vendredi 8 juin 2012

> Fabien Sanchez : le sens doux de l'effort










  
Il y a d'abord la photo de couverture qui attire vaguement mon attention. Une fourgonnette sur une route déserte transportant un empilement de matelas pas tout neufs. C'est un lundi, j'irais bien, moi aussi, traîner mes rêves ailleurs. Et puis j'aime bien le titre, légèrement oxymorique, sans prétention, et qui fond sur la langue comme une bouchée de sucré-salé. J’ai glissé sur le monde avec effort, joli programme. Des poèmes, nous prévient-on sous le titre, sans tourner autour du pot. L'auteur s'appelle Fabien Sanchez. Connais pas, pas encore. A ne pas confondre, en tout état de cause et malgré le titre de l'ouvrage avec l'athlète homonyme, ancien coureur cycliste sur piste. Pour ce qui est de celui-ci, il s'agirait de sa première avancée déclarée en poésie de poète... Je ne sais pas que je lirai bientôt (après cet ouvrage et comme guidé par lui) son dernier recueil de nouvelles, Ceux qui ne sont pas en mer, morceaux de vie dans le vif (la sienne ou d'autres, peu importe), tout en mélancolie, drôles, râpeuses et promesses, déjà, de poésie.

Et puis il y a l'éditeur, La Dragonne. Je repense à un récent Mingarelli, à Antoine Choplin (pour Cairns) et je sais que j'y ai lu ou vu d'autres belles choses, dont pour l'heure, je ne me souviens plus. Je retrouverai notamment dans ma bibliothèque Gaetaño Bolán (qui fut une surprise),un texte du  Philippe Claudel d'avant la gloire pour accompagner des photographies sur Cuba et les Histoires secrètes de Pierre Autin-Grenier. On ne se moque donc de personne.



Parfois, on ne sait pas ce qui nous pousse à ouvrir un livre, à vouloir l’adopter. Les quatrièmes de couv me parlent généralement assez peu. Je préfère les inventer pour moi après avoir lu le livre. Alors autant passer dedans, aller tâter directement le son de la lettre. Et la poésie laisse parfois plus facilement musarder que la prose (quoique…). Il y a tout de suite chez Fabien Sanchez, même en allant vite, des brins de choses qui ralentissent la course, des images qu’on croirait avoir vues ou de petites échardes oubliées qui se refont alertes.

« Enfin, / le passage d’un cirque / ne laisse aux enfants / que des traces d’Afrique / et le regret / des géants »

On décélère aussi, car il nous y invite souvent, de manière simple et convaincante, pour se suspendre à rien, à ce qui passe, à l’épaisseur de se sentir vivant.

« L’hiver / le passer au lit / que je ne quitterai que pour faire / des feux / dans ce qui reste de mon âme »

Je feuillète ce recueil et une musique me prend les doigts. Je reconnais tout de suite, pour mon compte, cette « chose qui vient à pas légers » et dont parlait si joliment Jacques Reda. Alors que demande le peuple - des lecteurs ? On est toujours lundi et j’emporte avec moi cette invitation à glisser sur le monde avec effort.

Je les lirai doucement ces poèmes, pendant toute une semaine. J’en relirai certains. J’en aime la chanson douce, les choses simples qui y circulent, un peu abîmées parfois. Une sorte de nostalgie qui ne renonce pas tout à fait au présent. Il y a le souvenir du père, ami penché avec son fils sur un livre de Neruda…

« un regard adouci, / bienveillant, / un regard qui me dit d’être heureux. / De préférer l’encre au sang. »

Le souvenir de pays traversés, ici ou là, dans une sorte de road movie un peu traînant. Il en reste quelques images épinglées, sans effet de spectacle, quelque chose comme une poussière de vécu, parfois encore un peu étincelante. Berlin, un coin d’Afrique ou d’Espagne, le Midi de l’enfance. Et l’enfance, justement, qui est peut-être la grande affaire de ces poèmes. Une sorte de parole claire dont le poète est tombé mais qui veille encore en lui comme une guetteuse attentive.
Pourtant, le soleil du sud natal « traîne désormais sa silhouette dans le ciel des pauvres ».
L’enfance a été consommée sans qu’on le sache, pourrait-on dire et elle prend finalement la forme d’un rendez-vous manqué qui est toujours au bout de ce que l’on cherche

« Comment dire son absence / à mes côtés ? / Aujourd’hui / je l’aperçois / dévaler la plaine / - elle aura bien un cheval pour moi. »

Parfois, ailleurs, le vers de Fabien Sanchez prend un peu d’emphase, l’élégie se relâche par le haut. Mais cela ne dure jamais très longtemps et le blues ou le souvenir ému savent retrouver la juste mesure d’une écriture forte, personnelle et tempérée.

La littérature et les livres ont aussi leur place dans ce monde parcouru. On sait ce qui leur est dû. Malcolm Lowry, Hemingway, Neruda, Cendrars font de brèves apparitions qui laissent pudiquement entrevoir un plus long compagnonnage. Et il y a aussi cette lettre, étonnante et  sensible, adressée à Henry Miller. Un texte en prose qui clôt le recueil. Fabien Sanchez y déroule à la fois une sorte d’adieu à ses bourlingues révolues, brûlées dans l’ombre de l’écrivain américain, et un hommage à cet homme qui aura su faire durer son enfance, la tenir en liesse, jusqu’au terme de ses vieux jours.

Je lis Fabien Sanchez et je me demande à quoi ça sert, la poésie. Vaste question, se dira-t-on, qui appelle sans doute de vastes réponses. Et pourtant on peut bien y associer des mots, par ces temps pressés, où le temps de vivre nous est souvent volé, où tant de forces conjuguées se déploient pour nous détourner souvent du plus simple, de l'essentiel en somme : répit, colmatage, coussin d’air, salubre invitation à lever le pied, à se poser sur nos biens communs, nos pertes partagées...

