles lubies battent parfois d’un sang neuf.


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La figure du hobo (ces travailleurs itinérants se déplaçant à travers les Etats-Unis en resquillant dans les trains de marchandise) traverse la contre-culture américaine depuis le XIXème siècle. Ils stigmatisent à la fois les limites du rêve américain tout en le prolongeant au-delà de lui-même. Vollmann leur rend ici un hommage. Hommage qui prend la forme d’un reportage nostalgique constitué le plus souvent d’une série de souvenirs, directs ou indirects : rencontres, voyages vécus, portraits de trimardeurs, scènes d’attente dans les gares de triage, description des lieux et paysages traversés, des traques subies lors des contrôles, des diverses communautés côtoyées. Cette «somme» n’est pourtant pas encyclopédique, mais plutôt subjective. Car derrière ce tableau contrasté où la misère sociale, la violence quotidienne et la précarité jouxtent un idéal irrédentiste de liberté, Vollmann se dépeint aussi lui-même, interroge ses propres contradictions et ses aspirations profondes. Il n’a pu s’empêcher, à diverses périodes de sa vie et jusque récemment, de mener aussi la vie des hobos. Une entreprise liée à sa volonté de les rencontrer, d’écrire sur eux, mais plus encore de retrouver, dans leur sillage, le sens d’une quête qui l’anime également au plus haut point. Il sait pourtant qu’aux yeux de ceux, qui par contrainte ou par choix, ont rivé leur existence aux rails américains, il reste avant tout, selon la terminologie consacrée, un «citoyen». Un statut qu’il ne renie pas mais qu’il sait vicié depuis toujours de l’intérieur. L’écrivain est habité d’une vieille pulsion libertaire, d’un goût pour la «route» et les bas-fonds qui le rangent aux côtés des vagabonds littéraires de la beat generation et de quelques autres figures littéraires qu’il fait volontiers remonter à Thoreau et Mark Twain.

Aussi trouve-t-on dans ces textes une précipitation, une ivresse et un lyrisme auxquels il est difficile de rester insensible. On n’est pourtant d’abord loin d’une image d’Epinal. Car Vollmann nous dévoile aussi tout ce que ces existences recèlent de pitoyable : des hommes brisés, édentés, qui s'accrochent à leur sac de couchage comme à leur seul bien, qui sont tout autant la proie des «bourrins» (la police en charge des contrôles à bord des trains) que des autres trimardeurs, puisqu’il n’est pas rare qu’entre hobos, on se détrousse et s’entretue… Des communautés aux allures tribales naissent, vivent et disparaissent, improvisent des «jungles» dans la périphérie des gares de triage, gagnent des réputations plus ou moins sulfureuses, tels la terrible F.T.R.A, redoutée aux quatre coins du pays dans l’underground des trimardeurs. Des petites vies qui ont droit à leur contingent de faim, de fatigue, de viols et de morts violentes. Par bien des aspects, le tableau est peu reluisant, d’autant que de travailleurs itinérants les hobos sont aujourd’hui devenus des chômeurs itinérants… et on perdu une certaine forme d’aura officieuse ainsi que le respect qu’autrefois ils inspiraient malgré tout aux «citoyens».

Et pourtant, derrière l’essai «sociologique» perce le chant, assumé de sa seule voix par l’auteur mais également partagé parfois du bout des lèvres avec les hobos à temps plein. Car il n’est pas toujours aisé de séparer le grain de l’ivraie et les existences malmenées se payent souvent sur une autre monnaie : les paysages insensés qui s’offrent au regard, les bitures partagées dans des trains qui vous mènent Dieu seul sait où, les plaines ruisselantes de soleil ou de pluie que plus rien n’enserre, les rivières qui les creuse, les matins de brouillard et toute une valse de noms de villes et d’Etats, Cheyenne, Salt Lake City, Badger, Sacramento, San Luis Obispo, le Wyoming, l’Utah, l'Idaho, la Californie qui font soudain renaître le vieux rêve originel inscrit au cœur de l’Amérique. Un rêve depuis bien longtemps dévoyé, pourri sur pied, embaumé dans les pavillons de banlieue et la course au fric et dont les trimardeurs seraient les dernières reliques. Car à travers cette cartographie souterraine et cette course au fil des rails, Vollmann compose aussi une déclaration d’amour à son pays, à ce qu’il aurait pu et dû être : une sorte d’essence incarnée de la quête, de la liberté et du rêve… Et si c’est avec Kerouac, London et Hemingway que Vollmann dialogue, on a parfois l’impression que c’est d’un Walt Whitman (pourtant jamais cité) qu’il cherche le souffle… Un Walt Whitman mort dans l’œuf de l’histoire mais qui mérite bien une séance de bouche à bouche entre deux trains de marchandise, quand le ciel montre son nez au-dessus d’un wagon-trémie ou que quelque verte prairie vient soudain vous arracher à la gueule de bois.


Cette double vision de l’univers des hobos transparaît aussi dans les photographies de Vollmann qui accompagnent ses textes. Soixante-cinq clichés qui rendent bien cette hésitation entre essai et poésie. On y voit des individus au visage marqué, des silhouettes enveloppées dans leur sac de couchage aux abords d’une voie ferrée, des no man’s land, des wagons graffités qui portent la trace de cette mémoire nomade faite de misère, de refus et de désirs violents. Mais Vollmann nous fait également partager ce qui s’offre parfois au regard depuis l’intérieur des wagons : une plaine sans fin du Wyoming, le viaduc de Sacramento au crépuscule, une voie ferrée qui trace une courbe dans un paysage d’herbes basses à l’entrée de Marsyville, un paysage nocturne de pâturages aux abords de San Luis Obispo…

Et finalement, derrière cette enquête qui est avant tout une quête, il interroge ce qui fait l’essence même du voyage et du besoin de partir. Il esquisse sans doute une réponse lorsqu’il évoque l’impossibilité de jamais atteindre tout à fait ce que l’on poursuit, ce lieu auquel il prête le nom de Montagne Froide, en hommage à un poète ermite de la dynastie Tang qui s’était lui-même baptisé ainsi, du nom de ce lieu qui n’en est pas un mais reste enfoui dans les limbes de l’esprit et du désir.

« Les gens me demandent le chemin de la Montagne Froide
Nulle route ne mène à la Montagne Froide
La glace reste tout l’été ;
La brume voile le soleil qui se lève.
Comment y suis-je moi-même parvenu ?
Nous n’avons pas le même esprit.
Sinon, vous aussi vous pourriez y parvenir. »










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A noter : pour un autre regard porté plus près de chez nous sur des choix de vie décalée, on lira avec intérêt le petit opuscule de Sylvain Prudhomme paru aux éditions du Tigre, La vie dans les arbres. Il s’est intéressé aux derniers «péluts», ces hommes et ces femmes installés en Ariège dans des logements non conventionnels, et décidés à mener jusqu’au bout le vieux rêve libertaire des années 70. Son investigation est suivie d’un petit essai sur John F.C. Turner, architecte anglais qui tenta de théoriser un modèle d’urbanisme inspiré de l’auto-développement des bidonvilles dans quelques grandes villes du monde.

