mardi 31 mai 2011

> Rwanda : entretien avec Boubacar Boris Diop




L'histoire est connue, se dit-on, mais son énormité n’a pas fini de nous échapper...

Le 6 avril 1994, un avion qui venait de décoller de l’aéroport de Kigali est abattu par deux tirs de missile. Il transportait à son bord le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, son homologue burundais et plusieurs membres du gouvernement de Kigali. Cet événement inaugure une série de massacres perpétrée et encadrée par les membres de la milice activiste hutue (les Interahamwe) qui entraîne très rapidement dans ses rangs une grande partie des citoyens « ordinaires » appartenant à leur ethnie. L’intention déclarée de cette purge est l’extermination de la totalité de la population tutsie, l’autre ethnie principale du Rwanda. En à peine plus de trois mois, environ un million de Tutsi, hommes, femmes, enfants, seront assassinés, le plus souvent à la machette et dans des circonstances d’une cruauté qui défie la raison.

En 1998, Nocky Djedanoum, organisateur du festival lillois Fest’Africa, invitait dix écrivains africains à séjourner au Rwanda dans le cadre d’un projet au sous-titre on ne peut plus clair : « écrire par devoir de mémoire ». Une commande, pourrait-on dire, initiée sur la base d’un constat simple : quatre ans après la fin du génocide tutsi, rares étaient encore ceux qui, sur le continent africain, s’étaient exprimés - avaient souhaité ou réussi à le faire - sur ce génocide. Dix textes virent le jour dans les deux années qui suivirent cette résidence (voir la liste complète ici), signés d’auteurs tels que Boubacar Boris Diop, Abdourahmane Waberi, Véronique Tadjo ou le dramaturge tchadien Koulsy Lamko.

Les éditions Zulma viennent de republier l’un des livres les plus marquants issus de ce projet : Murambi, le livre des ossements, de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop. La réédition de ce roman, puisque roman il y a, aussi nourri fût-il par le réel, est accompagnée d’une post-face dans laquelle Boris Diop revient sur son séjour, la façon dont il l’a vécu, les rencontres qui l’avaient alors marqué, et le regard qu’il porte aujourd’hui (avec une lucidité critique sans concession pour personne) sur les événements rwandais plus de dix ans après ce premier voyage et quatorze ans après les faits. Mais c’est aussi sur la genèse de son texte que se penche à nouveau l’auteur de Murambi. Ce faisant, il s’interroge notamment, comme le firent d’ailleurs pour eux-mêmes tous les écrivains qui participèrent à ce projet, sur la place respective que fiction et réalité ont été amenés à occuper dans son travail d’écrivain.

A l’occasion de cette réédition, Boubacar Boris Diop m’a très aimablement accordé un entretien pour la Marche aux Pages. Je l’en remercie chaleureusement.




Fiolof
Dans la post-face de cette seconde édition de Murambi, vous revenez sur la genèse de votre texte durant votre séjour au Rwanda en 98. Vous évoquez les différentes options qui se sont présentées à vous et que vous avez peu à peu abandonnées ou qui vous ont quitté : vous avez finalement renoncé à un cadre strictement informatif (carnet de notes, compilation de témoignages directs) pour vous tourner vers la fiction. Murambi est pourtant traversé de part en part par ce que vous avez vu au Rwanda, par les récits des hommes et des femmes que vous avez écoutés. Comment ce décrochage vers le roman s’est-il malgré tout imposé à vous, que vous a-t-il rendu possible ?

Boubacar Boris Diop
Oui, au départ je comptais bien rester à distance d’une histoire qui me paraissait si éloignée de moi, au propre comme au figuré, et dans laquelle j’avais du mal à distinguer les victimes des bourreaux. Mais très vite, grâce aux récits des survivants et à une meilleure documentation, je me suis rendu compte de l’absurdité d’une telle attitude. A cet égard deux rencontres ont été décisives. La première a eu lieu à Kigarama. Nous sommes à un endroit où des milliers de Tutsi ont été massacrés, leurs restes sont éparpillés autour de nous et une vieille femme, toute petite, ratatinée, raconte : «J’ai supplié les tueurs de me laisser prier avant de mourir et l’un d’eux m’a répliqué sur un ton sarcastique : "Tu ne le sais donc pas, maman ? Nous avons passé la nuit au ciel et là-bas nous avons tué le Dieu des Tutsi, à présent c’est votre tour et personne ne pourra vous sauver"». Ces propos, réellement entendus – le visage de cette vieille femme est resté incroyablement gravé dans ma mémoire – m’ont permis de prendre la mesure de l’événement, de bien comprendre que c’était un phénomène cosmique, bien plus qu’un simple enchaînement de faits objectifs. Une seconde rencontre, celle d’un vieillard du nom d’Apollinaire, a été également très importante. Dans le roman, c’est Siméon. Cet être digne, lucide et fort, m’a fourni de précieuses clefs en remontant à l’arrivée des premiers Européens au Rwanda – en particulier à celle des missionnaires, qu’il appelait les padri. Il m’a en outre pourvu de la dose d’espérance et d’optimisme si nécessaire à la fiction romanesque. C’était vraiment quelque chose d’entendre cet homme dire avec des mots simples, avec une si belle lumière dans le regard, la nécessité de sortir une fois pour toutes du cycle infernal des massacres et des représailles. Certes, même avant de parler à Apollinaire et à la vieille femme de Kigarama je sentais que seul un roman pouvait me permettre d’exprimer des émotions aussi confuses que vives et de donner un visage à chaque victime. Mais sans ces deux vieux j’aurais eu plus de difficultés à écrire Murambi, le livre des ossements.

Fiolof
Durant le génocide les médias de tous bords et de tous pays, on le sait, ont été étrangement absents du terrain. Ce silence choquant de la presse, cette sorte de «négationnisme en direct» a-t-elle influencé votre choix de prendre votre casquette d’écrivain plutôt que de journaliste pour rendre compte de votre séjour au Rwanda ? Y aurait-il eu aussi une sorte de refus de revenir « en journaliste » sur ce que la quasi-totalité de la profession avait refusé ou s’était abstenu de couvrir ?

Boubacar Boris Diop
Pas exactement. Au Rwanda j’ai surtout fonctionné en journaliste. J’ai écouté, je me suis documenté, car pendant tout mon séjour là-bas je n’ai cessé d’être fasciné par l’étendue de mon ignorance à propos d’une affaire aussi gigantesque. Cette ignorance, je continue à l’observer chez la plupart des intellectuels africains, pour ne rien dire de Monsieur-Tout-Le-Monde, et Murambi, le livre des ossements essaie d’y remédier en documentant le génocide avec le maximum de précision. Il m’a paru important de donner envie au lecteur d’en savoir plus pour l’aider à résister aux clichés et préjugés qui m’avaient aveuglé moi-même. Au fond, je ne me suis servi de la fiction que pour échapper aux contraintes du métier d’historien et pour toucher un public aussi large que possible.

Fiolof
Le recours à la fiction pour évoquer un génocide ne va pas toujours de soi. Pour ce qui est de la Shoah, par exemple, des polémiques parfois très vives ont vu le jour autour de ces questions. Je n’ai pas l’impression que cela ait été le cas pour le Rwanda. Pouvez-vous le confirmer et apporter éventuellement un éclairage sur ce point ?

Boubacar Boris Diop
La différence vient en partie de ce que seuls quelques historiens marginaux et largement discrédités osent mettre en doute la réalité de la Shoah. A partir du moment où la Shoah est établie comme le crime absolu, il peut paraître dérisoire et présomptueux de prétendre faire de la fiction avec, d’où les débats auxquels vous faites allusion. Il n’en va pas tout à fait de même avec le génocide des Tutsi du Rwanda. Même s’il est de plus en plus reconnu comme tel, cela n’empêche pas les négationnistes d’ergoter sur le sujet, de semer la confusion et de donner à une partie de l’opinion le sentiment que les victimes rwandaises ne méritent pas tant de compassion. Autrement dit la controverse porte toujours, aussi incroyable que cela puisse paraître, sur le statut des Cent-Jours de 1994. La situation évolue toutefois très vite dans le bon sens et une des preuves c’est le soudain regain de vigueur et la nervosité des négationnistes. Il y a quelques années on les entendait moins parce qu’il était tacitement admis qu’au Rwanda, en 1994, des Africains s’étaient entretués comme d’habitude. Ils n’avaient par conséquent rien à nier. C’est un intéressant paradoxe. La question de la représentation littéraire du génocide des Tutsi n’est pas tout a fait absente du débat mais a mon avis elle sera posée plus en profondeur dans le futur. Il m’arrive aussi de penser que les grands romans sur cette tragédie seront écrits pas les Rwandais eux-mêmes. Il y avait deux auteurs rwandais dans notre groupe, Jean-Marie Vianney Rurangwa et Venuste Kayimahe. Tous deux ont publié des essais mais depuis lors ils abordent le sujet par le biais de la fiction. Jean-Marie a fait paraître des romans et des pièces de théâtre et Venuste est en train de boucler à Mexico – ou Koulsy Lamko l’a invité en résidence d’écriture – un ambitieux roman.

Fiolof
Est-ce que cette expérience radicale (expérience humaine et expérience d’écriture) a infléchi quelque chose dans votre travail d’écrivain et dans votre rapport à la littérature après 1998 ?

Boubacar Boris Diop
Sans aucun doute. J’ai été anti-impérialiste et anti-néocolonialiste, comme la plupart des jeunes de ma génération mais c’était là en quelque sorte un sentiment politique abstrait, né de la lecture des classiques du marxisme, une lecture d’ailleurs assez hâtive. Je faisais, comme les copains, dans un certain bavardage idéologique chic. Le Rwanda m’a éclairé sur la Françafrique, m’a fait toucher du doigt ses réalités. Au niveau de la création romanesque, mon écriture est devenue plus dépouillée, j’ai désormais moins tendance à jouer avec les mots et à faire de la littérature expérimentale.

Fiolof
Malgré la diversité des voix et des points de vue, Cornelius peut être vu comme le personnage central de Murambi. Expatrié, il n’a pas vécu les Cent-Jours de 1994. Il revient au Rwanda et découvre que son père a été le principal instigateur du massacre de l’école polytechnique de Murambi. Pourquoi avez-vous voulu mettre sur le devant de la scène la figure d’un fils de génocidaire ?

Boubacar Boris Diop
Vous avez raison, Cornelius est le personnage principal du roman même si je suis parfois tenté de donner autant d’importance à Jessica. Cornelius, c’est vous, c’est moi, nous tous, qui avons vécu le génocide de loin sans rien y comprendre. Il y a cependant une différence de taille : lui est Rwandais et cette histoire est la sienne. Dans la réalité le massacre de Murambi a été organisé par un responsable de l’église mais j’ai inventé la figure du docteur Karekezi pour introduire cette dimension familiale car – tout le monde peut bien le comprendre - le sang versé par les pères continue pendant longtemps à retomber sur la tête des fils.