Il y a dans J’ai glissé sur le monde avec effort une voix touchante et simple, une voix que l’on a envie de garder près de soi. Sait-on jamais à quoi peut servir un poète ? Fabien Sanchez en a une idée, lorsqu’il se promène, par exemple, avec un livre de Seamus Heaney dans sa poche :

« Un poète encore / pour les moments où tout craque et lasse et blesse »

Ce qui n’est déjà pas si mal, vous en conviendrez.







Fabien Sanchez, J'ai glissé sur le monde avec effort. La Dragonne. 2012.

Images : 1) Marcher (source) / 3 Marcher (source)



jeudi 31 mai 2012

> Fenêtres sur Sade

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Dans le tumulte du salon du livre, l'objet avait retenu mon attention. C'était sur le stand des éditions du Rouergue. Car avant d'être un livre, Sade up, de Franck Secka, est un objet. Un bel objet intriguant. Vendons la mèche : il s'agit d'un livre pop up, vous savez, ces livres animés dont les corolles se déploient quand on tourne les pages. Qui n'a pas rêvé, enfant, devant quelques unes de ces histoires qui jouent avec la troisième dimension : un château soudain se dresse devant nous, des arbres passent à la verticale, des oiseaux s'envolent. Ou bien il faut trouver la bobinette, la languette qui fera surgir le lapin du chapeau ou la sorcière du placard. Sauf qu'ici le palais de nos rêves d'enfant a été troqué pour l'univers de Sade. Sade up est une libre variation en dix tableaux animés autour de la Philosophie dans le boudoir. Mais on retrouvera tout aussi bien des "citations" visuelles de Salo ou de Justine. D'ailleurs le travail n'est pas tant narratif que suggestif. Chaque double page nous entraîne dans une nouvelle scène qui fonctionne comme une proposition sadienne bien plus que comme la reconstitution d'un passage précis de l'œuvre du « divin marquis ».


Et il faut bien avouer que le résultat est impressionnant à plus d'un titre. D'abord parce qu'il s'agit d'un vrai beau livre. On aurait envie de parler d’un  «  livre d'artiste », par le souci du détail, la qualité des photo-montages, le choix et le rendu des couleurs, la précision des dessins et la composition d'ensemble. Chaque nouveau tableau met en branle des entrées  différentes, constitue une petite création à part entière, avec ses astuces qu’il faut prendre le temps de découvrir, avec sa tonalité et son champ de profondeur. Il y a de l'élégance, du sourire, de la grivoiserie dans ces tableaux. Mais s’y trouve  aussi inscrite la violence dérangeante qui traverse l'œuvre de Sade : des machines, des instruments de torture, des chairs mises à mal. La mécanique des corps est ici rendue avec habileté par l’ingénierie de de l’exercice.

Le principe du dévoilement, sur lequel repose le pop up, se prête forcément bien aux jeux de la fiction érotique. Le rapport livre-lecteur institue ici de manière mimétique une relation de voyeurisme-exhibitionnisme conditionnée par  le fonctionnement même des animations. Le lecteur n’a pas le choix : il doit aller voir en dessous, derrière, démasquer, rendre visible.

Frank Secka aurait pu s’en tenir à une ligne claire et stylisée. On aurait pu avoir un  livre chic et frivole ou à l'inverse une machine bien huilée dans le registre du trash. Mais son travail est plus subtil. Son esthétique est à la fois très personnelle et se nourrit de nombreux échos. Certaines de ses compositions ont un peu la facture d’une imagerie surréaliste ou de collages à la Prévert. D’autres tableaux évoqueront plutôt d’improbables  notices techniques ou des figures de tarots revisitées sous l’angle de combinaisons libertines. On en retient pourtant une belle tonalité d’ensemble, sombre, rouge et sepia, servie d’abord par les montages photographiques. Mais on est également touché, si ce n'est par un propos univoque,  par une force d’intention. Quelque chose qui fait sens, ou interroge le sens, à travers un libre mais authentique dialogue avec Sade.



Une forme de syncrétisme se dégage de cette juxtaposition d’images, d’époques, de registres. On trouve des références vestimentaires ou iconographiques aussi bien à l’Antiquité, qu’au Moyen Age, au siècle des Lumières, au Second Empire, à la Belle Epoque et à la société actuelle. Comme si la scène érotique et ce qu’elle engage ne se trouvait arrimée à aucune mode, à aucune période. Partout le même théâtre social pour masquer la même animalité de fond… La présence animale constitue d’ailleurs l’un des leitmotiv de ces tableaux : chiens, poules, béliers, vaches, brebis, cochons sont toujours là pour nous rappeler l’humaine porcherie qui se profile derrière les conventions instituées.

Les positions sociales semblent elles-mêmes interchangeables et chacun tient son rôle, le pire derrière le meilleur. Du viol campagnard à l’uro-aristocratie en passant par la partouze de salon et la soutane licencieuse, rien n’est laissé de côté dans ce théâtre où les apparences hypocrites ne masquent jamais très longtemps la noire et irréductible nature de l’homme.

