vendredi 27 juillet 2012

> Cet été, enfilez des perles...


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Voilà un petit livre qui devrait détendre tout le monde. Habituellement, les grands écrivains alimentent assez rarement les bêtisiers. Les hommes politiques font une meilleure soupe. Et bien sûr, les citoyens lambda, avec leurs réclamations diverses et variées auprès d'instances administratives dont les agents zélés ne sont pas non plus les derniers à manier la plume perlante... Sans parler du vivier que constitue la prose des jeunes prétendants aux lauriers du Baccalauréat. On trouve des sites qui leur sont dédiés et chaque mois de juin, les réseaux sociaux en font également circuler d’éloquentes extractions. Chacun jugera s’il est opportun d’en rire ou d’en pleurer… et pourra s’interroger par ailleurs sur ce que ces productions "dénaturées" reflètent vraiment…
Avec les Perles de la littérature, ce sont cette fois les détenteurs de la norme, du savoir, du talent qui passent sur le devant de la scène. Dans cet opus, Dominique Jacob a élargi deux premières sélections déjà établies en 1999 et 2000 en y intégrant notamment les recensements effectués par Pierre Ferran dans un ouvrage de 1920. L'heure de la vengeance du cancre a donc sonné et le scribouillard si souvent épinglé va enfin pouvoir se taper sur le ventre...


A côté d’écrivains un peu moins connus, on trouve en bonne place Dumas, Mérimée, Hugo, Musset, Balzac, Lamartine, Racine, Corneille, Pascal, Chateaubriand, Flaubert, Sand… la liste pourrait encore s’étendre et a de quoi laisser rêveur. C’est à croire qu’aucun grand écrivain ne s’est pas un jour pris les pieds dans les rets du langage et on a l’impression qu’il y a toujours un moment où les mots, espiègles et retors, font la nique aux Belles Lettres.

Est-ce par souci de clarté que Chateaubriand, dans son Voyage en Amérique, nous précise que «la Delaware coule parallèlement à la rue qui suit son bord», que Louis Havin nous rappelle que «Sitôt qu’un Français a passé la frontière, il entre en pays étranger» ou que Laclos, dans la lettre LXXI des Liaisons dangereuses fait dire à l’un de ses personnages : «J’en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore » ?

On appréciera ici une audace presque synesthésique de Pierre Ponson du Terrail dans Rocambole : «Il avait un pantalon de velours et un gilet de la même couleur », ou ailleurs la vigilance d’une soubrette balzacienne qui adresse cette recommandation au personnage auquel elle vient de bander les yeux : «Veillez bien sur vous-même ! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes».

La littérature regorge donc elle aussi de perles rutilantes. Des perles de taille et de couleur variables, que Dominique Jacob a pris soin d’essayer de classer en fonction du champ thématique qui se trouve investi (la nature, le corps, la langue) ou du lieu de glissement autour duquel s’exhibe la faille (comptes et mécomptes, être et avoir été…). Chaque chapitre réserve son lot de surprises et recèle des bévues de langage aux saveurs échelonnées. C’est parfois simple et efficace, comme ces quelques citations puisées dans la rubrique "Génie de la langue" :

 Ah ! Ah ! fit Don Manoel en portugais» (Alexandre Dumas)

«Bon ! Bon ! Maugréa-t-il en silence et en bas-breton» (Ponson du Terrail)

«J’admire comme les Belges parlent flamand en français» (Victor Hugo)

Alors qu’ailleurs c’est pas excès de zèle que l’effet se délite ou que les métaphores semblent se retourner contre elles-mêmes…

«L’enfant naît, la mamelle est pleine ; la bouche du jeune convive n’est point armée, de peur de blesser la coupe du banquet maternel.» (Chateaubriand, Génie du christianisme)

On notera toutefois qu’en dehors du périmètre des pléonasmes les plus criants ou des fatales erreurs de calcul, tout n’est souvent qu’une question de dosage. Il suffit parfois d’un virage mal pris et voilà que l’oxymoron le plus subtil se mue en aberration irrésistible, que le jeu métaphorique se transforme en galimatias ou que l’expression imagée s’expose au risque fatal d’être prise au pied de la lettre. En littérature, la perle n’est d’ailleurs souvent qu’un trope un peu survitaminé, une figure de style qui a pris la tangente…

Dans sa jolie préface, Dominique Jacob s’interroge par ailleurs sur les motifs qui ont pu conduire autant d’écrivains à entrer dans la danse des fauteurs de mots. Elle pointe quelques items d’une liste non exhaustive (tiens, une perle !) : «Etourderie postprandiale, nécessité d’une cheville poétique, moment de distraction passagère, paresse de correction ou fatigue de relecture, aveuglement dû à l’esprit de parti, volonté inconsciente de ridiculiser, jubilation d’écriture, désinvolture de l’auteur payé à la lige, mémoire défaillante du feuilletoniste…»

Et voilà donc, pour notre plus grand plaisir de lecteur un rien pervers (mais que serait le plaisir sans la perversion), l’écrivain à nouveau fait homme, et qui avance en titubant sous le poids des mots.