Fiolof
Les quatre parties de Murambi opèrent un chassé-croisé entre le présent du génocide (à la veille et au tout début des événements dans la première partie, au cœur et à la fin dans la troisième) et celui du retour de Cornelius au Rwanda quelques années après les événements (dans la deuxième et quatrième partie). Il y a un aller-retour entre l’immédiateté des événements et le recul du témoignage. Pourquoi avez-vous choisi cette construction ?

Boubacar Boris Diop
Ce schéma narratif m’a été imposé par les circonstances mêmes de ma découverte du génocide des Tutsi du Rwanda. Il faut savoir qu’à ce jour, c’est le sujet sur lequel j’ai vu le plus de films et lu le plus de documents, d’articles et d’ouvrages de toutes sortes et que ce processus initiatique a débuté en 1998, pendant notre séjour à La Mise Hôtel. J’ai été, encore une fois, effaré par ma propre ignorance, j’en ai éprouvé une honte profonde et après avoir compris que je n’avais rien compris, j’ai voulu tout savoir, j’ai voulu me donner les moyens de démonter les mécanismes de la tragédie rwandaise. Mais entre deux lectures j’allais visiter les charniers et je recueillais les témoignages de rescapés qui, eux, me racontaient l’histoire présente, les fameux Cent-Jours du Rwanda, le dernier génocide du vingtième siècle. J’ai tenu à rendre compte de ces deux dimensions de l’événement pour bien montrer que les horreurs de 1994 n’étaient pas gratuites, qu’elles étaient non pas l’expression d’une haine millénaire, irrationnelle de surcroît, mais l’aboutissement de trois décennies de maturation idéologique et de luttes pour le pouvoir.

Fiolof
Dans votre post-face il y a un double réquisitoire. Toute personne qui se sera un peu documentée sait aujourd’hui, malgré les dénégations ou les louvoiements d’à peu près toute la classe politique, que la France n’a pas été seulement passive face au génocide des Tutsi mais qu’elle en a été complice. Vous revenez sur cette implication et la réinscrivez dans la longue et triste tradition de la Françafrique. Mais vous faites également des constats amers en vous tournant vers l’Afrique. Vous rappeliez il y a quelques semaines sur France Culture qu’un sommet de l’OUA s’était tenu à Tunis pendant le génocide, et que personne, à l’exception de Mandela, n’y avait évoqué le problème rwandais. Aujourd’hui, avec le recul, vous vous dites frappé par le désintérêt des Africains pour le génocide rwandais et leur méconnaissance de ses mécanismes. Comme si une sorte d’habitude au malheur et au continuum des conflits avait noyé le poisson dans l’eau… Ce devoir de mémoire que Nocky Djedanoum appelait de ses vœux resterait donc à faire par les uns et les autres ?

Boubacar Boris Diop
Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi l’opinion française n’a toujours pas pris la mesure des atrocités de son passé colonial et pas davantage de la terrible histoire, bien récente et toujours vivante, de la Françafrique. Je suis en train de lire un ouvrage intitulé Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa. Je m’arrête souvent et je me dis : «Mais c’est complètement fou, tout ça !» C’est à peine croyable, vous savez, ce qu’on découvre dans un tel livre, qui couvre les années 1948-1971… Et cela me remet en mémoire un assez triste fait d’histoire, à savoir qu’en Afrique subsaharienne, la France est toujours arrivée à ses fins. Elle a été humiliée en Indochine et en Algérie mais chez nous tout s’est vraiment toujours bien passé pour elle. Ses succès lui ont monté à la tête et elle a fini par perdre toute retenue. En veut-on un exemple ? En octobre 90 Mitterrand est informé, dans l’avion qui le ramène d’Oman à Paris, de l’offensive du FPR. Il ordonne immédiatement, presque sans réfléchir, l’envoi de troupes à Kigali et son fils Jean-Christophe résume ainsi la situation, sur un ton arrogant et désabusé, en présence de l’historien Gérard Prunier : «Nous allons lui envoyer quelques bidasses au petit père Habyarimana. Nous allons le tirer d’affaire. En tout cas, cette histoire sera terminée en un ou deux mois.» Ce sentiment de totale impunité a en fin de compte perdu la France au Rwanda. Le Rwanda, ça a été la goutte de sang de trop. Cette fois-ci la France n’a pas réussi à se tirer d’affaire en déclarant ouvertement ou en se contentant de suggérer que les Africains aiment s’entretuer et qu’elle, Patrie des Droits de l’homme et fille aînée de l’église, elle fait de son mieux pour limiter les dégâts. Avec le génocide des Tutsi, tout le monde a très vite compris. Les intellectuels rwandais ont joué un rôle important pour éclairer l’opinion mais puisqu’on les soupçonnait de partialité, la prise de parole de leurs collègues français a été décisive. Il y a eu les travaux de Verschave et les auditions de la Commission d’enquête citoyenne mais aussi l’ouvrage capital de Jacques Morel, La France au cœur du génocide des Tutsi. Il serait naïf de « chanter victoire hors de saison », car beaucoup reste à faire mais il est indéniable que le regard des Français sur le génocide a changé. On ne peut malheureusement pas en dire autant de celui des Africains. J’ai l’impression, depuis une douzaine d’années que je travaille sur le génocide des Tutsi, que l’endroit où le sujet suscite le moins d’intérêt, c’est l’Afrique. Je fais ce constat sans plaisir mais il s’impose. Pourquoi une telle insensibilité ? En parlant d’habitude du malheur, j’emprunte à Mongo Beti le titre d’un de ses romans mais notre vrai problème, ce ne sont pas les Africains en général – cela ne veut rien dire de toute façon – mais ces «élites décérébrées» de l’ère postcoloniale dont se moquait Fanon. J’essaie de vous répondre avec honnêteté mais le fait est que je ne comprends juste pas cette affaire. Ne croyez pas non plus que je suis en train d’accabler les autres un peu trop facilement : il a fallu que j’aille au Rwanda en 98 pour comprendre aujourd’hui à quel point certaines postures sont stupides et dérisoires. Comment se fait-il que nous soyons presque plus émus par les morts du 11 septembre que par ceux du Rwanda ? Quand il y a eu la tuerie de Duékoué, quelqu’un m’a envoyé les photos du charnier en me demandant: «Pourquoi sommes-nous ainsi, Boris ?» J’ai trouvé cette question très bizarre et surtout révélatrice du refus de s’arrêter sur les faits, pour les examiner et en tirer des conclusions autres que raciales. C’est très court cette façon de penser, c’est d’une insupportable paresse intellectuelle. Le résultat, c’est que quand les soldats français forcent les grilles du palais de Gbagbo, les mêmes ne trouvent rien à y redire. A mon avis il faudrait, pour sortir de cette impasse, prendre le temps d’analyser chaque événement politique majeur dans sa spécificité. C’est le principal enseignement que j’ai tiré de l’expérience rwandaise.

Fiolof
Au-delà de sa capacité à témoigner, pensez-vous que la littérature puisse avoir une fonction préventive ? Peut-elle selon vous, à la mesure qui est la sienne, contribuer à ce que de tels « tremblements de terre » ne se reproduisent plus ?

Boubacar Boris Diop
Je m’interroge de plus en plus sur l’existence d’une littérature africaine au sens où on l’entend d’habitude. Mais ça, c’est une autre question. Cela dit, quand nous allons au Rwanda en 98, le génocide n’est pas vraiment d’actualité. Nous avons donc ouvert la voie aux films, pièces de théâtre et travaux artistiques qui ont par la suite mieux fait prendre conscience de ce qui s’est passé au Rwanda entre avril et juillet 1994. Nous pouvons nous vanter de n’avoir pas écrit en vain car chaque fois qu’il y a des risques de dérapages sanglants, au Kenya, en Afrique du Sud ou en Côte d’Ivoire, des voix s’élèvent pour avertir : « Attention, Rwanda ». Mais à mon avis il ne suffit pas d’écrire des romans, il faut aussi profiter de leur publication pour discuter, expliquer.

Fiolof
Lorsque vous retournez à Kigali en 2010 avec votre ami Koulsy Lamko, vous réalisez qu’aucun des écrivains du projet Fest’Africa n’écrirait sans doute aujourd’hui le livre qu’il avait écrit en 1998. A quoi, en ce qui vous concerne, ressemblerait cet autre livre ?

Boubacar Boris Diop
Je n’en ai évidemment aucune idée. En 1998, la stupeur de la découverte et le désir de faire partager à tout prix une expérience traumatisante ont été essentiels. Aujourd‘hui, avec tout ce que je sais du Rwanda, le choc serait moins rude et mon écriture peut-être plus franchement «romanesque».

Fiolof
Il y a, à la fin de votre roman, cette phrase très forte de Cornelius, que l’on peut entendre comme un vœu. Derrière les cauchemars de ceux qui ont survécu, il évoque le rêve des morts de Murambi. Il déclare que leur «plus ardent désir est la résurrection des vivants». Par quoi, selon vous, pourrait passer cette résurrection et avez-vous l’impression qu’elle est en cours dans le Rwanda d’aujourd’hui ?

Boubacar Boris Diop
Cornelius déclare aussi dans le même passage qu’après un génocide tout le monde est un peu mort. En souhaitant une résurrection des vivants, il parle comme Siméon, il dit à sa manière : « Plus jamais ça » Quant au Rwanda d’aujourd’hui, j’estime qu’il doit beaucoup à Paul Kagamé. Ce dernier a mis fin au génocide et à la logique génocidaire et de ce point de vue l’abolition de la peine de mort en juillet 2007 est une mesure d’une grande importance symbolique, délibérément passée sous silence. Economiquement le pays se porte bien mieux que l’on aurait pu s’y attendre. A mon avis la lutte pour la dignité et contre la dépendance vis-à-vis de puissances étrangères – pour la dignité en somme – doit primer sur tout le reste. Paul Kagamé a du caractère, il a compris ces enjeux et cela exaspère pas mal de monde, les mêmes qui ont estimé en 94 que ça n’avait aucune importance que des enfants et des vieillards soient assassinés en masse au Rwanda. Le négationnisme s’appuie de plus en plus sur la critique du pouvoir de Kagamé et c’est pour cela qu’il faut rester vigilant. Présenter cet homme comme un tyran sanguinaire et ethniciste c’est ne rien savoir de l’histoire du Rwanda depuis les années cinquante ou alors mentir délibérément pour accréditer l’idée que cela n’a pas de sens de parler de génocide en Afrique, que les massacres de 94 ne sortaient pas du cadre d’une meurtrière routine historique.

