dimanche 8 décembre 2013

> Des nuages et des tours - Dominique Fabre

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 Amoureux des recoins pittoresques de Paris, passez votre route. Adeptes des franges turbulentes de la cité ou des mélancolies urbaines spectaculaires, suivez le même chemin… Il y a dans le dernier texte de Dominique Fabre, quelque chose de plus modeste et de plus poisseux. Une grisaille tenace et une tristesse ordinaire qui ne servent à aucun moment d’envol à son écriture. Ici, la littérature ne rembourse rien. Et c’est dans ce rien là qu’on se trouve pourtant embarqué. On a dès le début la certitude que ça va continuer, de la première à la dernière page. Et l’étonnante impression que l’on pourrait à chaque instant refermer le livre, quitte à le reprendre plus tard – ou jamais. Mais c’est pourtant une liberté dont on ne fait pas usage. Parce qu’il se passe quelque chose dans ce quotidien glané à la petite semaine autour de la Porte d’Ivry, et parfois plus loin. Quelque chose qui vous colle doucement au ventre. Une poésie tout à fait accidentelle, ennemie de l’emphase, qui finit pourtant par en dire long, l’air de rien, sur la ville et la vie. Ça pourrait parfois sembler léger mais c’est noir, très noir.


Dominique Fabre a tenu pendant plusieurs années une chronique vagabonde dans le Matricule des Anges, sur son quartier, son quotidien. Les éditions de l’Olivier lui ont proposé d’en faire un livre et ça a donné Des nuages et des tours. Une sorte de journal (le plus souvent) extime, englué dans les récentes années Sarkozy et inscrit pour l’essentiel dans le périmètre d'un Treizième à la lisière de beaucoup de choses : Paris et sa proche banlieue, le présent et le passé, la morosité sociale et la vague chaleur de quelques espaces de vie encore parfois partagés. On explore à petit pas un chantier à cœur ouvert aux portes (et à l’aube) du Grand Paris. Un paysage terne et habité où le malheur des hommes, à des degrés et sous des formes variables, s’est déposé et déployé sans tambour ni trompettes. Mais où ça continue à vivre, tant bien que mal.







 Il y a les jours et les saisons enfilées un peu sur le même ton, vaguement nonchalant, vaguement fatigué, autour de la rue du Château des Rentiers, l’avenue de Choisy, la Porte d’Ivry, le PC2, les Maréchaux, le boulevard Massena… La vie pourrait ressembler à une série de faits divers sans faits divers même si de temps à autre un incident remonte dans les filets des médias : un immeuble vétuste qui brûle, jetant ses occupants sur le trottoir ; un camp de Roms en fin de course ; une reconduite à la frontière. Pour le reste, des nuages et des tours, donc. Des tours qui se sont invitées un peu partout autour de cette fragile couture que compose, au sud, la ceinture de Paris. Sous la plume de Dominique Fabre, on passe d’un nouvel an chinois à un mois d’août déserté, du café Pourpre au photomaton de la Porte d’Ivry, du centre d’hébergement du Relais des Carrières aux magasins du coin. On croise toujours la même limousine de location à douze places promenant de nouveaux mariés chinois qui, «si tout va bien», rejoindront bientôt «leur pavillon d’Ivry pour leur première nuit d’amour conjugal». Près des boutiques, par des portes entrouvertes au rez-de-chaussée, on aperçoit aussi «des femmes penchées» dont la «vie mise en sourdine est avalée par le bruit des machines à coudre, le jour et parfois la nuit». Au pied des tours, un peu partout, la petite humanité de chaque jour est là, toujours repoussée, bousculée, écrasée – et pas seulement dans les ateliers clandestins.

«Un soir, rentrant de chez des amis j’étais entouré dans mon wagon de la ligne 7 par une dizaine de Chinoises que j’avais souvent aperçues arpenter le trottoir dans le bas de la rue de Belleville, devant le restaurant Le Président. Elles allaient dormir Porte d’Ivry. Juste avant de rentrer, elles se sont arrêtées pour acheter des bijoux de pacotille. Le trottoir. Leur petite bouteille d’eau. Le plat cuisiné qu’elles achètent à des vieilles dans la rue. L’argent envoyé là-bas. Et dormir. Et puis quoi ?»


A l’intérieur de ce territoire élastique, les mal lotis sont légion. Ils traversent presque chacune des vignettes que Dominique Fabre nous glisse sous les yeux. Ce sont «les Roumaines frigorifiées à genoux sur des cartons», «l’Africaine qui dormait dans le photomaton du métro Porte d’Ivry», «les SDF asiatiques accroupis contre les murs avec leur bière à 8 degrés»… Figures anonymes et entraperçues ou familiers du quartier avec lesquels, parfois, quelques liens fragiles et réguliers se tissent  - et qui disparaissent soudain du jour au lendemain sans que l’on sache vers quelle sortie ou voie sans issue la vie les aura encore poussés. Il y en a, dans ce livre, à ne plus savoir qu’en faire. D’anciens élèves que l’on retrouve, comme ce Hakim, dont l’ami serbe revenait tous les lundis la tête en chou-fleur parce qu’il adorait se battre seule contre dix. Le locataire du rez-de-chaussée qui explique avoir touché «le tiercé dans l’ordre» : chômage, divorce, maladie. Le « jardinier » du bout de la rue du Château des Rentiers qui cache sa cataracte mal soignée derrière des lunettes de soleil et laisse à présent tout aller à vau-l’eau :


«Les framboises mûrissent pour rien, les potirons pourrissent, les haricots sont montés en graine, les rhubarbes aplaties à même le sol à cause des gros orages. Les roses fleurissent mais elles s’abîment derrière les grilles et ne servent à rien.»