Au cœur de ce florilège, chacun trouvera sans doute sa perle unique, son joyau préféré. En ce qui me concerne, tout bien pesé, je crois que mon suffrage irait peut-être à ce passage des Mémoires d’Alexandre Dumas père :

«Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en bataille sur un vaste étang gelé ; Napoléon ordonna que le feu fût dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent la glace et les vingt-cinq mille Russes mordirent la poussière».









Pierre Ferran, Dominique Jacob, Perles de la Littérature. Editions Horay. 2012.
Images : 1)Veruschka, les perles (source)  / 3) Pingouins sur un glacier (source)


vendredi 20 juillet 2012

> Eric Pessan : après les forêts


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Le narrateur de N, le dernier récit d’Eric Pessan, n'entre jamais au village. Il évolue dans une forêt où son père l’a entraîné il y a déjà longtemps, loin des hommes, loin de leur passé et de leur mémoire familiale. On ne connaîtra jamais clairement les raisons de cet arrachement, de cette fuite. Le fait est qu’ils habitent la forêt ou plutôt que la forêt les habite. Car toute autre réalité s’est estompée. Si le père a connu cet autre monde, il n’en parle jamais et pour le fils, ce monde ne constitue pas même  un souvenir. A peine une réminiscence, une zone d’ombre traversée par quelques pâles figures (le visage d’une sœur ?), quelques images qui flottent dans la mémoire comme des débris de rêve.
« La fatigue chaque jour entretenue a lavé la mémoire. Un matin, roulé en boule, je cherche un interrupteur sur une table de nuit, me réveille tout à fait et perds  tout souvenir d’une chambre où j’aurai dormi un jour. La forêt a planté ses racines dans mon esprit, elle a recouvert les sédiments d’une vie plus ancienne »



Ainsi, le monde du fils est à la fois extrêmement réel et extrêmement déréalisé. Il se limite au père (lâcher sa main c’est longtemps risquer de se perdre) et à la forêt. Le reste n’existe pas. Cette forêt n’est pas une forêt enchantée. C’est une forêt humide, faite d’odeurs, de champignons, de moisissures, de filets de lumière, d’animaux, de bruissements. Elle déteint sur les mots, imprègne le langage. Elle semble délimiter, pour le fils, le début et la fin de ce qui peut-être dit. L’autre limite, c’est le père, avec ses mots de survie, qui se cantonnent depuis toujours à l’essentiel : « Des années dans l’écho de quelques syllabes ». C’est dans ses pas, tant bien que mal, que le fils avance et grandit, certain d’être, dans ce milieu hostile, un fardeau, un boulet, un mauvais animal de compagnie auquel le père aurait dû « briser la nuque ».
On suit le N de la boussole, seul jouet, interdit, de l’enfant. On dort dans des duvets, on s’abrite dans des trous. La moindre fièvre, que l’on ne soigne pas, dure longtemps. La moindre douleur s’éternise dans l’inconfort d’une vie en retrait de toutes les commodités du dehors.
Cet exil centré sur une relation père-fils, cet ensauvagement au cœur des forêts ravivera sans doute quelques  souvenirs littéraires chez plus d’un lecteur. Difficile de ne pas penser à la Route de Cormac McCarthy ou à Sukkwan Island de David Vann. La réclusion hors du temps et de la société telle qu'elle se déploie dans m'a également fait parfois songer à The Woods, le film fantastique et poétique de Night Shyamalan.
Ce récit, pourtant,  donne l’impression d’être à peine une histoire : un fil tiré à la surface d’un texte qui prête avant tout aux mots une présence simple et inouïe. Car c’est là la grande surprise que produit ce petit livre. Le curseur a trouvé sa juste place et la musique s’impose comme une évidence. Les paragraphes prennent plutôt l’allure de fragments et le récit, dans sa partie centrale, se fait presque poème. Et c’est dans le poème que la relation sans issue du père et du fils se mue en combat. Un combat à demi-mots et pourtant d’une force extrême, qui pourrait tout aussi bien être le combat symbolique de tous les fils contre tous les pères, le combat de l’homme contre ce qui l’oppresse. Cette dimension allégorique du récit de Pessan n’alourdit pourtant jamais le texte, elle en constitue juste une résonance possible.  L’écriture se tient pudiquement à la croisée de multiples chemins, fantastique, allégorique, réaliste, tout en gardant sa force et sa singularité. Le réel, poignant, fragile, semble constamment inscrit au cœur du récit mais allégé de toutes les références et de tous les apparats qui auraient pu le constituer comme tel.
On a le sentiment que l'écriture d' Eric Pessan a atteint ici ce lieu précieux, a trouvé ce souffle rare que décrit Jean-Philippe Toussaint dans son dernier essai, L'urgence et la patience :
"Nous y sommes, c'est la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nécessaire, la distance idéale pour restituer le monde, pour retranscrire, dans les profondeurs même de l'écriture, tout ce que nous avons capté à la surface."
N est le second texte que vient de publier  la toute jeune maison d’édition Les Inaperçus, qui souhaite avant tout faire travailler ensemble plasticiens et écrivains. Au texte d’ Eric Pessan fait ici écho, comme un second récit en surimpression, une très belle série d’images du photographe franco-suédois  MikaëlLafontan.


Mikaël Lafontan, Eric Pessan, N. Les Inaperçus. 2012.