Fiolof
A propos de Kagamé, il y a justement cette réplique qu’on lui prête, inégalable de justesse et d’intelligence, et que vous évoquez dans votre post-face : «On rapporte que lors de leur tête-à-tête en marge d’un sommet à Lisbonne, Sarkozy a averti Kagamé qu’il ne saurait tolérer, "pour l’honneur de la France", l’accusation de complicité de génocide. A quoi le leader rwandais aurait répondu sur un ton très posé : "Monsieur le président, connaissez-vous un pays sans honneur ?" »

Boubacar Boris Diop
Tout est dit dans cette réplique d’une somptueuse sobriété. Kagamé a une grande force de caractère, personne ne l’impressionne et c’est pour cela qu’il dérange et suscite tant de haine. S’il avait été, comme bien des dirigeants du pré-carré, jouisseur, corrompu et malléable – du genre à éclater bruyamment de rire à propos de tout et de rien et à se faire appeler « Paul » avec de grandes tapes « amicales » sur l’épaule – il n’y aurait pas toutes ces campagnes contre lui. Mais, on peut en être sûr, la France aurait profité de l’occasion pour réécrire l’histoire du génocide, se dédouaner par le biais d’un subtil chantage à l’aide de sa responsabilité dans cette tragédie et même la faire oublier au monde entier. Au Rwanda elle a trouvé à qui parler et on ne saurait trop s’en féliciter. Je pense que le salut de l’Afrique, ça passe aussi par l’émergence d’un nouveau type d’homme politique, plus rationnel et courageux mais surtout moins naïf.












Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements. Editions Zulma. 2011


Images : 1) Mémorial génocide, Rwanda (source) / 3) Chemin, Rwanda (source)

mardi 17 mai 2011

> Le chant de Babel

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Si malgré la vieille prophétie maya il nous semble légitime d’espérer que quelques-uns d’entre nous survivront à l’année 2012, il est par contre un fait que l’ensemble des spécialistes de cette branche des sciences du langage que l’on appelle parfois la linguistique des langues considère comme acquis : des 6000 langues parlées actuellement sur terre, la moitié aura disparu avant la fin du XXIème siècle. Le chant de Babel ressemble donc un peu aujourd’hui à celui du cygne…Une bonne raison, parmi beaucoup d’autres, d’acheter le Dictionnaire des langues récemment paru chez PUF, dans la collection Quadrige. Fruit d’un travail de plus de dix ans conduit sous la direction d’Emilio Bonvini, Joëlle Busuttil et Alain Peyraube, cette somme réunit les contributions de 151 auteurs, experts et passionnés. On y aborde ou l’on y traite en plusieurs pages les spécificités de 1500 langues vivantes ou disparues. Le zyriène et le proto-lolo-birman côtoient le mosellan, le celte et le français. Pourtant ce dictionnaire n’en est pas vraiment un et il est plus que cela. L’entrée n’est pas alphabétique. Le découpage proposé correspond à de grandes ères géographiques, peu ou prou continentales (1), mais organisé de façon à recouper les grandes familles linguistiques, circonscrites à partir de choix étayés qui parfois font consensus, parfois prêtent encore à controverse, les options alternatives étant souvent évoquées à défaut d’être retenues, dans un souci d’objectivité. La structure en sablier du Dictionnaire permet, grâce à des textes liminaires d’une grande richesse et des analyses macro qui s’affinent progressivement, d’aborder chaque langue décrite à partir de son contexte linguistique ou généalogique, de sa proximité avec d’autres langues, familles ou sous-familles de langues tout autant qu’à partir de son fonctionnement singulier. Si le niveau local (la description du fonctionnement linguistique de chaque langue) est parfois aride pour le non spécialiste, reste un ouvrage gourmand où chacun, du candide curieux au linguiste averti trouvera de quoi grappiller ou se rassasier. Résultat d’une entreprise aussi rigoureuse que généreuse, cette parution constitue un événement. Et une occasion de s’interroger sur le sens et la portée de la diversité des langues.



Rien de cette ampleur n’avait vu le jour en français depuis la réédition en 1952 du déjà très ancien Les langues du monde d’ Antoine Meillet et Marcel Cohen. Dans la Quinzaine littéraire Jean-Claude Chevalier rappelle qu’il fallait depuis se référer à des ouvrages anglo-saxons tels que le très bon Guide to the World’s Languages de Merritt Ruhlen ou se reporter au site linguistlist.org. Pour le plaisir, on pouvait toutefois se promener dans le Dictionnaire amoureux de langues de Claude Hagège. Je garde en ce qui me concerne une tendresse particulière pour Les langages de l’humanité de Michel Malherbe (paru pour la première fois en 1983), ouvrage de vulgarisation d’un polytechnicien non linguiste mais polyglotte et voyageur passionné, qui avait la particularité de proposer dans sa deuxième partie un kit lexical de base pour 170 langues ainsi que la reproduction de la trentaine d’alphabets recensés dans le monde, braille compris.

Avec ce nouveau dictionnaire, Emilio Bonvini et ses collaborateurs nous livrent donc un ouvrage qui fera date. Erudit et spécialisé, il l’est, mais l'ouvrage nous permet également d’aborder les grandes questions que posent la diversité des langues, les hypothèses concernant leurs origines, leurs parentés possibles, leurs relations d’interdépendance. Il fait état des découvertes ou théories les plus récentes dans ce domaine et nous invite, par le biais d’approches panoramiques préalables, à entrer pas à pas dans chacune des langues présentées.

Si, comme le rappelle Emilio Bonvini dans son introduction, «la réflexion humaine sur la diversité des langues date de la plus haute Antiquité», elle est restée longtemps entachée par le mythe de Babel qui, comme on le sait, envisage cette diversité comme la conséquence d’un châtiment divin. Il faut attendre le VIème siècle de notre ère et Isisdore de Séville pour qu’au terme de «linguarum confusio» soit pour la première fois préféré celui de «linguarum diversitas». Bien que le poids du mythe de Babel dans l’appréhension de cette diversité se soit délité au fil du temps, on en trouvera la prégnance jusqu’au XIIIème siècle.



La question de la hiérarchisation des langues a également très tôt été au cœur des préoccupations linguistiques. L’hébreu a longtemps été considéré comme la langue universelle - celle d’avant la malédiction divine, la langue sacrée par excellence. Le statut sacré de langues telles que le latin et le grec leur ont longtemps octroyé un statut privilégié en regard des autres langues, considérées comme profanes ou vulgaires. Cette préséance de l’hébreu a d’ailleurs eu des conséquences sur la manière d’appréhender la structuration générale de la diversité linguistique. Ce n’est qu’au XVIIIème siècle que disparaîtra tout à fait l’idée selon laquelle l’ensemble des autres langues du monde seraient dérivées de celle de l’Ancien Testament… Les explorations des XVème et XVIème siècle avaient préparé le terrain en ébranlant nombre de certitudes : c’est l’époque où l’on découvre d’une part l’existence de langues amérindiennes orales (fait relevant presque de l’inconcevable pour un Européen du Moyen-Age et de la Renaissance…) et dont le fonctionnement grammatical et syntaxique ne correspond à rien de ce qui avait été décrit jusqu’alors (ce sont les fameuses langues agglutinantes aujourd’hui dénommées incorporantes) ; d’autre part, et dans un sens radicalement opposé, l’Extrême-Orient dévoile des idiomes présentant des spécificités asymétriques : des langues isolantes et dotées d’une tradition écrite et littéraire millénaire et qui, pour certaines, se prévalent du statut de langue classique. C’est à peu près à la même période que les langues européennes dévoilent aussi leur diversité, ces deux phénomènes concourant à développer durablement la nécessaire prise en compte de «la diversité structurelle des langues de l’humanité».

Il faudra néanmoins attendre le XIXème siècle pour que l’étude des langues s’étende à deux autres espaces géographiques : l’Australie et le continent africain. La découverte de la multiplicité et de la richesse des langues d’Afrique devait constituer un événement sans précédent. Avec plus de 2000 langues, ce continent concentre aujourd’hui plus du tiers des langues du monde.

C’est aussi au XIXème siècle qu’ont vu le jour les premières tentatives de classification linguistique des langues (hypothèse concernant les familles de langues, les groupes, les sous-groupes) et les premières approches généalogiques visant à retracer les étapes de développement de ces langues et la reconstruction de leur protolangue. Bonvini nous propose également une synthèse éclairante sur le développement de la recherche et des différents postulats concernant la manière de classer les langues. Les 6000 langues du monde sont  traditionnellement regroupées en plusieurs centaines de familles dont l’extension est très inégale. On trouve ainsi des groupes linguistiques de plus de 1200 langues (comme la famille austronésienne) et d’autres qui n’en comportent…qu’une seule. Ce sont les fameux isolats linguistiques parmi lesquels sont notamment rangés le bourouchaski (dans le nord du Pakistan) et le basque. De grands regroupements en macro-familles ont été envisagés durant tout le XXème siècle sans qu’un consensus n’ait jamais été obtenu sur aucune de ces hypothèses. L’une des plus radicale tentative allant dans ce sens revient sans doute à Merritt Ruhlen qui, au début des années 90, a proposé de ramener les 6000 langues parlées sur terre à 12 macro-familles… Emilio Bonvini nous rappelle également comment les linguistes partisans des macro-familles ont essayé un temps de s’appuyer sur la génétique des populations. Dès la fin des années 80, s’appuyant sur des résultats récents de cette discipline, plusieurs équipes de linguistes ont essayé d’établir des correspondances entre distance génétique et distance linguistique. Malgré les pistes prometteuses qu'elles ouvrirent, nombre de ces corrélations ont été mises à mal dans le courant des années 90 au point que cet axe de travail ne semble plus aujourd'hui porteur d’une pertinence susceptible de faire évoluer les cadres de classification des langues humaines. Bonvini évoque quelques contre-exemples probants comme celui des Mélanésiens dont la distance génétique avec les habitants de Nouvelle-Guinée est attestée comme importante alors que les deux populations parlent pourtant des langues appartenant incontestablement à la même famille, l’Indo-Pacifique. A l’inverse, dans le Caucase, Arméniens et Azeris constituent des populations génétiquement très proches alors que les premiers parlent une langue indo-européenne et les seconds une langue altaïque.

Bonvini nous rappelle toutefois que le débat sur l’existence ou la non-existence de macro-familles voire d’une unique langue originelle, est loin d’être clos et alimente encore aujourd’hui recherches et hypothèses. On en trouve de larges échos dans plusieurs autres textes introductifs aux groupes linguistiques présentés dans ce dictionnaire, notamment, pour n’en citer qu’un, dans l’article passionnant de Jean-Pierre Levet sur les origines de l’Indo-Européen.