« Vraiment : pas mal de gens mériteraient des vies meilleures», se contente pudiquement de nous dire Fabre. On veut bien le croire.


Le zoom, pourtant, n’est pas systématique et l’écrivain ne construit pas ici une plaidoirie par accumulation. Il parle aussi du reste. Du printemps qui revient, des peluches trop grandes pour l’appartement qu’on ramène de la Foire du Trône, de l’étrange tendresse qu’il ressent pour son quartier, de la pétanque en banlieue, de Bashung - seul chanteur qui donnerait envie de se marier juste pour «réciter le Cantique des cantiques». Il accroche simplement son regard à ce qui l’entoure et ce qui l’entoure le rattrape. Cette réalité-là n’est pas tant ce que le chroniqueur filtre de son environnement qu’une réalité restituée dans ses justes proportions. Et le spectacle de l’étendue des dégâts n’est pas tant le résultat d’un effet d’optique que ce qui nous fait face chaque jour, ce à côté de quoi nous marchons dans la rue. Mais la présence de cette misère-là est tellement prégnante que le plus souvent nous l’assimilons, la digérons, l’oublions. Dominique Fabre fait simplement l’effort de l’enregistrer et c’est «naturellement» qu’elle occupe une bonne partie de son disque dur. Il ne verse pas dans un florilège des malheurs d’ici-bas mais agit en riverain de tout. Peut-être s’agit-il de réapprendre à voir, simplement.


Le chroniqueur ne s’interdit pas de parler de lui. Ces fragments constituent aussi un journal distendu, qui échappe au contrôle resserré d’un compte-rendu au jour le jour et se tisse de manière lâche dans le cours imprécis des semaines et des saisons (seul vrai marqueur temporel, à la fois linéaire et cyclique, dans ces chroniques). Un homme passe, pourrait-on dire… Prof en collège à Nation, il absorbe aussi les mots, les coups de sang et les dérives d’une jeunesse qui navigue comme elle peut entre iPhones et «gratuits» dans un Sarkoland morose. Ecrivain, il s’évade parfois le temps d’une résidence en province, en Amérique du Sud, à Tokyo, en Russie – au salon du livre de Paris il croise Amélie Nothomb sous son chapeau… Il n’est pas insensible à ces escapades mais on a l’impression que sa capacité d’émerveillement s’est émoussée. Il prend des apéros avec ses voisins, achète du vin pour aller dîner chez des amis, il a des enfants, une femme, part en vacances et sait encore quelque chose du bonheur. Mais même les bons moments semblent discrètement traversés par une mélancolie de fond dont plus rien ne pourra l’absoudre. On retrouve là la sensibilité des autres personnages des romans de Dominique Fabre, mi-losers mi-rêveurs gentiment esquintés par la vie.


Pour autant, face à tout ce marasme, la conscience politique y est-elle encore ? Oui, a-t-on envie de dire, mais elle a drôlement perdu de sa verdeur. On va voter, c’est une sortie («les jolies jambes de l’isoloir sont-elles de gauche, de droite ?»). Et puis sous Sarko s’il y en a encore pour crier «on n’est pas fatigués», on se dit quand même que ce n’est pas le cas pour tout le monde. On va dans les manifs («c’était une belle manif…»), mais quelque chose est cassé et on a l’impression que chacun porte à présent au fond de lui un ultime et inavouable slogan : sous les pavés, les pavés…


Alors tristesse de la ville ou tristesse de la vie ? Disons que les deux font sacrément bon ménage sous les nuages et les tours de Dominique Fabre. Il faut voir l’écrivain s’engager un jour comme les autres sur l’interminable boulevard Brune, si long et si triste, nous dit-il, qu’on se demande si on ne va pas fondre en larmes arrivé au bout.

 Il y a quelque chose, chez lui, d’un Henri Calet du XXIème siècle - un trait à la fois râpeux, indolent et à fleur de peau. Il promène, les yeux grands ouverts, son désespoir tranquille sur ce que nous ne savons plus voir. Et le lecteur le suivra jusqu’au bout de ses déambulations - dans cette ville-chantier où chacun cherche encore un trou où se poser. 















Dominique Fabre, Des nuages et des tours. Editions de l'Olivier. 2013.






mardi 3 décembre 2013

> Il était un petit navire

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Si vous vous apprêtez à faire une sortie un peu longue en voilier avec votre fille de sept ans, une recommandation s’impose : n'ouvrez surtout pas le roman de Toine Heijmans, En mer, traduit du néerlandais chez Christian Bourgois en août dernier (et qui vient d’obtenir le prix Médicis Etranger 2013). Mais si vous n’envisagez rien de tel, il faut vous précipiter chez votre libraire.




Le personnage principal de ce roman, qui conduit le récit pendant les trois-quarts du livre, a entrepris un voyage en solitaire de trois mois en mer du Nord. Fatigué de sa vie professionnelle, il a pris un congé sans solde pour pouvoir se ressourcer en s’adonnant à sa passion de la voile. Il a toutefois prévu de prendre à bord sa fille Maria sur le chemin du retour, pour partager avec elle la dernière étape du voyage. Une étape qui doit les conduire en quarante-huit heures de Thyborøn au Danemark jusqu’à leur point d’arrivée sur l’île de Terschelling aux Pays-Bas.


Il a mis un certain temps à convaincre sa femme (Hagar) d’accepter l’aventure. Les mères, vous savez ce que c’est, ne se défont pas si facilement d’un excès naturel de méfiance pour tout ce qui touche à leur progéniture. Elle a d’abord refusé et puis, finalement, elle a dit oui. Elle ne souhaitait absolument pas faire le voyage, alors elle attendra son mari et sa fille chez eux, à Tersch.