Car il y a aussi la violence disions-nous. Violence des corps, violence faite au corps... Mais violence politique aussi, comme le rappelle notamment la belle et troublante dernière scène du livre. C’est cette fois un échantillon de nos contemporains qui se trouve emballé dans un drôle de décor. Voilà donc nos semblables cloîtrés dans une sorte d’antichambre de la mort, entre abattoir, usine désaffectée et musée des horreurs, écrasés par un tableau en contre-plongée qui met en scène une guillotine au travail. Cette guillotine qui fut si familière à Sade et à laquelle il échappa de peu. C'est donc en filigrane l'évocation d’une violence faite aussi à la parole de l’écrivain.Qu’on se souvienne seulement que Sade fut embastillé sous tous les régimes de son époque et passa plus de la moitié de sa vie d’adulte dans un mouchoir de poche entre murs et barreaux…

«Sade pense. Toute l’œuvre de Sade pense». Michel Surya trouve judicieux de nous le rappeler dans sa préface à l’ouvrage de Frank Secka. Et c’est avant tout pour ce qui pensait et donnait à penser dans ses textes que le marquis a fait les frais des préjugés de son temps, que son œuvre allait encore être proscrite plus d’un siècle après sa mort et que par bien des aspects, elle dérange encore.

L’hommage de Frank Secka est audacieux, sensible et intelligent. Son livre est un objet qui se regarde et se manipule. Mais il garde aussi, à sa façon, l’une des forces majeures de l’œuvre avec laquelle il dialogue : il pense et donne à penser.

Si vous êtes à court d’idées pour la fête des mères, n'hésitez plus.








Frank Secka, Sade up. Editions du Rouergue. 2011. Préface de Michel Surya. Ingénierie papier par Philippe Huger.
Images : 1) Dali, Dami's Dilemma (source) / 2 /3) Sade up / 4) Marquis de Sade (source)

mardi 29 mai 2012

> Ressac











Depuis la Lettre de Buenos Aires (dont nous avions parlé ici), Hubert Mingarelli a encore fait paraître deux textes d'une cinquante de pages chacun, qui n'auraient pas dénoté dans ce dernier très beau recueil de nouvelles. Deux nouveaux copeaux de ce bois à la fois tendre et rugueux avec lequel l'auteur de Quatre soldats et d' Océan Pacifique bâtit son œuvre, originale, sensible, exigeante, depuis une vingtaine d'années. Et même si ces deux récits s'inscrivent parfaitement dans l'esprit de ce que l'on aura déjà pu lire de Mingarelli, le lecteur ne boude pas son plaisir de les accueillir en satellites et joliment mis en valeur par deux petits éditeurs qui savent travailler avec autant de cœur que de soin.
La Vague est parue aux éditions du Chemin de fer en octobre 2011. Conformément à l'esprit de la maison, le texte est confronté au regard d'un illustrateur. C'est ici l'artiste camerounais Barthélémy Toguo qui s'est immiscé dans le récit de Mingarelli.
La Source a été publié chez Cadex Editions en mars dernier dans l'élégante collection Texte au carré. La nouvelle est préfacée par Joël Eglof et rehaussée de deux encres de David Rebaud. 

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Des histoires d'hommes, encore et encore, et des histoires d'eau (seule demi-promesse de ces deux titres peu bavards)... L'univers d' Hubert Mingarelli nous emmaillotte à sa façon et sans détour.


Avec la Vague, on se trouve à nouveau décroché à Port-au-Prince, ville d'escale et de violence où Mingarelli avait campé l'une des nouvelles de la Lettre de Buenos Aires. Dans cette dernière histoire, personne ne posait le pied sur le sol haïtien. L' équipage se trouvait consigné à bord parce qu'un homme avait été tué sur l'embarcadère. Deux marins contemplaient alors ce proche et lointain cadavre d'un pays dont ils ne sauraient rien. Un cadavre d'abord délesté de ses chaussures par un homme plus démuni encore et puis doucement veillé à même le sol par deux enfants. Ce spectacle leur (et nous) parvenait comme l'éclat tranchant d'un autre monde, indistinctement attentif et cruel.


La Vague nous parvient d'abord comme une sorte d'écho déformé de cette première nouvelle. Mais cette fois seuls deux hommes d'équipage se trouvent consignés. Tjaden se voit retenu à bord en raison d'une altercation avec son lieutenant. Tout vient de ce qu'il s'est permis de faire remarquer à son supérieur la peur que celui-ci a ressenti, et n'ose s'avouer, à l'instant où une vague a mal pris le navire. Le narrateur décide quant à lui de rester seulement auprès de son ami. Alors que tous les autres gars vont s'oublier dans les rues et les bordels de la ville, les deux marins restent à bord. Mais une rencontre s'improvise bientôt dans une cabane abandonnée tout près du navire à quai, par l'entremise d'un jeune garçon. On entre alors dans un temps suspendu où se tisse un huis-clos sur le fil du rasoir. Une parenthèse fragile en équilibre au-dessus de toutes les dérélictions : prostitution, pauvreté, solitude... Des sentiments fragiles se dénudent pourtant : l'amitié du narrateur et de Tadjen, leur projet d'élevage de poulet... L'amour du garçon pour cette jeune fille vers laquelle il rabat des clients. Un échange de confidences et de cigarettes entre le narrateur et ce garçon, qui lui rappelle son frère absent. Les deux attendent devant la cabane que les choses se passent entre Tjaden et la fille. Et puis tout bascule, dérape, un peu comme à la fin de Hommes sans mère, cet autre récit de Mingarelli, où quelques marins à l'escale pensaient se donner un répit en mêlant leur fatigue et leur besoin de tendresse au désarroi des putains et des joueurs de cartes d' un tripot d'Amérique centrale. Rien de spectaculaire ici, mais quelque chose qui se passe mal, qui égratigne et renvoie tout le monde dans les cordes.