Images : 1) Arcimboldo - les quatre saisons / 3) ©Mikaël Lafontan

samedi 14 juillet 2012

> Thomas Bernhard, le poète














Deux bonnes nouvelles valent mieux qu’une. La première concerne la collection Orphée. Cette élégante collection de poésie au format de poche lancée il y a quelques lustres par Michel Cluny s’était malheureusement éteinte. Il n’y a plus guère  chez les soldeurs que l’on pouvait encore glaner les précieux recueils épuisés chez l’éditeur. Des poètes français méconnus, des poètes antiques, une poésie aussi, et le plus souvent, des quatre continents, dont la traduction nous était toujours livrée avec le texte original, quelle qu’en soit la langue. Un précieux vivier de poésie bilingue, de qualité et à prix hautement abordable, ce n’était pas si courant. Et voilà que les éditions de La Différence, voyant sans doute combien nombreux étaient ceux qui soufflaient sur les braises, ont décidé de relancer la flamme. La collection a été officiellement ressuscitée au mois de juin dernier, avec au programme plusieurs rééditions : Garcia Lorca, Anna de Noailles, Adonis.
La seconde bonne nouvelle est que parmi les premiers titres de cette nouvelle aventure, on trouve une sélection des poèmes de Thomas Bernhard, traduits par Susanne Hommel et  rassemblés sous le titre Sur la terre comme en enfer. L’écrivain autrichien, quoique porté au Panthéon des grands auteurs du XXème siècle, n’était encore connu en France que pour son théâtre et ses textes en prose. Une poésie essentiellement écrite entre 1951 et 1962, rarement traduite, et qui semble avoir été le plus souvent cantonnée au rôle  d’ « annonciatrice » de l’œuvre à venir sur d’autres versants de la littérature. Cette poésie nous  offre pourtant une mélancolie sombre, une nourriture amère et essentielle. Elle se situe à la fois  dans la lignée de Rilke et Trakl mais porte également en elle toute la lourde fracture qu’ont introduite dans la littérature les béances du nazisme et de la Seconde Guerre.


Dans sa préface, Susanne Hommel, nous rappelle quel fut le parcours poétique de Thomas Bernhard. Il publie son premier poème à l'âge de 21 ans dans la revue Münchner Merkur. Ces derniers poèmes datent de 1962. Ils étaient destinés à constituer un recueil, Gel, qui, jugé "trop sombre" par les éditeurs auxquels il fut proposé, ne devait jamais voir le jour. On sait que le basculement vers la prose s'opèrera à cette période. Le premier texte publié de Thomas Bernhard date de 1963 et porte le titre du recueil refusé. L'écrivain autrichien, homme de ruptures et de décisions définitives,  n'écrira plus de poésie. Si ce dernier échec a peut-être joué, sans doute Thomas Bernhard avait-il avant tout trouvé la forme d'expression qui lui convenait le mieux, celle dans laquelle il allait pouvoir accomplir son travail essentiel  d'écrivain. Il n'a pourtant jamais renié ses poèmes et avait  pris la poésie on ne peut plus au sérieux. Ce dont il est effectivement difficile de douter à la lecture de ce florilège.

On découvre d'abord très vite une langue tendue, maîtrisée. Chaque mot semble posé comme une pierre choisie avec soin, affûtée. Un certain lyrisme n'est pas absent de cette poésie, il y a des jeux de répétitions, d'inversion mais on ressent tout à la fois une force interne qui le contraint, le retient. Susanne Hommel nous rappelle que la poésie de Thomas Bernhard a pris corps dans la mouvance du groupe pluriculturel actif viennois des années 50, marqué par un souci de simplification, de dépersonnalisation et par une forme de minimalisme et d'économie de moyens dans l'écriture.

Mais ce dégraissage progressif du chant va au-delà d'un effet de style. Il est avant tout la marque d'une tension interne entre la figure du pays honni et haï (qui  annonce déjà les exécrations à venir chez Bernhard) et la quête d'une pureté qui serait liée à l'enfance, aux figures aimées, à la terre des aïeuls. On pense notamment au poème Mon arrière-grand-père était marchand de saintdoux qui se clôt par ses vers :

"Il inventa la musique des cochons / et le feu de l'amertume / et parla du vent / et du mariage des morts. / Il ne me donnerait aucun bout de lard / pour mes désespoirs"

La pays est celui des mains du père plongées dans la neige, celui du corps de la mère, mais il est aussi et avant tout pays de mort. L'élégie est avortée, ravalée et la mal du pays prend un tout autre sens.

"L'âme malade, regardant/ autour d'elle, / ne glisse plus vers le village"

 Ce qui s'affiche parfois devant nous ressemble souvent au cadavre d'une nostalgie balayée par l’histoire, broyée dans la poussée des germes du nazisme qui, bien que jamais nommé, pèse ici de tout son poids - comme  sur toute la poésie de langue allemande d'après guerre.

