mercredi 26 novembre 2014

> Où sortir à Paris ?






















En 2013, les éditions Alma ont eu l’idée de nous donner à lire un guide un peu particulier. Ils ont réuni et traduit (par les soins de Catherine Miel) une sélection d’articles du Wegleiter, un bimensuel allemand qui fut publié du 15 juillet 1940 au 12 août 1944 à l’attention des soldats installés dans la capitale de la France occupée. On y trouve des suggestions de sortie, des chroniques de films, de spectacles, d’expositions ; des billets d’humeur, tendres et amusés, sur les mœurs du concierge, du chauffeur de bus, des petites demoiselles ; des anecdotes croustillantes, des scènes de rue, des bonnes adresses — le tout entrelardé d’annonces publicitaires rédigées en allemand pour un café, un tapissier, une pièce de théâtre…

De cette période, ce sont le plus souvent d’autres archives et souvenirs de lecture qui sont restées gravées dans nos mémoires : rafles, attentats, représailles, dénonciations, tickets de rationnement, planques, interrogatoires… J’en passe et des meilleures.

Dans les feuilles du Wegleiter il n’y a au contraire ni violence, ni haine, ni propagande. Paris est toujours décrit dans des termes élogieux et l’on ne trouve aucun propos malveillant à l’endroit des Français. La lecture de ces pages produit pourtant, et pour cette raison même, un effet absolument glaçant.



Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La ville-lumière est devenue le fleuron de «l’Europe combattante». Dès 1940, les officiers cultivés et les soldats curieux peuvent aller voir danser Serge Lifar à l’Opéra de Paris, admirer Edwige Feuillère qui incarne la Dame aux Camélias au Théâtre Hébertot, écouter du Ravel et du Beethoven à la Salle Pleyel et au Palais de Chaillot, musarder dans les rayons de la Librairie Rive Gauche…

Ils peuvent se rendre Chez Laurent, à deux pas de la Concorde, pour déguster vins fins et mets raffinés : un «établissement de tout premier rang» qui réserve pourtant d’agréables surprises au moment de l’addition. Jugez plutôt :

«Un délicieux dîner pour deux personnes avec vin, cognac et café coûtera seulement 12 marks.»

Surtout, semble-t-on conseiller aux occupants en goguette, il ne faut rien se refuser… Paris n’est-elle pas l’une des plus charmantes capitales du monde ? Alors autant l’apprécier à sa juste beauté…. Mistinguett chante au Casino de Paris, Lucienne Boyer dans son cabaret. Il y a le boul’mich, Montmartre, Pigalle. On peut faire le tour de la Seine à bord de la vedette « Touriste II », se payer du Sacha Guitry au théâtre de la Madeleine…

Et quelques précisions utiles permettent aussi aux nouveaux arrivants de prendre leurs marques.

«Pour vous déplacer vite et à peu de frais dans Paris, utilisez le métro. Pour les membres de la Wehrmacht en uniforme, les trajets sont gratuits sur toutes les lignes.»

Effectivement, c’est bon à savoir.

Entre les images de cartes postales et les conseils pratiques, on trouve aussi, dans la rubrique Nos soldats nous écrivent, des articles qui font part de petites scènes vécues sur le vif, de rencontres pittoresques, drôles ou émouvantes signés par des lecteurs qui s’improvisent correspondants. Dans le numéro du 15 avril 1941, l’adjudant Arnold Skarupe nous raconte comment il s'est pris les pieds dans notre langue et a confondu «embrasser» et «embarrasser», lorsqu’un virage pris par le métro entre Porte des Lilas et République l’a plaqué contre une voyageuse et que sa courtoisie l’a poussé à s’excuser : «Je ne voulais pas vous embrasser»… Fichtre ! On nous racontera aussi la touchante histoire de Madame Catherine et de  Monsieur Jacques, deux bouquinistes séparés par une certaine idée de la Rive gauche et de la Rive droite…
On croque le concierge, on s’attendrit avec un rien de condescendance sur l’apathique « agent de police » qui «n’est prêt qu’en cas exceptionnel à diriger le flot du trafic des voitures, vélos et piétons» et qu’on a du mal à imaginer en «personnage aux jambes vigoureuses gainées de bottes, bien planté sur le sol, représentant le pouvoir de l’Etat (..)».