Bien sûr, tout devait se passer pour le mieux. Le père de Maria a une bonne expérience de la navigation (il a déjà fait le tour de la Grande-Bretagne seul avec son voilier) et il a tout prévu. Son bateau n’est pas grand mais il le maîtrise bien, il a choisi la période, l’itinéraire et aucun alerte météorologique ne se profile. Tout devait se passer pour le mieux, mais tout se passera pour le pire… Au seuil de la dernière nuit, des nuages noirs encombrent le ciel, la pluie s’abat sur la mer et la tempête menace. Il va falloir prendre du retard, tenir la gite et jeter l’ancre dans un endroit peu sûr, trop loin de la côte et pas assez en mer… La fatigue se fait harassante, le père-capitaine s’assoupit sans doute durant l’un de ses quarts nocturnes et lorsqu’il descend retrouver sa fille dans sa cabine, elle ne s’y trouve plus. Il la cherche partout à bord et la peur monte comme un thermomètre affolé. On suit le narrateur dans sa quête désespérée, dans l’effroi qui l’étreint et qu’il s’efforce de contenir à coups de mots, dans les bonnes et les mauvaises décisions qu’il prend alors que les SMS que lui envoie sa femme restent à présent sans réponse.

 Le cadre du suspense qui s’installe est simple mais d’une efficacité redoutable. La narration joue habilement d’allers retours entre le présent de l’incident et les étapes du voyage qui l’ont précédé. Pourtant, les qualités de ce récit ne se limitent pas à son caractère haletant. Heijmans nous emporte par petites touches dans les flux et reflux de la conscience de son personnage, les bribes de son journal, la relation qu’il entretient avec sa fille. Et il compose dans une langue épurée le portrait touchant d’un homme pris entre sa solitude et l’amour qu’il porte aux siens, le portrait d’un père fragile et décalé. Un portait que viendra tout à la fois épaissir et creuser les dernières pages du roman.

 Toine Heijmans semble s’être très librement inspiré de la figure de Donald Crowhurst (dont son personnage partage le prénom), un homme d’affaires et navigateur anglais à l’histoire singulière, tricheur, mythomane et disparu en mer en 1969 au cours du Sunday Times Golden Globe Race. La dernière phrase (inachevée) du journal de Crowhurst est placée en exergue du livre, comme un avant-goût des dérives à venir.

 Pour autant, une chose est sûre (et on vous parie même là-dessus une croisière en mer du Nord) : la chute de ce petit roman aussi saisissant qu’émouvant ne figure parmi aucune des hypothèses de dénouement que vous aurez émises au fil de votre lecture...


(Cet article peut également être lu sur Culturopoing)











Toine Heijmans, En mer. Edition Christian Bourgois. 2013. Traduit du néerlandais par Danielle Losman.


samedi 30 novembre 2013

> Annocque prend l'avion par les ailes

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On aime bien les livres de Philippe Annocque. Alors, bien sûr, depuis Monsieur Le Comte au pied de la lettre, on attendait le prochain. Et voilà que l’auteur nous revient avec 180 mots seulement. D’accord, il y en a 33 autres cachés dedans,  mais ça ne fait rien, les lecteurs qui aiment sa prose pourraient trouver ça un peu chiche... Qu’ils se rassurent, avec Dans mon oreille, récemment paru aux éditions Motus, l'économie de moyens n'empiète pas sur la saveur. D’autant que Philippe Annocque s’expose cette fois avec un bel acolyte, l'illustrateur Henri Galeron.






Dans mon oreille entre dans la catégorie des livres de jeunesse (vous savez, ces livres que l’on offre parfois à nos enfants en espérant qu’ils nous laisseront les lire…) et fonctionne autour du principe de l’avion. L’avion est l’une des contraintes recensées par l'Oulipo et figure, c’était imparable, entre l’ avalanche et le baobab dans la liste alphabétique desdites. Un avion, c’est une "abréviation de mots",  nous annonce un peu succinctement l’Oulipo. Le choix de ce terme pour désigner la chose vient de ce qu’il est lui-même, comme, on peut le voir, une ABREVIATION avionnée…

Ce qui est touchant, c’est que Philippe Annocque (il en parle sur son blog) ne s’est pas assis à sa table de travail en se disant soudain «tiens, je vais faire l’oulipien». Les choses se sont passées autrement : la contrainte lui est pour ainsi dire venue par voie naturelle… Il a un jour découvert qu’il y avait un ŒIL  dans son OREILLE et, ce qui est nécessairement une bonne nouvelle pour quelqu’un qui les aime, des mots dans les mots…

 L’avionnique bien comprise est donc un art de la surimpression ; faire des avions  c’est (r)écrire en gommant, pour donner à lire d’autres mots dans les mots, d’autres textes dans les textes. Bien sûr me direz-vous, le nombre de lettres n’étant pas infini, plus le texte source est vaste et plus il sera potentiellement farci d’avions. On est à peu près sûr de pouvoir retrouver un certain nombre de fois dans le bon ordre les mots Guerre et Paix dans le roman de Tolstoï ou, pour envisager un biais plus désappointant,  de pouvoir déceler au moins une courte citation de Beckett dans chaque roman d’Alexandre Jardin. Autant dire que pour qu’un avion ait une chance de franchir le mur du son, mieux vaut que l’engin traverse un concentré de ciel…

Et c’est exactement ce qui se produit ici, puisque le mot caché nous est à chaque fois servi par un distique, une forme resserrée qui le met sensiblement en relief.