"Derrière les arbres est un autre monde, / le pays de la pourriture, le pays / des marchands, / un paysage de tombes, laisse-le derrière toi  / tu anéantiras, tu dormiras cruellement / tu boiras et tu dormiras / du matin au soir et du soir au matin / et plus rien tu ne comprendras, ni le fleuve ni le deuil"

 Une langue se cherche derrière le chant qui s’amenuise. On trouve encore des gestes de poète : des effets de construction, des anaphores. Mais on sent bien que le cœur du chant a été fendu. Cette écriture, au-delà de sa facture personnelle, s'inscrit pleinement dans la poésie d'après le désastre. Les références possibles (lieux, objets, personnes) se dissolvent souvent en une série d'images, subissent une série de rebonds qui les déplace vers un lieu poétique et déspatialisé.  Mais ce non-lieu poétique porte en lui l'empreinte du monde d'après Auschwitz, un monde vidé de sa substance. Certes, cette recherche d'un chant qui ne chante plus, d'une langue qui puisse s'arracher à la langue, qui fut celle du meurtre,  des mots corrompus par l'histoire, n'atteindra pas ici ce point d'incandescence au bord du silence que l'on trouve chez Celan. Mais on trouve pourtant dans de nombreux vers de Bernhard, dans la beauté glaciale de certains de ses psaumes, une force étrange, une quête de la parole nue, débarrassée de ses derniers artifices et de ses dernières illusions.

Une poésie habitée par la mort et qui trouve parfois son dernier retranchement

" dans la Parole de la neige fraîche qui vient de tomber"

En lisant les poèmes de Thomas Bernhard, et abstraction faite des heureuses bifurcations prises par son oeuvre à partir de 1963, on est en droit de regretter que ce chemin de neige se soit interrompu si tôt.









Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer. Orphée - La Différence. 2012. Traduit de l'allemand (Autriche) et présenté par Susanne Hommel.

Images : 1/3 : ©Michael Kenna

dimanche 8 juillet 2012

> La littérature qui dit non

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Essayiste, poète, flâneuse et lectrice pleinement éveillée, Edith de la Héronnière serait un peu de tout cela. Si ses publications demeurent relativement confidentielles, elle semble avoir attiré à elle un cercle de lecteurs attentifs et sensibles à ses qualités d'écriture ainsi qu'à la finesse du regard qu'elle porte sur les œuvres qui lui parlent. Eric Dussert, évoquant en 2007 la parution d'un recueil d'articles de l'auteure, Promenade dans les tons voisins, n'hésite pas à lui trouver quelque chose d'un  Rémy de Gourmont. D'autres critiques ont également salué son essai  déambulatoire sur l'univers des labyrinthes : Les labyrinthes de jardin ou l'art de l'égarement. Culture immense, discrétion, élégance, profondeur, sont des mots qui viennent souvent à la bouche de ceux qui parlent de ses textes. Si nous ne connaissons encore d'elle que son dernier opus, Mais la mer dit non, force est de constater que cet ouvrage est habité par une grâce assez indéfinissable. Il y est question de dix œuvres, des classiques pour beaucoup, qui à travers des personnages aussi différents qu'emblématiques, mettent en scène une même posture : le refus. Une promenade buissonnière et stimulante dans la littérature qui dit non.



Qu’est-ce que dire non ? Que se passe-t-il vraiment lorsque l’on prononce, en l’assumant pleinement, ce mot à la simplicité confondante, « deux petits points autour d’un rond, trois lettres, dont une double, presque rien, une syllabe sybilline » ?

C’est pourtant à partir de ce simple mot que tout commence. L’enfant qui dit non, affirme soudain son identité balbutiante en se détachant du corps de la mère. Mais, chemin faisant, cet adverbe lui sera rentré en gorge, il apprendra à le ravaler. Tout est prévu pour. Savoir dire non, réapprendre à dire non, n’est pas toujours chose aisée. Car un non peut engager beaucoup :

« Trois lettres accolées et le cours des choses s’enraye, les arguments se mettent à bégayer et les discours à bafouiller, les plus belles constructions politiques, idéologiques ou sociales retombent sur elles-mêmes comme un soufflé raté. »

Ce n’est pourtant pas tant un traité théorique du "non" qu’entreprend ici Edith de la Héronnière, qu’un voyage subjectif sur quelques territoires littéraires où ce mot a été illustré. Subjectif car il y sera avant tout question de personnages, de figures qui auront incarné le refus et, par ce refus même, occupé une place de prédilection dans l’existence de celle qui a décidé d’en parler.

« Leurs personnalités sont si prégnantes, si surprenantes aussi, qu’elles ont envahi subrepticement ma vie et n’en décollent plus, au point qu’il m’a fallu m’habituer à vivre avec eux, un peu comme ce personnage de Pirandello que l’auteur met à la porte et qui revient par la fenêtre. »

Des personnages qui, au-delà l’affection qui leur est ici portée,  partagent un trait commun : « le refus absolu, intraitable, enragé, de l’oppression qui s’exerce sur eux. »

D’Antigone à Oblomov, en passant par Côme, le Cyrano d’Edmond Rostand, le Bartleby de Melville et quelques autres, ce refus a pu prendre des formes souvent différentes. Il se caractérise pourtant à chaque fois par une radicalité sans compromis. Cette radicalité le rapproche souvent du sacrifice. Si le non, tel qu’il a été formulé et vécu par ces différents personnages, est l’affirmation d’une liberté non monnayable, il est aussi souvent le premier pas qui conduit à la perte, à l’abandon ou à la mort. Mais, et ce n’est pas là un moindre paradoxe, « ces êtres qui marchent délibérément vers leur mort suscitent en nous une émotion dont l’un des versants est la joie ».