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William T. Vollmann, Le Grand Partout. Actes Sud. 2011. Traduit de l’américain par Clément Baude.



mardi 18 octobre 2011

> Georges-Arthur Goldschmidt : la douleur et la langue

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Il y a des livres qui ont besoin d’espace, de respiration, qui ne peuvent circonscrire l'essentiel que par la bande. Et puis il y en a d’autres qui plongent directement dans le nerf de la dent, là où ça fait mal, là où tout se joue. Le poing dans la bouche, de Georges-Arthur Goldschmidt, est de ceux-ci. Encore faut-il être à la hauteur de cette densité, de ce pari. Rares sont les auteurs qui y parviennent. Car cet espace restreint où tout se joue n’est pas une construction littéraire, encore moins un édifice spéculatif. Il appelle sa part d’expérience, il doit avoir été, d’une façon ou d’une autre, traversé par le corps. Il est faux de dire que la vérité est une notion obsolète et inopérante en littérature. Elle est au contraire une question centrale. Ecrire aussi près de la vérité, de « sa » vérité, peut tout autant passer par la fiction la plus débridée que par l’essai philosophique ou autobiographique. L’exercice relève d’abord d’une exigence de tension et de clairvoyance et il est immédiatement repérable.

Alors que dire d’un livre si fort, si âpre et si peu commun ? Le poing dans la bouche est un récit autobiographique qui, arrivé à un certain stade, ne peut plus se poursuivre qu’en s’éclipsant totalement pour laisser place à une lecture de l’œuvre de Kafka. Aucun tour de passe-passe, pourtant, dans ce basculement. Aucune rhétorique. Juste un cheminement singulier où il est d’abord question d’un enfant allemand d’origine juive réfugié en France, de la haine qu’il a vouée à sa langue maternelle quand celle-ci était devenue la langue de la violence et du chaos, de son glissement de survie vers le français. Un cheminement où très tôt, la littérature apparaît comme une planche de salut et s’impose comme une expérience indépassable. Jusqu’à la rencontre de cette œuvre qui va trouver, au cœur d’une existence marquée du sceau de la faute et de la déchirure, la place exacte qui l’attendait.



En 1943, cela fait cinq ans que Georges-Arthur Goldschmidt a quitté l’Allemagne en raison de son ascendance juive. Il est passé par l’Italie et la Suisse avant de s’installer dans le pays que ceux qu’ils fuyaient allaient bientôt occuper. C’est en octobre de cette année-là, il s’en souvient comme d’une «surrection», qu’il découvre en recopiant pour une punition un passage des Caractères de La Bruyère, la magie d’une langue qui l’habite sans qu’il s’en soit rendu compte.

«Dans la détresse quotidienne, cette langue que je recopiais faisait un surprenant et merveilleux refuge.»

Expérience qui inaugure, au-delà de ce passage à la langue salvatrice, un saut dans l’éblouissement littéraire. A travers des textes de La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère, la littérature est d'abord vécue comme une déflagration, et dans toute son épaisseur charnelle.

«Le corps était donc à proximité des mots pour que la « pensée » fasse à ce point à la fois trembler et suffoquer»

Cette rencontre est donc indissociablement liée au français, passerelle vers un retour soudain à la parole et au sens, dont Goldschmidt avait d’abord été expulsé, au cœur même de sa propre langue maternelle, par les aléas de l’histoire. On a beaucoup écrit sur ce terrible déchirement linguistique auquel se sont trouvés confrontés de nombreux allemands victimes du nazisme. Ruth Klüger l’évoque à plusieurs reprises dans ces récits autobiographiques (dont nous avons parlé ici et ici), elle qui, durant cette période de son enfance où elle fut détenue à Teresenstadt, n’avait pas d’autre langue pour se donner le change :

«Ne posséder pas d’autre langue que celle des détracteurs de ce peuple. N’avoir aucune opportunité d’en apprendre une autre »

On pense aussi à Aharon Appelfeld et à son bouleversant dernier livre, le Garçon qui voulait dormir. Ce roman largement autobiographique n’est pas sans résonance avec le texte de Goldschmidt. Le narrateur s’arrache à sa langue maternelle pour s’immerger dans l’hébreu, qu’il apprend en recopiant la bible, et qu’il choisit comme langue d’écriture, dans un mouvement complexe d’acculturation et de renaissance à soi. L’allemand, irrémédiablement défiguré par l’abomination nazie, devient une langue où il ne peut plus se retrouver, alors même qu’elle demeure la langue des parents perdus, celle dans laquelle le père et la mère s’adressent à lui dans ses rêves, lui reprochant parfois de s’en éloigner.

Cette douleur d’être exclu de sa propre langue, ce rejet impossible, sont également évoqués avec une force aiguë par Georges-Arthur Goldschmidt.

«C’était de cette langue qu’était faite la tessiture profonde de mon âme et c’était elle qu’on m’interdisait, c’est par elle qu’on me signifiait d’avoir à disparaître, bouche inutile, parasite destiné à l’élimination».

Ou encore ici :

«J’avais toujours su que je n’aurais pas dû exister, au fond, que ce n’était pas normal d’exister quand on était moi, et pourtant ma langue m’était si naturelle, elle faisait tellement partie de moi que je la confondais avec l’air que je respirais, sa poésie était mienne comme le souffle de ma mère».

Difficile, bien sûr, de ne pas penser aussi à Celan, dont toute la poésie peut également être lue à l’aune de cette impossible séparation. C’est l’un des axes importants que développe l’essai d’Alexis Nouss, Celan, les lieux d’un déplacement. Philosophe et traducteur de Celan, Nouss envisage l’œuvre du poète comme une entreprise de déplacements multiples et notamment de dépassement de la langue dans la langue. Car si la question de la possibilité d’une écriture poétique après Auschwitz est au cœur de son œuvre, le fait d’inscrire cette écriture dans la langue qui fut celle des bourreaux rend cette interrogation encore plus vive.

Georges-Arthur Goldschmidt a lui aussi, à un autre niveau, éprouvé cet exil interne. La langue douce, populaire, poétique, la langue des contes, celle de l’enfance d’avant la fuite, s’est trouvée ensevelie sous celle qui n’a bientôt plus servi qu’à dire la loi, le châtiment, l’expoliation. Une langue qui ne portait plus qu’un message de mort à son attention. En tant qu’être humain il s’est donc vu exclu de sa propre langue, autant dire de son propre corps, et réduit au silence.

«Par les seules contingences historiques, on est ainsi d’emblée voué à l’indémontrable identité : je ne suis pas ce que vous dites et vous ne dites pas ce que je suis : ce que je suis est sans mots.»

 

Ce silence s’est traduit parce qu’il a cru être un temps l’oubli de sa langue maternelle, dans le contexte de l’occupation où absolument personne ne parlait un mot d’allemand, identifié comme l’idiome de l’envahisseur et celui de tous les dangers. Et c’est donc le basculement vers le français qui va venir combler ce silence. Mais tout comme en 1943 Goldschmidt découvre que le français est devenu sa langue sans qu’il s’en aperçoive, il découvrira bientôt qu’on n’oublie pas sa langue. Ses études l’amèneront à nouveau à s’immerger dans cette zone dangereuse dont il s’était cru séparé. Il devra composer avec un bilinguisme traversé par cette histoire singulière et douloureuse, passer constamment de l’une à l’autre langue. Si ce récit ne l’évoque pas on sait que Godlschmidt obtiendra l’agrégation d’allemand en 1992. Le français restera pourtant toujours sa langue d’écriture et c’est vers le français qu’il traduira Nietzsche, Kafka, Peter Handke alors que jamais la traduction du français vers l’allemand ne semble l’avoir tenté.