 
Les données quantitatives exposées dans ce dictionnaire sont également intéressantes à plus d’un titre. Car à la diversité globale des langues de l’humanité s’ajoute l’immense disparité des équilibres. On pourrait souvent se méprendre et penser lire un relevé statistique de la répartition des richesses dans le monde … 90% des 6000 langues de l’humanité sont parlées par seulement 5% de la population mondiale. 500 langues sont parlées par moins de 100 personnes alors que seules 600 langues comptent plus de 100.000 locuteurs. L’Europe ne représente que 3% des langues parlées dans le monde, contre 31% pour l’Afrique et 30% pour l’Asie. Ces déséquilibres géolinguistiques se creusent encore si l’on prend la mesure des distorsions existant entre espace, population et langues sur certains territoires. Sur un espace de superficie à peu près équivalente et pour une population située aux alentours de 4 millions d’habitants, le Paraguay compte 21 langues quand la Papouasie-Nouvelle Guinée en dénombre 800. Des chiffres qui laissent rêveurs :
«S’il y avait en Chine, ou aux Etats-Unis, la même proportion de langues qu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée par rapport à la population, il y aurait plus de 200.000 langues en Chine et 60.000 aux Etats-Unis»

Au-delà des effets que peuvent produire ces comparaisons, le Dictionnaire des langues apporte encore sur chaque famille, chaque branche, chaque groupe ou sous-groupe linguistique des informations foisonnantes. Certes, les passages consacrés aux descriptions proprement dites de certaines de ces langues recourent parfois à des termes métalinguistiques qui échapperont non seulement au béotien mais également au linguiste non-spécialiste de telle ou telle langue en particulier. Difficile d’en vouloir aux auteurs de ces pages. La vulgarisation a en effet ses limites et l’effort pédagogique se heurte à un obstacle difficilement contournable : il est fréquent que les réalités propres au fonctionnement d’une langue appellent la construction de catégories, de termes, de désinences qui ne sont opérationnels que pour rendre compte de cette langue en particulier ou des quelques langues voisines qui en partageraient certaines spécificités. Mais avant de se heurter à ces quelques difficultés, le lecteur en aura appris beaucoup sur l’objet et son périmètre. Combien de locuteurs concerne telle ou telle langue ; dans quelle communauté elle est parlée ; à quel groupe elle appartient et quels problèmes éventuels soulève la classification qu’on lui attribue ; quand et comment on l’a découverte ou commencé à l’étudier ; à quelle protolangue renvoie une famille linguistique donnée ; dans quelle mesure un groupe linguistique est exposé à la menace de disparition de certaines de ses langues ; quelles sont celles qui ont déjà disparu et pour quelles raisons… Autant d’articles aussi riches qu’accessibles qui feront vite oublier au lecteur les quelques morceaux moins tendres qu’il pourra rencontrer ici ou là.


 
Mais ce qui rend la lecture de ce dictionnaire passionnante c’est que cette somme considérable de connaissances et de réflexions est animée d’une intention forte. La question de la disparition des langues y est centrale. Certes l’ouvrage ne la développe pas à la manière d'un essai de sociolinguistique, ce n’est pas là son objet. On pourra se tourner pour cela vers d’autres auteurs et aller voir par exemple du côté de Claude Hagège et de Louis-Jean Calvet. Mais cette dimension constitue une préoccupation qui semble justifier le projet lui-même. Comme nous le disions, la moitié des langues parlées à ce jour dans le monde ne le seront plus dans moins de cent ans. Emilio Bonvini, africaniste de spécialité, est particulièrement sensible à cette perspective, puisque le continent africain est sans doute celui qui sera le plus concerné par cette évolution. Dans son introduction, il nous rappelle que le nombre de langues dans le monde a très probablement été en croissance jusqu’au XVIème siècle, date à laquelle s’est amorcé un déclin quantitatif que devraient accentuer de manière inédite les décennies qui viennent. Certes, les raisons qui président à la disparition d’une langue sont nombreuses, complexes et croisent des paramètres d’ordre différents : sociaux, économiques, politiques, linguistiques. Mais en bout de chaîne le point de résorption se concentre toujours sur ce seuil fatidique où la langue n’est plus fonctionnelle. Des hommes ne ressentent plus l’utilité de communiquer dans une langue et l’abandonnent. Parvenus à ce stade, il est généralement difficile de renverser la situation tout comme il semble impossible d’éviter que des langues disparaissent. C’est sans doute ce qui faisait dire à Louis-Jean Calvet (dans un entretien accordé à Ferenc Fodor) en réponse au combat auquel appelait Claude Hagège pour la sauvegarde des langues : «crier "halte à la mort des langues" est aussi efficace que crier "halte à la chute des feuilles en automne" !». Si le phénomène semble inévitable, on peut toutefois distinguer certains destins linguistiques. La disparition en Europe du latin comme langue vivante est sans doute assez éloignée de celle des langues amérindiennes des communautés décimées d’Amérique du Nord... Pourtant il est rare qu’une langue disparaisse en raison de l’éradication pure et simple de la communauté qui la porte. Les phénomènes qui conduisent aux extinctions linguistiques sont souvent plus complexes. Du côté des facteurs humains, guerre, colonialisme et colonisation, mondialisation, urbanisation sont autant d’éléments qui ont constitué au cours de l’histoire et constituent encore le nerf du délitement de bon nombre de langues. Mais c’est souvent par des effets induits que l’on arrive au stade de la disparition définitive. Emilio Bonvini rappelle par exemple comment, sur le continent africain, les déplacements massifs de populations conséquentes aux conflits qui y sévissent ont pu entraîner l’abandon de certaines langues maternelles au profit de langues véhiculaires :
«La conséquence principale en a été l’élimination des langues ayant perdu leur fonctionnalité, du fait même qu’il n’est dans l’intérêt de personne de les maintenir »

La disparition d’une langue n’est jamais, à l’échelle d’une communauté, et malgré les drames humains qui contribuent souvent à atteindre ce point de non retour, vécue comme une perte en tant que telle. Le ton de Bonvini pour évoquer ces éliminations fait écho à cette autre remarque de Louis-Jean Calvet :

«Ce que j’écris surtout, c’est que les langues sont au service des hommes et non pas l’inverse, et qu’on ne défend pas une langue menacée parce qu’elle est menacée. On la défend si ses locuteurs en expriment le besoin, s’ils en ont besoin, que ce besoin relève des fonctions sociales, identitaires ou imaginaires de cette langue.»

Pourtant, Emilio Bonvini et la plupart des linguistes qui ont contribué à la rédaction du Dictionnaire des langues, considèrent que la disparition massive qui s’annonce «revêt un caractère dramatique».

Il y a deux raisons à cela : en premier lieu, les langues, au-delà de leur fonctionnalité, sont traversées de valeurs symboliques, sont porteuses de charges culturelles souvent séculaires «et retracent, à leur façon, l’évolution des sociétés humaines». Mais il existe également une raison scientifique au caractère alarmant de ces extinctions programmées, une raison qu’explique simplement et brillamment le linguiste :
«Le langage est assurément une faculté universelle partagée par tous les humains, toutefois il ne se donne à voir que sous la forme concrète d’une langue particulière. C’est pourquoi la diversité des langues, et leur façon d’être diverses, est cruciale pour la compréhension de la complexité du langage en tant que faculté humaine.»

S’il semble dérisoire de vouloir conserver comme vivantes des langues qui n’ont plus vocation à l’être, en garder la trace constitue par contre un objectif qui fait sens. Dans le flot des langues « éteintes », il existe des degrés de mémoire et de survivance. Bonvini nous rappelle que si le latin, le sanscrit et le chinois classique n’ont plus de locuteurs en tant que tels, ces langues continuent à être «passablement utilisés». D’autres, comme le sumérien, l’akkadien ou l’égyptien ont échappées à l’oubli total grâce aux spécialistes qui continuent à les étudier. Mais malheureusement, l’immense majorité des langues mortes sont aujourd’hui totalement disparues et il n’en reste aucune trace. Et c’est avant tout contre ce risque d’oubli total que se dresse l’immense somme du Dictionnaire des langues et les nombreux ouvrages auxquels il se réfère. Toutes les langues présentées dans l’ouvrage ne sont pas menacées de disparition, loin s’en faut et le Dictionnaire vise une présentation globale. Mais c’est justement dans ce choix de placer sur un plan d’égalité des langues qui concernent plusieurs millions de locuteurs et d’autres parfois moins de cinq cent, - telles ces langues du sud de l’Angola et du sud-ouest de la Zambie et du Zimbabwe que l’on range dans la branche des langues Khoisan et qui auront pour beaucoup disparu dans trois générations - que le projet prend toute sa dimension.

A défaut d’empêcher ces langues de mourir, reste la possibilité de les approcher, de les comprendre, de les parler, de les décrire avant qu'elles n'aient disparu. Une façon sans doute, pour les linguistes qui ont alimenté ce dictionnaire, de mettre en réserve un peu de ces goûts du monde qui n’auront bientôt plus cours.

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(1) On notera toutefois l’existence d’un espace linguistique afroasiatique terme forgé par le linguiste Joseph Greenberg pour pallier à la dichotomie induite par l’ancien terme de chamito-sémitique (le chamitique ne renvoyant à aucune unité linguistique réelle entre les langues qu’elle prétendait regrouper). L’afroasiatique comprend six familles de langues caractérisées par de fortes ressemblances internes. On y retrouve, parmi les plus connues, des langues telles que le berbère, le touareg, l’hébreu, l’arabe et l’amharique.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Emilio Bonvini, Joëlle Busuttil, Alain Peyraube (direction), Dictionnaire des langues. PUF. 2011.
 
 
Images : 1) Traces dans le désert (source) / 3) Tour de Babel (source) / 4) Foule (source) / 5) Tablette mésopotamienne (source) / 6) Mur des Je t'aime, Paris (source)

mardi 10 mai 2011

> Atopia : la littérature comme pas de côté

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Quel point commun peut-on déceler entre des auteurs apparemment aussi différents - par leur audience, leurs thématiques ou leur écriture - qu’Enrique Villa-Matas, Eugen Ionesco, Seb Doubinsky, Venedict Erofeiev, Dag Solstad ou Cormac Mc Carthy ? Peu de chose sans doute, si ce n’est cet élément essentiel que met en lumière la large mais radicale proposition d’Eric Bonnargent dans un texte qui vient de paraître aux éditions du Vampire Actif : ces écrivains s’inscrivent en porte à faux par rapport au réel et c’est depuis ce hors-champ, ce non lieu, cette marge, qu’ils nous invitent à (re)lire le monde. Mais attention, il n’est pas ici question de posture ni de ces formes d’originalité que la société du spectacle promeut si souvent pour mieux nous mettre le grappin dessus. Car la littérature, celle qui fait œuvre d’exigence, commence par un pas de côté dont on ne revient pas si facilement. C’est là le prix à payer et il est souvent élevé.