Car ce rappel à la possibilité tragique du non est également jubilatoire. Et l’on n’est pas loin d’entrevoir ce qui pourrait être l’une des fonctions de la littérature : celle de nous inviter à suivre les brèches de nos murs gris, à chercher l’appel d’air dans l’étuve des jours, à retrouver cette capacité première de nous détourner de ce qui nous est unilatéralement imposé.



Contre les lois humaines qui régissent la cité attique de Thèbes, l’Antigone de Sophocle offre un tombeau à son frère proscrit. Juste un filet de terre contre le sacrilège. Mais un non immense opposé à la toute puissance de Créon, refus par lequel elle replace la loi des dieux au-dessus de celle des hommes.

D’apparence moins spectaculaire, le « I would prefer not to » du scribe Bartleby est lui aussi la marque d’une exigence sans faille.  Et il n’est pas sans conséquences. Son refus d’agir et de choisir renvoie les autres à leurs propres choix, qui s’inscrivent souvent dans le cycle de la violence et vide de son sens toute forme d’action. Une posture simple et radicale qui n’est pas non plus sans conséquences pour celui qui l’exerce puisqu’ « à toute demande, il oppose son refus, le cisèle jusqu’à en faire l’instrument de sa mort »

Chez Cyrano de Bergerac, c’est une autre forme de refus qui opère, une forme révolutionnaire de consentement à la chute. La réplique emblématique de Cyrano est ce « non, merci ! » par lequel il semble « affirmer qu’il y a une beauté possible dans ce temps de tournoiement et de flottement avant l’écrasement ». C’est cette théorie implicite du panache dans le mouvement vers le bas, que le personnage d’Edmond Rostand incarne avec brio, une sorte de grâce dans le refus de s’élever qu’illustre si bien à ses yeux la chute des feuilles mortes :

« Comme elles tombent bien ! / Dans ce trajet si court de la branche à la terre, / Comme elles savent mettre une beauté dernière, / Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, / Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol ! »

On pourra encore suivre Edith de la Héronnière sur d’autres routes du refus : elle reparcourt avec précision et complicité les chemins d’Oblomov, l’homme à la verticalité horizontale, celui de l’héroïne du Silence de la mer, le roman de Vercors cousu à la lisière du mutisme et qui met en scène un amour sacrifié par fidélité à une promesse de refus. On retrouvera encore le mystérieux renonçant de la Soirée d’Elseneur l’un des Sept contes gothiques de Karen Blixen, un homme qui, alors que tout souriait à son bonheur, décide de disparaître en mer. Il y aura encore le pompier récalcitrant de Farenheit 451 et l'incontournable baron perché d’Italo Calvino, ainsi que deux autres personnages, peut-être moins connus, qui traversent des œuvres de Iouri Dombrovski et d’Augustin Gomez-Arcos.

Cette liste est subjective, disions-nous, et nécessairement non exhaustive, un peu comme l’était la sélection d’œuvres retenues par Eric Bonnargent dans son Précis de littérature atopique pour illustrer cette tendance de la littérature à accueillir des visions du monde décalées, des personnages qui nous embarquent sur  leur tangente.

La littérature recèle d’autres refus fulgurants et chacun garde sans doute les siens par devers-lui. On sera reconnaissant à Edith de la Héronnière d’avoir su nous présenter si subtilement et si généreusement les siens.

Derrière les indignations faciles et manufacturées, elle nous montre simplement du doigt ce vivier de forces bouillonnantes qui travaillent la littérature. Preuve peut-être  « que l’horizon du malheur n’est jamais tout à fait bouché et que l’esprit de résistance, lorsqu’il se fait poétique, marque toujours une victoire pour la pensée, parce que son pouvoir  s’inscrit à la verticale de toutes force d’oppression, pour en désamorcer la contrainte par une sorte de bon vers le vide qui ouvre tous les possibles. »







Edith de la Héronnière, Mais la mer dit non, Editions Isolato. 2011.

Images : 1) Homme à la mer (source) / 3) Antigone (source) / 4) Oblomov (source)

samedi 30 juin 2012

> Dans le bras spirituel de son père


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Eleni Sikelianos est une poète américaine dont quelques traductions nous sont déjà parvenues grâce aux belles Editions Grèges. Arrière petite-fille du poète grec Ángelos Sikelianós et de la chorégraphe Eva Palmer, Eleni Sikelianos est née en 1965 et a poussé sur le terreau hippie de la Californie des années 70. Cette enfance vagabonde est traversée par la figure d'un père le plus souvent absent, toxicomane et emporté par une overdose au début des années 2000. Dans Le Livre de Jon, enfin traduit (par Claro) chez Actes Sud, elle compose autour de ce portrait fragmentaire et tragique une sorte d'album de famille poétique, détraqué et totalement émouvant. Ce bref mais intense témoignage, à travers les différentes formes qu'il emprunte, semble se nourrir de ses propres contradictions affectives. Contournant l'hommage comme le règlement de compte, ce curieux tombeau cherche un chemin de parole qui oscille entre des bribes de souvenirs émus et les noirs échos d'une déchéance paternelle programmée.