Parlant de l’allemand Goldschmidt précise que toute sa vie il n’aura cessé d’être «confronté à ce champ linguistique qui réunit l’extrême du poétique et l’absolu du crime», une assertion que n’aurait, là encore, sans doute pas renié Celan. L’immersion dans la littérature et l’exercice de la traduction lui auront sans doute permis de gérer au mieux ce paradoxe mais pas d’en venir à bout. La rencontre avec Kafla, auquel Goldschmidt consacre presque la moitié du Poing dans la bouche, ne sonne d’ailleurs pas tant comme une réconciliation définitive avec une langue que comme une découverte inédite et restée pour lui inégalée du pouvoir de la littérature, de sa capacité, parfois, dans quelques livres rares, à vous situer de manière parfaite, à désigner le lieu exact de votre existence.

«Je savais désormais où j’en étais, l’horizon intérieur avait désormais trouvé son cercle. Kafka en avait établi la géographie interne et tracé le champ»





C’est donc en lecteur « subjectif » que Goldschmidt aborde volontairement cet auteur qui l’a marqué de manière définitive, n’hésitant pas à déclarer «Joseph K. c’était moi. Il se situait à ma façon dans l’espace, son regard était le mien, nul personnage, jamais, ne se plaça à ce point en moi […]»

Les livres ont peu à peu habillé la nudité que le destin semblait lui avoir réservé, à lui, l’enfant juif vivant caché et reclus dans une pension de province. Si Hector Mallet a donné un visage à sa condition d’orphelin, si Rousseau a mis en lumière le trouble érotique que la punition et le châtiment corporel allaient aussi lui procurer, c’est Kafka qui a ouvert la voie à l’essentiel. Et c’est bien sûr autour de l’indéfinissable culpabilité qui est au cœur de l’œuvre de Kafka que s’opère la confluence et la révélation. Kafka incarne inlassablement la parole de l’accusé, de l’homme sursitaire, il fait de cette blessure muette le moteur de son écriture et trouve, mieux que personne aux yeux de Goldschmidt, les mots pour dire le grand délaissement de l’homme. Mais cette « étincelle » n’est pas seulement le résultat hasardeux de deux courbes qui se croisent, celle du lecteur et celle de l’écrivain, sur le thème de la persécution. Car si la littérature pouvait offrir à Goldschmidt un large échantillon de témoignages ou de récit de vie qui fussent encore plus proches de son parcours personnel, seul Kafka parvenait justement, par «l’extraordinaire netteté d’une langue»«on ne lit pas les mots mais la courbe de sens qu’ils établissent» et par la dimension universelle et decontextualisée des personnages et des situations qu’il met en scène, à indiquer ce lieu d’où tous les autres découlent et à permettre ainsi à chacun, dans sa singularité même, à se retrouver dans ses textes.

C’est ainsi que Goldschmidt laisse peu à peu Kafka envahir son récit au point de l’interrompre. Le «je» devient soluble et disparaît finalement tout à fait, cédant le terrain à un voyage dans l’œuvre de Kafka. Mais c’est une ruse, Goldschmidt parle encore et toujours de lui. C’est simplement la manière la plus vraie qu’il ait trouvé de nous faire sentir à quel point la littérature, surgie parfois comme une bouée au milieu de l’océan, peut être inextricablement liée à une vie d’homme :

«Il y a ainsi quelques rares livres grâce auxquels on parvient à se libérer de cette menace toujours présente de la démence précoce, des livres dont on découvre qu’ils empêchent de gratter le sol, de griffer l’herbe, de pleurer d’un seul coup des années de désespoir, d’irrémédiable séparation, de foyer perdu, de mère à jamais disparue.»













Georges-Arthur Goldschmidt, Le poing dans la bouche. Verdier. 2004.


Images : 1) Odilon Redon, Le silence (source) / 3) Vavro Oravec, Portrait de Kafka (source) / 4) Pablo Picasso, La lecture (source)


mardi 4 octobre 2011

> Promenade dans un parc - Louis Calaferte

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Promenade dans un parc est un recueil de textes courts que l’on aura peut-être déjà croisé dans l’œuvre prolifique de Louis Calaferte. Publié en 1987 chez Denoël, il reparaît aujourd’hui dans la collection l’Imaginaire de Gallimard. Réédition qui nous permet de constater combien ce livre (qui est loin d’être le plus connu de l’auteur de Septentrion et de la Mécanique des femmes) bat encore d’un sang neuf et pose un regard tranchant et décalé sur une modernité qui n’a pas pris une ride. Dans une note postée sur son blog, les Ruines circulaires, Bustos soulignait la présence notable, en cette rentrée littéraire, de romans relevant de la contre-utopie et qui semblent vouloir révéler «les symptômes secrets des dysfonctionnements de notre monde». Ecrites il y a presque quinze ans, ces proses de Calaferte offrent pourtant un bel écho à la tendance dystopique actuelle. Le parc où l’on nous promène est le jardin zoologique dans lequel se délite lentement une humanité réduite à sa face obscure. Les petits travers y ont été dopés, les bobos sont devenus des plaies purulentes et l’égoïsme, la cruauté, la solitude constituent la nourriture quotidienne d’une société en chute libre. Navigant entre l’étrange, l’anticipation sociétale, et le réalisme sarcastique, Calaferte compose ici une mosaïque de personnages dont la réclusion prend des formes diverses mais qui sont tous confrontés, de près ou de loin, au plus sombre d’eux-mêmes et de leur prochain.





Un fils qui crève régulièrement de peur en se jetant dans le vide pour apprendre à voler, comme son père, lui, y parvient si aisément.

Un nouveau-né emmailloté de bleu qui se voit contraint d’assurer, par ses gestes naturellement maladroits, la circulation routière au carrefour d’une grande ville.

Une araignée suicidaire qui se retrouve malencontreusement suspendue à un fil de sa toile au moment du grand saut

Un homme tronc, obèse, aveugle et gélatineux, érigé en star du comique.

Des aïeux qui endossent le rôle de cafards nuisibles au cours de jeux routiniers et cruels.

Des enfants quotidiennement fusillés dans le cadre de rituels que leur imposent leurs parents.

Un homme discret et tout à fait ordinaire devenu, sans qu’il comprenne pourquoi, célèbre au point que l’on connaît ses moindres faits et gestes sur les quatre continents.

Voici quelques unes des scènes que l’on peut contempler dans le grand parc de Calaferte. S'il joue sur une large gamme de situations pour laisser transparaître différentes formes de déchirement, on retrouve un certain nombre de figures récurrentes.

Il y a par exemple des solitaires, beaucoup de solitaires. Des solitaires qui ont été lâchés par tous et par tout ou au contraire des reclus volontaires s’efforçant de préserver leur imperméabilité aux autres et au monde. Mais finalement, la différence est bien mince et la solitude, qu’elle soit subie ou phobique, porte toujours la trace des blessures du monde. On pense par exemple à cet homme qui, éternellement assis sur sa chaise, ne perçoit plus ce qui lui est extérieur que par les infimes tressaillements de son parquet. Ou à cet autre qui se calfeutre chez lui et, tel le héros du Silenciaire d'Antonio Di Benedetto, voudrait finalement éradiquer de son environnement toute forme de perception sonore.