Atopia, petit observatoire de littérature décalée, nous propose une libre déambulation dans cette zone à risques. Plus qu’un essai, l’ouvrage est une ballade. Eric Bonnargent y déroule le fil d’Ariane de ses lectures à travers une trentaine d’œuvres d’écrivains issus de vingt pays différents. C’est aussi pour lui l’occasion, à côté de quelques classiques et de textes moins connus de grands auteurs, de mettre en avant des écrivains encore largement restés dans l’ombre et qui mériteraient d’en sortir. Ce travail de lecteur militant, il le mène à l'occasion dans ses chroniques mensuelles pour le Magazine des livres et, de manière plus ancienne et plus soutenue encore, dans le petit univers des blogs qui se dédient à la littérature. Un espace d’expression auquel il s’efforce par ailleurs fréquemment de donner résonance et dont il constitue aujourd’hui l’une des voix les plus importantes (1).



Eric Bonnargent nous rappelle que l’adjectif grec "atopos" attribué à Socrate dans plusieurs dialogues de Platon, est malaisé à traduire. "Déconcertant", "déroutant", "original", "extraordinaire" constituent autant de tentatives qui ne semblent pas tout à fait satisfaisantes. L’a-topos désigne ce qui est privé de lieu.
« Est atopos celui qui n’est pas dedans, pas à sa place, celui qui, comme Socrate ayant l’air d’un étranger à Athènes, se tient en retrait et qui, plutôt qu’agir, pense le monde sans parvenir à s’y insérer ».

Cette «étrangeté» désigne aussi l’écart nécessaire à la pensée qui interroge, remet en question et ne se contente pas, par dépit ou par choix, de ce qui lui est donné (2).

Ce décalage est aussi au cœur de la littérature. On ne peut que constater avec Eric Bonnargent que les personnages décalés y font profusion. Mais au-delà de ce constat factuel, l’atopia se présente plus radicalement comme le non lieu où s’enracinerait tout véritable espace littéraire.

Comment se manifeste cet écart et que met-il en jeu ?

Il est d’abord l’expression d’un refus. Refus très large, au demeurant, puisqu’il peut prendre des formes aussi bien sociales que métaphysiques et peut advenir très tôt comme très tard… Ivan Illitch découvre ainsi au seuil de la mort qu’il n’a pas vécu sa vie, s’étant toujours conformé à une existence qui lui avait été imposée de l’extérieur. C’est donc la mort qui est ici refusée, non pas en tant que telle, mais dans la mesure où elle scelle une vie qui n’a jamais été la sienne. Prise de conscience tardive d’un pas de côté qui n’a pas été effectué et qu’opère comme un ultime et absurde geste de rébellion le personnage de Tolstoï. Il y a aussi Marcello Clirici, le conformiste du roman de Moravia, que son enfance chaotique pousse très tôt vers un monde sans fissures, un monde structuré par des règles intransgressibles où la loi se substitue à la volonté individuelle et dont la société mussolinienne constituera pour lui un modèle idéal. Le destin de Marcello Clirici illustre une autre forme de négation de soi qui elle aussi se lézardera au fil du temps pour laisser apparaître le vide qui l’habite.

A ces prises de conscience tardives s’opposent des écarts très tôt assumés. Dans son roman Quién es ?, Seb Doubinsky s’empare de la figure mi-historique mi-légendaire de Billy The Kid pour composer un long monologue dans lequel un individu cherche à s’affirmer face à la société qui le broie. Refus, décalage, atopia, qui passent aussi par une mise en branle de la langue à travers ici le recours à une syntaxe cahotante, une phrase sans cesse harcelée par ses incises et où la vérité ne semble pouvoir se dire que par la voie d’un perpétuel dérèglement.

Ce refus peut également s’affirmer dans des exercices de colère et de détestation tels que les illustrent, dans le paysage de la littérature latino-américaine contemporaine, les oeuvres de Horacio Castellanos Moya et de Fernando Valleja. La violence, l’hypocrisie, l’injustice et la corruption des sociétés salvadoriennes et colombiennes sont tour à tours passées au crible. Dans le Dégoût, Castellanos Moya, par la voix de son personnage Vega, exsude sa haine d’un pays aux bottes des militaires qui ne vit que pour l’argent et le football et oublie dans la fange de bordels graisseux la violence qui l'étrangle. Dans la Rambla paralela ce sont les louanges du «merdier-mouroir» qu’est la Colombie qu’entonne Fernando Valleja... Loin des compromissions où chaque citoyen essaie de tirer son épingle du jeu, le détournement qui flirte ici avec la haine de soi, est radical et sans retour. C’est une autre forme de refus décisif que traduit la lente et volontaire marginalisation de Sutree dans le roman de Cormac Mc Carthy. Le personnage a abandonné sa vie confortable et sa famille pour se plonger dans l’envers du décor, parmi les laissés pour compte de la société américaine des années cinquante, au cœur des bas-fonds de Tenessee.



Mais l’atopia recèle une forme d’ambiguïté qui transparaît peu à peu au fil des œuvres dans lesquelles Eric Bonnargent nous conduit. Car si elle semble parfois revendiquée, fût-ce au prix des renoncements ou des issues tragiques qu’elle appelle, elle peut également faire figure d’un hiatus avant tout subi. Le refus de se plier aux règles sociales, de se contenter de ce que la vie nous offre (cette vie dont l’existence même de la littérature, nous rappelle Pessoa, prouve l’insuffisance), d’accepter de se divertir pour s’aveugler devant le terme de toute existence ne sont souvent pas tant voulus que vécus. Loin d’une éthique du retrait et du refus, l’atopia devient alors l’expression d’une incapacité, d’une forme d’impuissance et de délitement. C’est finalement la mélancolie qui creuse l’écart, comme chez le Styron de Face aux ténèbres, comme chez Stieg Dagermann ou comme dans la Vie brève de l’écrivain uruguayen Carlos Onetti. Les solutions qui se font jour, dernières affirmations possible d’un reliquat de liberté, apparaissent soudain comme assez limitées en nombre : suicide, disparition, fuite dans l’imaginaire…

Entre éthique et désespoir, il est souvent difficile de trancher lorsqu’il s’agit de qualifier cette atopia qui innerve la littérature.

Mais au-delà des fictions où elle s’incarne, l’atopia semble également exprimer une part emblématique de la condition d’écrivain et du travail d’écriture. C’est sans doute dans l’Ecrivain et l’Autre, le dernier texte traduit de Carlos Liscano, que ce décalage est mis en avant avec le plus de force et de sobriété. L’écriture, qui a sauvé Liscano de la folie et de la torture durant ses années d’internement dans les geôles de la dictature militaire uruguayenne, l’a également condamné. L’écrivain est une invention de soi. L’individu qui écrit s’invente un maître et tombe en servitude. Une dualité se fait jour qui condamne celui qui écrit à une forme d’atopia essentielle, inscrite au plus profond de lui. Qu’il le veuille ou non, qu’il soit un grand ou un petit auteur, l’écrivain, une fois inventé, est traversé par cette servitude et cette dualité. L’homme réel n’est plus là que pour nourrir celui qui écrit, de même que le monde perd peu à peu sa concrétude pour ne plus être que le faisceau de signes que l’écrivain attend sans cesse de pouvoir capter et livrer à son texte. Mais le déclic n’est jamai acquis et le transfert se heurte parfois à des murs infranchissables. Le silence du monde et la pauvreté du réel planent comme une menace. C’est ce qu’Escobar, le héros malheureux d’ Un mal sans remède du colombien Antonio Caballero trouvera au bout de sa quête, qui se résorbe en un unique poème, stigmate de son échec :

« Les choses sont pareilles aux choses »

Le «syndrome de Bartleby», impossibilité d’écrire ou renoncement à l’écriture, prend donc la forme d’une ombre avec laquelle il faut cohabiter.

On voit donc que cette atopia, qu’ Eric Bonnargent décline ici à travers quelques unes des œuvres qui lui tiennent à cœur, peut prendre des formes et des expressions différentes. D’autres auteurs auraient sans doute pu figurer dans ce panel : Robert Walser, Jean-Pierre Martinet, Jean Forton … ou, plus près de nous, et toutes différences gardées, des écrivains tels que Romain Verger ou Philippe Annocque, dont Eric Bonnargent a parlé ailleurs. Mais il nous rappelle que son objectif n’est pas encyclopédique et vise à nous donner un aperçu des textes dans lesquels cet écart est mis en jeu ou en perspective. Chacun, donc, reconnaîtra les siens. Car au-delà de ces différences le décalage dont il est ici question reste consubstantiel à la littérature même. L’atopia semble circonscrire une forme d’espace nécessaire à toute création littéraire, si l’on prend soin, comme le fait l’auteur, de distinguer ce terme des productions commerciales ou des œuvres de divertissement auxquelles on l’associe trop souvent.

La perspective est riche, mais cet observatoire de littérature décalée, plutôt que d'en construire une théorie, la dévoile en la pointant du doigt. Les parties de l’ouvrage constituent des entrées possibles bien plus que les moments d'un développement logique et, une fois les clés posées sur la table, c’est en lecteur pudique que l’auteur de ces pages se promène dans les œuvres qu’il nous invite à lire. Il reste souvent proche des textes – n’hésitant pas à en citer de larges extraits - et des histoires que les livres racontent. C’est par petites touches qu’il nous rappelle parfois où s’insinue l’écart, où se déploie la tangente. Et l’envie d’aller y voir par soi-même en sort ainsi intacte.

Peut-être est-ce parce qu’avant d’être un critique, Eric Bonnargent est un passeur de livres. Ce que malheureusement, bien des critiques ont tendance à oublier d’être.

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A lire également ici : l'entretien d'Eric Bonnargent avec Anne-Françoise Kavauvea

Notes :

(1) Après avoir tenu durant plusieurs années le blog Bartleby les yeux ouverts, Eric Bonnargent coanime aujourd'hui l'Anagnoste avec l'écrivain Marc Villemain.

(2) Cette perspective n’est pas anodine chez Platon. Elle se radicalise dans ses derniers dialogues, où il substitue à la figure de Socrate celle d’un personnage nouveau et inattendu, l’étranger d’Elée, qui reprend à son compte le rôle du maïeuticien semeur de doute... Substitution qui d'une certaine manière renforce encore la place centrale de l'atopos dans la parole philosophique.