Bien sûr, la fierté germanique transparaît dans ses pages à plus d’une reprise. On évoque une exposition de la Waffen SS sur les Champs-Elysées ou un concert de l’Opéra de Berlin au Trocadéro — accompagné d’une photo de Winfred Wagner serrant la main d’Hitler. Mais à l’échelle de l’ensemble des articles, cela reste finalement assez incident. La dominante est plutôt du côté de la curiosité culturelle et touristique. Du gentil dépaysement. On sera même surpris de lire des chroniques consacrées à la Mosquée de Paris, à une exposition sur les Maoris au Musée de l’Homme ou à quelques déambulations dans les restaurants «exotiques» du Quartier Latin sans jamais percevoir l’écho des grandes théories racistes du nazisme.

Le sentiment de malaise que procure la lecture de ce Guide de Paris pour le soldat allemand s’explique sans doute de différentes manières.


Bien sûr, il y a d’abord le silence effrayant dans lequel la guerre et les années noires de l’Occupation se trouvent reléguées. Une frise en fin d’ouvrage nous rappelle quelques-uns des événements notables survenus à Paris durant ces mêmes années et jamais évoqués dans ces pages.

Mais on se rend compte aussi qu’une vie de surface existait bel et bien — et pas seulement, on le devine, pour le soldat allemand. Une autre ligne de temps a traversé cette tranche d’histoire, sur laquelle il fut aussi possible pour certains (pour beaucoup ?), de vivre, de prendre du plaisir, d’oublier l’histoire. Étrange sensation. On peut toujours s’indigner, se raccrocher à la vision dualiste d’un Paris partagé entre résistants et collabos. Mais qui sait si d’autres ne se demanderont pas un jour  à quoi nous collaborions, nous, en ce début de XXIe siècle ? Et quelle idée nous nous faisions de l’histoire, le samedi soir, en attendant simplement un taxi Place de la République, à deux pas de familles entières dormant sur le trottoir ?

Ce guide, enfin, nous invite à une expérience à laquelle nous sommes peu habitués — une expérience que d’autres ont eu bien plus souvent que nous le loisir d’apprécier : nous devenons en effet, le temps d’une lecture, les figurants colonisés, innocemment violés et délicieusement pittoresques d’une ville transformée en parc d’attraction culturel et gastronomique pour nos vainqueurs.





Où sortir à Paris ? Le guide du soldat allemand, Traduction de Catherine Miel. Alma Editeur. 2013.



mardi 4 novembre 2014

> Lettre ouverte sur les hauts plateaux

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Cher Philippe,

Je ne vais donc pas vous demander pour la énième fois en mariage. Ce serait compliqué. Ma femme ne comprendrait pas, les vôtres non plus, sans compter qu’avec tous les livres en retard que j’ai à lire, notre nuit de noces risquerait d’être déplorable. 


Et puis chez vous, ne nous le cachons pas, on doit se sentir un peu à l’étroit. Tout au moins si j’en juge par votre dernier opus («roman» serait en-dessous et au-dessus de la vérité) que vous qualifiez honnêtement de «fiction assistée». Il y a déjà Trish, Barbara, Tammy, Carry, Rosa, Wulf, Pete, Sam, Carole, Sandra, Christina, Maria, Lyne, Edi, Chad, Thomas, Glawdys, j’en passe et des meilleur(e)s. Ça fait beaucoup dans un trois pièces. D’autant que malgré votre goût pour les choses bien faites, il y règne, selon mes critères néo-libéraux, une certaine forme de pagaille : on nage dans le plancher comme dans une eau boueuse, on meurt de faim devant le frigo, le grand âge nous tombe sur le dos à chaque coin de pièce, votre tête est assise sur le canapé pendant que vous faites l’amour sous le lit, un pompier est installé dans la cuisine depuis des lustres, on mange des hot-dogs, on prend feu, on s’éteint, on arrête la vie pour éviter de mourir et on se refile des petites jupes vertes.


Je ne m’étendrai encore ni sur la couleur douteuse de votre descendance pléthorique, ni sur le temps ductile, ni sur l’espace flou. Pas plus que sur les contours ectoplasmiques et surdimensionnés des cadres socio-familiaux que vous croquez sous nos yeux sans que l’on vous ait jamais rien demandé. Oui, je préfère m’en tenir là. Je ne voudrais désespérer personne et il faut bien que vous vendiez vos livres.

Sachez toutefois, cher Philippe, que d’un certain point de vue, vous mériteriez le bagne.


Comme Jean Cagnard (dont le patronyme solaire danse d’ailleurs  la rime riche avec «bagnard»), ses pluies d’écureuils et ses tendres égarements ; comme Raymond Queneau, dont certaines pages me feront rire encore après ma mort ; et comme quelques autres dangereux plumitifs qui font un usage immodéré de la liberté qu’écrire leur offre.