Autre leitmotiv, celui de la ville, toujours hostile, inquiétante : la ville où l’on se perd, la ville où l’on ne vous attend plus, la ville où l’on ferme la gare à double tour avant de vous laisser rejoindre les ombres qui s’y sont déjà dissipées.

La force de ces textes tient aussi dans leur accointance avec le réel. Non pas simplement parce que les dérapages fantastiques de Calaferte se nourrissent d’excroissances bien humaines mais aussi parce que certains récits se rétractent soudain vers des situations tout à fait réelles ou d’un réalisme à peine « tremblé », qui mettent en scène des expulsés, des internés, des déclassés, des mal logés. Tout le talent de Calaferte consiste alors, dans la proximité qu’il établit entre ces témoignages si proches de nous et d’autres histoires plus extravagantes, à nous faire ressentir la misère sociale la plus tangible comme une énormité digne de la littérature d’anticipation. Si les cauchemars d’aujourd’hui sont les réalités de demain, les mauvais trips d’hier ressemblent bien à la réalité d’aujourd’hui.

La déviance introduite par rapport au réel est parfois forte parfois plus légère. De même, si l’effet de chute peut être au bout du récit, on reste aussi souvent en suspension. Et la souffrance résonne à tous les diapasons. Il est ainsi aussi pénible, douloureux et au final inconcevable de s’égarer à quelques mètres de son appartement que d’être perdu en pleine forêt au milieu de la nuit

«Un seul point doit occuper ma pensée, comme le feraient les données d’un problème d’arithmétique élémentaire : en deux ou trois enjambées je puis me retrouver chez moi, mais il se peut également que cette distance en apparence négligeable soit la plus considérable de celles que j’aie jamais eu à parcourir. L’erreur d’appréciation ne m’est donc pas permise.»

La peur ne se mesure pas tant à la volumétrie objective des événements auxquelles elle s’accorde qu’à son intensité. Le doute peut surgir partout et à tout instant et les êtres que campe Promenade dans un parc sont friables à souhait. La fragilité profonde qui les habite peut se manifester à de grandes comme à de petites occasions. Certains sont meurtris qu’on ne les applaudisse pas quand ils parlent ou qu’on ait oublié leur nom. D’autres sont réduits en esclavage, martyrisés, affamés, rabaissés au rang d’objets ou d’animaux.

Et pourtant, pour décrire cet univers infernal ou nauséeux, Calaferte utilise ici un style d’une froide précision. Alors même que les personnages témoignent le plus souvent de leur sort à la première personne du singulier ou du pluriel, le rapport se veut le plus objectif possible et la langue a une tonalité presque juridique. On pense souvent au Kafka du Procès ou de la Métamorphose, alors que sur le fond, l’ironie cruelle et légère des premiers textes de Michaux n’est pas toujours si loin.

Par ces petits textes redoutables, sans doute Calaferte, nous invite-t-il simplement à dire non, acte qui lui semblait, pour peu qu’il soit conduit avec une certaine obstination, le plus politique qui soit….

En attendant, on pourra toujours quitter le parc avec, pourquoi pas celui-ci, un joli souvenir de nous-mêmes :
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«L’intelligence, murmurait-il, oui, l’intelligence… La raison, la logique, l’analyse, l’expérience réfléchie, la déduction, le savoir qui permettent de contrôler, de dominer choses et gens, le long, le long apprentissage des connaissances multiples, cette supériorité de la pensée…
Tout à sa méditation, le front plissé, les yeux graves, il sautillsait dans sa cage d’un point d’appui à un autre, indifférent aux appels bruyants des enfants agglutinés à l’extérieur des barreaux qui cherchaient à attirer son attention et à éveiller sa gourmandise en lui jetant des cacahuètes décortiquées. »

 
 
 
 
 
 
 
Louis Calaferte, Promenade dans un parc. L'Imaginaire Gallimard. 2011.
 
Images : 1) Caged-Humans (source) / 3) Louis Calaferte (source)

samedi 17 septembre 2011

> Dimitri Bortnikov : l'écriture à bout de souffle

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Convoquer la mémoire de ses morts est sans doute un geste aussi ancien que l’acte d’écrire lui-même. Il lui est presque consubstantiel. Mais quand cet appel passe par la plume âpre et violente de Dimitri Bortnikov, le résultat est une bombe à fragmentations qui dissémine un sang noir bien au-delà de l’expérience du deuil, de la perte, du souvenir.

Repas de morts, récemment paru aux éditions Allia, est à la fois plus et autre chose qu’un tombeau. La formule ne désigne pas tant un dîner convivial et mélancolique avec les chers disparus que ce qui vous tombe dans l’assiette quand on a tout perdu. Les morts constituent en effet, pour le narrateur de ce récit enragé, la dernière nourriture terrestre. Ecrire, c’est s’en repaître sans fin.



Dès la parution de son premier roman, Dimitri Bortnikov s’est fait entendre comme l’une des voix les plus singulières de la littérature russe contemporaine. Dans le Syndrome de Fritz, on trouvait déjà des thèmes, des obsessions, des blessures que ressasse encore son dernier roman : la mémoire d’une Russie déliquescente, l’expérience traumatisante des années d’armée, l’émigration en France, la solitude… le tout servi dans un style cru et cinglant. Repas de morts rompt les dernières digues et va encore plus loin. Le style se concentre, se creuse. Précision notable, le récit est cette fois écrit en français, ou plutôt arraché au français. Si Bortnikov vit en France depuis plus de dix ans, le basculement linguistique ne se signale pas ici, comme chez d’autres, sur le mode de la dévotion littéraire ou de l’adoption d’une langue de cœur. Il semble plutôt marquer un saut dans la séparation. Bortnikov donne parfois l’impression d’inventer, dans des mots qui ne sont pas tout à fait les siens, une langue de l’urgence et de la douleur. Le déhanchement des phrases amène parfois des tournures proches de l’ «incorrection», l’écriture s’abîme de césures en césures, se redéployant de temps à autre dans des séquences plus longues qui avalent la ponctuation. Le rythme, la manière dont les mots sont décochés, rapprochent souvent le récit d’une forme de poésie orale. Et ce style souvent télégraphique soutient tout à la fois une tension sans relâche et un lyrisme sombre.

Un aperçu dans ce passage où le narrateur évoque sa grand-mère aveugle et misérable :

«Derrière le dos d’extase – mélancolie. La grâce Babiana. Quand on est fatigué on devient soi-même. On regarde loin. Même les aveugles… Et nos mains c’est les chats qui s’allongent qui se lovent qui se mettent en boule pour nous consoler. Babiana… Je vois notre cour. Les bêtes ça grouille ça hurle ça crie les bêtes malades estropiées. Vieilles les chiennes les porcs à trois pattes les chats les chattes chavirant tout ça se promène… Des âmes errantes dans une gare perdue. C’est la grande traversée…Notre cour. Je pensais – quand Babiana sera morte elle viendra dans notre cour. Avec ses nouveaux yeux. Elle verra tout. Là sur cette île aux âmes fatiguées…Là, dans cette cour, où elle vivait aveugle. Elle y reviendra…
La vie nous ne sommes que ces empreintes. On sait pas la prier de nous toucher à nouveau.»