LA-HAUT, UN FUNAMBULE ECRIT
LA FABLE DE L’AIR.

Et bien sûr ces petits précipités poétiques, à mi-chemin entre morale balbutiée et bonsaï de haïku, au-delà de leur dimension ludique, crépitent aussi du côté du sens. Ça fait feu, ça rapproche, ça creuse ou ça ouvre, ça grésille… Il y a parfois de vraies trouvailles, drôles ou émouvantes, à mastiquer ou à méditer.


UN POMMIER PENSIF
DONNAIT DES POIRES


Et il y en a bien d’autres, qu’il serait dommage de déflorer en dehors du livre, d’autant que les illustrations délicates de Henri Galeron composent souvent d'intéressantes propositions avec les textes. Il n’a pas dû être simple pour ce dernier, on peut l’imaginer, de s’inscrire dans ce cadre contraint tout en y apportant une touche qui ne soit pas seulement redondante. Et c’est pourtant joliment réussi - poétique, décalé, inventif.

Dans mon oreille est un beau livre, on l'aura compris.

Mais est-ce bien suffisant ? Car par les temps qui courent, un juste souci de rentabilité éducative agite tout parent qui se respecte. Et chacun est en droit de se demander, avant d'offrir l'ouvrage à sa descendance, quelle leçon elle pourra en tirer.

J’en vois au moins une : pour éviter le pire et butiner le meilleur, rien de tel que d’ouvrir toujours grand les mirettes.




 Philippe Annocque, Henri Galeron, Dans mon oreille. Editions Motus. 2013.


Images : 1) Flying Machine (source) / 2 et 3) illustrations de Henri Galeron.

mercredi 27 novembre 2013

> La chute de l'empire roumain

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On se souvient tous du dernier domino tombé sur la table des régimes communistes en faillite : le 25 décembre 1989, cinq semaines après la chute du mur de Berlin, Nicolae et Elena Ceaușescu étaient sommairement exécutés à Târgovişte à l’issue d’un procès de moins d’une heure conduit par un groupuscule de caciques du Parti en phase de reconversion. Le conducator et sa docte épouse (autoproclamée savante de renom) avaient régné sans partage sur un pays muselé et dévasté par leurs soins et où la fiction orwellienne s’était muée peu à peu en réalité historique. Quatre jours plus tôt, le Génie des Carpates était encore persuadé de pouvoir donner au peuple l’occasion d’exprimer à Son endroit l’amour salvateur qu’il Lui portait. Il avait organisé sous ses fenêtres un grand rassemblement populaire comme lui seul en avait le secret alors que grèves et manifestations se multipliaient aux quatre coins du pays, avant d’être le plus souvent violemment réprimées. Ce manque de discernement permit au monde entier d’assister au plus grand camouflet public jamais filmé qu’ait eu à subir un dictateur. Et à une déconfiture accélérée en temps réel…
C’est trois mois avant ces événements que le narrateur du premier roman de Patrick McGuinness pose ses valises en Roumanie. Un poste laissé vacant à l’université de Bucarest lui offre l’opportunité de prendre le large vers un espace étroit et assez peu exotique. C’est ce qu’il lui faut. Il vient d’enterrer dans la grisaille thatchérienne de sa petite ville natale le dernier membre de sa famille, un père rustre et maltraitant, et saisit sans hésiter l’occasion qui lui est donnée d’aller promener son ennui dans une ville aussi essorée que son existence. Mais sous la plume alerte de McGuinness, fils d’un enseignant du British Council qui recycle ici une expatriation de 18 mois dans la capitale roumaine à la fin des années 80, le road-movie psychologique va se dilater et prendre un tour foisonnant. L’écrivain anglais nous immerge au cœur d’une société déliquescente peuplée de personnages cyniques, touchants ou désabusés (parfois les trois à la fois) et nous propulse dans un pseudo-thriller historique fortement documenté.
 