Le livre de Jon est un récit hybride, un recueil composite que l'on pourrait presque parfois croire à l'état de brouillon. Une sorte de carnet en attente de ses raccords et d'une mise en musique finale. Il est pourtant ce qu'il y a de plus abouti et le point d'arrivée d'un travail d'écriture qui, comme elle ne s'en est pas cachée, a beaucoup coûté à son auteur. Et il porte de toute évidence la trace de cet effort.

On y trouvera pêle-mêle tout aussi bien des extraits de lettres, des poèmes, des souvenirs annotés, quelques photographies et beaucoup de questions restées sans réponse. Le livre de Jon semble accueillir et cristalliser un reflux de notes anciennes, d'extraits de journaux et de souvenirs fragmentaires - à l'image de la relation qui fut celle du père et de sa fille.

A quelques dates réelles s’entremêlent des dates inconnues. Aucune forme de chronologie n’est vraiment respectée. Parfois ce sont les mots même du père qui circulent dans ce récit quand ce n’est pas un Poème inachevé qui s’efforce de s’écrire comme si Jon l’écrivait. Le fil de la mémoire semble suivre une ligne définitivement brisée, la seule qui puisse convenir au souvenir d’une enfance bousculée, marquée par la présence étoilée de ce personnage qui fit de sa vie une fuite en avant. Le texte d’Eleni Sikelianos nous touche par cette double tentative d’inscrire le passé dans un récit et de faire tout à la fois de ce récit le lieu de déposition d’une absence fondamentale. On trouve ainsi des lettres adressées à Jon du temps de son vivant, des lettres qu’il n’a probablement jamais lues et que sa fille, consciente du vide où son père s’était réfugié,  s’adressait peut-être déjà à elle-même :

« Tu t’es effondré, relevé, effondré. Dans les villes blanches et enneigées de ta jeunesse, dans la brutalité des familles américaines et des paysages tout en pelouses, avec la lumière bleu de l’hiver s’étendant au-dessus de toi – comment vas-tu survivre ? »

Si derrière ce destin personnel transparaît une Amérique où tout semble prédisposé à sonner l’appel du vide, il n’y a pourtant aucune complaisance dans le regard que la fille porte sur l’existence de son père. Car celui-ci est tout aussi bien le «membre d’une longue et ennuyeuse litanie de pères absents et de connards défoncés».

Il n’y aura pas non plus d’acharnement ni de reproche. Entre manque et tendresse, douleur et mémoire, le récit construit une route étroite où résonne des échos d’amplitude variable.  Certains souvenirs correspondent à des moments vécus, d’autres sont des souvenirs rapportés comme ces « quelques histoires avec Jon et Elayne racontées par Elayne » et numérotés de 1 à 5. La propension à recourir à des listes pourrait parfois combler les vides de l’histoire, mais ces listes, souvent sommaires ou avortées, se retournent contre elles-mêmes, sont anti-exhaustives et prolongent le plus souvent l’effet d’ébauche, de projet condamné à demeurer elliptique, telle cette « liste d’histoires à ajouter » . Ou bien ellesmarquent à leur façon l’impossibilité de reconstituer la présence d’un individu à part entière comme lorsqu’Eleni Sikelianos recense les objets trouvés dans les poches de Jon au «dernier jour de sa vie».



Quelques photos et documents alimentent également cette mosaïque nécessairement incomplète. Mais au-delà  des images qui se télescopent, des lieux qui traversent le récit comme dans un travelling hoquetant, les mots s’imprègnent peu à peu du corps en morceaux du père et ressassent le festin nu auquel il s’est livré. Et c’est sans doute dans ces passages où le récit fait place au poème ou se distend vers une forme de prose poétique qu’Eleni Sikelianos semble trouver la musique la plus juste pour dire ce qui ne peut-être dit.

« Dans le bras de mon père se trouve cette substance sucrée et le thé et l’amour d’une cuillère, une ficelle, un garrot. Dans son bras se trouve le triangle des Bermudes. Dans le bras spirituel de mon père dans la nuit est la nuit il s’inquiète du sort des scolytes des ormes qui meurent de faim. Dans le bras spirituel de mon père il y a une photo de moi quand j’étais bébé j’ai un crâne mou, il l’embrasse. Au milieu du bras spirituel de mon père il y a de petites rafales de neige, à peine visibles maintenant, et des petites gouttes de sang sur les touches du piano. »







Eleni Sikelianos, Le livre de Jon. Actes Sud. 2012. Traduit de l’américain par Claro.

Images : 1) Flocons (source) / 3 et 4) Jon / Eleni Sikelianos (source)



mardi 19 juin 2012

> Morvandiau en campagne

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Morvandiau ("chercheur en sciences hypercognitives et intericoniques à l’université de Vézin-le-Coquet")a un programme pour la France. Dommage que nous n’en ayons guère entendu parler dans les feux de nos récentes campagnes. Nous connaissions déjà quelques autres opuscules stimulants de la Marwanny Corporation qui, nous rappelle-t-on dans les premières pages de l’ouvrage, promeut depuis 2007 "le développement personnel sans douleur", et à laquelle on doit ce dernier petit bijou d’humour décalé et décapant. Une anonyme société et un comix-éditeur que nous avions déjà vu à l’œuvre dans quelques brillantes parodies de méthodes dernier cri  pour s’auto-coacher à toutes les sauces. Rappelons quelques titres aux programmes ambitieux tels que Niquer les autres (autrement dit Communiquer efficacement avec les autres) ou Winner ensemble. Sans oublier le savoureux Plan social, remake décomplexé (avant l’heure…) du Monopoly, un jeu de société où les parties se gagnent au nombre maximum de licenciements et de délocalisations.
Cette fois on franchit un cap. Il s’agit d’un programme pour la France, celui de Morvandiau. Un programme en 40 points et autant d’illustrations. Le tout constitue un petit livret à la couverture bleu-blanc-rouge, vendu pas cher, et qu’il faut impérativement se procurer… D’autant que l’on peut  être à peu près sûr que ce programme sera encore largement d’actualité lors des prochaines présidentielles.