Et le trait de Barthélémy Toguo relève adroitement cette discrète saignée qui innerve le texte. A la fois simples, étranges et crus, ses dessins s'effilochent à coups de pastel rouges et bruns, débordent sur le texte pour faire corps avec lui, donnent à voir quelque chose qui se trame à la frontière du fantasme et du rêve brisé.
Mais s'il y a bien du rêve brisé à la fin de ce texte, on continue quand même.
"Le lendemain on vit l'océan Atlantique. La houle était longue, le ciel courait au-dessus, nous dépassant sans cesse. Les quarts monotones nous bercèrent. Un jour succéda à un autre, comme s'il s'était toujours agi du même. Des oiseaux de mer, on n'en voyait plus."
Si certains écrivains sont maîtres dans l'art de la chute, Mingarelli excelle quant à lui dans quelque chose de plus délicat, de plus profond encore. Quelque chose comme un art du soupir...

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Avec la Source, on s'éloigne de la mer, des solitudes à quai et des "quarts monotones", pour retrouver cet autre cadre qui nourrit également l'écriture d' Hubert Mingarelli : la nature sauvage, au fond d'une province française rarement nommée où se jouent souvent d'autres passages, d'autres rencontres ou d'autres silences. On pense à plusieurs de ses nouvelles ou à des romans tels que la Beauté des Loutres.




George et Renzo sont deux frères. Ils se rendent en stop jusqu'au pied d'une gorge qu'ils vont gravir. Pour y faire quelque chose. Quelque chose de simple et de beau, qui n'a de sens que pour eux, un sens que l'on découvre doucement, à leur rythme. Difficile d'en dire beaucoup plus pour un texte si court et si justement mené dans sa densité. Disons qu'il y aura au bout de ce voyage un petit événement qui concerne leur père défunt, un ancien cheminot.
On peut aussi entrer dans ce texte par la brève mais belle préface de Julien Egloff. - qui se laissera tout aussi agréablement lire comme une postface. Egloff évoque bien cette force simple de Mingarelli, ces phrases limpides ou murmurées qui sont souvent les fruits d'un inquiétude qu'il s'agit de déjouer... le résultat d'un effort immense pour rester "à hauteur d'hommes".
Cette"hauteur d'hommes" donne le son le plus juste de l'œuvre deMingarelli. Et s'y tenir n'est jamais chez lui une marque de fabrique ou une afféterie, mais bien le résultat d'un effort qui se rejoue à chaque nouvelle histoire et dans chaque nouveau livre. Avec la Vague et la Source il nous offre encore deux beaux exemples de cette sorte d'inspiration intègre qui l'anime.
Alors qu'importe le ressac. Même si on a déjà eu ce goût-là dans la bouche, on en redemande.



Hubert Mingarelli,
La Vague. Editions du Chemin de fer. 2011
La Source. Cadex Editions. 2012.
Images : 1) Ressac (source) / 4) Hubert Mingarelli (source)

mardi 22 mai 2012

> Tel qu'en son jardin

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Peu d’auteurs ont fait un aussi prolixe ménage avec l’écriture que Louis Calaferte. Théâtre, poésie, récits, essais, journaux, correspondances.... Une production abondante dont l’accueil et l’audience furent extrêmement variables. Les adjectifs parfois oxymoriques qui pleuvent rapidement lorsque la critique tente de rendre compte du tempérament de son œuvre semblent souvent nous en éloigner davantage : scandaleux, mystique anarchiste, laïque amoureux de Dieu, pornographique, révolutionnaire, misanthrope, humaniste…Quelque chose nous glisse entre les doigts. On aura à peu près tout entendu à son sujet et rien n’est totalement faux. Il lui est d’ailleurs arrivé à Calaferte de se dédire voire de renier certains de ses textes (comme son tout premier, Requiem des innocents). Il aura pourtant, quelles que soient les influences que l’on puisse lui reconnaître ou les paternités viscérales qu’il se sera lui-même attribuées, tracé une longue route en littérature, une route hargneuse, entêtée, en dehors des modes et souvent des questions qui agitaient les débats du moment. Il fut un intempestif buté, un inspiré boulimique qui ne pouvait rien laisser en dehors du champ de l’écriture… Si ce n’est, peut-être, quand il peignait, son autre et plus secrète activité.

Il y a des écrivains dont l’œuvre submerge le lecteur. On n’y entre et on n’en sort plus avant d’avoir fait le tour du propriétaire. Je ne pense pas que Calaferte suscite ce genre d’apnée. Ses textes sont trop osseux, nourris d’une rage charnelle qui ne concède rien à la rédemption par le style. Il faut s’y heurter, s’y fatiguer, faire une pause, y revenir dans les aléas d’une vie de lecteur. Certes, tout ce qu’il a écrit n’a pas la force sulfureuse de Septentrion ou de Mécanique des femmes, la verticalité brute de la Guerre, la poésie des Fontaines silencieuses. On déambule parfois dans son œuvre comme dans une auberge espagnole où l’on trouvera aussi des redondances, des indignations attendues, des coups de gueule à l’emporte-pièce. Ne nous avait-il pas prévenu, lorsqu’il disait :

«Je préfère qu'on me reproche d'oser tout dire plutôt que de n'avoir rien eu à dire et de l'avoir dit quand même, comme tant d'autres».