Eric Bonnargent, Atopia, petit observatoire de littérature décalée. Les Editions du Vampire Actif. 2011. Préface d'Antoni Casas Ros.

Images : 1) Giacometti (source) / 3) Homme seul, Gao Xingjang (source) / 4) Eric Bonnargent (source)



samedi 30 avril 2011

> Coetzee en pente douce

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Avec l’Eté de la vie, J.-M. Coetzee signe le troisième volet d’une suite autobiographique entamée en 1997 avec Scènes de la vie d’un jeune garçon. L’arrêt sur image se fait cette fois sur les années 70, période où, écrivain encore peu connu, Coetzee revient en Afrique du Sud après quelques années passées aux Etats-Unis et s’installe dans la région du Cap avec son père. Derrière ce titre, qui à la lecture du livre résonne vite comme une antiphrase, se déploie le portrait en mosaïque d’un trentenaire taciturne et solitaire. Un homme qui semble se fondre dans la grisaille d’une existence désenchantée avec pour toile de fond l’ombre discrète d’une nation déchirée par sa propre violence. Mais c’est par la construction d'une fiction que l’écrivain sud-africain choisit de nous restituer un peu de cette part de lui-même… Le Coetzee que nous connaissons vient de mourir et un universitaire anglais s’est mis en tête de rédiger sa biographie. Il mène pour cela une série d’entretiens auprès des quelques personnes encore vivantes qui ont connu l'écrivain une trentaine d’années plus tôt. Ce détour aurait pu prêter le flanc à un bel et habile exercice d’immodestie. Il sert au contraire un récit d’où l’humour et l’autodérision ne sont pas absents mais où s’expriment avant tout l'effacement d'un homme devant la fragilité de l’existence, et cette sorte d’amertume retenue qui est au cœur de l’œuvre de Coetzee.


Le biographe imaginaire de feu J.M. Coetzee n’a pas eu la tâche facile. La vie sociale et intime de l’écrivain, qui s’improvise ici en personnage posthume, ne semble pas avoir laissé foison de traces ni d’impressions inoubliables, surtout sur la période considérée. Il nous livre un travail en cours, centré autour de cinq personnes l’ayant connu dans les années 70, à l’époque de son retour au pays natal. Il y aura tour à tour Julia, la maîtresse exubérante, Margot la cousine afrikaaner, Adriana la veuve brésilienne vainement courtisée durant un temps par celui qui fut le professeur d’anglais de sa fille, Martin qui ne côtoya Coetzee que lors d’un entretien de recrutement pour un poste d’enseignant à l’université du Cap et Sophie, une collègue française restée en Afrique du Sud après son divorce et avec qui il eut une liaison peu durable. Voilà la matière relativement limitée que le jeune investigateur va tenter d’exploiter de son mieux, relançant les questions, réclamant des précisions afin d’avancer, parfois tant bien que mal, dans le sujet qui l’occupe. A ces cinq témoignages s’ajoutent, en début et en fin de texte, quelques extraits de carnets annotés de l’écrivain.

Ce faux brouillon biographique tisse peu à peu récit singulier, impose un rythme, une densité. Le morcellement des points de vue, généralement utilisé pour démultiplier les perceptions possibles d’une même réalité, produit ici un effet inverse, ou à tout le moins plus subtil. Les différents témoins dévoilent en effet une figure à peu près partagée, et jamais flamboyante, de l’homme que fut Coetzee : celle d’un individu inhibé, peu sociable, sans ambition et qui semble épouser une apathie substantielle jusque dans ses désirs les plus vrais. Ces grands traits constituent un thème autour duquel les variations se joueront plutôt sur le versant des témoins. Entre émotion, humour, dénégation, les témoignages se suivent et ne se ressemblent pas, s’accordant seulement en ce qu’ils renvoient de l’homme dont il est question une image à peu près similaire…


Certains de ces témoins auront même tendance à détourner l’exercice pour parler avant tout d’eux-mêmes. Leur prise de parole prend parfois des allures comiques comme chez Julia, qui apparaît peu à peu comme un personnage semi-hystérique : elle ouvre régulièrement des parenthèses, ramène de plus en plus souvent le propos à elle, annonce sans cesse qu’elle n’ajoutera qu’une «dernière chose» avant de rebondir sur un nouvel épisode ou une nouvelle digression, toujours plus long que le précédent. Ce qu’elle redoute plus que tout, est de figurer comme un personnage secondaire dans la vie de l’écrivain, défendant avant tout le principe selon lequel c’est lui qui fut au second plan dans sa propre vie amoureuse. Elle met en garde le biographe contre un tel travestissement :

«Vous faites une lourde erreur si vous vous dites que la différence entre les deux histoires, l’histoire que vous vouliez entendre et l’histoire que je vous livre, n’est rien d’autre qu’une question de perspective – que si, de mon point de vue, l’histoire de John n’aura peut-être été qu’un épisode parmi d’autres dans la longue histoire de mon mariage, néanmoins par un petit tour de passe-passe, une rapide manipulation de la perspective, un travail d’édition astucieux, vous pouvez transformer cela pour en faire une histoire sur John et l’une des femmes qui sont passées dans sa vie. Ce n’est pas le cas. Pas du tout. Je vous avertis très sérieusement : si vous partez d’ici et commencez à tripatouiller le texte, tout ne sera plus que cendres entre vos doigts.»

Car dans ce work in progress biographique, bien des questions se posent : où se trouve, s’il en existe une, la vérité d'un homme ? Evoquant Coetzee, certains de ces témoins ne jouent-ils pas eux-mêmes à cache-cache avec leurs propres peurs, leurs propres sentiments ? Qu’accepte-t-on ou pas de révéler, de dire ou d’avoir dit ? Si certains entretiens sont présentés comme des dialogues restitués, d’autres sont amenés comme les relectures d’entretiens déjà effectués et que le biographe soumet à la validation de ses interlocuteurs. C’est notamment le cas avec Margot, la cousine sud-africaine retrouvée dans les années 70. Lors de cette relecture, elle demande à plusieurs reprises que tel passage, que nous sommes en trains de lire, soit supprimé ou reformulé…

« - C’est pourtant ce que vous avez dit.
- Oui, mais vous ne pouvez pas transcrire ce que j’ai dit mot pour mot et le faire savoir au monde entier. Je n’ai jamais donné mon accord là-dessus. »

Coetzee joue ici constamment avec le travail de censure et d’autocensure qui est au cœur de l’écriture (auto)biographique.

Dans ce jeu de perspectives, l’auteur se complaît aussi à une certaine forme d’autodérision. De nombreuses scènes qui émaillent les souvenirs des différents personnages évoquent des ratés : pannes de voiture, barbecues moroses, répliques inappropriées. Le jeune homme renvoie constamment de lui-même, à travers ces témoignages, une image terne et maladroite.

Si certains de ses rendus portent à sourire, on n’est toutefois loin de la performance humoristique systématique. La maladresse est sans excès et le manque de chaleur et d’engagement traduit sans doute quelque chose de plus grave, de plus profond et que ne rachète aucun effet spectaculaire. Un mal-être venu de loin et suffisamment digéré pour avoir perdu toute grandiloquence. Une forme de malaise existentiel diffus autour duquel le lecteur gravite en permanence sans jamais pouvoir y entrer de plan pied. Tant et s’y bien que le portrait de l’écrivain semble s’effacer au fur et à mesure qu’il se construit.



Quelques éléments transparaissent parfois auxquels il est possible de rattacher cette mélancolie. Il y a notamment cet étrange pays au cœur duquel la communauté Boer a pris racine et poussé comme une aberration historique. Un pays que Coetzee, dans les premières pages de l’Eté de la vie, dit porter en lui comme une souillure que même l’exil ne parvient pas à laver. Une forteresse où la violence s’est développée comme une seconde peau. Il n’y a le plus souvent aucune analyse politique ou historique dans le texte mais des brèches qui laissent filtrer cette violence, la rendent soudain palpable. Ce sont ces crimes et ces règlements de compte que l’homme de retour chez lui retrouve dans les entrefilets des journaux alors que son père vieillissant semble s’être résigné à une forme d’indifférence amère ; ces trains qu’il est impossible de prendre passée une certaine heure ; le mari d’Adriana, agressé à coup de hache au cours de l’attaque du hangar qu’il surveillait sur les docks et dont elle a accompagné la lente agonie ; ces détails du quotidien qui rappellent au détour d’une phrase les frontières infranchissables qui séparent l’univers des Blancs de celui des Noirs.

Ce pays condamne ainsi ceux qui en sont à un attachement douloureux parce que vécu comme absurde, à une nostalgie déraisonnable. C’est peut-être dans le récit de Margot, la cousine de sang, que l’on trouve les pages les plus poignantes. C’est sans doute entre eux que se dessine la relation la plus forte, une relation de tendresse amoureuse enfouie auquel cet «homme de bois» n’a jamais su donner la moindre forme, ni par les gestes ni par les mots. Au retour d’un déplacement à Merweville, une petite ville désolée où Coetzee envisage un temps de s’installer avec son père, ils se retrouvent immobilisés par une panne de moteur dans le Karoo, cette vaste plaine désertique qui semble refléter l’âme aride du pays. Dans ce «non-lieu» éloigné de tout, les deux cousins semblent un instant partager la même vision du pays et de ce qui les y retient.

«Ce coin du monde. Elle ne pense pas à Merweville ou Calvinia, mais à tout le Karoo, au pays tout entier peut-être. Qui a eu l’idée de faire des routes, de poser des voies de chemin de fer, de bâtir des villes, d’y faire venir des gens et de les attacher à ce pays, de les y river par des liens qui leur percent le cœur, de sorte qu’ils ne peuvent s’échapper ?»

Mais derrière ce sombre attachement, le pays devient parfois la métaphore d’un mal plus vaste qui dit la fragilité même de notre présence au monde. Dans le Karoo, Coetzee repense au passage d’un livre d’Eugène Marais consacré à l'observation d'un groupe de babouins.

«Il écrit qu’à la tombée de la nuit, quand la bande cessait de chercher à manger et regardait le soleil descendre, il voyait percer dans les yeux des plus vieux babouins comme une pointe de mélancolie, comme si naissait en eux la conscience de leur mortalité.»

Une conscience qu’aiguisent en lui les paysages désertiques de son pays.

«[…] Je comprends ce que le vieux babouin pensait en regardant le soleil descendre, le chef de la bande, celui dont Marais se sentait le plus proche. Jamais plus, pensait-il : Une seule vie et puis jamais plus. Jamais, jamais, jamais. C’est l’effet que le Karoo a sur moi. Le pays me rend tout mélancolique. Il me gâche le goût de vivre.»