Patrick McGuinness a confié à plusieurs reprises à la presse qu’avec les Cent derniers jours, il rêvait d’écrire un «anti-Bildungsroman». Et il y est sans doute parvenu. Son narrateur débarque à Bucarest en septembre 1989 pour y entamer sa vie d’homme libre… Il laisse dans son pays le souvenir d’une enfance et d’une jeunesse poisseuses où flotte encore le fantôme d’une mère soumise et d’un père violent, tout juste mis en bière .
«Ce n’est pas tout le monde qui choisit la Roumanie de Ceaușescu pour faire sa première expérience de la liberté.»
On est bien d’accord.
Le personnage n’est ni journaliste, ni militant, ni trafiquant, ni franchement curieux. Juste vaguement en phase avec le gris sur gris d’un pays étranglé qui végète entre l’art du grand désœuvrement et les multiples compromissions quotidiennes que les uns mènent à bien pour survivre et les autres pour s’enrichir. C’est donc sur fond de régime coercitif et de magouilles diverses que notre Wilhelm Meister du Danube se «construit», en n’apprenant rien d’autre qu’à barboter dans les franges de tous bords d’une Roumanie qui s’est inventée un mode de vie à la mesure de l’impossible… Il n’en retirera pas de leçon en tant que telle, juste un attachement diffus à cette ville-fantôme et une confirmation des nombreuses désillusions que la vie lui avait déjà inoculées. Dans les dernières pages du roman, après une brève escapade de l’autre côté de la frontière roumano-yougoslave, le temps de passer ce Noël historique devant une dinde morose en compagnie d’un sous-diplomate britannique acquis à la cause de la tristesse perpétuelle, il reprendra le train vers Bucarest, à contre-courant de l’hémorragie générale déclenchée par l’ouverture du pays. Ruée solitaire vers un Monde Nouveau ? Pas sûr. Un vieux proverbe roumain nimbé d’un soupçon d’élégance rustique venait d’être remis au goût du jour pour évoquer la toute fraîche révolution de palais :
«Le bordel a changé de nom mais on a gardé les vieilles putes».
Entre temps, il s’en sera pourtant passé beaucoup. Cent jours c’est long, même dans la Roumanie de l’époque. Pourtant, alors que l’on nous prévient dès l’incipit que l’ennui constitue «l’état extrême» caractéristique du Bucarest de 1989, le lecteur n’en percevra guère les effets au cours des cinq-cent pages qui suivront. Il pourra parfois se perdre, s’égarer, rebondir, mais s’ennuyer, jamais.
Comme même dans un anti-roman d’apprentissage il faut un tuteur, le narrateur trouve le sien en la personne de Leo, une sorte de double débridé de lui-même (qu’il inscrira d’ailleurs, faute de mieux, comme le seul parent qui lui reste sur la fiche de renseignement qu’on lui demande de remplir quelques jours après son arrivée). Son compatriote a quelques longueurs d’avance sur lui. Il a pris la complète mesure de tous les arcanes bucarestois. Navigant entre les bas-fonds de la ville, les milieux expatriés et l’univers forclos des apparatchiks, il n’hésite pas à confondre les uns pour aider les autres et vice-versa. Il marchande des visas, organise des soirées privées au cours desquelles il expose des œuvres d’art confisquées ou prohibées (soirées où se montre encore parfois quelque princesse flétrie qui semble tombée du Bucarest de Paul Morand comme un vieux marque-page) et papillonne sur tous les vents de la corruption, du marché noir et du trafic de devises. Personnage amoral et bukowskien, mais complexe s’il en est… Malgré son peu de scrupules, Leo s’efforce en effet d’aider des opposants à passer la frontière (avec quelques ratés parfois) et, obnubilé par la disparition du patrimoine de la ville dans le cadre des plans de rénovation urbains du conducator, il suit et témoigne pas à pas de ces destructions massives dont de nombreuses églises orthodoxes de Bucarest firent les frais.
Pour le reste, on découvrira ce que l’on sait déjà et ce que l’on sait moins… Les magasins vides, la disette quotidienne, les files interminables que l’on vient grossir sans jamais savoir ce que l’on trouvera au bout ni si l’on y trouvera quoique ce soit, le désastre médical, la prostitution, la drogue bas de gamme et mal coupée avec laquelle s’assomment les plus mal lotis, les banlieues sordides où des ampoules suffocantes éclairent des immeubles humides qui sentent le chou et le rance. Et, sur l’autre versant du même monde, le luxe inouï dans lequel se vautrent les élus du système et leur progéniture dorée, une sorte de vie en duty free qui leur est exclusivement réservée. Et pourtant, pour étanches qu’ils soient, il existe des ponts entre ces deux univers. On verra ainsi comment un universitaire émérite peut tomber en discrédit et se retrouver concierge en grande banlieue en moins de vingt-quatre heures. Les ponts sont ici plus souvent des toboggans que des ascenseurs… On pourrait encore évoquer l’intox d’Etat quotidienne, qui se maintient en lévitation au-dessus du réel (occasion de revoir L’autobiographie de Nicolae Ceaușescu, le film d’Andrei Ujica composé à partir des seules images qu’utilisa le dictateur pour donner à voir son pays…), la suspicion généralisée, les machines de mort déposées au fond du Danube pour surprendre les mauvais citoyens qui tentent de passer la frontière…
 