Le principe est simple, mais il est joliment exploité. On emprunte à l’univers politique des termes et des expressions figées qui relèvent de champs divers : le social, l’économique, l’environnemental… On "shake" bien tout cela et on nous sert, verre par verre, une quarantaine de cocktails détonants.  Le résultat pourrait n’être que hasardeusement déjanté, les illustrations d’une loufoquerie débridée. Une bonne blague entre copains anars sous acide. Mais l’on obtient pourtant une série de slogans qui, s’ils frôlent souvent l’absurde, sont pourtant beaucoup plus drôles et subtils. On ne saura jamais si les combinaisons furent ou non aléatoires mais le fait est qu’elles titillent souvent le sens. Les mots, ainsi drôlement arrangés, rebondissent comme des balles de squash sur les murs de notre conscience politico-médiatique abrutie de concepts préfabriqués.
Le sous-titre de ce programme, avec ses faux airs de synthèse, en donne le la :
Pour une gouvernance impactée en bon père de famille
Parfois, ça sonne clair, on pourrait croire à un simple exercice d’ironie contestataire, à une forme de dénonciation masquée. C’est L’enfance maltraitée garantie par la constitution (1) ou encore le Patriotisme à vie pour les primo-accédants multi-récidivistes (6). On pourrait, quelque part, entendre un discours derrière l’effet d’humour.
Mais l’enjeu n’est pas tant dans la délivrance d’un quelconque message que dans la mise à nu de cette grammaire de la langue de bois qui fait notre pain quotidien. L’alphabet du jargon politique est pris à contre-pied, passé joyeusement et délicatement au mixeur jusqu’à ce que l’on puisse enfin entendre sa musicalité profonde : il sonne creux…
Droit de vote à mobilité réduite pour tous les radars (7)
Alphabétisation des frontières avec plus de 80% des suffrages fiscaux (20)
Une politique familiale en faveur des congés parentaux enrichis à l’uranium (9)
Téléchargement légal du recours à la force (29)
Peu à peu on se laisse prendre dans les filets de sens, de faux-sens et de contre-sens de ces effets d’annonces enfilées comme des perles.
L’autre intérêt de ce programme morvandiesque réside dans les illustrations qui accompagnent les slogans. Les dessins sont sobres, leur  trait classique. On est beaucoup plus près du croquis réaliste que de la caricature ou du non-sense illustré. Quelques possibles visages connus refont de temps à autre surface, un peu par hasard et parfois sans rapport d’intention particulier avec le slogan retenu. Comme s’il s’agissait juste de nous raccorder vaguement à l’arrière-plan familier dont provient ce magma de mots pour tout dire et ne rien dire : ici un ancien président, là une chanteuse de Mille colombes, ailleurs une académicienne… Pourtant les visages ne sont jamais si proches que lorsqu’ils sont anonymes. On croirait les avoir déjà vus , les reconnaître. On se promène de l’autre côté du miroir, mais pas très loin, sur une scène où les mots ont été un peu secoués, mais où les formules qui surgissent n’ont parfois guère moins de sens que celles qu’on nous rabâche à longueur de campagne.
Et toutes les promesses sont à nouveau possibles, comme, pourquoi pas, la garantie d’un taux à visage humain…  Celle-là, on jurerait l’avoir déjà entendue quelque part...









Morvandiau, Mon programme pour la France. Marwanny Corporation. 2012 

Images : 1) Foin (source) / 2-3) Morvandiau

vendredi 8 juin 2012

> Fabien Sanchez : le sens doux de l'effort










  
Il y a d'abord la photo de couverture qui attire vaguement mon attention. Une fourgonnette sur une route déserte transportant un empilement de matelas pas tout neufs. C'est un lundi, j'irais bien, moi aussi, traîner mes rêves ailleurs. Et puis j'aime bien le titre, légèrement oxymorique, sans prétention, et qui fond sur la langue comme une bouchée de sucré-salé. J’ai glissé sur le monde avec effort, joli programme. Des poèmes, nous prévient-on sous le titre, sans tourner autour du pot. L'auteur s'appelle Fabien Sanchez. Connais pas, pas encore. A ne pas confondre, en tout état de cause et malgré le titre de l'ouvrage avec l'athlète homonyme, ancien coureur cycliste sur piste. Pour ce qui est de celui-ci, il s'agirait de sa première avancée déclarée en poésie de poète... Je ne sais pas que je lirai bientôt (après cet ouvrage et comme guidé par lui) son dernier recueil de nouvelles, Ceux qui ne sont pas en mer, morceaux de vie dans le vif (la sienne ou d'autres, peu importe), tout en mélancolie, drôles, râpeuses et promesses, déjà, de poésie.