Votre Vie des hauts plateaux distille des effluves nocifs de bonne humeur désenchantée et de mélancolie réversible. Ce n’est pas bien. Les murs contre lesquels on se gratte le dos nous jouent des tours de dupe et pendant ce temps, il y a des écrivains sérieux qui continuent à parler sérieusement de choses sérieuses.

C’est ainsi, mon cher Philippe,  que rien n’avance et vice versa.
(A preuve, j’ai passé l’après-midi à vous écrire et la Poste est maintenant fermée)

Alors cette fois, c’est sûr :

je ne vous épouserai jamais, vous n’aurez jamais le Prix Goncourt et il vous arrivera encore plein de choses étranges dans vos livres.

Vôtre bien vôtre,

Lecteur nombreux















Philippe Annocque, Vie des hauts plateaux. Editions Louise Bottu. 2014.


mardi 14 octobre 2014

> L'eau dans la bouche




















N’oublie pas de respirer, tel est le titre du dernier livre d’Hélène Frappat. La consigne pourrait tout aussi bien s’adresser au lecteur. Car avec la matière de ce qui semblait réservé à un récit d’enfance, de souvenirs, elle compose autre chose : un texte acéré et hanté par la noirceur du secret. Un récit qui nous plonge également par petites touches violentes dans le ventre de sa terre maternelle, la Corse, une «île de misère», de sortilèges et de rivières menaçantes – située à des années-lumière de tous les poncifs qui lui sont généralement rattachés.  




«Mon enfance est coupée en deux. La première est tombée dans le puits noir de l’oubli. De l’autre, quelques souvenirs flous s’échappent. La première est en noir et blanc ; l’autre en couleurs.
L’odeur de l’enfance oubliée et celle dont je me souviens sont irréconciliables.»

C’est entre ces deux odeurs qu’Hélène Frappat va déambuler, dans un récit où la quête initiale semble peu à peu se déliter en une mosaïque de souvenirs parfois troubles, parfois précis, toujours nimbés d’une sourde violence. Les images et les événements qui remontent à la surface sont sous sa plume dotés d’une force mystérieuse qui nous entraîne vers un lieu incertain de la mémoire – le lieu d’une douleur enfouie, d’une lointaine malédiction.

Il y a, derrière tout cela, une honte ravalée, que ravive parfois le hasard d’une ambiance ou un geste accidentel. Une honte dont nous ne saurons pas grand-chose, au fond. Est-ce la honte d’une certaine condition – comme nous le laisserait penser, dans les premières pages du récit, ce souvenir des parents s’offrant mutuellement, pour tout cadeau de Noël, une cartouche de cigarettes ? Ou quelque chose d’autre, de plus profond… ?

La figure maternelle, toujours évanescente derrière la fumée de ses gitanes, semble s’enraciner bien au-delà du cercle de la mémoire familiale, dans un temps mythique, un temps où les sorcières avaient droit de vie et de mort sur chacun. Une mère taiseuse, qui aura avant tout légué à sa fille la terrible loi du silence : 

«Acqua in bocca, dit un proverbe du pays de ma mère. Eau dans la bouche : les bavards seront noyés.»

On a un peu l’impression que c’est avec cette menace que la narratrice compose son histoire, la masque et la fuit tout autant qu’elle nous la révèle.

A la frontière de ces deux enfances, il y a la mort du père : un suicide où se rejoignent le temps d’avant et le temps d’après. Cet événement est évoqué à quelques reprises seulement mais pèse de tout son poids sur le récit puisque c’est aussi en lui que prend racine le silence. Hélène Frappat ne conduit aucune investigation sur la raison de ce geste, qui déchire simplement la paysage du passé sans qu’elle ne cherche à l’interpréter. Peut-être la narratrice n’en a-t-elle jamais rien su et  n’écrit-elle finalement que pour perpétuer le silence. Peut-être n’écrit-elle à la périphérie de cet événement que pour mieux reprendre à son compte l’injonction maternelle : «acqua in bocca»…

Elle enserre cette ligne de démarcation dans une série de courts chapitres où les temps se bousculent, entre couleur et noir et blanc, temps des retours estivaux sur l’île et temps de l’enfance sombre et rémanente, histoires d’exils parisiens et de retours sur l’île. Histoires d’évasions et de claustrations. Et elle laisse affleurer à la surface de son récit les forces obscures d’une terre à la fois méconnue et familière, une terre où la menace n’est jamais tout à fait dénuée de grâce et où la beauté a des relents de putrescence. Une ambivalence que l’on ressent jusque dans les descriptions les plus anecdotiques :

«Le torrent même avait son odeur, fétide près du lac noir ou de la plage de Fondilugu (tellement isolée du pont qu’à chaque été, les baigneurs la débarrassaient des troncs d’arbres et des fougères), pétillante dans les cascades d’eau transparente que transperce le soleil. Au lavoir, une senteur écœurante de mousse assaillait les enfants. Avec leurs pieds, ils frottaient les bassins escarpés en granit jusqu’à ce que la mousse, et son odeur verte, disparaisse.»