Voici donc une société inégalitaire, ubuesque, dans les coulisses de laquelle Patrick McGuiness nous introduit sans ménagement. Néanmoins, la galerie de portraits qu’il compose sous nos yeux ne manque pas de subtilité. Si l’on voit bien ce qui sépare les puissants des réprouvés, le manichéisme n’est pas la tasse de thé de l’auteur. Et c’est l’une des grandes forces de son roman. McGuinness a confié à une revue belge que l’exercice qui l’avait intéressé dans le passage à la fiction romanesque (il n’avait jusqu’alors publié que de la poésie), c’était la création de personnages. Et il faut bien reconnaître qu’il excelle à donner aux siens une épaisseur dont, vu le contexte dans lequel il les campe, il aurait très bien pu se passer. Le cynisme ne se place pas toujours là où on l’attend, et l’auteur parvient parfois à nous rendre attachants certaines figures peu recommandables. Le narrateur s’éprend de Cilea, la fille d’un apparatchik qui sera l’un des maitres d’œuvre habiles et silencieux de la chute du despote après avoir grassement profité de tous les avantages que sa position lui offrait. Pourtant la fille n’est pas sans honneur et le père est loin d’être antipathique. Les bourreaux ont parfois des faiblesses, les héros ne sont pas toujours d’une blancheur éclatante et il n’est pas rare que l’on change les partitions. Après tout,  ne sommes-nous pas dans l’empire de la duplicité, voire même de la «triplicité» ? Et puisque l’espion espionne l’espion qui l’espionne… Autant apprendre à vivre avec ses espions plutôt que d’y perdre son latin.
L’autre travers qu’a su éviter McGuinness est celui qui aurait consisté à nous faire le récit d’une chute programmée… Au contraire personne n’a rien vu venir. Ou si peu… Si la chute du dictateur a été en partie ourdie dans les couloirs de ses appartements, le bloc de marbre de son pouvoir a été pulvérisé bien plus qu’il ne s’est lentement fissuré… Nombreux sont ceux qui pensaient que la chute du mur de Berlin n’aurait pas plus d’impact sur leur pays coulé dans le béton que la diffusion d’un épisode de Kojak à la télé (cette série dont Nicolae était friand…). Les indices, les revirements, la teneur des complots ne prendront tout leur sens que tardivement. Et le narrateur ne se réinvente pas en Sherlock Holmes de la révolution imminente.
Seul moment de vacillement déchiffrable, cet épisode sous haute tension qui se déroule dans une discothèque où la jeunesse dorée du parti s’est rassemblée autour d’une délégation serbe (Milosevic, impassible, assiste à la scène…). Au terme d’un crescendo rondement mené par McGuinness, Nicu Ceaușescu, le fils du Monarque (qui fut tristement célèbre pour ses liaisons amoureuses «d’autorité», notamment avec Nadia Comaneci la gymnaste prodige des années 80) finit par se faire rabrouer et casser la gueule par le garde du corps de Cilea.
L’Histoire avec un grand H n’est donc jamais bien loin, mais Mc Guinness sait s’y adosser sans jamais renier la fiction. On croisera dans des circonstances atypiques quelques « figures » encore dotées de leur nom de baptême (notamment, en sus de son rejeton, le Camarade Ceaușescu en personne). Mais Les cent derniers jours sont surtout peuplés de personnages historiques de seconde main, toutes sous pseudo… comme si McGuinness avait préféré masquer ceux que l’on avait le moins de chance de reconnaître… Sergiu Trofim, le poète du Parti qui décide de faire amende honorable en crachant dans la soupe n’est pas sans rappeler Silviu Brucan… On trouvera également de nombreux points communs entre Manea Constantin, le père de Cilea dans le roman et le général Victor Atanasie Stănculescu, qui fut le chef d’orchestre du procès du conducator.
Le roman de Patrick Mc Guinness est souvent empreint d’un humour ravageur mais le trait n’est jamais forcé. S’il a souvent le sens heureux de la formule façon «blague communiste», il sait aussi nous émouvoir. Au creux du sarcasme, il laisse parfois passer quelques filets de lumière, une image ou un geste qui en disent long. On ne reste pas insensible à l’amitié qui unit ces deux décrochés de la vie un rien «gonzo» que sont Leo et le narrateur ; il y a quelque chose d’extrêmement touchant dans la relation amoureuse qui finit par rapprocher ce dernier d’Otilia, «beauté brimée» qui travaille quinze heures par jour dans l’un des hôpitaux sous-dotés de Bucarest.
Patrick McGuinness nous brinqueballe avec brio dans les multiples interstices d’une société frelatée mais dont il a su  extraire la poésie de survie, absurde et revigorante. Lorsqu’à la dernière page du roman le narrateur retourne finalement se jeter dans les bras de sa ville adoptante, d’autres complications pointent déjà leur nez et le vent de l’Histoire n’a pas encore fini de sentir mauvais.  Mais c’est trop tard. On meurt d’envie de le suivre.
 
 
 
 
 
 
Patrick McGuinness, Les cent derniers jours. 2013. Grasset. Traduit de l'anglais par Karine Lalechère.
 
Images : 1) Palais du Peuple (source) / 3) Danube (source) 4) Patrick McGuinness
 
 

lundi 18 novembre 2013

> Arno Geiger : le deuxième père

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La maladie d’Alzheimer essaime ces dernières années, en littérature, des ondes de plus en plus vastes. L’expérience de l’oubli et des paysages qu’elle recompose, transmise le plus souvent par ceux qui la vivent au plus près de leurs proches, a donné lieu à un nombre impressionnant de récits, de romans, de livres de jeunesse, d’essais et de témoignages. Nous avions posté ici une note sur Votre maman, une remarquable petite pièce de Jean-Claude Grumberg. Au cours d’un entretien que nous avait accordé Olivia Rosenthal en octobre 2010 autour de son roman Que font les rennes après Noël ?, l’auteure était également revenue sur son précédent livre On n’est pas là pour disparaître qui nous invitait encore à une immersion dans l’univers du vieillissement et de la mémoire défaillante. On pourrait encore citer Annie Ernaux (Je ne suis pas sortie de ma nuit), Tahar Ben Jelloun (Sur ma mère), Martin Suter (Small World), Serge Rezvani (L’éclipse), Fabienne Swialti (Unité de vie) et beaucoup d’autres…(dont notamment, côté Jeunesse, le très beau Clara au pays des mots perdus de Jean-Yves Loude).


Avec Le vieux roi en son exil, l’écrivain autrichien Arno Geiger (que nous connaissions par la traduction de son roman Tout va bien, une fresque familiale qui interrogeait le silence et l’histoire) a apporté lui aussi sa pierre à cet édifice. Un édifice de sable, à dire vrai, puisqu’il s’agit à chaque fois de repasser par les mêmes chemins de ronce, et de transformer en expérience ce qui apparaît d’abord comme le spectacle d’une déconstruction. Et pourtant, la citation de l’artiste japonais Hokusai qui figure en exergue du récit de Geiger, justifie à lui seul le projet : «Même le plus général doit être figuré personnellement».

Voici donc l’histoire d’un père qui entre à son tour, très lentement, dans la nuit de la mémoire. Mais au cœur de cette désagrégation il y a aussi une transformation et presque une forme étrange de renaissance. La métamorphose du père invite le fils à inventer une autre relation au vieil homme qu’il croyait connaître, à tisser une autre manière d’être attentif, à jouer autrement avec le langage et quelque part, à se réinventer lui-même. Arno Geiger signe ici un livre bouleversant de pudeur, de sensibilité et d’intelligence.