Oser tout dire, dans un long coup de sang qui n’aura pris fin qu’avec le dernier mot. Cette volonté infatigable de mettre le réel au pas de l’écriture - et vice-versa - aura sans doute trouvé son mode d’expression le plus accompli, le plus rythmé, dans son travail de diariste. Calaferte a tenu ses Carnets durant quarante ans et ce chemin parallèle a occupé une part de plus en plus prépondérante dans son œuvre. Il a plusieurs fois été tenté de ne plus être que cela : un écrivain de la vie au jour le jour. Et d’abandonner tout le reste. Plusieurs de ses carnets sont parus après sa mort et, dans le flux des rééditions ponctuées par la parution régulière de quelques textes inédits, le dernier journal de Calaferte serait presque passé inaperçu. Le Jardin fermé, tel est son titre, a été publié en 2010 chez Gallimard (l’Arpenteur). Il s’ouvre le 1erjanvier 1994 sur « la manipulation psychique des masses » pour se refermer le 19 avril de la même année sur « la chair lumineuse de Dieu ». Encore peut-être l’un de ces ponts dont lui seul avait le secret. Calaferte meurt deux semaines plus tard à la clinique Clément-Drevon de Dijon. Deux semaines de silence, triste record auquel l’aura contraint les dernières affres de la maladie.

Devant ce texte, pensera-t-on, le lecteur se trouve à nouveau dans la posture du voyeur : il connaît l’issue et suit le sillon d’une écriture qui accompagne la vie jusqu’à son dernier terme possible. Sans doute va-t-il assister à un dernier bras de fer avec les mots, mesurer jusqu’où ils peuvent tenir. En 1994, Calaferte est le plus souvent rivé à son fauteuil ou à son lit d’hôpital. Le mal qui lui ronge les os gagne du terrain. Pourtant il compose le plus souvent avec la souffrance et la maladie bien plus qu’il ne les prend pour objets ou ne leur livre un long combat à coup de phrases. La maladie, il cohabite avec elle depuis de nombreuses années déjà et on a l’impression que ce sujet est sans doute, sur le fond, celui qui l’intéresse le moins. Ce qui l’intéresse, envers et contre tout, c’est ce qui lui reste à vivre. Ni grandeur d’âme face à l’inadmissible déchéance, ni observation méticuleuse de celle-ci. Juste une foulée qui se poursuit comme elle peut, dans un souffle qui se fait lui-même de plus en plus court. L’écriture occupe l’espace qui lui reste pour tenter de dire encore ce qui est vivant : la beauté frémissante d’une « poudre printanière dans le ciel », comme une incise de lumière entre deux blocs de douleur ; la mémoire de la littérature, quand il parvient encore à lire, au goutte-à-goutte ; l’évocation de quelques projets d’édition ou de réédition en cours, dernières cordes raides tendues vers le monde. Il y a tout cela et bien d’autres choses, comme, tout à frac, des noms, ceux des auteurs qu’il n’a cessé d’aimer (Lautréamont, Céline, Gide, Katherine Mansfield…), ceux qu’il n’a jamais pu déglutir (Goethe, Claudel), des souvenirs, des digressions philosophiques d’un intérêt relatif rachetées aussitôt par quelques intuitions lumineuses ou quelques morsures acides. Et puis une rage qui ne veut pas s’éteindre, une rage au service de laquelle se range le plus commun des regrets : « Ravoir vingt ans et poser des bombes », lâche Calaferte dans une sorte de reprise libertaire du « Ô môme, avoir ton âge » qui clôt l’une des strophes célèbres du Condamné à mort de Genet.

Mais peu à peu le corps déplorable envenime le texte, l’oblige à se rétracter. On pense parfois à la Doulou de Daudet. Et l’on assiste au décompte avare des moments de répit, de plus en plus brefs.

Lorsqu’il arrive que l’humour pointe derrière la gravité du propos, ce n’est pas tant sous l’effet d’une poussée d’autodérision héroïque que sous la cognée. Si l’on sait où taper, le réel , dans toute sa vérité, rend parfois un son dramatiquement cocasse :

« Mystères de la médecine. Je n’ai rien nulle part, mais j’ai mal partout ».

Un cocasse qui devient absurdité vécue dans cette abrupte non-leçon que nous inculque la douleur.

« La souffrance est à ce point inutile qu’elle n’enseigne pas même à souffrir ».

Et pourtant, derrière ce fatras d’instants vécus et écrits jusqu’au bord du vide, on repart du dernier jardin de Calaferte avec une étonnante impression : celle d’avoir entrevu une capacité d’indignation et d’émerveillement demeurée intacte jusqu’au bout. Quelque chose qui curieusement, douloureusement, déborde de vie.




Louis Calaferte, Le Jardin fermé - Carnets XVI, 1994. Editions Gallimard /L'Arpenteur. 2010.


Images : 1) Léo Divendal (source) / 3) Jardin (source)

mardi 17 avril 2012

> Anaïs ou les Gravières - Lionel-Edouard Martin

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Ouvrir un nouveau livre de Lionel-Edouard Martin* procure toujours un mélange de plaisir et de crainte. Le plaisir, c’est la promesse de retrouver une langue travaillée dans la chair même de la langue, une langue estampillée, forte en goût et longue en bouche. La crainte, c’est celle de se dire que les promesses littéraires sont toujours entachées d'un doute humien, que le soleil pourrait très bien ne plus se lever sur la page. Cette appréhension existe dès qu’il s’agit de lire à nouveau un auteur que l’on a aimé, mais elle est peut-être encore plus forte lorsque la facture du style est marquée, ce qui est incontestablement le cas chez Lionel-Edouard Martin. On se dit que la sauce pourrait ne plus prendre. Et puis, par bonheur, un schéma de lecture se reproduit. D’abord l’impression de goûter à une rhétorique, la légère peur de s’en lasser avant de se sentir très vite rassuré. Encore une fois, on ne navigue pas dans une recette de mots bien cuisinés mais dans une langue habitée, assumée jusque dans ses largesses de style. Et jamais fausse, à aucun moment.