Loin des images d’Epinal, l’île invente des partages intransgressibles, regorge d’aïeules recluses depuis toujours, d’idiots de village, de guérisseurs troubles et de vieilles qui tuent les enfants d’un regard. Et dès que l’on pousse une porte, sa vraie couleur est le noir… 

«Le noir est l’odeur domestique des pièces où, par les après-midi caniculaires, n’entre jamais la lumière, l’odeur de renfermé des armoires et des buffets, l’air poussiéreux des greniers.»

Parfois, au contraire, c’est la musique incandescente d’une langue lointaine, «une rythmique primitive, ardente et joyeuse», dans laquelle sa mère lui contait parfois des histoires de bergers, qui lui revient aux oreilles.

«Le corse n’est pas seulement cette langue dérivée de l’italien. Il en existe une forme plus archaïque, traduisible non en mots mais en gestes, une pantomime où les haussements de sourcils, le plissement des yeux, le pincement des lèvres accompagnent une rythmique d’onomatopées modulant peu de consonnes, et un chant ironique de voyelles.»

Mais au chapitre de la langue, des mots et des noms, la narratrice excave une autre filiation – une ascendance cachée qui la renvoie à la source la plus ténébreuse d’elle-même et lui dévoile l’autre visage de son île. Elle découvre en effet, dans le neuvième et dernier cercle de l’Enfer de Dante, un nom que portaient ses ancêtres : Lanfranchi, celui d’un traître de la pire espèce condamné aux douleurs perpétuelles… Ainsi que le terme toscan de «babbo» pour désigner le père, un mot passé justement dans le corse de la région de sa mère.

«Aujourd’hui, relisant les derniers chants de l’Enfer de Dante, j’y découvre que la langue parlée par mes mythologiques ancêtres n’est pas la plus haute expression du langage humain(…), mais, dans cette forêt dantesque 'sauvage et âpre et forte', qui ressemble au maquis de mon enfance, un dialecte primitif, la langue de peur et de honte par laquelle nous parvient la plainte des damnés et des revenants».

Peut-être est-ce l’écho lointain de ce chant que la prose poétique et tendue d’Hélène Frappat parvient ici à nous faire entendre. 

Ecrire avec ses fantômes ou écrire pour conjurer ses fantômes… On retrouve ici le dilemme que, par de toutes autres voies, interroge aussi Olivia Rosenthal dans son dernier livre.

C’est pourtant sur un effort de résistance à l’appel des morts que se clôt le magnifique récit d’Hélène Frappat. Ne pas oublier de respirer, c’est suivre les recommandations de ce vieux proverbe corse - et trouver la force de dire aux fantômes qui la nuit nous invitent à les rejoindre : 

«non, non, je ne viens pas, je suis occupé»











Hélène Frappat, N’oublie pas de respirer. Actes Sud (Essences).2014.


mercredi 8 octobre 2014

> Mon amour est mort

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Il existe des livres qui ne sont jamais loin. Qui vous collent au ventre et qu’aucune relecture ne parvient à neutraliser. Parmi eux, en ce qui me concerne, il y a ce célèbre recueil de poèmes de Bukowski, au titre nostalgique et légèrement boursouflé : Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Il paraît aux Etats-Unis en 1969 (l’année même où sortent Mémoires d’un vieux dégueulasse, qui vont consacrer l’auteur comme la crème sulfureuse d’une Beat Generation dans laquelle il ne se reconnaîtra pourtant jamais), et il faudra attendre près de quarante ans pour que paraisse sa traduction française. A l’aube des Seventies, la guerre du Vietnam est moche, et la société américaine reluit de tout ce qui déchire l’écrivain depuis toujours. Il porte autour de lui des yeux comme des coups de poing et survit dans sa déjà vieille peau d’addict  au sexe, à l’alcool et au jeu,  à laquelle  le réduira trop souvent une certaine postérité médiatique.