Mais tout autre extrait aurait aussi bien donné le timbre…

«La vie est si triste au fond. Si nue aux yeux des morts. Si claire…La famille est l’enfer. Elles sont toutes horribles. Oui. Toutes. Amour caché et haine cordiale voilà leur nourriture de base. Qui encule qui – qu’importe, mère enculée par son fils qui est enculé par son père qui a été défloré à son tour par je ne sais pas quel Goliath dans la nuit des temps. Et tout ça bouge tangue vibre bouffe vit. C’est trop sérieux tout ça trop lourd. Mais pour les morts c’est à pleurer oui, risible à pleurer. Pour eux qui sont de l’autre côté ça devient si loin. Pour rire de tout ça il faut mourir d’abord. Crever. Oui Dim – payer à la caisse.»



Et l’histoire dans tout cela ? Au milieu de ces soubresauts, on démêle pourtant le fil d’un récit. On s’ancre d’abord dans le cortège des morts de première main. Il y a les figures incontournables du passé, le père, la mère, la tante, les grands-parents… et les lieux de l’enfance. Mais on est loin de l’Eden perdu d’un Nabokov. Chez Dimitri Bortnikov, la tendresse se heurte vite à la steppe pourrie et gelée, à la faim, à des vies qui ne semblent avoir connu que les musiques du travail et de la souffrance. La nostalgie a du mal à décoller, même avec son lot de cadavres.

Et puis si le temps fait bouger les lignes, il n’arrange guère les choses. L’armée, la guerre, les petits trafics. Plus qu’un récit de vie, on entrevoit des fragments d’existence mal digérés, recrachés par petits morceaux , et dont on devine souvent la teneur autobiographique. L’installation à Paris augure une autre forme de déréliction où, sans plaidoyer, Bortnikov laisse transparaître les faisceaux de la misère sociale et de l'exclusion. Mais c’est surtout que l’exil ne sauve pas du passé et il ne reste plus à Dim qu’à remâcher les morts qui peuplent les trajectoires brisées de sa vie. D’ailleurs, les seuls qui n’en soient pas sont des disparus. Femmes, compagnons de passage, et cet enfant, «goutte de lait dans la nuit.», dont il a perdu la garde et qu’il réclame aux ténèbres.

Ne demeure alors plus guère que l’écriture, l’épuisement dans l’écriture.

«Ecrire quatre heures – c’est les fantômes qui arrivent. Si on tient le coup – dans six heures – c’est la chatte qui vient. Bosser huit heures – c’est les ombres. Et si je bosse neuf heures – c’est les morts que je vois. Mes morts. Je continue…je bosse onze heures. Je suis à quatre pattes. J’ai les mains qui tremblent. Vide moi…A quatre pattes. L’heure des esprits…C’est mes démons qui m’enfourchent. J’oublie que je suis nu.. Toute la journée…Vers la fin…Tremblant de faim…Comme ça je me recueille. Je me tais. C’est quand on se tait que ça commence. On devient témoin. Témoin muet de sa propre vie. Les choses les gens…Tout part et on reste enfin seul.»

Triste tableau se dira-t-on, que ce «bal des revenants» où la mort, la faim et la solitude résonnent à chaque page. Pourtant, rien ne succombe jamais au pathétique. Ce qui s’impose d’abord, c’est la magie d’une langue qui semble ronger l’os de la vie. Et c’est juste beau et fort, à chaque instant.

«Ce chant nocturne…Chaque nuit. Il coule de mes doigts. Ca salit les pages. Elles deviennent noires mes feuilles. Noires. Rien ne peut plus m’arriver…Rien de plus. Quand les pages deviennent noires…C’est si léger.»

La légèreté ? On y croirait presque...










Dimitri Bortnikov, Repas de morts. Allia. 2011

Images : photographies de Klavdij Sluban.



jeudi 8 septembre 2011

> Luise, t'en souvient-il ?

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La lecture du dernier roman de Céline Minard ressemble un peu à la traversée d’une tempête. On est brinqueballé à chaque page, on perd pied, on refait surface, on se laisse emporter dans un flot de souvenirs, de personnages et de récits intempestifs qui entremêlent librement situations réalistes et univers imaginaires. Impossible pourtant de lâcher cette barque-là, avant de se retrouver sur le rivage, surpris d’avoir été ainsi bluffé et ébloui.

XXX, la narratrice de ce puissant récit, est une romancière octogénaire, célèbre et célébrée. Elle nous livre pour dernier texte son testament. Un testament qu’elle adresse à sa compagne de presque toujours, Luise, une artiste peintre avec laquelle elle semble avoir à peu près tout partagé. S’il est d'abord question de succession, de règlements de compte et de consignes post-mortem, ce testament est avant tout l’occasion d’un retour fulgurant sur une vie dévorée avec arrogance et dans une liberté sans crainte. Une vie pariée à chaque instant dans le sexe, les bitures, les mensonges et la tendresse du présent. Céline Minard signe ici un road-movie saisissant dans une langue débridée et dangereusement poétique.



Je ne connaissais il y a quelque temps encore Céline Minard que par les remarquables imprécations d'Olimpia, la papesse répudiée, qui aurait lancée sur Rome une malédiction séculaire après en avoir été chassée à la mort d'Innocent X. So long Luise a agi comme un harpon et m’a conduit à dérouler le fil de ses précédents romans. Un constat s’impose : chacun d’entre eux est un pari prodigieux et décomplexé d’inventivité, tant pour ce qui est de l’écriture que du cadre narratif. Une mention particulière pour les giboulées verbales de Battle Bastard qui sonne comme une chanson de Roland déboussolée où planent de temps à autre les ombres de Michaud, Queneau, Calvino… Et pour Le dernier monde, terrifiante et fabuleuse épopée d’un astronaute revenu sur Terre alors que les hommes en ont disparu. Le vieux monde est revisité dans le sillage de cette inconcevable absence, comme dans l’étonnant Dissipatio de Guido Morselli dont nous avions parlé ici. Mais le survivant de Céline Minard entraîne le lecteur dans une saga homérique à travers les quatre continents, soudain rendus à un règne animal aussi prolifique qu’inquiétant et à la fragile mémoire de leur passé. Il donne un nom à sa peur, s’invente bien vite quelques compagnons de voyage, règne un temps à la tête d’une armée de porcs et se lance dans une guerre totale, échevelée, absurde qui n’a finalement d’ennemi mortel que sa solitude sans nom.

So long, Luise, avec son titre aux accents nostalgiques et son cadre apparemment plus convenu (les souvenirs d’une romancière au crépuscule de sa vie) pourrait laisser penser un instant que l’écriture et le propos se sont assagis. Il n’en est rien et le topos vole bien vite en éclats. Car se souvenir c’est vivre une seconde fois, c’est s’en payer encore une tranche, dans la joie des mots. C’est, sous la plume de Céline Minard, assumer avec enchantement et au-delà du raisonnable, la part de réinvention dévolue au vécu dès que la parole s’en saisit.

«Car nous ne possédons rien, si ce n’est la puissance et, peut-être la talent de recréer, allongé sous un saule dans un fauteuil articulé, ce que nous avons soi-disant vécu».

Et quand la narratrice nous dit que «le jour est un clin d’œil», il faut l’entendre au moins autant comme une invitation à la facétie que comme une métaphore du tempus fugit de Virgile.