Avec Anaïs ou les Gravières, paru vendredi dernier aux éditions du Sonneur, Lionel-Edouard Martin nous emmène ailleurs. Il bifurque vers l’univers noir du polar. Virage qui pourrait sembler inattendu. On retrouve encore son Poitevin natal mais, malgré quelques résurgences poétiques de ce terroir qui lui colle aux doigts et au coeur,  sous un versant plus largement urbain et ouvrier. Ce sont les barres de HLM, les travailleurs du bâtiment qui "s’astiquent" au comptoir, une ambiance d’engins à casser les pierres, de supérettes, de zones industrielles.

On a droit à quelques personnages de circonstance... Anaïs, victime de 17 ans, une jeune fille assassinée, on ne sait ni pourquoi ni comment. L’enquêteur, qui n’est ni détective ni inspecteur mais pigiste dans la presse locale, est lui-même rongé par son passé, travaillé par le deuil d’une femme qu’il a aimé. Il a quelque chose de ses flics alcooliques et dépressifs qui dénouent les intrigues en loser, en avançant dans la vase, sur le fil de leurs propres malaises. On a presque l'impression d'un Nord qui aurait glissé sur la carte de France avec son lot réservé de déréliction sociale, d’alcoolisme et peut-être de crimes sexuels. On se dit plus d’une fois qu’on n’en est pas loin. Dans ce gris sur gris, une intrigue se noue. On raccroche bientôt avec la mère d’Anaïs qui noie son chagrin dans une logorrhée sans barges. On suit la piste d’autres personnages : Mao, un ouvrier polonais qui ne se sépare jamais de son harmonica, l’ancien amour de la mère d’Anaïs et père présumé de celle-ci ; un légionnaire qui vit en marge de la ville et sait peut-être où habite Mao ; Toto Beauze, ancien employeur de Mao et grand déglingueur de tours insalubres, qui vit, tel le descendant d’un patron zolien, des profits de la rénovation urbaine... Toto, qui posa un jour son « mauvais œil » bleu sur la mère d’Anaïs. Entre présent et passé, des cordes se tendent, des chemins s’imbriquent, un puzzle se dessine et l’attention du lecteur devenu pisteur dans l’ombre du journaliste-investigateur, jamais ne se relâche.


Mais c’est aussi une autre quête qui se dessine, une autre histoire qui s’écrit. Car le poète ne se dédie pas. Les mots sont toujours là, travaillés au corps, observés dans leur moindre mouvement ou saisis en flagrant délit de débordement de sens. Impossible chez L.-E. Martin de les oublier trop longtemps. Ils attendent les métaphores au tournant, leur donnent la réplique et innervent le récit au point d’en constituer le double-fond. D’ailleurs, par instants, le roman se dénude, nous déplace dans sa propre genèse en suivant dans le fil même du récit ce mouvement de retour qu’annonçait en exergue une citation de George Steiner :

«Toute œuvre d’art digne de ce nom parle de la genèse de sa propre création».

L’arbitraire, les choix d’écriture,  l’évocation du roman imaginaire que le narrateur compte écrire (et qui ne serait rien d’autre, bien sûr, que celui que nous sommes en train de lire) trouvent alors leur juste place dans le cours du récit. Ce genre de mise en abîme n’est pas nouveau, il a fait le lit d’une certaine modernité romanesque. On apprécie toutefois le talent et la légèreté avec lesquels s’opère ici cette mise à distance. Car ces trouées méta-romanesques n’interrompent jamais le suspense et l’auteur ne se désolidarise jamais, ni de son histoire, ni de ses personnages. S’il y a bien, comme le signale l’éditeur dans sa quatrième de couverture, un «détournement du genre policier», celui-ci n’est jamais sacrifié sur l’autel du bruissement de la langue ou sur celui de la méditation  linguistique. Le détournement n’est pas un abandon et l’intrigue tient la distance jusqu’au bout. Le poète ne quitte pas la scène du thriller à la fin du premier acte en s’exclamant qu’il nous emmerde…

Sur le versant du style, il parvient également à tenir dans le même souffle une langue riche de ses mots choisis pour leur patine ou leur musique (encan, batée, empaumer, barattée, voussure), déployée, toujours un œil rivée sur ses pouvoirs incantatoires et un phrasé emprunté au roman populaire. La séquence est brève, d’allure parfois scénaristique, au service d’un récit qui fait mine d’avancer à coups de hache tout en s’autorisant parfois quelques clins d’œil :


« C’est là qu’entre Petit Louis
Il entre avec cet air d’entrer seul dans un bar.
Petit Louis.
Il s’appelle Louis, il n’est pas grand »



Mais là encore, un clin d’œil ne fait pas parodie et ce souffle court, même si l’auteur y fait des gammes avec un certain plaisir, saura nous tenir en haleine. Il y a bien, dans ce décombre de pierres et de mots, une histoire, une histoire drue, de cœurs simples, avec ce qu’il faut de vie, d’amour, de mort. Le poète, disions nous, ne claque pas la porte en partant. Quand d’autres nous auraient fait le coup de la somptueuse queue de poisson, Lionel-Edouard Martin préfère quant à lui le saut de l’ange...

Il est de tradition, je crois, de ne pas dévoiler la fin d’un roman policier - fût-il détourné. Aux aficionados du genre, on se contentera d’indiquer que si l’on ne repart pas nécessairement avec un simple assassin dans la poche, on quitte les Gravières un peu comme le vin du même nom (homonymie qu'on soupçonne, par pure intuition, ne pas être de hasard) : avec des réponses qui satisfont la curiosité et juste un zeste de quelque chose qui continue à la titiller honnêtement.

Aux autres, on conseillera seulement de se dépêcher d'aller boire, pardon, lire, le dernier roman de Lionel-Edouard Martin.

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 * Egalement dans ce blog : un entretien autour de son recueil Brueghel en mes domaines et une note de lecture sur son roman la Vieille au buisson de roses




Lionel-Edouard Martin, Anaïs ou les Gravières. Editions du Sonneur. 2012.


Images : 1) Chantier (source) / 3) Saut de l'ange (source).

mercredi 11 avril 2012

> Claude Chambard : se souvenir des noms

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C’est un peu par hasard que j’ai trouvé Allée des artistes, au prix symbolique d’un euro, chez un (bon) libraire du  XXème arrondissement… Un petit texte de Claude Chambard, paru en 2009 aux Editions de l’Atelier in8, et qui vaut bien plus que son poids en papier.

Le très beau Carnet des morts, postérieur à ce texte, m’avait déjà laissé entendre une voix touchante et forte, capable d’inventer un chemin à la frontière du récit et de la poésie. Un livre à lire comme on regarderait un tableau, collage de scènes, d’images, de souvenirs personnels, à la fois composite et pourtant tout entier suspendu à un fil unique, le fil d’une écriture qui interroge l’absence, la perte et la réminiscence.

Allée des artistes est une manière de récit qui se déplace dans cette même sphère. Un récit-souvenir déambulatoire qui aurait pu être tiré du Carnet des morts, et l’aura sans doute rejoint par des voies détournées.
 
 

Il y est d’abord question de l’évocation d’un bref séjour dans la ville de D. Une petite ville de province comme  chacun, sans doute, en porte une accrochée à sa mémoire. L’une des villes d’enfance de celui qui raconte. Là-bas se trouve encore la maison, aujourd’hui désertée, qui fut habitée un temps par la famille, le père, le grand-père. Ce cadre minimal pourrait introduire une exploration minutieuse du passé, un exercice exhaustif de généalogie ou la reconstitution d’un puzzle familial. Mais avec Claude Chambard, c’est autre chose qui se produit. Une fois posés ces repères, le récit s’y dérobe pour y revenir par des chemins de traverse. Le fil narratif se distend, s’allège. Et le rêve vient s’en mêler. Le narrateur rêve une première fois dans le train qui le conduit à D. puis fait encore un long rêve lors de sa première nuit passée à l’hôtel. On l’accompagne dans une flânerie semi-éveillée le long des allées du cimetière de la ville, dont celle qui porte le nom d’ «allée des artistes». Rien d’autre, finalement, que des souvenirs en échos, des éclats de vie, d’amitié, des livres lus à quinze ans, des films qui passaient dans le cinéma du quartier, des visages restés derrière. Tout ce que tasse le temps et sur quoi nous marchons : un sol un peu meuble sur lequel il faut continuer d’avancer. Le promeneur boite, c’est un signe. Il n’avance pas droit. Mais boiter n’est pas encore tomber.
 
 
Il reste alors les noms. Des noms à engranger dans le carnet des morts, mais aussi à faire chanter par devers soi :
 
 
«Les noms vivent dans le souvenir de celui qui les épelle, les prononce à haute voix, car la voix est toujours haute dans le cœur.»
 
 
Des noms qui ne sont jamais cités dans le texte – par pudeur ou qui sait, pour laisser à chaque lecteur le soin d’y apposer les siens – mais auquel cette courte histoire rend un hommage insistant. Il y a cette belle image : dans le rêve du promeneur, les noms s’effacent de la surface des tombes dès que celui-ci cesse de les lire. D’où l’importance d’en ressentir leur poids dans la bouche :
 
 
«Le monde est vieux. Je longe les noms, j’épelle les noms, je mâche les noms, j’avale les noms, j’éructe les noms, j’avoue les noms.»
 
 
Au réveil, la ville réelle se détache de celle qui fut la vraie, celle que seuls peuvent raviver le souvenir, le rêve ou l’écriture. Et ce grand écart invite assez naturellement à se demander qui est ce « je » qui a roulé dans le flot des années :
 
 
«Il était une fois un long plan, un long travelling, entre deux hommes séparés par le temps».
 
 
Voilà donc le début d’un conte, un conte que chacun peut réveiller en lui. Une sorte de déchirement commun qui ne peut pourtant être vécu qu’à la première personne du singulier.
 
 
Et c’est peut-être là la force de ce court récit qui parvient, avec une poésie sensible et sobre, à faire passer par le chas d’une aiguille l’un des plus vieux topos de la littérature. A lui redonner pudiquement la densité d’une vérité vécue. Car qu’est-ce qu’écrire, si souvent, sinon remuer l’absence, battre le rappel des morts ? Donner à voir le délitement de ce que nous avons été, de ce que nous avons aimé, à travers une parole qui tout à la fois le creuse et le conjure ? Mais chez Claude Chambard il n’y a pas de place pour le pathos dans ce remue-ménage silencieux. La mélancolie elle-même semble s’être muée en une forme d’attention mesurée.
 
 
Dans l’Allée des artistes, le poète écrit comme il marche, toujours tendu vers ce lieu où il pourra enfin «guetter ce qui nous constitue, nous accorde, ne nous demande pas de compte.»




Claude Chambard, Allée des artistes. Editions de l'Atelier In8. 2009.


Images : 1) ©Charo Diez (source)  / 3) Prague, Pont Charles (source)


mardi 3 avril 2012

> Les beaux fantômes d'Iwasaki

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Fernando Iwasaki est très largement méconnu en France. S’il ne l’est pas complètement, on le doit aux jeunes éditions Cataplum (créées en février 2010), qui entendent développer leur catalogue autour de la microfiction et de ce que ce genre a de meilleur. Mobilier funéraire est le premier recueil traduit en français de cet écrivain péruvien né en 1961. Il rassemble une série de textes qui méritent le détour et dont la traduction a été mitonnée par rien moins que Denis et Robert Amutio.