Voilà un livre à bien des égards inscrit dans son temps, certes, et emblématique des démons avec lesquels Bukowski ne cessera plus de convoler. Mais un livre dont chaque page, chaque poème, distille une vérité intrinsèque. Une poésie qui allie sans artifice le plus rugueux au plus fragile et déploie à chaque instant une mélancolie violente.




Il se souvient des chevaux cléments de son enfance qui auraient pu le broyer mais préféraient lui prodiguer «leurs grands coups de langue rouge / et baveuse venus de l’âme» ; il contemple son poisson rouge en train de crever sur le tapis du salon ; il regarde ce qui se mijote à l’intérieur d’une conserve de pêches ; il s’éprend d’une «dame en jaune» dessinée sur une boîte d’allumettes ; il observe ces «maris et femmes de quelqu’un» qui se tuent au boulot, ne baisent plus et «retournent chez eux / en attendant Noël ou la fête du travail ou / dimanche ou / quelque chose.». 

Lorsqu’il surprend un chat avec « des moustaches comme celles d’une vieille dame au supermarché et nue comme la lune », il se déclare « temporairement ravi.». Lorsque son « banjo crie » il se console et se dit qu’ «enfin, la mort n’est pas une migraine ». Se moque d’Ivan le Terrible, dont le buste ressemble à un « chauffeur de bus du XXème siècle ». Se moque de la révolution Underground. Se moque de ce qu’il est devenu :

« je porte le pantalon de mon père et il est mort / il y a 10 ans / je dois me faire arracher 8 dents / mes intestins sont partiellement obstrués / je tire sur un cigare à 10 cents. »

Il invente des hommages rares, douloureux. Il nous parle des «os de son oncle» qui «roulèrent à moto dans Arcadia», qui avaient plein de mauvaises habitudes et finirent où ils devaient finir :

«les os de mon oncle / fumaient et juraient / et ils furent enterrés / où l’on enterre les os /qui n’ont pas / d’argent.»

C’est parfois sec, brisé. Parfois les vers reprennent leur envol, s’enroulent dans un vent poisseux qui les élève soudain bien plus haut que terre. Quelque chose s’efforce de chanter encore sur les cendres d’une Amérique qui ne s’est pas vu brûler. Sur les cendres des moins-que-rien. Sur les cendres de la mémoire. Et rien, jamais, n’est à jeter, dans cette poésie qui ronge son frein, chante ses propres limites à travers les fantômes de la guerre, les assauts du désir, les méandres de la vieillesse, de la frustration ou de la mort.

Ici on ne triche pas. La littérature elle-même en prend pour son grade, comme le reste, lorsqu’une passante et sa «danse de l’idiote» appelle cette supplique :

«n’abandonne jamais ce déhanchement maladroit et inepte / pour arroser la pelouse le samedi - / ne nous renvoie pas à Balzac ou à l’introspection / ou à Paris / ou au vin, ne nous renvoie pas / à l’incubation de nos doutes ou au souvenir / du frétillement de la mort, salope, affole-nous d’amour / et de faim, garde les requins, les requins sanglants / loin du cœur.»

 Mais les plus beaux poèmes sont peut-être ceux que Bukowski consacre à Jane, la compagne disparue. Le deuil, on le sait, est un grand pourvoyeur d’encre et s’abouche souvent à la poésie comme à un dernier souffle. Les exemples ne manquent pas. Mais il y a dans les mots de Bukowski quelque chose de radical, un lyrisme à l’emporte-pièce qui ne laisse rien derrière lui. Voici par exemple, histoire d’en finir, cet «avis de congé», où l’homme meurtri par l’absence transforme sa colère en poème, chante encore un peu avec ce qui ne peut plus chanter.

« les cygnes noyés dans l’eau de cale,
décroche les panneaux,
essaie les poisons,
protège la vache
du taureau,
la pivoine du soleil,
prends les baisers lavande de ma nuit,
mets les symphonies à la rue
comme des mendiants,
prépare les clous,
fouette le dos des saints,
assomme les grenouilles et les souris pour le chat,
brûle les peintures fascinantes,
pisse sur l’aube,
mon amour
est mort. »

Il y a quelque chose de saisissant dans la poésie de Bukowski et plus particulièrement dans ce recueil. Un noir enchantement doublé d’une liberté folle. Une façon de prendre le monde à ras du sol pour le soulever dans un linceul de mots. Et lui faire rendre gorge.












Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Editions du Rocher. 2008. Traduit de l’américain par Thierry Beauchamp.