Le vieux roi est un homme encore vivant lorsqu’Arno Geiger met un point final à son récit. Un père nonagénaire qui est entré au pays d’Alzheimer depuis plusieurs décennies déjà. La vie n’est jamais si courte qu’on croit. Elle peut être longue, très longue. Et l’auteur ne souhaitait pas composer un tombeau.  

«Je ne voulais pas, dit-il dans les dernières pages, raconter son histoire après sa mort, je voulais écrire sur un vivant, je trouvais que mon père, comme tout homme, mérite que son destin reste ouvert.».

Est-ce à croire que vieillir et s’enfoncer dans l’oubli peuvent s’apparenter à autre chose qu’un déclin programmé ? Et l’on est en droit de se demander en quoi peut bien consister un «destin ouvert» pour un homme de plus de quatre-vingt-dix ans atteint de la maladie d’Alzheimer… Que l’on se rassure, il n’y a ni naïveté, ni travestissement de la réalité dans le témoignage d’Arno Geiger. On sent au contraire pointer à chaque ligne une gravité et une mélancolie retenues. La maladie est bien cette chose terrible qui nous attend au tournant et vieillir est une phase de l’existence que l’écrivain autrichien se souhaite la plus brève possible. Toutefois, pour lucide qu’il soit, le regard que Geiger porte sur son père ainsi transformé par la maladie, dans l’attention qu’il déploie, invite à une certaine forme de décentrement. Passés pour le fils, les premiers temps du choc et de l’effarement, passée cette phase où la famille appelle le père à se ressaisir et s’efforce de le maintenir, autant qu’il est encore possible, dans les digues de notre monde, l’attention va devoir changer de nature. Le fils comprend qu’il lui faut en quelque sorte se laisser glisser dans le monde nouveau et inquiétant qui se tisse autour de son père pour pouvoir réellement être source d’attention et de tendresse envers lui et pouvoir également l’appréhender à sa juste mesure, à la hauteur nouvelle de ses joies, de ses souffrances, de ses hauts et de ses bas.

«Comme mon père n’a plus accès à mon univers, je dois jeter un pont vers le sien. Là-bas, dans les frontières de ses dispositions mentales, par-delà notre société tendue tout entière vers le pragmatisme et l’efficacité, il est encore un homme considérable, et si, selon les normes communes, il n’est pas toujours tout à fait raisonnable, il n’en demeure pas moins brillant.»

Autant dire que si la forme particulière de «démence» dont se trouve affecté le père du narrateur est avant tout douleur (celle de se sentir glisser, de perdre ses repères) une certaine forme de bonheur fragile est encore possible à l’intérieur des nouvelles frontières qu’elle dessine. Les proches, et plus particulièrement ici le fils, doivent eux aussi apprendre. Apprendre à exercer leur attention autrement, à passer de l’autre côté du miroir pour déceler, loin de nos références habituelles, où se logent à présent le manque, la souffrance mais aussi le plaisir et la quiétude – toujours et encore possibles, mais sur un autre registre. On peut lire Le vieux roi en son exil comme le récit d’une immersion dans la maladie, du décrochage d’une existence. Mais il est aussi, pour le fils qui accompagne son père dans ce voyage sans filet, le récit d’une initiation. Il s’agit d’apprivoiser la différence, d’apprendre à parler avec ses mots, d’apprendre à ressentir autrement. Apprendre qu’aimer, c’est écouter et présager.

Dans son livre, Arno Geiger mêle le présent au passé ou plutôt suit une double chronologie. On trouve une ligne biographique qui correspond au temps d’avant la maladie, ligne à laquelle vient se greffer cette autre voie, qui commence au début des années quatre-vingt-dix, au moment du basculement. De courts dialogues entre le père et le fils, mis en exergue par l’italique, sont également enchâssés entre chaque partie du récit et lui prêtent une respiration et une musicalité étonnantes. Ces fragments isolés apparaissent d’abord comme des extraits de témoignage bruts et décontextualisés, des sortes d’archives insérées dans le récit. Mais on s’aperçoit rapidement qu’ils sont bien plus que cela. S’ils témoignent, ce n’est finalement pas tant des propos mal ajustés du père, de ses flottements, que de la nouvelle relation père-fils qui se construit incidemment à l’occasion de cette dérive et du nouvel univers qui se tisse ainsi autour d’eux.

« Comment vas-tu papa ?
Ma foi, je dois dire que je vais bien. Entre guillemets toutefois, car je ne suis pas à même d’en juger.
Que penses-tu du temps qui passe ?
Du temps qui passe ? Qu’il passe vite ou lentement, voilà qui m’est égal. Je ne suis pas exigeant sur ces matières. »

On a parfois l’impression de flotter entre Kafka et Beckett, comme si cette expérience de la dépossession amenait le père, et le fils à sa suite, vers une réinvestigation différente du monde. Le vieil homme, issu d'un milieu paysan marqué par le pragmatisme le plus âpre, l’austérité et la radinerie, a vécu toute sa vie selon des principes immuables dans lesquels, depuis longtemps, son fils adulte avait bien du mal à se retrouver. La maladie le transforme soudain, selon la touchante et très juste expression de Geiger, en «personnage de fiction». Et cette fiction devenue réalité offre paradoxalement une seconde chance aux deux hommes… Cet accident de parcours génère ainsi un terreau nouveau sur lequel va se développer une relation inédite entre le père et le fils. Une relation tâtonnante, où il faut sans cesse déjouer la peur, la tristesse, et marcher à l’écart des faux pas. Mais une relation qui fait table-rase des anciennes catégories construites par l’histoire familiale et les confrontations de valeur. Le père et le fils se replacent sur la case départ pour se rendre ailleurs ensemble…