Les masques tombent, peut-être pour en découvrir de nouveaux. La vieille romancière a nourri une passion pour le mensonge et une certaine forme d'esbrouffe. Et c’est toujours à travers les mots, écrits ou proférés, qu’elle a cultivé cet art. Première imposture : sa langue de création. Elle avoue d’abord avoir toujours secrètement écrit en français puis soumis ensuite à l’exercice de la traduction une œuvre publiée comme si elle avait été directement rédigée en anglais. Pied de nez tardif à un milieu littéraire et éditorial dont elle a su percer les clés, les attentes et les tropismes n’hésitant pas à toucher des rentes supplémentaires des fausses traductions françaises de best-sellers d’abord parus dans la langue des booker-prizers… Pourquoi la littérature serait-elle plus pure que le reste ? Mais la parole, elle aussi, est une arme de poing. Au-delà de la joute verbale, il y a le hold-up verbal, la «jactance»  comme performance délictueuse… La narratrice qui ne crache ni sur le poker ni sur l’argent, se trouve initiée au «jeu de la jactée» par une certaine Anne Appleton. On s'approche d’un homme et on le place devant une alternative…

«D’une voix atone, aussi blanche que le néon qui les agresse, elle lui dit qu’elle est ambidextre, que les échanges entre l’hémisphère droit et l’hémisphère gauche de son cerveau sont fréquents et nombreux, qu’elle vient de faire beaucoup de kilomètres sans s’arrêter et que maintenant l’homme va devoir prendre une décision importante de son propre chef, seul, vite, irréversible. Ou bien, il croit, comme elle le lui dit qu’elle tient dans sa poche quelque chose qui pourrait lui faire éclater le crâne, qu’elle est capable de s’en servir, seule, vite, et de repeindre la station-service avec les matières de son encéphale ou bien non.»

Une performance qui révèle à XXX le chemin qu’elle devra suivre sur la voie du grand bluff – tout un programme, qui tient en deux principes bien plus larges que les quelques délits auxquels elle s’adonnera par la suite.

«[…] la conviction profonde qu’il me faudrait toujours agir dans ces conditions : 1) en plein public dans les failles de la cohésion sociale et de la syntaxe 2) seule, vite, irréversible.»

Ces principes donnent le ton et le rythme de ce récit qui nous emporte comme une traînée de poudre. Si la narratrice de cette vie revécue ne semble téléguidée par aucune posture attendue et si même l’évasion fiscale a parfois la grâce oxymorique d’une vieille figure de rhétorique, rien pourtant n’aura été capitalisé. L’existence, au contraire, aura été dilapidée dans la beauté des jours, des rencontres, des banquets et des villes traversées. Et c’est en pure liberté qu’on la revisite. Car en fin de compte, bien plus essentiel que tout héritage, c’est ce texte somptueux que la narratrice lègue en dernière instance à sa compagne de vie. Un textament, pourrait-on dire, qui n’est pas un mince présent… Il suffit pour s’en convaincre de se laisser glisser dans la langue foisonnante de Céline Minard. Rares sont les écrivains qui donnent à ce point l’impression de prendre si ouvertement plaisir à écrire sans pourtant jamais tomber dans le cabotinage.

XXX révèle aussi à Luise ses mondes secrets, gorgés de surprises et de poésie et nous entraîne de l’autre côté du miroir, du côté des gnomes de la forêt : erdemenmendle, pixies, kennings, pictes… autant d’êtres merveilleux, visibles à l’œil nu pour qui sait ce que voir veut dire, et dont la romancière confie les turbulences à son amante. Céline Minard a prolongé les chahuts de cette joyeuse bande dans un un autre texte, Les Ales, accompagné d’œuvres de la plasticienne Scomparo et publié presque simultanément aux éditions Cambourakis. Une galerie merveilleuse et foutraque présentée «comme un possible objet fictif échappé du roman So long, Luise».

Au fond, la littérature n'est-elle peut-être, elle aussi,  qu'un crime d'esbrouffe, une «action jactée». Mais quand elle est de cette trempe-là, on fait tous un peu comme le buveur de bière qu'Anne Appleton détrousse à coup de mots : on rend les armes.

A noter : le dernier numéro du Matricule des Anges est consacré à Céline Minard.














Céline Minard, So long, Luise. Denoël. 2011

Images : Oeuvres d'Armen Gasparyan

mercredi 24 août 2011

> L'oiseau blessé d'Antoine Choplin

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Le 25 mai 1937, l’exposition internationale « Arts et Techniques dans la vie moderne » ouvrait ses portes sur le Champ-de-Mars et dans les jardins du Trocadéro. On pouvait notamment y voir pour la première fois, dans l’enceinte du pavillon espagnol, l’une des œuvres qui allait compter parmi les plus retentissantes du XXème siècle. Le monumental Guernica de Picasso dévoilait une plaie encore à vif, moins d’un mois après les bombardements allemands et italiens qui avaient décimé les trois-quarts de cette petite ville aujourd’hui tristement célèbre du nord de l’Espagne.
C’est à ce pan de l’histoire du siècle dernier qu’ Antoine Choplin raccorde son dernier roman, Le Héron de Guernica. Mais comme dans certains de ses précédents récits (1), il s’intéresse avant tout aux interstices silencieux qui l’habitent, à quelques unes de ces possibles vies minuscules qui y sont restées enfouies.
Basilio, jeune paysan basque, est passionné de peinture. Il s’efforce jour après jour de rendre avec justesse la grâce d’un héron qu’il prend pour modèle dans les marais proches de Guernica. Il ne sait encore rien de Picasso et semble assez peu préoccupé des événements qui se précipitent autour de lui et des siens. Des événements qui le rattraperont bientôt à grands pas. Antoine Choplin nous offre ici un récit sensible comme il en a le goût et le secret, un récit où la grande histoire bouscule la petite sans jamais la réduire à un simple faire-valoir allégorique ou politique. Le Héron de Guernica est à n’en pas douter l’un des beaux textes de cette rentrée littéraire et il paraît aujourd’hui aux éditions du Rouergue.


Basilio a fait le voyage jusqu’à Paris pour voir Guernica. Arrivé de la gare, il a déposé sa valise au vestiaire et attend l’ouverture avec les premiers visiteurs. Peut-être est-ce pour vérifier si le peintre célèbre, qui n’a jamais mis les pieds dans sa ville, a effectivement pu témoigner de ce qui s’y est passé. Peut-être nourrit-il aussi l’espoir de rencontrer Picasso, de lui montrer ce qu’il peint. Son ami Felipe et le père Eusebio le lui ont bien dit, «on ne sait jamais comment les choses peuvent se passer». Basilio passera deux longues heures devant cette toile, deux longues heures peut-être à se replonger aussi dans ce qu’il aura vécu quant à lui en direct, dans la poussière de la ville bombardée et incendiée, au milieu des cadavres, des chevaux carbonisés, des églises détruites.

C’est sur l’Exposition universelle de 1937 que s’ouvre et se clôt le dernier roman d’ Antoine Choplin. Entre ces deux scènes, il y a un long retour en arrière qui nous plonge dans le quotidien de Basilio : ses amis, sa famille, son amour pour Celestina et cette étrange passion de peindre qui le poussera bientôt à passer ses journées à guetter un héron dans les eaux du marais, près du pont de Renteria. Un exercice qui est avant tout de patience :

«D’abord, Basilio préfère s’en tenir lui aussi à une parfaite immobilité. Bien sûr, il brûle de commencer à esquisser quelques traits, comme ça, tout entier porté par le spectacle de ce surgissement. Il n’aurait même pas à regarder la vaste feuille qu’au moyen d’une simple pince, il a fixée au carton reposant sur ses cuisses.
Mais ce serait oublier le temps des apprivoisements et prendre le risque de le mettre en fuite.
Non, il faut d’abord acquérir la certitude d’avoir été repéré par le héron. Lui laisser le temps d’évaluer tranquillement la menace, puis, minute après minute, de se rassurer sur elle.»

Alors Basilio passe ses journées à attendre, à capter la lumière, à amorcer bientôt l’esquisse de l’oiseau, rêvant parfois qu’il parviendra à s’abstraire du modèle patiemment observé pour mieux le faire surgir…

«Basilio se dit qu’il conviendrait peut-être un jour ou l’autre de se résoudre à oublier le héron lui-même pour ne s’intéresser qu’à l’abîme qui s’ouvre à l’interstice de son regard. Plonger là-dedans, et seulement ça.»

Mais la guerre, toute proche, va bientôt enrayer ce travail. Des soldats républicains épuisés tentent encore de se mobiliser aux abords de la ville. Et nous sommes à la veille de ce jour fatidique où l’aviation allemande s’abattra sur Guernica. Il faudra pourtant un certain temps à Basilio pour s’arracher à cette attention qui lui semble seule digne d’intérêt. Alors que les Heinkel commencent à lâcher leurs bombes sur la ville et que les premières explosions se font entendre, Basilio est fasciné par l’envol d’un héron au-dessus des aulnes. Un spectacle qui, en de pareilles circonstances, n’attendrit guère Rafael, l’ami qui l’accompagne

«T’as l’aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu’on s’émerveille devant un héron qui s’envole.»




C’est pourtant bien l’horreur, et rien d’autre, qui est au rendez-vous lorsque Basilio regagne enfin sa ville. Et c’est un autre spectacle qui l’attend. Le jeune peintre du marais entre alors de plain pied dans l’éprouvante réalité du 26 avril 1937 et l’on retrouve ici toute l’âpre violence dont Antoine Choplin sait aussi témoigner. A preuve, dans un autre registre, les scènes de «nettoyage» que l’on trouvait déjà dans l’Impasse, ce récit d’une fragile amitié inter-ethnique qui prenait pour cadre le conflit serbo-croate. Sous les yeux médusés du jeune espagnol se déploient alors comme autant de clichés saisis sur le vif une série de scènes d’épouvante. Des scènes que le père Eusebio l’invite bientôt à photographier avec lui afin de pouvoir témoigner. C'est avec talent que Choplin redonne ici une épaisseur d’archives aux images que l’œuvre de Picasso a déjà gravées dans nos esprits. Chevaux agonisants, taurillons en flammes, corps dévastés… Il nous projette du côté du réel, vers une sorte de genèse possible du tableau.

Basilio aura perdu beaucoup au cours de ces quelques heures, appris aussi sans doute. Mais avec Antoine Choplin, on ne compte pas les points et les métamorphoses se jouent souvent dans les zones de silence. On les effleure, un peu comme chez Hubert Mingarelli, et à côté des événements bruts, les leçons de vie comme les souffrances se promènent souvent entre les pointillés ou se dissipent en points d’orgue. Basilio retournera au marais et achèvera ce qu’il avait commencé. Le héron réapparaîtra, portant lui aussi sur son aile la trace de ce passage-éclair de l’histoire. Quand à Guernica, nous ne saurons pas vraiment ce que Basilio en aura pensé. Mais il faut encore aller jusqu’aux belles pages de la fin, non pas tant pour y trouver une chute, que pour s’émouvoir de ce qu’ Antoine Choplin arrive à faire avec peu de choses : quelques possibles qui s’enfuient, un souffle retenu, quelques instants de silence où Picasso se tient derrière l'humble spectateur de son œuvre…

On a parfois l’impression qu’Antoine Choplin écrit comme d’autres peignent, avec beaucoup d’ombre pour laisser passer la lumière.


Note
1) On pense notamment à Radeau, autre roman d' Antoine Choplin, placé sous le double signe de la guerre et de la peinture, et qui rendait un hommage discret aux résistants qui sauvèrent une partie des oeuvres du Louvre du pillage nazi.














Antoine Choplin, Le Héron de Guernica. Editions du Rouergue. 2011.

Images : 1) Guernica (source) / 3) Héron sous la neige (source) / 4) Picasso : le jeune peintre (source)

dimanche 14 août 2011

> Noires Cévennes

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Un petit livre trouvé par hasard. Si son titre et son emplacement dans la librairie m’ont d’abord laissé croire qu’il s’agissait d’un ersatz de guide touristique parmi tant d’autres ou d’un digest des écrivains du cru, c’est le sous titre qui m’a poussé à l’ouvrir. Bien m’en a pris, car ce petit livre-là est trempé dans une encre forte qui ne vous lâche pas. Cévennes, un jardin d’Israël a été publié en 2006 aux éditions de la Louve dans une collection, Terres de mémoire, qui comprend aujourd’hui une douzaine d’autres titres (les deux premiers étaient respectivement consacrés à Verdun et Oradour-sur-Glane…).

Patrick Cabanel, cévenol, protestant et professeur d’Histoire à l’université de Toulouse (mettez cela dans l’ordre qui vous plaira) réussit un tour de force. Il balaye l’histoire d’une partie de cette région, probablement la plus ingrate, pour en faire reluire quelque nœuds, souvent douloureux et arides. Il y a de l’hommage et de l’amour quand il parle de sa terre, mais une belle ouverture d’esprit aussi. Rien, en tout cas, dans ce texte qui porte pourtant un souffle, de l’afféterie ou du lyrisme régionaliste sirupeux qu’aurait pu faire craindre l’exercice. Son écriture incisive et d’une force étonnante nous mène en moins de cent pages au coeur de ce désert de schiste qui lui colle aux doigts. Et l’on en redemande.


C’est du côté de l’Aigoual, des Causses et du Mont Lozère que Patrick Cabanel choisit son entrée dans les Cévennes. Dans une zone où la pierre ne ressemble qu’à la pierre, où le Désert (1), loin du musée qui lui est consacré dans le Haut-Gard, résonne de tout son nom, et où l’on ne trouve même plus de quoi se bercer des illusions d’ «une Italie passée au calvinisme».

Un pays qui n’est pas «pays d’abondance et de miel», mais perdu entre trois hameaux en «ols» près desquels passe une «rivière primitive» : la mimente.

Son récit, où des copeaux d’histoire se mêlent aux souvenirs personnels, s’ouvre par le récit d’un passage près de son village natal vingt ans plus tôt, à cette lisière du temps où les vieux allaient commencer à mourir à l’hôpital de Florac, bientôt remplacés par les hippies et les néo-ruraux. Il est reçu par deux frères dans le hameau du Majistavols qui ne compte plus, pour toute tribu d’hommes, que trois vieux garçons.

«L’un d’eux m’a reçu longuement. Le verre de vin qu’il m’a proposé était presque collé à la nappe cirée, il a fallu faire effort pour le soulever, poser ses lèvres sur beaucoup de traces. L’autre frère a fait une apparition au pied de l’escalier, courant derrière un chien qui courait derrière une vache. C’était sans doute la fin d’un monde».