L’écriture, vers laquelle s’est déjà définitivement tourné Coetzee à cette époque de sa vie, ne sera pas tant l’occasion d’échapper à cette prison de l’âme que de la ressasser de diverses manières. L’évocation de ce travail d’écrivain occupe une part mineure dans l’Eté de la vie. Cela relève d’un choix du biographe imaginaire et cet engouement est avant tout perçu par les yeux de ceux avec lesquels celui-ci s’entretient. Coetzee n’a alors écrit que quelques livres, dont Terres de crépuscule, dans lequel Julia décrypte quelque chose qui ressemble un peu à l’image que cet homme lui renvoie :

«Je ne dis pas que l’écriture des Terres de crépuscule manque de passion, mais la passion qui informe l’écriture reste obscure.»

Tout comme le cœur de l’écrivain semble hermétique à ceux qui l’ont connu, son goût pour l’écriture est avant tout appréhendé par eux comme un prolongement de sa solitude, une façon de creuser ce décalage qui le fait passer à côté des autres et de la vie. Margot, d’abord irritée par la panne qui les bloque dans le Karoo et que son cousin n’arrive pas à résoudre, s’emporte silencieusement contre lui et les siens.

«Une famille loufoque, sans plomb dans la tête ; des clowns. ‘n Hand vol vere* : une poignée de plumes. Et même celui d’entre eux en qui elle avait mis quelque espoir, qui est assis à côté d’elle et qui est reparti tout de suite au pays des songes, s’avère être un poids plume. Il s’est sauvé à la conquête du vaste monde et revient maintenant tout penaud dans leur petit monde, la queue entre les jambes. Un évadé raté, un mécano raté en plus, et c’est elle qui en ce moment fait les frais des bourdes de cet incapable. Et un raté de fils. Il va glander dans cette vieille maison poussiéreuse de Merweville, mordillant un crayon en essayant de vous tourner des vers. O droë land, o barre kranse… Ô terre sèche et aride, ô falaises ingrates… Et ensuite ? Quelque chose sur la weemoed, la mélancolie, pour sûr.»

Cette mélancolie, sans doute, a fait son chemin. Et loin des envolées lyriques évoquées dans ce passage, la weemoed de Coetzee s’est faite minérale. Dans l’Eté de la vie, elle alimente encore à mots mesurés l’une des écritures les plus exigentes de notre temps. Ce récit polyphonique, où les effets de distance se mêlent à un désespoir radical, approche par cercles concentriques un centre de gravité qui se dérobe sous nos yeux. Et l’exercice autobiographique, fût-il détourné, semble d’une certaine manière voué à l’échec. Il nous laisse sur le seuil d’un cœur fermé à double tour qui ne se dévoile jamais tant qu’entre les lignes.

*Margot et John communiquent en afrikaans. Certains passages de leurs dialogues figurent dans cette langue, suivis de leur traduction en incise directe dans le texte.








John Maxwell Coetzee, l'Eté de la vie. Editions du Seuil. 2011. Traduit de l'anglais par Catherine Lauga Du Plessis.


Images : 1) Photographie d'Eugen Richards (source) / 3) Photographie de Michaël Subotzky (source) / 4) Le Karoo (source)



lundi 18 avril 2011

> Le blues transalpin de Valjarević

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Que se passe-t-il lorsqu’un apprenti-écrivain serbe désabusé et porté sur l'alcool, qui vivote de petits boulots en vagues publications, décroche soudain une bourse de la fondation Rockfeller pour une résidence d’un mois dans la somptueuse Villa Maranese qui surplombe le lac de Côme ? C’est le point de départ d’un très beau roman de Srdjan Valjarević, Côme, paru en 2007 en Serbie et dont la première traduction française nous parvient cette année chez Actes Sud. Comme dans Mon Allemagne d'Andrzej Stasiuk, notre homme pose d’abord son regard décalé de slave rugueux et mélancolique sur cet univers nouveau. Un univers où, loin de la guerre et du bordel ambiant, règnent le raffinement et l’opulence. On aurait pu en rester à un grand écart savoureux et ironique mais on aura droit à bien plus que cela. Electron libre et fumiste assumé, l’ «invité» n’a pas plus l’intention d’écrire que de se prêter au jeu des mondanités. Mais il ne crache pas sur les plaisirs simples de la vie et trouve vite dans ce cadre idyllique de quoi s’adonner à sa passion du farniente : boire, dormir, courir la montagne. Sans compter que de belles rencontres attendriront bientôt son cuir mal tanné de faux misanthrope… Drôle, poétique, plein d’une tendresse rare cueillie à la surface âpre du monde, ce séjour nous réserve un voyage d’une force inattendue.


Il a juste emporté sa gueule de bois et quelques frusques (dont son cher vieux pull troué) jetées à la va-vite dans un sac de voyage. Dans le vol pour Zürich, il soigne sa migraine en buvant des bières obtenues de haute lutte auprès du personnel de bord. Durant son transit pour Milan, il observe des hommes d’affaires pendus à leur téléphone portable et se rend trois fois aux toilettes, une fois pour faire ses besoins, deux fois pour se rafraîchir et se désennuyer [sic]. A Malpensa un chauffeur l’attend et le conduit jusqu’à  l’entrée de la Villa Maranese où l'accueille Madame Bela, la directrice et maîtresse des lieux. Après un premier dîner promptement arrosé, il se réfugie rapidement dans ses appartements et s’endort au son de son transistor de poche…

«C’est étrange, un petit transistor, on le met sur sa poitrine ou près de son oreille, et on a l’impression que quelqu’un nous murmure quelque chose à l’oreille, quelle que soit la langue, et ça nous endort».

Côme a l’allure d’un journal. Chaque chapitre correspond à une nouvelle journée et l’on se demande d’abord où nous conduira le ton détaché qu’adopte d’emblée le narrateur, «aquoibonniste» parachuté comme un ovni dans les langes délicats d’un autre monde. S’il partage ses repas avec les éminents pensionnaires de Madame Bela, il montre assez peu d’entrain à participer aux agapes vespérales de rigueur : conférences littéraires consacrées à quelques grands auteurs, concerts de musique classique, discussions sur les mérites comparés du roman psychologique ou du roman politique… Le narrateur de Côme se contente d’écluser les cognacs et les bons vins qui lui sont servis, d’apprécier la cuisine et de partir en solitaire explorer la beauté sauvage des collines toutes proches. La seule lecture qu’il a emportée avec lui est un recueil de nouvelles de Robert Walser, figure tutélaire qui semble l’accompagner en silence dans ses virées transalpines. Il trouve bientôt là le rythme qui lui convient, se laisse voguer au gré de ses envies, de bitures tranquilles en longues excursions. Il sait de toutes façons qu’il ne pourra jamais travailler dans un tel cadre. Et l’ordinateur qu’on a mis à sa disposition ne saurait remplacer sa vieille machine à écrire restée à Belgrade.

Deux serveurs deviennent vite ses alliés : Gregorio l’enfant du pays, et Mahatma, un srilankais qui travaille à la villa depuis de nombreuses années. Ils lui donnent du clin d’œil en coin de table et savent les rations d’alcool qu’il lui faut. Ils mettent aussi en place un scénario bien huilé (un coup de fil important pour Monsieur) qui lui permet de s’éclipser régulièrement pour suivre avec eux les matchs de foot qui l’intéressent dans une autre pièce de la villa.

Mais l’invité entreprend aussi d’explorer les bistrots populaires de Bellaggio, le village avoisinant. Loin de chez lui et des soirées feutrées de la résidence il se lie bientôt d’amitié à deux figures locales du petit peuple d’à côté… Avec Alda, la jolie serveuse du Spiritual, il entame une longue série d’échanges. Ils se comprennent mal en anglais ou en italien, alors chacun dessine dans un carnet qui s’épaissit de soir en soir et qu’Alda conserve près de la caisse. Alda est pauvre. Elle voudrait quitter le Spiritual. Elle attend – c’est une boutade - le prince qui arrivera du lac avec son yacht pour l’épouser et lui faire des enfants, un prince qui ne ressemble pas à un écrivain serbe alcoolique et sans le sou. Ils rient beaucoup, se plaisent pas mal et boivent considérablement. Augusto, lui, tient Le Sport, l’autre café du village. Il a un temps travaillé à Glasgow histoire de faire oublier qu’il avait fait ses armes dans l’armée mussolinienne avant le ralliement du Duce à la politique d’Hitler. Sa passion, comme celle de la plupart des gars du village, c’est la Juventus. Il a un frère jumeau, Luigi, avec lequel il passe son temps à se quereller ou à parler trop fort, tout dépend. Une habitude sans doute en partie attribuable à la complexion de Luigi si l’on en croit les explications de son frère :

«Toute sa vie il n’a fait que ça, hurler. Quand nous étions enfants il était crieur pour le cinéma de Bellaggio. Ca a été son premier boulot, il avait sept ans. Depuis, il n’a pas cessé de hurler».


Si l’on perçoit bien une frontière entre le monde suranné de la Villa au pied de la colline et les cafés braillards et chaleureux des bas quartiers de Bellaggio, il n’y a aucun manichéisme chez Valjarević. Car cette chaleur-là, il la surprendra aussi chez certains de ses co-résidents. Chez les scientifiques de la délégation ghanéenne avec lesquels il se saoule copieusement la veille de leur départ. Chez Monsieur Sommermann, vieux mathématicien juif de renom qui vole toujours à son secours dans des situations où la conversation se fait embarrassante. Chez Mme Barr qui lui joue un soir sur le piano du salon la mélodie qu’elle a retenue au cours d’un voyage en ex-Yougoslavie, celle des carillons du clocher de Korčula, une ville que le narrateur a longtemps fréquentée mais où l’éclatement du pays lui interdit désormais de se rendre. Chez Brenda Flanders, photographe new-yorkaise courtisée par le gratin de la Villa parce qu’elle est l’épouse d’un homme trop célèbre et qui se réfugie dans les brumes alcoolisées et les bras du pensionnaire serbe pour un Lost in Translation façon Valjarević

Mais les instants de bonheur sont fragiles et éphémères et l’on ne redistribue pas si facilement les cartes. Le narrateur repartira vers sa ville où l’attendent ses dettes et un appartement perclus de fuites d’eau ; Alda restera dans son café en attendant que vienne le prince et gardera pour souvenir de son compagnon de beuveries et d’amours avortées un épais carnet de dessins ; Brenda rejoindra son mari à Manhattan. Les jumeaux du café Le Sport, dans un dernier élan de tendresse, esquissent quant à eux quelques solutions qui permettraient à leur ami d’obtenir des papiers et de rester à Bellaggio. Un contrat de travail «paravent» et derrière, du trafic de cigarettes avec la Suisse ou n’importe quel autre boulot… La perspective ne tente guère le narrateur, qui sait par ailleurs que les jeux sont faits :

«Attends, Luigi, qu’est-ce qu’il y a devant et derrière ce paravent ? Ma vie de merde.»