Et puis il y a l'éditeur, La Dragonne. Je repense à un récent Mingarelli, à Antoine Choplin (pour Cairns) et je sais que j'y ai lu ou vu d'autres belles choses, dont pour l'heure, je ne me souviens plus. Je retrouverai notamment dans ma bibliothèque Gaetaño Bolán (qui fut une surprise),un texte du  Philippe Claudel d'avant la gloire pour accompagner des photographies sur Cuba et les Histoires secrètes de Pierre Autin-Grenier. On ne se moque donc de personne.



Parfois, on ne sait pas ce qui nous pousse à ouvrir un livre, à vouloir l’adopter. Les quatrièmes de couv me parlent généralement assez peu. Je préfère les inventer pour moi après avoir lu le livre. Alors autant passer dedans, aller tâter directement le son de la lettre. Et la poésie laisse parfois plus facilement musarder que la prose (quoique…). Il y a tout de suite chez Fabien Sanchez, même en allant vite, des brins de choses qui ralentissent la course, des images qu’on croirait avoir vues ou de petites échardes oubliées qui se refont alertes.

« Enfin, / le passage d’un cirque / ne laisse aux enfants / que des traces d’Afrique / et le regret / des géants »

On décélère aussi, car il nous y invite souvent, de manière simple et convaincante, pour se suspendre à rien, à ce qui passe, à l’épaisseur de se sentir vivant.

« L’hiver / le passer au lit / que je ne quitterai que pour faire / des feux / dans ce qui reste de mon âme »

Je feuillète ce recueil et une musique me prend les doigts. Je reconnais tout de suite, pour mon compte, cette « chose qui vient à pas légers » et dont parlait si joliment Jacques Reda. Alors que demande le peuple - des lecteurs ? On est toujours lundi et j’emporte avec moi cette invitation à glisser sur le monde avec effort.

Je les lirai doucement ces poèmes, pendant toute une semaine. J’en relirai certains. J’en aime la chanson douce, les choses simples qui y circulent, un peu abîmées parfois. Une sorte de nostalgie qui ne renonce pas tout à fait au présent. Il y a le souvenir du père, ami penché avec son fils sur un livre de Neruda…

« un regard adouci, / bienveillant, / un regard qui me dit d’être heureux. / De préférer l’encre au sang. »

Le souvenir de pays traversés, ici ou là, dans une sorte de road movie un peu traînant. Il en reste quelques images épinglées, sans effet de spectacle, quelque chose comme une poussière de vécu, parfois encore un peu étincelante. Berlin, un coin d’Afrique ou d’Espagne, le Midi de l’enfance. Et l’enfance, justement, qui est peut-être la grande affaire de ces poèmes. Une sorte de parole claire dont le poète est tombé mais qui veille encore en lui comme une guetteuse attentive.
Pourtant, le soleil du sud natal « traîne désormais sa silhouette dans le ciel des pauvres ».
L’enfance a été consommée sans qu’on le sache, pourrait-on dire et elle prend finalement la forme d’un rendez-vous manqué qui est toujours au bout de ce que l’on cherche

« Comment dire son absence / à mes côtés ? / Aujourd’hui / je l’aperçois / dévaler la plaine / - elle aura bien un cheval pour moi. »

Parfois, ailleurs, le vers de Fabien Sanchez prend un peu d’emphase, l’élégie se relâche par le haut. Mais cela ne dure jamais très longtemps et le blues ou le souvenir ému savent retrouver la juste mesure d’une écriture forte, personnelle et tempérée.

La littérature et les livres ont aussi leur place dans ce monde parcouru. On sait ce qui leur est dû. Malcolm Lowry, Hemingway, Neruda, Cendrars font de brèves apparitions qui laissent pudiquement entrevoir un plus long compagnonnage. Et il y a aussi cette lettre, étonnante et  sensible, adressée à Henry Miller. Un texte en prose qui clôt le recueil. Fabien Sanchez y déroule à la fois une sorte d’adieu à ses bourlingues révolues, brûlées dans l’ombre de l’écrivain américain, et un hommage à cet homme qui aura su faire durer son enfance, la tenir en liesse, jusqu’au terme de ses vieux jours.

Je lis Fabien Sanchez et je me demande à quoi ça sert, la poésie. Vaste question, se dira-t-on, qui appelle sans doute de vastes réponses. Et pourtant on peut bien y associer des mots, par ces temps pressés, où le temps de vivre nous est souvent volé, où tant de forces conjuguées se déploient pour nous détourner souvent du plus simple, de l'essentiel en somme : répit, colmatage, coussin d’air, salubre invitation à lever le pied, à se poser sur nos biens communs, nos pertes partagées...

Il y a dans J’ai glissé sur le monde avec effort une voix touchante et simple, une voix que l’on a envie de garder près de soi. Sait-on jamais à quoi peut servir un poète ? Fabien Sanchez en a une idée, lorsqu’il se promène, par exemple, avec un livre de Seamus Heaney dans sa poche :

« Un poète encore / pour les moments où tout craque et lasse et blesse »

Ce qui n’est déjà pas si mal, vous en conviendrez.







Fabien Sanchez, J'ai glissé sur le monde avec effort. La Dragonne. 2012.

Images : 1) Marcher (source) / 3 Marcher (source)