De par trois des quatre exergues qui les précèdent, ces courtes histoires sont placées sous la tutelle de Poe, Lovecraft et Borges et entendent faire crépiter le bois du frisson et de l’épouvante. La quatrième citation apéritive («et maintenant ouvrez la bouche»…) est d’un anonyme dentiste et nous promet peut-être une dose d’humour homéopathique. On est surtout très vite saisi par ces courts récits qui, on le sent d’entrée de jeu, ne se résument jamais à leur chute. Car si l’on décèle bien d’une part une vaine gothique et d’autre part un goût pour les retournements qui font perdre pied, il y dans ces textes un supplément d’âme qui leur prête un ton personnel et une force vive : une touche de poésie, de mélancolie, un sourire grinçant, une façon de remuer, l’air de rien, avec une plume joliment affûtée, les peurs enfouies de l’enfance et la mémoire des morts.




On pourrait s’interroger sur l’influence que le parcours généalogique et migratoire de Fernando Iwasaki aura peut-être eu sur sa production littéraire. Né au Pérou en 1961, il est d’ascendance japonaise par sa lignée paternelle, d’origine italienne et équatorienne sur le versant maternel et sévillan d’adoption depuis la fin des années 80. Il a d’ailleurs signé un texte qui annonce la couleur : Mi poncho es un kimono flamenco… On cherchera volontiers dans sa prose quelques traces de cette confluence interculturelle. La trouvera-t-on dans la présence récurrente d’un christianisme perverti, diabolisé ou malmené par des esprits peu catholiques ? Dans la réappropriation de certains rites mortuaires précolombiens ? Dans une forme de réalisme onirique qui n’est pas sans rappeler certains textes de Tanizaki ? Après tout, le lecteur est un peu maître à bord et il lui est loisible de flâner et de supputer… Mais peu importe finalement les hypothétiques ingrédients qui ont pu entrer dans la recette de Mobilier funéraire. Le plat est là, amer et savoureux.

Les histoires s’égrènent comme les perles d’un chapelet, dépassant rarement une page. Chacune d’entre elles a un air de famille avec celle qui la suit ou la précède, mais fait pourtant vibrer une petite note qui n’appartient qu’à elle.

Ici on trouve une congrégation de nonnes pieuses et recluses qui se transforment en chiens carnassiers dès qu’un visiteur s’introduit dans le jardin du couvent. Là un vampire pré-pubère dont les dents de lait ruissellent de sang mais qui fait songer à un agneau pascal lorsqu’on l’égorge. Dans Father and son, on découvre un père qui porte malheur à son fils au point de l’entraîner dans les tiroirs de la morgue le jour même de son décès. On assiste alors au cauchemar d’une sorte d’impossible « meurtre du père » :
«Je ne peux pas le voir à cause du linceul mais je sens la densité de sa présence, l’indifférence de sa rigidité. Si un curieux nous découvrait, j’aimerais qu’il ne s’afflige pas pour nous, nous sommes seulement deux morts qui portent le même nom.»



On rencontrera encore dans la commode d’une grand-mère un étrange Christ souffrant qui mourra d’être délesté de son épine de ronces et de ses clous par le pénitent qui en faisait les frais. Des morts qui se prennent volontiers pour des vivants et semblent échappés d’un rêve de Night Shyamalan. Un gamin pris au piège d’un bus rempli d’enfants-rongeurs. Des aïeuls aimants et anthropophages. Quelques livres maléfiques. Un Lazare pactisant avec Judas. Une tante défunte qui, invitée à revenir par la ferveur d’un vœu, reprend place parmi les siens mais telle qu’en son état, grouillante de vers. Un mari infidèle qui, tardivement démasqué par son épouse, se transforme en étranger aux pieds squameux.

Avec Iwasaki on est confronté à un fantastique à échelle variable qui procède d’un double mouvement contradictoire. Comme chez Buzzati, le réel nous ouvre parfois ses jardins secrets, dévoile des entailles dans lesquelles le récit s’engouffre : l’humain bascule dans l’animal, la vie dans la mort, le quotidien dans l’étrange et l’inquiétant. Mais c’est parfois le cheminement inverse qui se dessine. On est d’entrée de jeu placé dans un univers fantastique, un monde peuplé de revenants ou de monstres qui peu à peu montrent ce qu’ils ont d’humain, de proche et d’interpelant. La violence, la vraie, refait discrètement surface et fissure le cadre sécurisant d’une littérature de genre tenue à distance par l’imaginaire. Les nonnes gothiques, les vampires, les inquisiteurs cruels et les fantômes surnuméraires ne sont que les masques fragiles que portent nos plus proches semblables et nos peurs les plus intimes. La figure du père assassin ou de la mère dévorante n’est jamais bien loin et l’on se méconnaît souvent soi-même.

Dans ces textes très courts, rien n’est jamais complètement dévolu à l’effet d’illusion ou de surprise. Les vertiges auxquels les récits nous invitent ne sont pas inédits, les labyrinthes ont déjà été défrichés. On est pourtant surpris à chaque page par une sorte de grâce effilée, de légèreté tranchante. Et on en redemande. Comme si les figures imposées du macabre et de l’épouvante ne servaient finalement ici qu’à composer une alchimie poétique particulièrement réussie.














Fernando Iwasaki, Mobilier funéraire. Cataplum Editions. 2010. Traduit de l'espagnol (Pérou) par Denis et Robert Amutio.

Images : 1) Cavalera, Mexico (source)   2) Black nun (source)   3) Fernando Iwasaki (source)