Pas d’illusion, donc, mais on peut pourtant parfois entrevoir  brièvement les cimes. Ce sera le cas à plusieurs reprises dans ce récit, et notamment lors de deux passages magnifiques. La colline Tragedia, ainsi baptisée par Pline le Jeune, est devenue la propriété privée de Rockfeller et n’est accessible qu’aux illustres résidents de la Villa Maranese. Mais les pensionnaires peuvent inviter, une fois durant leur séjour, quelques amis de leur choix. Le narrateur ne fréquente pas d’artistes, aussi offre-t-il à ses compagnons de Bellaggio (les jumeaux, Alda, sa mère et l’un de ses amis d’enfance) l’un des plus beaux cadeaux de leur vie : un après-midi au sommet de l'antique colline, cette colline qui est la leur et où ils n’ont jamais pu poser le pied. Ils découvrent pour la première fois leur village vu d’en haut à l’occasion d’un pique-nique arrosé de vin de pays. Une séquence pleine d'émotions digne du meilleur cinéma italien… Et puis il y a cette requête du vieux Sommermann. Féru d’ornithologie, il dresse une liste précise des oiseaux que le Serbe pourra croiser sur son chemin s’il se rend au sommet du mont San Primo. Il lui demande aussi, une fois arrivé là-haut, d’attendre et d’essayer, pour le lui raconter ensuite, d’observer le grand aigle doré, l’oiseau rare et majestueux du lac de Côme, prédateur de tous les autres animaux du ciel dans cette région. Un grand moment qui lui sera bien sûr rapporté. Mais le lecteur en aura eu aussi pour son compte…

Qu’en restera-t-il ? Les douze coups de minuit sonnés, le carrosse, comme prévu, redeviendra citrouille et le résident de la Villa Maranese repartira en coup de vent, comme il était venu, avec seulement en plus de son pull troué, deux bouteilles de Jameson dans son sac.

La prose de Valjarević sonne parfaitement juste et nous emporte d’un trait. Son récit est simple, vibrant d’humanité et ne cède pourtant à aucun cliché. Allez vérifier, Côme est un livre qui se déguste cul sec. Et en serbe, ce n’est pas un oxymore.












Srdjan Valjarević, Côme. Actes Sud. 2011. Traduit du serbe par Aleksandar Grujičić.

Images : 1) Bouteille (source) / 2) Rive - l'oeil ouvert (source) / 3) Lac de Côme (source)



samedi 2 avril 2011

> Hugues Jallon : le soleil et son ombre

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Tout commence (et tout finira) par le suicide d’un troupeau de sangliers sauvages. Scène effarante d’une horde animale se jetant en pleine course du haut d’une falaise... Voilà qui ne laisse rien présager de bon. C’est pourtant dans un cadre exotique et stéréotypé que nous entraînent, une fois passé ce préambule, les premières pages du dernier roman de Hugues Jallon, le Début de quelque chose. Nous découvrons un lieu de séjour touristique en bord de mer, club ou hôtel, où quelques groupes de vacanciers en mal de détente et de vitamine D viennent de poser leurs valises. Mais l’ambiance, très vite, se délite… Nous n’entrons pourtant ni dans un thriller, ni dans un roman fantastique mais dans un genre de récit beaucoup plus indéfinissable. Un livre habile, puissant, et agaçant comme un tour de magie.




Tout n’est d’abord que farniente et suavité. Des touristes arrivent et s’installent tranquillement sur le lieu d’une villégiature ensoleillée, quelque part dans un pays du Sud. La mer, l’été, on s’y croirait. Leurs faits et gestes nous sont rapportés par un narrateur qui semble les observer sur un écran. Peut-être un veilleur chargé de s’assurer que tout se passe bien, que les clients sont contents, une sorte de préposé à la qualité. Phrases courtes, informations brèves, son récit s’organise à partir des réponses succinctes qu'il apporte aux questions d’un second narrateur qui lui ne voit pas les heureux vacanciers, cherche à se les figurer.

A la surface de ce tableau idyllique apparaissent d’abord quelques accrocs : la chaleur, parfois, se fait moite ; des algues noires flottent à la surface des vagues ; le jeu des bracelets de couleurs tourne court ; tout un pan de l’hôtel est encore en chantier, parsemé de sacs de ciments et de murs à moitié construits. Rien de bien grave, sans doute quelques légères avanies qui nous rappellent qu’au-delà de certaines frontières nos représentations de ce que doit être une prestation haut de gamme peuvent souffrir de légères distorsions. Au diable nos normes occidentales... Dans l’hôtel, il n’y a pas de calendrier, pas d’horloge, ce qui n’est pas dramatique non plus. Après tout on est en vacances et on est venu oublier le stress et l’hiver. Pourtant, par moments, des moments de plus en plus fréquents, l’ambiance se délite : on s’énerve, on sanglote, des activités sont annulées, l’eau infiltre le carrelage, on s’ennuie. Il se passe quelque chose, c’est sûr. Il s’est passé quelque chose, sans doute à l’extérieur, autour d’eux. Des événements, comme on dit. Une guerre, peut-être. On le voit bien, ils sont retenus à leur hôtel, il serait imprudent de sortir. Les en empêche-t-on vraiment pour les protéger, ou est-ce dans un autre but que l'on cherche à les retenir ? Les choses se gâtent mais le crescendo est subtil, il ménage des ressacs. On joue aux dés, aux cartes. On reste des vacanciers. Des vacanciers que l’observateur scrute cette fois à la façon d’un ethnologue ou d’un comportementaliste animalier. Peut-être nos touristes aux chemises chatoyantes font-ils l’objet d’une expérience dont le cadre et le protocole nous échapperaient.

«Regardez, c’est la couleur vive des vêtements, leur coupe un peu démodée, imprimés fleuris, tissus bariolés, slogans et logos d’entreprises, tailles larges, marques de bronzage et les lunettes évidemment.»

«On les prend comme ils arrivent, on les aime comme ils sont, en apparence très sûrs d’eux, joyeux, blagueurs, d’une grande simplicité»

«D’après ce qu’on croit savoir, certains reviennent de loin, usés par leurs plans ambitieux ou alors depuis si longtemps abattus, on pourrait dire désaffectés, les yeux vagues, vides.»


Le film de vacances se détraque, se désagrège, se voit contaminé par des images venues d’un autre monde, une monde de violence, de sang, de cris. Un monde qui n’est peut-être pas bien loin, un monde voisin à peine entrevu à travers une série de décharges subliminales. Violence et bien-être se font concurrence à la surface de la conscience, comme dans ce passage, où les constats les plus positifs alternent avec le souvenir d’un cheval supplicié.

«Un climat sec, très sain pour le corps.

On raconte que, longtemps après, ces images-là ont continué de fuser, envahissant leur cerveau.

C’est splendide par ici.

Les images de l’animal battu à mort jaillissaient comme ça, à grands flux. Ils croyaient entendre les sabots frapper le carrelage à grands coups.

Jour après jour nous rajeunissons.»


Mais pourtant aucun récit ne parvient tout à fait à s’enclencher, on ne bascule pas vraiment dans un univers parallèle. On se laisse simplement déborder par un vague désastre, on prend l’eau. Les touristes continuent d’affluer, découvrent les lieux avec le même enchantement, et, par séquences, nous apparaissent comme des rats pris au piège. Notre observateur serait-il un geôlier, un kapo ? La référence concentrationnaire, écho lointain de la voix de Robert Antelme placée en exergue, se fait de plus en plus prégnante. Le long voyage qui conduit nos touristes égarés jusqu’à ce lieu jamais nommé nous rappelle d’autres convois funestes. D’ailleurs, à l’entrée, on les dépossède de leurs biens, de leur argent, de leur montre. C’est la règle du club. Mais les paradigmes se succèdent sans qu'aucun d'eux ne constitue jamais un modèle unique et définitif. Des fragments d’enfer circulent dans le texte, comme autant de coquilles vides que le lecteur viendrait remplir avec ses peurs, avec sa mémoire blessée. Camps de la mort, camps de réfugiés, salles de torture, famines, plongée en apnée dans l’enfer de la drogue, sont autant d’hypothèses et d’horizons possibles qui défilent tour à tour sous nos yeux. Pourtant, à chaque fois, la réalité nous échappe, nous déborde ou nous glisse entre les doigts, tout en nous conduisant par des chemins que l’on semble reconnaître à chaque instant.

Quel est ce lieu, à la fin ? Les hypothèses ne manquent pas, elles sont toutes plausibles, mais à chacune d’entre elle fait toujours défaut le prolongement qui nous la rendrait certaine.

Sommes-nous dans les geôles souterraines d’un quelconque village du Club Méd ? Nos touristes sont-ils secoués de cauchemars sous l’effet d’un mauvais trip, d’une réminiscence collective ou d’une soudaine porosité à la violence du monde ? Sommes-nous, à l’inverse, en présence de prisonniers suppliciés et hallucinés qui parviendraient encore parfois, par un ultime artifice, à se rêver en touristes paisibles ? Assistons-nous à une émission de télé-réalité futuriste ? A moins que Jallon ne nous mette à l’épreuve d’une forme littéraire de zapping, nous imposant des séquences promptes à nous faire successivement rêver et frémir ?

Bientôt le livre se sera refermé sans que nous ayons pu répondre à aucune de ces questions, nous laissant juste un peu de poisse dans les mains pour nous assurer que nous n’avons pas rêvé…

Dans un court article paru dans le Monde des livres du 3 mars dernier, Niels C. Ahl rend un hommage élégant à Hugues Jallon. Il compare son dernier ouvrage à un soufflé, ce plat tout à la fois aérien et consistant qui exige, pour ne pas «retomber», un tour de main millimétré et un art savant des dosages.

Mais la prouesse n’est pas purement formelle et l’on ressent bien une alerte sous l’exercice de style. Car le livre de Jallon nous renvoie finalement certaines images de nous-mêmes. Celle d’enfants naïfs de l’espèce humaine pareils à ceux qu'évoque Robert Antelme. Ou l’image d’un troupeau de sangliers aveugles qui courent, qui courent et se disent, comme la société en chute libre dans la dernière scène de la Haine de Mathieu Kassovitz, que jusqu’ici tout va bien.














Hugues Jallon, Le début de quelque chose. Verticales. 2011

Images : 1) Martin Parr (source) / 3) Chasse au sanglier (source)