Cette fin-là lui donne l’occasion d’effleurer un présent sur lequel il reviendra plus tard, car pour l’instant c’est bien plus loin dans le passé qu’il va nous entraîner. Vers cette époque lointaine où le pays de pierre fut avant tout un pays de cendre et de sang. Patrick Cabanel, à l’instar de quelques autres historiens, a beaucoup écrit sur les Camisards. On ne trouvera ici aucun des longs développements qu’il leur a consacré ailleurs, juste quelques portraits fulgurants d’austères irrédentistes tels cet Esprit Séguier, «chef de guerre météorique» qui finit supplicié sur la place du Pont-de-Montvert. Sombre mémoire d’une révolte réprimée dans le sang, durant laquelle des pasteurs et leurs ouailles furent châtrés, brûlés vifs, taillés en pièces et virent leurs maisons et leurs jardins incendiés. Une persécution qui, comme la foi qu’elle condamnait, dura encore longtemps et s’étendit jusqu’aux portes de la Méditerranée, jusqu’à cette tour de Constance (2) encore rivée au pavé d’Aigues-Mortes et dont la triste mémoire passe aussi inaperçue dans les manuels d’histoire que sous le pas pressé «des touristes et des bateleurs». C’est dans ce donjon que furent enfermées - emmurées serait plus juste - les femmes protestantes jusqu’en 1768. On peut encore y lire, gravé en occitan sur la margelle d’un puits, un «résister» inscrit là deux siècles et demi plus tôt par l’une d’entre elles.

Mais le récit saura nous détourner des «fureurs de l’histoire protestante» pour revenir à la terre, puis à quelques autres moments d’une histoire plus récente. Patrick Cabanel nous rappelle qu’il n’est rien de moins sauvage que les Cévennes, que tout y porte la trace d’un travail dont l’étymologie latine, trepalium, désignait un instrument de torture. Le paysage est construit, maçonné, maisonné et dès que l’on y regarde de plus près, ces charmants petits jardins terrassés que l’on trouve partout portent en eux la mémoire d’une lutte de longue date et de chaque instant contre la pente, les pluies, l’affaissement, l’indocilité de la montagne.

Pour parler de ce travail-là, de cette terre-là, Patrick Cabanel nous fait délicatement entrer dans les mots du pays, la draille, la jasse, le bancel, le béal, la gourgue. L’ombre d’ Agrippa d’Aubigné s’estompe dans une prose qui évoquerait presque celle de Jean-Loup Trassard. On saura quelles sont les trois pierres du pays, leurs couleurs. Il redécouvre, à l’ombre des gestes sûrs d’un ouvrier qui avait refait la toiture de sa maison familiale, et qu’il considère comme «un maître de l’abstraction», comment on extrait et découpe le schiste, «funèbre et étincelant», pour le transformer en lauzes, ces «paupières de schiste» sur lesquelles les pluies devront pouvoir rouler pendant cent ans. Un mot aussi pour les châtaigners, que l’on prend si souvent pour des mâts de Cocagne…

«Ces arbres il a pourtant fallu leur fabriquer des sols et les hisser année après année, couper les branches inutiles, brûler les bogues et les feuilles mortes ; ramasser les châtaignes pendant un mois et demi, accroupi dans l’humidité et le froid, les mains rouges, les doigts blessés, les remonter depuis les ravins, les faire sécher pendant des semaines dans ces petites maisons où brûle un feu plein de fumée.»


Mais au fait, en quoi est-il d’Israël, ce jardin ? On trouvera sans doute une réponse détaillée à cette question dans l’important travail historique que Patrick Cabanel a consacré aux chemins croisés des Juifs et des Protestants en France au cours des six derniers siècles (3) . Il en pointe ici quelques bribes. La Terre Sainte résonne en de nombreux échos au cœur de ces Cévennes-là. Ce sont d’abord ces prénoms abondamment empruntés à l’Ancien Testament pour le baptême protestant des enfants des siècles passés et que l’on retrouve chez de nombreux Camisards : Abraham Mazel, Salomon Couderc, Elie Marion, David Mazauric… C’est cette référence commune au Désert, par lequel les Camisards désignaient souvent leur terre et leur vie clandestine, non sans les rapprocher de l'Exode des Hébreux. C’est sans doute encore par l’exil, la souffrance, le travail de la terre que ce rapprochement prend sens. Une forme d’empathie séculaire et une vague similitude de destin qui aident peut-être aussi à comprendre ce qui a instinctivement poussé les Cévenols, dans les années quarante, à accueillir et intégrer dans leurs foyers un millier de Juifs et d’enfants juifs persécutés.

Pourtant, au-delà de ces échos, le pays évolue, les temps changent. Viendra bientôt celui des délitements, des départs, des vieux garçons qui s’éteignent et des fils qui s’en vont. On se dit que Jean Ferrat n'est pas loin et l’on redoute un instant que sous la plume alerte de Cabanel, chevelus en chemises à fleurs, néo-ruraux et autres bleus des Cévennes, ne passent un mauvais quart d’heure. Loin s’en faut. Il leur témoigne au contraire une forme d’affection, presque de reconnaissance.

«Beaucoup de musique. Beaucoup de cannabis poussant dru sur les terrasses stupéfaites. Ce fut une grande migration, comme le passage d’un peuple nomade dont les chariots s’arrêtèrent plus ou moins longuement. Ils ont laissé derrière eux des rumeurs parfois méprisantes ou jalouses, parfois éblouies. Ils ont peut-être sauvé les Cévennes.»

Car au bout de ce voyage, Patrick Cabanel s’interroge :

«Qu’est-ce qui fait titre : avoir ses morts dans les jardins, ou le fruit des saisons sur ses pommettes et dans les yeux ? Cévenne "légale" ou Cévenne "réelle" ?»

Finalement, au-delà du supplice et de la détermination des Camisards, de quoi Patrick Cabanel aura-t-il témoigné dans ce texte. D’un attachement ? Sans aucun doute. D’une nostalgie ? Parfois peut-être. Mais l’on ne relève jamais la moindre tentation de repli identitaire. Et après ces pages lumineuses, le plus beau, Patrick Cabanel nous l’offre dans le titre de son dernier chapitre : «ça ne mérite pas de mourir, un pays».

Un semblant de refrain où l’on peut entendre deux leçons en une :
- si le vent vous emporte, mieux vaut quitter un pays que de mourir pour lui ;
- mieux vaut un pays vivant de ses nouveaux venus qu’un pays mort avec ses anciens.


Notes
1) Le Désert désigne avant tout, dans l'histoire des Protestants de France, la sombre période qui va de la révocation de l'édit de Nantes (1685) au traité de Tolérance (1789). Il fait aussi référence aux lieux retirés (garrigues, forêts, etc.) où ils durent vivre clandestinement leur foi durant cette période. Le terme revêt aussi un sens biblique, en référence à l'Exode des Hébreux.
2) Patrick Cabanel a consacré un autre ouvrage à cette  tour dans la même collection des éditions de la Louve.
3) Juifs et protestants en France, les affinités électives, XVIe-XXIe siècle, Fayard, 2004.












Patrick Cabanel, Cévennes, un jardin d'Israël. La Louve Editions. 2006.

Images : 1) Les Causses, photo de Guillaume Buffet (source) / 3) et 4) : Cévennes, photos personnelles.