Pourtant les liens avec le passé ne sont pas rompus et ressurgissent parfois de manière souterraine. L’histoire plus ancienne du père a été marquée par un blanc, une blessure secrète. En  février 1945, il avait été envoyé sur le front de l’Est. La débâcle lui avait donné bientôt l’occasion de s’enfuir mais il fut capturé par les Russes et vécut une éprouvante captivité durant un mois avant d’être libéré et de regagner son village au cours d’un voyage de plusieurs semaines plus éprouvant encore. A dater du jour de ce retour, il n’aura plus jamais quitté son village, pas même pour les vacances, infligeant longtemps à sa femme et ses enfants une sorte de réclusion dans les frontières restreintes de son microcosme natal. Geiger interprète bien sûr ce repli sur le cosy home (au demeurant assez peu cosy) comme une conséquence traumatique de cet épisode. Le refuge c’est chez soi, toute aventure hors de cet espace-là ne peut être vécue que comme une menace, un danger. Or, au début de sa maladie, le père ne se «retrouve» plus dans ses murs. Il fugue de chez lui pour rejoindre sa maison, pressentie ailleurs. Le raccord à sa petite patrie s’est dissout. Et Arno Geiger mesure, au vu des précisions antérieures, toute l’ampleur de son désarroi. Il n’est pas plus fructueux de tenter de le rassurer que de chercher à le ramener à la raison. L’évidence a disparu, le fil s’est cassé. Se trouver chez soi passe d’abord par un sentiment qui lui fait défaut. Cet exil intérieur n’est pas sans lien avec l’étrangeté que revêt soudain, du fait de la maladie, son environnement proche, le cercle de ceux qui furent «les siens», et de sa propre langue qui lui est, par bien des aspects, devenue elle-même étrangère.

«Là où l’on est chez soi vivent des gens qui vous sont familiers et parlent une langue compréhensible. Ce qu’écrivit Ovide dans son exil – que le pays est là où l’on comprend ta langue – s’appliquait à mon père dans un sens non moins existentiel. Comme ses tentatives de suivre des conversations échouaient de plus en plus souvent, et qu’il ne parvenait pas davantage désormais à déchiffrer les visages, il se sentait comme en exil.»

La possibilité de se sentir soi-même passe par un langage partagé, or la langue du père (ou plus encore celle de ses interlocuteurs, puisque tout est ici question de point de vue…) se trouve désamarrée de l’horizon signifiant auquel elle était jusqu’alors raccordée. Et une bonne partie des efforts du fils vont consister à entrer à pas feutrés dans cette langue qu’invente le père, à renouer un dialogue à la fois fort et fragile à travers lequel l’exilé reconnaîtra sa propre parole. Le travail du fils se trouve ici paradoxalement préparé par celui de l’écrivain, ou à tout le moins d’un homme particulièrement attentif à ce que peuvent les mots, pour le meilleur ou pour le pire. Il va lui falloir s’exercer à reconnaître, à travers les lapsus et les torsions verbales du père (d’une inventivité étonnante que Geiger lui envie parfois) où se jouent et se déjouent le sens, la peur, les attentes.

On est touché par la drôlerie délicate de certains passages ; par ces échanges éthérés, naïfs ou au ton un rien surréaliste au fil desquels les deux hommes reconstruisent ensemble un espace de communication, un espace où l’amour peut encore s’inventer un visage.

Le fils n’est plus le fils… Le vieil homme le prend souvent pour Paul, son frère défunt. «Cela m’était égal, constate Arno Geiger, on restait en famille.». Les identités s’embrument, se dissolvent, tout comme la frontière entre les morts et les vivants. «Mais quelle importance cela a-t-il vraiment ?», semble souvent se demander l’auteur. Tant que la tendresse est encore possible… Une tendresse qui passe souvent par presque rien, comme une main prise, une lumière de paix qui passe dans les yeux du vieillard, ou cet aveu magnifique qu’il fait un jour à cet étranger qui lui est redevenu plus proche qu’il ne le fut en tant que fils : 

«tu es mon meilleur ami.»

Au-delà de sa dimension tragique, il y a pour l’écrivain autrichien quelque chose comme une leçon à tirer de la maladie d’Alzheimer, pour ceux qui la vivent d’en face mais s’efforcent de la regarder les yeux ouverts.

«La maladie d’Alzheimer est une maladie qui, comme tout ce qui a quelque importance, nous en dit long sur autre chose qu’elle-même. Les spécificités humaines et les situations sociales s’y reflètent dans un verre grossissant. Pour nous tous le monde est destabilisant, et, à regarder les choses objectivement, la différence entre une personne bien portante et un malade réside surtout dans la capacité plus ou moins grande à dissimuler ce trouble en surface. Au-dessous le chaos fait rage.»

Mais au creux de ce savoir partagé, qui se manifeste de manière variable selon le côté du miroir où l’on se trouve, il y a encore autre chose à retenir du Vieux roi en son exil. Si le terme d’optimisme serait inapproprié, il y a toutefois quelque chose de lumineux dans le texte d’Arno Geiger. On y découvre que se mettre à « la portée » de l’autre revient plus souvent à s’élever qu’à s’abaisser. Peut-être ne faut-il d’ailleurs prendre ce mot que dans sa dimension musicale : se mettre à «la portée» de ceux que nous aimons, c’est faire l’effort de continuer à déchiffrer leurs notes et leurs silences ; d’entendre encore, envers et contre tout, la musique qu’ils jouent.










Arno Geiger, Le vieux roi en son exil. Gallimard. 2012. Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay.